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ENCORE CONSTANTINOPLE

8 juillet.

Il ne faut pas ici venir chercher le bien-être matériel ; chaque pays entend ce bien-être à sa façon et la façon des Orientaux diffère beaucoup de la nôtre. La première chose qu’il faut souhaiter au touriste qui vient en ce pays, c’est un robuste estomac.

La vie matérielle est cependant facile ici et pourrait être excellente. Toutes les choses de l’alimentation sont en grande abondance et d’un bon marché fait pour nous étonner.

Des personnes établies à Constantinople me donnent à cet égard quelques chiffres vraiment instructifs. La viande de première qualité coûte vingt-quatre sous l’oque, et l’oque représente un peu plus de deux livres et demie (exactement 1,282 grammes). Si le mouton, en général, est ce mouton d’Orient à l’énorme queue pendante qui sent le suif, le bœuf en revanche est fort bon. Le sucre coûte seize sous 1 oque; le café, trois francs. Que diraient de ces prix nos bouchers et nos épiciers parisiens ? Le poisson est très commun, très varié et excellent. Dans le Bosphore, dans la mer de Marmara, on n’a qu’à jeter 'ses filets pour faire, à peu près à coup sûr, des pêches miraculeuses. Quant aux légumes et aux fruits, peu de contrées sont mieux partagées. ’Je fais beaucoup de réserves sur les courges, même farcies ; mais les artichauts de Constantinople sont plus tendres que ceux de France ; les tomates sont superbes et les banies ou cornes grecques ne sont point un légume à dédaigner. Nous sommes arrivés ici dans la saison des prunes, des cerises, des abricots, des poires d’été, et la qualité n’est pas tout à fait suppléée par la quantité; mais les pastèques et les melons commencent à paraître; on peut même goûter déjà quelques figues et quelques

grappes de raisin et le raisin comme la figue sont, en Orient, des fruits exquis. Tout cela se vend pour des prix véritablement dérisoires. On se demande pourquoi la vie est si chère dans les hôtels de Constantinople. On doit faire vite ici fortune à acheter de la nourriture et à la revendre. Le métier d’aubergiste vaut beaucoup mieux que celui de détrousseur de passants sur les grand*routes : il en a tous les profits sans aucun des périls.

Le malheur, c’est la cuisine, la soi-disant cuisine européenne chargée d’accommoder la viande, le poisson et les légumes. Ici, comme en Grèce, plus encore qu’en Grèce avec son beurre fort et son huile rance, elle excelle à gâter tout ce qu’elle touche, et sa propreté paraît bien suspecte. Ce que le voyageur plaint surtout, ce sont les poulets infortunés que l’on moissonne en Orient à l’aube même de la vie, lorsqu’ils ont à peine atteint la grosseur d’un pigeon; aile ou patte, leur chair a également l’apparence et le goût du petit paquet d’étoupe.

Encore faut-il se tenir heureux, paraît-il, d’en rester à cette cuisine. La cuisine turque est bien autre chose. Trois de nos compagnons de voyage ont été invités à dîner par un personnage considérable, quelque chose comme le surintendant

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des beaux-arts de l’empire ottoman. On leur a servi d’abord, comme apéritifs, des crabes, des poissons secs, entremêlés de verres de raki. Puis le repas proprement dit est venu : deux ou trois sortes de poissons, des coulis singuliers de viande parfumés à l’essence de rose ; des mélanges de thym, de pimprenelle et d’essences de pommade se sont succédé ; un gigot tout à l’ail est venu couronner cette collection de parfums et d’aromates. Et ce Turc est un Turc « jeune Turquie » : il boit du cognac et de la bière aussi bien que du

raki ; il offre du vin à ses hôtes. On a dîné chez lui,

non pas accroupis à le mode du pays, mais assis sur des chaises au bout d’une table; on a mangé non pas avec ses doigts, mais avec des fourchettes. La femme de ce Turc, qui est une Française, assistait au dîner. Jugez par là ce que doit être la vraie cuisine des Turcs de la vieille Turquie ! Un Français, qui occupe à Constantinople une haute position officielle, nous racontait que la plus grande épreuve de ses fonctions, c’était l’obligation d’assister à un certain nombre de grands dîners, et de toucher, plus ou moins, aux vingt ou trente plats, tous plus parfumés les uns que les autres, qui défilaient dans l’espace d’une heure. Il lui fallait chaque fois prendre son courage à

deux mains pour tenir ferme jusqu’au bout, et c’était chose terrible que la nuit qui suivait.

Ce qu’il faut souhaiter encore, outre un solide estomac, au visiteur de Constantinople, c’est une faculté de dormir en dépit de tous les ennemis conjurés contre son repos. On a beau s’être fatigué tout le jour à parcourir des distances qui sont énormes; on a beau s’être meurtri les pieds sur les cailloux raboteux de toutes les ruelles de Péra et de Galata, de Stamboul et de Scutari, et s’être jeté le soir, éreinté, sur son lit, si l’on n’a pas reçu du ciel certains dons spéciaux, on ne dort pas à Constantinople.

Il y a d’abord la vermine. Partez de ce principe : il y a de la vermine partout àConstantinople, dans les hôtels lea plus propres aussi bien que dans les autres; la seule différence est une question de degrés. Tous les lits sont habités par une demi-douzaine de punaises pour le moins, et tout ce que peut la vigilance c’est d’empêcher qu’elles ne pullulent comme la postérité de Jacob, les étoiles du ciel ou les sables de la mer. Malheur à toute personne dont la peau est sensible aux piqûres de puces ! Celle -là est dévorée du soir au matin, comme du matin au soir; et la puce ottomane est, paraît-il, de l’espèce la plus acharnée comme la plus veni-

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meuse. Contre elle il n’est aucune poudre qui soit efficace. Et, par-dessus le marché, Constantinople a les moustiques, et le moustique bourdonnant qui pique et importune, et le petit moustique presque invisible, léger comme une vapeur dont la piqûre est pourtant si cuisante.

Contre les moustiques on se protège du moins avec la moustiquaire. Mais le remède même est redoutable ici, car avec la vermine, l’ennemi du sommeil du voyageur, c’est la chaleur. Quand la nuit ient, la fraîcheur descend sur Constantinople, et il serait imprudent de rester sur une terrasse sans se couvrir. Mais à peine est-on rentré dans sa chambre, on n’y retrouve rien de cette fraîcheur ; il semble que l’on entre dans une fournaise. Presque toutes les maisons sont ici en bois; la chaleur, une fois qu’elle y a pénétré, n’en sort plus. Les rues sont étroites ; les maisons se touchent pour ainsi dire ; l’air ne circule pas entre elles. Une fois enfermé sous son alcôve de tulle épais, on a peine à respirer, on se réveille sans cesse ou couvert de sueur, ou suffoquant. On ne s’étonne guère que, sitôt la saison venue, tout ce qui peut quitter Constantinople le quitte et aille chercher un peu de fraîcheur dans les îles des Princes ou sur les rives du Bosphore.

En ai-je fini avec les ennemis du sommeil du

touriste? Pas encore. Il en est un dernier et qui

n’est pas à oublier, c’est le bruit. A peine la nuit

est-elle venue que le sabbat des chiens com- «

mence. Du matin au soir ces chiens dorment le ventre au soleil. Mais sitôt la nuit venue, ces petits-fils des chacals se mettent à courir les rues, à chercher leur vie, à faire leur métier de balayeurs et à hurler. Ils hurlent pour leur seul plaisir, pour s’entretenir la voix, pour manifester à leur façon leur joie de vivre. Ils hurlent surtout lorsqu’ils ont des difficultés les uns avec les autres — et la chose est fréquente. Il n’y a pas de république moins pacifique que celle des chiens de Constantinople.

Ce n’est pas assez des chiens, il y a les veilleurs de nuit. Pour assurer le paix publique contre les voleurs, contre les incendiaires aussi, deux races nombreuses, et qui à vrai dire n’en font qu’une, la police a organisé des patrouilles. De demi-heure^ en demi-heure, plus souvent encore, le veilleur de nuit passe, tenant une lanterne d’une main, un bâton ferré de l’autre. Et pour prouver qu’il passe, de minute en iûinute il frappe sur le pavé trois ou quatre coups de la pointe de son bâton. S’il rassure par sa présence les honnêtes gens, il me semble

qu’il avertit au moins autant les sacripants que

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tout à l’heure il ne sera plus là et qu’ils auront le loisir de faire leur mauvais coup jusqu’à l’arrivée de son successeur. Ce veilleur de nuit est vraiment insupportable ! Au moment même où on allait s’endormir enfin, on entend son bâton ferré dans le lointain ; il approche, les coups deviennent de plus en plus distincts et secs ; on les compte, on cherche le rythme qui les détermine. Le veilleur arrive enfin sous votre fenêtre, et, comme on a suivi la gradation du bruit pendant qu’il approchait, on suit de même la progression descendante pendant qu’il s’éloigne, jusqu’à ce que son dernier son, plus faible et plus sourd, ait fait place au silence définitif qui durera au plus un quart d’heure ou vingt minutes. Je vous le dis, c’est un art véritable que d’arriver à dormir à Constantinople si l’on n’a reçu le don du ciel !

Voilà bien des petites misères, n’est-ce pas? Et pourtant, en dépit de toutes ces petites misères, Constantinople est si intéressant, si plein de merveilleux tableaux, que l'on prend bravement son parti de tout cela. On se lève le matin, ayant dormi médiocrement ; on se rafraîchit de son mieux à grande eau, puis l’on sort. On descend au pont de Galata ; on va faire un tour au bazar ou dans une mosquée ; on se fait promener en caïque sur

le Bosphore. Et aussitôt tout est oublié, et la méchante cuisine de l’hotel, et la vermine et les chiens hurlants, et les veilleurs de nuit : la joie entre dans l’esprit avec la couleur et la lumière, et l’on prend de tout cela le plus qu’on en peut prendre, pour le rapporter avec soi dans notre pâle Occident.

9 juillet.

L’incomparable beauté de Constantinople ce sont ses panoramas ; et le plus beau de tous, c’est celui qu’aperçoit le premier le voyageur de l’Occident qui a pris la route de la mer.

Deux heures au moins avant que le bateau ar.

rive au port, la fête pour les yeux commence. La côte d’Europe de la mer de Marmara, toute verte et riante, se garnit de villages joyeux et de villas dont les pieds baignent dans la mer bleue. A mesure que l’on avance, les villages, deviennent plus importants, et les villas plus pressées. Bientôt on aperçoit à sa droite les îles des Princes, couvertes d’habitations. Et la côte d’Asie elle-même apparaît aussi riante, aussi peuplée que la côte

d’Europe. Stamboul, Galata et Péra, Scutari paraissent se rejoindre et ferment l’horizon. On dirait la plus immense agglomération humaine que puisse rêver l’imagination, dans le plus magnifique des décors. On approche encore, et maintenant les détails apparaissent. Le château des Sept-Tours se distingue le premier ; on voit se projeter sur le ciel son enceinte crénelée et ses tours à moitié ruinées. Puis voici Stamboul, la ville turque, devant laquelle on passe ; voici les masses de pierre de la mosquée d’Àhmed et de Sainte-Sophie, avec leur forêt de petits dômes que surmonte une haute coupole, avec leurs minarets blancs et pointus. Voici ce qui reste du Vieux Sérail, ses magnifiques cyprès, ses terrasses qui descendent par étage jusqu’à la mer. On tourne là pointe du Vieux Sérail; on jette l’ancre à l’entrée delà Corne-d’Or : on est arrivé.

Avant de quitter le bateau, il faut s’arrêter un moment et regarder tout autour de soi ; on est ici comme au centre du merveilleux panorama. Devant nous s’ouvre la Corne-d’Or. Jamais port plus merveilleux ne fut créé par la nature. Celui-ci s’enfonce dans la terre de plusieurs kilomètres ; les hautes collines qui le bordent de droite et de gauche, le mettent a l’abri de tous les coups de

vent. A notre gauche est Stamboul, avec ses milliers et ses milliers de maisons s’étendant jusqu’au fond de la Gome-d’Or; et de distance en distance, parmi cette forêt de maisons, les grosses masses de la mosquée de la sultane Validé, de celle de Bajazet, de celle de Soliman, avec leurs dômes et leurs minarets, et nombre d’autres mosquées encore. A notre droite, formant une masse sur l’autre rive de la Corne-d’Or, Péra et Galata, la ville grecque et la ville européenne. Puis on voit s’ouvrir, bordant Galata, le large fleuve bleu du Bosphore, qui conduit à la mer Noire. Et si nous nous retournons maintenant, voici de 1 autre côté, sur la côte d’Asie, tout proche, Scutari, ville immense elle aussi, qui, au milieu de la verdure, s’accroche au flanc d’une colline escarpée, et que domine cette forêt de cyprès, qui est son champ des morts. A côte de Scutari, et le touchant, voici Kadi-Koi, et, au delà de Kadi-Koi d’autres villages encore ; puis les îles des Princes et la grande nappe d’azur de la mer de Marmara.

Les marins qui ont fait le tour du monde disent qu’il est trois choses belles entre toutes : la rade de Naples, la baie de Rio-Janeiro et l’entrée de Constantinople. Je ne puis comparer que Naples et Constantinople. Certes, le Bosphore n’a ni

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1 imposante masse du Vésuve, ni les belles et Hères lignes de l’tle de Capri ; mais si on parle de lumière et de couleur, d’éblouissement des yeux, Naples est bien loin d’égaler Constantinople. Aucun autre mot que celui de féerie ne peut rendre la sensation que l’on éprouve. On est transporté soudain à des milliers de lieues de notre Occident. Tout ce qu’offre à l’imagination ce mot magique, 1 Orient, il semble qu’on le voie soudain surgir devant soi. Si le paradis de Mahomet existe, en voici 1 image ; les fidèles d’Allah doivent habiter sur quelque lie verte et fraîche, remplie de toutes les délices, ayant éternellement autour d’etix, pour réjouir leurs yeux, ce panaroma du Bosphore.

Il faut maintenant, pendant les jours que l’on passe à Constantinople, ne pas se lasser de parcourir en tous sens le vaste espace que l’œil, en arrivant, a embrassé d’un premier regard; car le spectacle change chaque fois qu’on le considère d’un point différent.'

Il faut, dans Stamboul,monter au centre de la ville, à cette tour du Séraskiérat, où veille sans cesse le guetteur des incendies. On aperçoit alors à ses pieds la ville turque avec ses petites maisons basses, et ses ruelles, toutes les mosquées et tous les minarets, la Corne-d’Or, Péra, le Bosphore,

Scutari, la merde Marmara. Il faut monter à l’extrémité de la ville turque, au château des Sept- Tours, d’où l’on voit d’un côté l’énorme amoncellement des trois grandes villes, et de l’autre, cette campagne de la Turquie d’Europe qui s’élève par degrés vers les Balkans, si verte, si riche, et qui, en d’autres mains que celles des Turcs, serait si productive. Il faut aller au fond de la Gorne-d’Or, montrer au cimetière d’Eyoub, et de là, entre les tombes, regarder le beau golfe ; la prodigieuse accumulation de maisons à droite et à gauche se prolonge jusqu’à la pointe du Sérail d’un côté, jusqu’à l’extrémité de Galata de l’autre ; avec Scutari au fond du décor.

Il faut, dans la ville européenne, monter à la tour de Péra, et, de là, regarder la Gorne-d’Or à ses pieds encore. Il faut de l’autre côté de la colline escarpée, aller rendre visite au grand Champ des morts.Stamboul est masqué maintenant; mais on voit à ses pieds, au bas d’une rampe presque à pic,

. s’ouvrir le Bosphore, et de l’autre côté, Scutari et la côte d’Asie se déroulent devant les yeux.

Il faut enfin franchir le Bosphore, débarquer à Scutari, grimper'sur la montagne qui domine la ville à l’orient, et de là regarder l’immense panorama. C’est, en se tournant vers l’Europe, le Bos-

phore au cours sinueux, ses collines couronnées de verdure : c’est Galata et Péra, c’est l’entrée de la Corne-d’Or, c’est Stamboul, c’est la mer de Marmara. Et si l’on se retourne du côté de l'Asie, c’est une vaste plaine ondulée et fertile que ferment des montagnes à l’horizon.

Il faut prendre aussi le bateau qui parcourt le Bosphore et part du pont de Galata pour aller jusqu’à Bouyouk-Déré presque à l’entrée de la mer Noire. Sur la côte d’Asie ou sur la côte d’Europe, qui tantôt se rapprochent, tantôt se creusent en petitb golfes, les villages succèdent aux villages, et les villas aux villas. L’œil va d’une rive à l’autre au milieu d’un perpétuel enchantement. Voici les châteaux,à demi ruinés, et d’autant plus pittoresques, d Europe et d’Asie. Voici les Eaux douces d Asie, où, durant Jes mois de mai et de juin, viennent tous les vendredis, se promener les femmes turques. Voici Thérapia. Ne demandez aux rives du Bosphore ni la beauté des lignes, ni la sévère grandeur des paysages ; mais tous les sites. pour ainsi dire sont gracieux et charmants. On s’y laisse vivre sans penser à autre chose qu’au plaisir de se sentir vivre. Dès le mois de septembre, paraît-il, le froid se fait sentir sur les rives du Bosphore ; mais la résidence pendant l’été est délicieuse.

Il faut, enfin, un dimanche, prendre le bateau qui conduit aux îles des Princes, et aller passer là sa journée. Petites, coquettes, semées dans la mer de Marmara, comme les grains d’un collier égrené, ces îles servent surtout de résidence pendant l’été et de lieux de promenade les jours de fêtes, auxGrecs et à la colonie européenne. Nous y avons été, et nous avons reçu à Prinkipo, la plus importante et la plus jolie d’entre elles, l’hospitalité tout aimable d’un compatriote, qui dirige ici la Banque ottomane, M. de Vaux. De son chalet, nous apercevions devant nous, au milieu de la merde lapis-làzuli, la petite île de Chalcis,si pittoresque avec ses deux mamelons aux deux extrémités, séparés par une jolie vallée. Après le déjeuner, nous avons fait, en une heure, le tour de l’île, promenade ravissante au milieu de la verdure, tandis que la mer bleue apparaissait sans cesse à nos pieds. Voyageurs qui visiterez Constantinople, faites comme nous, allez voir Prinkipo et, pour mêler, un moment, la prose à la poésie, si vous aimez la bouillabaise, je vous souhaite de faire connaissance avec celle que fabrique M. de Vaux. Jamais Marseillais n’en mangea de plus savante, ni de plus accomplie!

S’il pleut à Constantinople U n’y a qu’un conseil

à donner aux voyageurs. Qu’ils restent dans leurs chambres, qu’ils écrivent à leurs parents et à leurs amis, ou qu’ils aillent au bazar faire dérouler devant eux des étoffes et des tapis, marchander avec les juifs, et étudier l’éternelle comédie des drogmans et des brocanteurs. Toute la beauté de Constantinople est dans la lumière, et quand le

soleil fait défaut, quand le magicien est absent, il n y a plus de magie.

Mais même quand le soleil est là, il faut choisir son heure pour diriger d’un côté ou d’un autre sa promenade. A midi, tout est sous la lumière violente et crue où il n’y a d’effet nulle part. Les heures ou il faut se promener à Constantinople sont celles où le soleil monte et celles où il descend C’est au matin, quand le soleil est sur l’Asie qu’il faut regarder la rive d’Europe ; c’est au matin qu d faut monter à Scutari, ou arriver par la mer de Marmara dans la Corne-d’Or ; c’est au maün encore qu’il faut monter à la Tour de Péra ; c’est au matin qu’il faut se promener sur le Bosphore

pour bien voir Thérapia ou Bouyouk-Déré. C’est

dans l’après-midi, au contraire, qu’il faut monter à la Tour du Sôraskiérat ou au château des Sept- Tours. C’est dans l’après-midi qu’il faut visiter le grand Champ des morts de Péra, se promener sur

le Bosphore pour bien voir, tout éclairée et tout heureuse, la jolie côte d’Asie. C’est l’après-midi encore à l’heure où le soleil décline à l’horizon qu’il faut se faire conduire au cimetière d’Eyoub. Alors le soleil, qui se couche au fond du golfe, lance sur lui ses rayons obliques ; on dirait une longue nappe d'or en fusion jetée entre les deux cités de Stamboul et de Péra ; le nom de Corned’Or que le golfe a reçu n’est pas sorti de cette imagination orientale qui exagère si volontiers, il est l’expression même de la réalité.

Ce qui contribue singulièrement à la beauté des panoramas de Constantinople, c’est la profusion des arbres semés partout. Je ne parle pas seulement de ces grands champs des morts plantés de cyprès que l’on voit de tous côtés, et dont le feuillage sombre n’a rien ici de triste.

Si vous parcourez les ruelles misérables de Péra ou de Galata, de Stamboul ou de Scutari, vous ne voyez que des maisons presque toutes en bois, et de chétive apparence ; quand vous êtes placé en un lieu d’où l’œil domine, chacune de ces maisons est comme encadrée de verdure. Les toits couverts de tuiles sombres ou grises, apparaissent au milieu du feuillage. Rien ne donne mieux l’idée de cet aspect de Constantinople que certaines de nos

petites villes de province où chaque maison a, près d’elle, son jardinet.

Depuis que la nature, aux environs de Constantinople, est bien entrée dans mes yeux, je cherche ce que cette contrée me rappelle, et il me semble qu’enfin je l’ai trouvé. Comme l’Attique fait songer à notre Provence, il est un coin de la France où j’ai déjà vu, et cette lumière des environs du Bosphore, et ces tons vigoureux et sombre de la verdure, et cette physionomie de la campagne, et ce ciel, et cette mer. Ce coin de la France, c’est notre Midi du Sud-Ouest, à l’endroit où les Pyrénées s’abaissent vers l’Océan aux environs de Bayonne ou de Saint-Jean-de-Luz. Certes, la Provence est autrement claire et lumineuse, autrement harmonieuse et belle dans ses lignes, et pourtant c’est encore un beau pays que cette région des Basses-Pyrénées, des Landes à la frontière d’Espagne. Ceux qui la connaissent n’auront vu ni le panorama de Constantinople, ni le Bosphore ni la Corne-d Or, ni les mosquées, ni tous les types humains et tous les costumes qui se mêlent ici ; mais ils pourront déjà se faire une idée de ce qu’on appelle la lumière de l’Orient.

10 juillet.

L’une des vertus de la religion mahométane c’est la propreté. Les fontaines abondent à Constantinople,’ et plusieurs sont vraiment jolies. Mais la fontaine, belle entre toutes, absolument belle, c’estla fontaine d’Ahmed qui s’élève derrière Sainte- Sophie, tout près de l’entrée du Vieux Sérail. C’est le bijou architectural de Constantinople ; elle ne ressemble à aucune oeuvre del antiquité, à aucune œuvre de la Renaissance ou des temps modernes, et elle est un pur chef-d’œuvre ; c’est le génie oriental dans toute son originalité, dans sa fleur exquise. Une harmonie mystérieuse en a ordonné toutes les proportions. Le marbre blanc dont elle est bâtie est du grain le plus délicat. Rien de plus délicat non plus que les ciselures qui ont fouillé la surface de ce marbre et y ont sculpté de fines arabesques ou des rameaux et des fleurs de la plus élégante fantaisie. Sur ce fond blanc, des plaques d’émail qui, selon la façon dont la lumière les frappe paraissent tantôt d un vert pale, tantôt d’un bleu turquoise, mettent leur note de couleur à laquelle l’or vient discrètement se mêler.

En haut, l’architrave avance et fait déborder le oit à la façon d’une pagode chinoise ou japo-

La fontaine d’Ahmed n’a rien à redouter d’aucune comparaison. Elle donne aux yeux et à l’espnt la sensation si rare d’une œuvre complète et où tout se tient ; et pour nous, elle a ce charme particulier de l’étrange et de l’inconnu : elle est comme la révélation d’une beauté nouvelle. Jusqu épreuve du contraire, je ne croirai jamais pour ma part que cette fontaine ait été élevée par un urc. L architecte qui l’a construite, si ce n’est un Arabe, c’est à coup sûr un Persan. Les Turcs ne savent même pas l’entretenir. La fontaine d’Ahmed n’a plus d’eau. Ils laissent ses dorures se ternir, et ses plaques d’émail se dégrader. S’ils devaient rester ici un siècle encore, cette merveille

qui fait 1 admiration de tous les artistes ne serait plus qu une ruine.

L Egypte des Pharaons a connu sept plaies.

Constantinople en compte davantage. Je veux dire quelques mots de deux de celles-ci seulement. Que vous vous promeniez dans Péra, ou dans

Galata, ou dans les quartiers commerçants de Stamboul, toutes les quatre ou cinq maisons, au coin d'une boutique, assis devant une petite table que recouvre un vitrage, vous remarquerez un homme assis : c’est un changeur. Sur la table figurent de grosses piles de monnaies d’argent et de petites rangées de monnaies d’or. Ce changeur est un juif souvent ; parfois aussi un Arménien ou un Grec. Mais, quelle que soit sa nationalité, regardez bien cet homme assis : vous êtes son tributaire; et, sans faire un pas, il fera entrer dans sa poche une part plus ou moins grande de l’argent qui est dans la vôtre, car vous ne pouvez vous passer de lui.

A part les hôtels, où les comptes se font en francs, et les marchands du bazar qui comptent en francs également, c’est par piastres que tout s’évalue ici. La piastre turque vaut environ vingt et un centimes de notre monnaie ; elle se divise en quarante paras ; mais de paras, personne n’en a jamais vu. La plus petite monnaie ayant cours est la pièce de dix paras, équivalant environ à un de nos sous, et qui ressemble à une petite rondelle de fer-blanc malpropre. La pièce de cinq piastres est en argent ; c’est l’équivalent de notre franc, à un ou deux sous près. Puis vient le medjidié, va-

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lant vingt piastres et environ quatre francs vingtcinq centimes de notre monnaie. Le medjidié est comme la pièce de cent sous turque. Quant à l’or, on peut dire qu’il n’entre pas dans la circulation courante, et la première chose à laquelle est obligé le touriste c’est de changer le sien contre de la monnaie du pays.

Allez chez le changeur, il vous comptera, en échange de votre napoléon, quatre-vingt-treize piastres ou quatre-vingt-treize piastres et demie. Il est vrai que ce même napoléon, que le changeur vous achète, lorsqu’il est à vendre, quatrevingt-treize piastres et demie, il vous le vendra, si vous avez à l’acheter, quatre-vingt-quinze piastres.

Trente-cinq centimes environ sur vingt francs, le bénéfice est déjà honnête. Mais attendez, vous n’êtes pas au bout. Pour faire ces quatre-vingt-treize piastres qu’il vous a comptées en échange de votre napoléon, le changeur vous a donné quatre medjidiés valant quatre-vingts piastres et demie, deux quarts de medjidié valant dix piastres ; il vous a compté en piastres ou en paras les trois piastres et demie qui restaient. Mais à Constantinople, comme partout, plus que n’importe où peut-être, il faut beaucoup de petite monnaie ; il

en faut pour tous les menus achats qui ne se soldent pas exactement en médjidiés et en quarts de médjidié ; il en faut pour le tunnel qui descend de Péra ou y ramène ; il en faut pour les tramways ; il en faut pour le pont de Galata ; il en faut pour le café et les cigarettes. Or, sitôt qu’il est besoin de petite monnaie, il faut retourner chez le changeur. Et voici ce qui se produit alors. Le médjidié, qui vous a été compté vingt piastres, n’en vaut plus que dix-neuf. Le quart de médjidié ne vaut plus cinq piastres, il ne vaut plus que quatre piastres et trente paras.

La Turquie est, je crois ,1e seul pays au monde où la monnaie de billon, qui n’a qu’une valeur fictive, soit estimée plus cher que la monnaie d’argent ayant une valeur réelle. Le changeur est un

homme qui passe sa vie du malin au soir à rache-

ter les médjidiés pour dix-neuf piastres et à les revendre pour vingt. L'argent que vous avez reçu, de lui, rien qu’en passant dans voire poche, a perdu immédialement le vingtième de sa valeur.

On conçoit que le métier de changeur soit bon, et qu'il y ait à Constantinople et dans toutes les villes turques tant de boutiques de changeurs. Ce qui étonne, c’est qu’un gouvernement, même

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turc, tolère une pareille usure. Ce qui étonne aussi, c’est que des gens se livrent au métier toujours hasardeux de voleur de grands chemins, dans un pays où la loi autorise si bien le vol effronté dans les rues. Gens du pays ou étrangers, tout le monde passe également sous ces fourches caudines des changeurs, et si le commerce en Turquie rencontre tant d’entraves, les plus grands coupables, ce sont les changeurs. Pour mettre un terme à leur indécente exploitation, il suffirait de fabriquer en nombre suffisant et de jeter dans la circulation de la petite monnaie. Mais vous verrez que le gouvernement turc s’en gardera bien, car de gros bonnets doivent trouver leur compte à l’état de choses actuel. Ajoutons cependant un mot encore. Le gouvernement turc est tellement déconsidéré que s’il s’avisait de fabriquer cette menue monnaie qui manque, personne, assure-t-on, ne la voudrait

accepter.

L’autre plaie de Constantinople — celle-ci ne frappe que les étrangers, — c’est le domestique de place, ou? pour l’appeler du nom qu’il se donne, le « drogman. » Le drogman, lui aussi, est inévitable. Il faut son aide, dans les premiers jours tout au moins, pour se diriger au milieu des ruelles tortueuses de Constantinople, qui forment le dé-

dale le plus compliqué. On a besoin de lui, hors de Péra et des galeries du bazar consacrées à la curiosité, pour le moindre achat. Peu d’Occidentaux parlent le grec moderne, et aucun ne parle le turc. A toute force il faut recourir à un interprète, et bien plus encore si Ton fait aux environs quelque excursion.

Le plus souvent le drogman a pris possession de vous dès le bateau. Il est arrivé avec la carte d’un hôtel ; il a réglé avec vous les conditions de la pension ; c’est lui qui vous débarque, paie pour vous les bakschichs aux douaniers, fait le marché avec les hammals, qui transporte votre bagage, qui vous conduit à votre hôtel ; peu s’en faut qu’il ne vous installe dans votre chambre. À partir de ce moment, vous êtes son bien, sa chose. Il ne vous quitte pas plus que votre ombre. Vous ne pouvez vous diriger vers la porte de l’hôtel sans l’apercevoir à l’entrée, assis sur une chaise, qui guettait votre sortie, qui se lève à votre passage et vous emboîte le pas dans la rue. L’empêcher alors de vous suivre, de deviner où vous allez et prétendre vous y conduire alors même que vous savez le chemin, c’est chose à peu près impossible.

Il y a des drogmans insupportables, et tel était

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celui qui avait mis d’abord le grappin sur nous. Il avait la manie de causer, et de dire sur tout son avis ; il nous indiquait ce que nous devions regarder et admirer, prétendait nous interdire de nous arrêter chaque fois qu’une chose ne lui paraissait pas digne d’attention. Il ne souffrait pas au bazar que nous entrions dans une boutique qui n’avait pas sa confiance. Ce n’était pas lui qui étaitànos ordres, c’était nous qui étions aux siens. Pour nous défaire de lui, il a fallu un véritable coup d’Etat. Depuis lors nous avons mis la main, je crois, sur la perle des drogmans de Constantinople, un juif naturellement, tout comme le premier. C’est le peintre Fournier qui l’a découvert. Celui-ci est discret, docile, complaisant, débrouillard au premier chef ; il parle très couramment une dizaine de langues ; il est renseigné sur tout; il nous a rendu de grands services, et particulièrement dans notre voyage à Brousse ; il remet des comptes écrits, il n’enfle pas ses comptes, et je le crois aussi honnête qu’un drogman puisse l’être. Je recommande Moïse aux Français qui viendront à Constantinople.

Et pourtant Moïse n’en est pas moins notre maître ; un maître accommodant et facile, mais un maître. Il n’y a plus pour nous moyen de lui

échapper. Si nous marchandons quelque tapis ou quelque broderie ancienne, Moïse aussitôt intervient dans le débat; il défend nos intérêts avec plus de zèle que nous-mêmes ; il fait le prix, dit des sottises au marchand.

Rien d'amusant comme la comédie qui s'engage alors. Le marchand lui demande si par hasard les objets lui appartiennent, jure ses grands dieux qu'il les a payés plus cher que le prix offert. Moïse lui répond qu’à {Constantinople dix serments valent un sou. Le ton s'élève, la discussion s'échauffe ; enfin Moïse enlève de force le tapis ou la broderie, les plie, les met dans un coin, — la victoire lui reste. Or, ce que nous savons tous, c’est que tout à l'heure, comme tous les drogmans, Moïse recevra du marchand un courtage de 10 0/0 sur tous les objets qui nous ont été vendus.

L’autre jour nous étions allés à Thérapia sur le Bosphore. Nous avions trouvé là des tapis étalés. Nous en avions acheté deux, donné rendez-vous le lendemain à neuf heures, à l’hôtel, au marchand pour nous montrer d’autres objets. A neuf heures, Moïse, qui pourtant n’était pas prévenu, était là ; il avait guetté le marchand, l’avait congédié,

lui avait assigné une autre heure dans la jour-

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née, ne jugeant pas, nous a-t-il dit, qu’il convînt de nous déranger si tôt ; et quand le marchand est revenu, c’est Moïse £qui l’a introduit, c’est lui qui a bataillé pour nous, c’est lui qui a conclu les marchés.

Voilà Moïse ! Et pourtant, je vous le répète, Moïse est encore le plus intelligent, le plus agréable, le plus discret et le plus probe des drogmans de Péra et de Stamboul. Si vous venez jamais à Constantinople, demandez Moïse! Moïse est la perle des drogmans !

11 juillet.

Tout le monde connaît le narghilé, cet étrange instrument qu’à première vue on ne devinerait pas fait pour l’usage auquel il sert. Si c’est en Orient qu’il s’emploie, c’est en Occident que d’ordinaire il se fabrique. Le narghilé, comme le fez est un dé nos principaux articles d’exportation à destination de l’Orient.

Le tabac est devenu en peu de siècles un vice à peu près général de l’humanité. La pipe, le cigare et la cigarette se partagent ailleurs la préférence, selon les contrées et les individus ; mais

le narghilé n’a de fidèles qu'en Orient. Les Turcs l’avaient introduit en Grèce, et en Grèce on fume encore çà et là le narghilé ; on voit encore à Athènes ou dans les provinces les vieux Palikares, gravement assis dans les cafés, un narghilé à côté d’eux, agitant de leur main le manche du long tuyau qu’ils approchent de temps en temps de leurs lèvres : mais la jeune Grèce ne fume plus le narghilé ; la cigarette lui suffit.

Ici, au contraire, jeunes ou vieux, parmi les Ottomans tout au moins, le narghilé est un culte. Les cafés en ont une ample provision et il n’est pas rare, à certaines heures, de voir devant tels de ces cafés, une cinquantaine de gens assis et attelés chacun à leur narghilé. Dans plus dun de ces cafés cette provision de narghilés, avec leurs carafes ciselées, leurs tuyaux ornés et leur énorme bout d’ambre, représentent certainement une assez grosse mise de fonds.

Il faut pour le narghilé un tabac spécial; un tabac plus fort que celui qui sert pour la pipe ou le cigare. Le garçon de café le lave d’abord pour en diminuer l’âcreté, le presse, le dépose sur le petit récipient de cuivre qui sert en quelque sorte de bouchon à la carafe de verre. Il a au préalable rempli celle-ci aux trois quarts d’eau fraîche, si

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le consommateur a demandé un narghilé propre ; il dépose un ou deux charbons sur le' tabac, aspire quelques bouffées pour mettre en train l'appareil ; il l’apporte alors au fumeur, dont le travail va commencer.

Travail est bien en effet le vrai mot. Il est au commencement de tout narghilé que l’on fume quelques minutes vraiment sérieuses et desquelles dépend le succès. Un narghilé mal commençÿ est un narghilé plus que compromis. S’il ne s’éteint, il languit tout au moins ; il faut faire rapporter de nouveaux charbons, déjÿnger le tabac. Ici, comme en matière d’éducation, eu ne «aurait 4rop soigner les débuts. Un bon fumeur deiltrghilé, pendant ces premières minutes, ne se relâche pas une seconde. i'

En revanche, le narghilé une fois bien allumé, c’est par sa placidité qu’il se distingue. L’Occidental qui s’essaie au narghilé y est gauche et maladroit. C’est un spectacle que s’offfent à tour de rôle les étrangers. L’Occidental dsf nerveux, fiévreux ; il croit n’avoir jamais fait assez d’effdlts ; il aspire de toute la force de ses poumons; il se fatigue horriblement. En un quart d’heure, son narghttA est fini, et lui est essoufflé. L’Ottoman, au contraire, ne se, presse jamais, et c’est ici ce

qui fait sa supériorité. De minute en minute, avec la régularité d’une machine, il approche de ses lèvres le bout d’ambre ou de cuivre du tuyau, fait une petite aspiration, amène un petit bouillonnement dans l’eau de la carafe, fait apparaître un petit nuage blanchâtre dans le goulot ; puis il se repose. Un narghilé entre ses mains

dure trois bons quarts d’heure.

Quel est au juste le plaisir que procure le narghilé? La fumée a un goût âcre et qui prend d’abord à la gorge ; avec cela une odeur de vieux cuir qui n’a, pour les novices, rien d’agréable. Mais quel fumeur a trouvé bon goût à la première cigarette ou à la première pipe?

L’attrait du narghilé est évidemment quelque chose de complexe. C’est, outre le goût et l’odeur de la fumée qui, l’habitude aidant, finissent sans doute par plaire, le petit nuage d’opale qui se forme dans la chambre à air, tantôt plus clair, tantôt plus épais, et où l’œil peut suivre toutes sortes de rêves vagues. C’est aussi le petit glouglou qui bourdonne à chaque aspiration et par sa monotonie même contribue à engourdir 1 esprit.

Si la Turquie produisait encore des poètes, il s’en trouverait un, sans doute, pour chan-

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ter le narghilé et ses mérites. Ce qu’il procure à l’Oriental, moins violemment que le haschich ou l’opium, c’est le kief, comme l’on dit ici : c’est-à-dire cet état de demi-conscience, d’incertitude de la pensée qui constitue pour l’Asiatique la parfaite béatitude.

Tandis que pour l'Européen la grande joie c’est de se sentir bien éveillé, de penser nettement et d agir, l’idéal de ce pays, c’est la paresse. Ce que 1 on rencontre du matin au soir de gens qui ne font rien,indolemment assis devant les portes, occupés à égrener les grains d’un chapelet ou simplement immobiles et regardant vaguement devant eux; ce que l’on aperçoit, dan$ les magasins, de gens accroupis sur un tapis ou sur un sofa, les jambes repliées, et caressant de la main, ce qui est le geste favori, leur gros orteil, à la façon de nos bébés, est quelque chose d’invraisemblable !

Le grand charme du narghilé, c’est le complément qu’il vient apporter à cette paresse. Il aide à tuer le temps, et c’est déjà beaucoup "parla petite excitation qu’il procure au système nerveux, iiprovoque une vague rêverie, et c’est là la félicité. Dans le paradis de Mahomet, n’en doutons pas, mn fumera d interminables narghilés, parfumés à l’essence de rose, et si le Prophète n’en a pas

GRÈCE — TURQUIE — LE DANUBE 2oi

parlé, c’est que le tabac n’était pas alors connu du vieux monde.

12 juillet.

Mahomet a imposé dans le Coran un mois de pénitence chaque année aux observateurs de sa loi.

Ce mois de pénitence, c'est le Rhamadan, au milieu duquel nous sommes tombés ici.

Malheureusement Mahomet n’était pas un grand astronome; l’année arabe, et avec elle l’année turque, se calcule par mois lunaires, et les révolutions de la lune autour de la terre ne correspondent pas exactement à la révolution de la terre autour du soleil. Il s’ensuit que chaque année turque est en retard de douze jours sur l'année solaire ; et le Rhamadan, qui suit le calendrier turc, voyage aussi avec lui, d'un bout de l'année réelle à l’autre. Il se trouve ainsi tomber tantôt au milieu de l’hiver tantôt en ôté. C’est ce qui le distingue de notre carême, qui arrive toujours au mois de mars, ainsi que le dit le proverbe.

Une autre différence entre le carême catholique

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et le carême musulman, c’est la façon dont il se pratique. Le Rhamadan est à tout à la fois plus rigoureux et moins rigoureux que le carême.

Chez nous, le jeûne dure, pour ceux qui le pratiquent, jusqu’à midi seulement. Ici le jeûne doit durer toute la journée, du lever du soleil à son coucher, et il est absolu. De l’instant où le soleil s’est montré à l’horizon jusqu’à celui où il en disparaît, il est défendu de manger quoi que soit, défendu de boire une goutte d’eau, défendu même d’aspirer un narghilé ou de fumer une cigarette. Rien ne doit pénétrer dans la bouche, excepté l’air que l’on respire, car, pour l’air, il faut bien s’y résigner.

Lorsque le Rhamadan tombe, comme cette année, aux mois les plus chauds ; lorsque les journées commencent à quatre heures et demie du matin pour finir à sept heures et demie ; lorsque surtout il faut, dans de telles conditions, comme les gens de la campagne, faire la moisson, on devine combien le Rhamadan est une rude pénitence. Et pourtant, dans le peuple surtout, la loi est, paraît-il, observée sans défaillance. Hommes, femmes, enfants qui ont dépassé la douzième année, tout le monde y est astreint. Le Rhamadan est une parfaite morte-saison pour les marchands de

tabac et les débitants de boissons, durant le jour tout au moins.

En revanche, sitôt que le soleil a disparu, et dans toutes les villes turques un coup de carnm indique a chacun ce moment impatiemment attendu, c est le Rhamadan turc qui reprend l’avantage sur le carême chrétien. Chez nous, le jeune ne va pas, en principe, sans l’abstinence, e gras n est permis que par tolérance, et à cersins jours de la semaine ; pendant le Rhamadant

UrC ’ 11 est P ermis d * manger tout ce que l’on veut pourvu que ce soit entre Je coucher du

T 6 S ° j eVer * Et beaucou P de grands dîners

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Rhamadan. C’est alors une politeise d’aller pré-

rrr\ h0mmageS à SeS SUpérieurs e " s'invitant ,JJ - . c . ez eux ’ et Je supérieur, selon le cas qu il fait des gens, les fait asseoir à sa table ou les envoie mangeravec ses domestiques.

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Rhamadan. Tout a été préparé d’avance ; sitôt

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presque sans s’interrompre. On pousse des cris joyeux, on chante, et ces chants et ces cris, nous les entendons du moins, nous qui ne pouvons pénétrer dans les maisons turques. Toute la nuit, on mange, on boit, on fume, on chante. On se couche le plus tard possible, afin de dormir plus longtemps après le lever du soleil, et d avoir ainsi moins à souffrir du jeûne. Pour beaucoup, ces nuits du Rhamadan sont des manières d’or-

gies.

Si Mahomet s’est proposé, en instituant le Rhamadan, ainsi que le prétendent nos docteurs d'Occident à propos du carême chrétien, de faire une œuvre utile à l’hygiène,il s’est fortement trompé. Cette alternative de jeûne, durant quinze heures, et d’excès qui en durent huit, produit de déplorables effets qui ne’ sont point du reste pour surprendre. Les médecins déclarent que jamais les maladies ne sont plus nombreuses que dans la saison du Rhamadan,surtout lorsqu’il vient en été. Le fond de la nourriture du peuple, ici, ce sont des courges vertes, que l’on mange crues, des tomates crues, des fruits à moitié mûrs. La faim pousse encore à abuser de cette nourriture malsaine et vous pouvez imaginer les indigestions qui suivent. Si jamais le choléra arrive à Constan-

tinople en temps de Rhamadan, on peut compter qu’il y fera pour le moins quatre-vingts ou cent mille victimes.

Durant le Rhamadan, les mosquées sont illuminées le soir. Leurs minarets portent deux ou trois rangs de lampes allumées, qui leur font dans la nuit comme des collerettes d’or. Sainte- Sophie et la mosquée d’Àhmed, que nous apercevons ainsi de la terrasse de notre hôtel, flamboient sur Stamboul tout sombre. Hier c’était le vingtseptième jour du Rhamadan, le jour de la purification, celui où, après le coucher du soleil, le sultan se rend dans une mosquée, accompagné de tout le cortège pittoresque des ulémas, c’est-àdire des dignitaires religieux. La tour du Séraskierat, dans Stamboul, était illuminée, et tout à côté de nous les deux tours de Galata et de Péra. Cette dernière surtout était vraiment jolie à regarder. Les minarets n’avaient pas des lumières seulement à leurs deux ou trois collerettes ; le cône pointu qui les termine, et qui ressemble à un éteignoir, était illuminé, lui aussi. Tous ces feux, reflétés dans le miroir tranquille de la Corne-d’Or, formaient une brillante décoration.

Scutari, qui est en face de nous, sur la rive d’Asie, et où il n’y a pas un seul bec de gaz, est,

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en temps de Rhamadan, comme tout piqué d’éî toiles. Chacune de ces étoiles est une lampe allumée dans une maison, et autour de chacune de ces lampes il y a une famille en train de se dédommager le plus gaiement possible du long jeûne de la journée qui vient de finir, et de se préparer, le plus gaiement possible aussi, au long jeûne du lendemain.

Le Rhamadan est terminé par les réjouissances du Beiram. Il n’y a pas de carême sans fête de Pâques, non plus que sans mardi gras. Le Beiram, c’est le jour où tous les hauts fonctionnaires de l’empire viennent solennellement présenter leurs hommages à Sa Hautesse et renouveler entre ses mains leur serment de fidélité. Jusqu’au grade de général de brigade et au grade correspondant dans les administrations civiles, tous les fonctionnaires y prennent part, .en grande tenue. Le spectacle est, dit-on, imposant. Les costumes militaires ou civils n’ont rien de fort pittoresque ; mais les costumes du scheik-ul-Islam, le grandprêtre musulman,' et des ulémas qui l’escortent, ont gardé beaucoup de couleur et de magnificence.

La cérémonie malheureusement se passe dans l’intérieur d’un palais. Le nombre des étrangers

autorisés à y assister est toujours fort restreint, et encore les étrangers n’y sont-ils pas toujours admis. Il faut que l’ambassade intervienne. Nous n’avons pas voulu importuner M. le marquis de Noailles, et le Beiram conservera pour nous tous ses mystères.

Ce 13 juillet.

Dans ce pays, un homme est tout : c’est le commandeur des croyants, le padischah, le sultan. Aucune volonté n’existe à côté de sa volonté. Il n’a à prendre les avis d’aucune Chambre, et ses ministres ne sont que ses instruments. Il ordonne les impôts que bon lui semble, et fait de l’argent de tous l’usage que bon lui semble. Les têtes les plus hautes ou les plus humbles sont égales devant lui ; il n’a qu’un signe à faire pour les faire tomber, les unes comme les autres. C’est le gouvernement despotique dans toute sa beauté.

Le métier qu’exerce Sultan Hamid, le sultan actuel, est à première vue un beau et bon métier. La médaille a son revers pourtant. Beaucoup de sultans ne sont pas morts de leur belle mort, et lej sultan actuel connaît son histoire de Turquie.

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