DE CONSTANTINOPLE A BUCHAREST
Il n’est si beau voyage qui ne prenne fin.
Le moment est venu de songer au retour, et c est par la route du Danube que nous allons rentrer en France. C’est le U juillet, le jour meme de notre fête nationale, tandis que le drapeau aux trois couleurs est déployé sur tous les édifices français de Péra et de Galata, tandis que nos compatriotes établis ici vont assister à la réception del’ambassadeur,que nous faisons, le peintre Fournier et nous, nos préparatifs de départ. Nos amis Mercié et Esquié ont pris les devants, il y a trois jours déjà.
Nous dégringolons une dernière fois les pentes rapides et les escaliers qui se précipitent de Péra àGalata; nous payons notre dernier bakschich aux douaniers ; nous soldons les dernières complaisances de notre drogman ; nous voici dans la Gorned’Or, à bord du paquebot du Lloyd qui doit nous conduire jusqu’à Varna, dans la mer Noire, où nous trouverons le chemin de fer de l’Orient-Express. Nous jetons un dernier regard sur Stamboul et ses mosquées, sur le pont de Galata et la Corned’Or. Reverrons-nous jamais tout cela?...
Il est trois heures, la machine a sifflé pour la troisième fois, l’hélice du bateau se met en mouvement et lance à l’arrière son tourbillon blanchâtre : nous voici partis. Le bateau, tout peint de blanc, est propre et gai, l’après-midi est superbe, et s’il est triste de dire adieu à Constantinople, il est impossible d’en emporter une dernière image plus radieuse.
Nous voici dans le Bosphore ; bientôt les hautes collines de Péra nous ont masqué la vue de Stamboul ; nous passons devant ces palais des sultans qui se succèdent sur la rive d’Europe, et dont le dernier a vu le « suicide » d’Abdui-Aziz. La rive d’Asie surtout est toute lumineuse à ces heures de l’après-midi. Nous voyons défiler devant nous le
château d’Europe et le château d’Asie ; tous ces
villages heureux et comme en fête perpétuelle
qui bordent les rives du Bosphore : les Eaux-Dou-
ces d’Europe et d’Asie, Thérapia, Bouyouk-Déré.
Il est cinq heures quand nous passons devant ces
rochers, tant redoutés des navigateurs anciens,
qui marquent la fin du Bosphore et l’entrée de la mer Noire.
Et maintenant, nous naviguons sur cette mer, la mer inhospitalière, appelée par euphémisme la mer hospitalière, l’Euxin, qui a vu tant de tempêtes, qui a si mauvais renom encore parmi les passagers. Mais la mer Noire est vraiment pour nous la mer hospitalière ; point de vent, point de ces lames courtes qui secouent les bâtiments d une si désagréable façon. Les côtes se sont abaissées, puis ont disparu. C’est dans l’or et dans la pourpre que nous voyons le soleil se coucher. 11 faut toute la bonne volonté qu’apportent une demidouzaine de voyageurs pour éprouver ici le plus éger mal de mer. Mais ce qui est rude hélas 1 c est la nuit; notre bateau, si propre en apparence, nous réservait de bien désagréables surprises et, à peine étendus dans nos cabines, nous nous sentons dévorés. Sitôt qu’il fait petit jour, tout le monde est sur pied, tout le monde court
sur le pont. La terre est de nouveau devant nos yeux, une côte basse, nue, triste, dont chaque tour de l’hélice nous rapproche, où bientôt nous apercevons, au milieu d’une rade mal protégée, les maisons blanches d’une ville : c’est Varna. C’est ici que nous allons descendre, et personne, à coup sûr, ne sera fâché de dire adieu au bateau du Lloyd.
Ce n’est pas toujours chose aisée que de débarquer à Varna. Les quais manquent, et quand la mer est un peu houleuse, on n’accoste pas sans peine, paraît-il, à l’escalier de bois de la jetée. Mais aujourd’hui la mer est bien unie : hommes et bagages, tout descend à terre sans encombre. A l’autre bout delà jetée, le chemin de fer nous attend. Nous apercevons des uniformes slaves et des figures qui n’ont plus rien du type turc : nous voici sortis de l’empire ottoman, nous sommes en Bulgarie; aucun douanier ne nous réclame de bakschish.
Il faut ôter une illusion aux voyageurs qu’a pu tromperie mot Orient-Express et qui se figurent que le train-poste va de Paris à Varna. Le trainposte va seulement jusqu’à Giurgevo en Roumanie, sur la rive gauche du Danube ; mais de Giurgevo à Varna la route est longue encore, et celle-
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là n’a rien de confortable, — absolument rien! C’est un chemin de fer parfaitement omnibus, parfaitement dépourvu de tout agrément et même de toute propreté comme de toute rapidité, que celui dans lequel nous montons à Varna, et qui, en neuf petites heures, doit nous conduire jusqu’à Routschouk.
Je doute qu’il y ait au monde une contrée moins pittoresque, plus déshéritée et plus triste que cette partie de la Bulgarie que nous traversons, de Varna à Routschouk. Ce sont des marais d abord, où l’on sent qu’habite en permanence la fièvre. Çàet là, au milieu des joncs et des marécages, quelques chaumières ou plutôt quelques huttes misérables, quelques paysans au visage maigre et maladif, quelques troupeaux de bœufs aux longues cornes, qui font songer à des buffles, quelques troupeaux de moutons noirs, quelques bandes d’oies blanches. De distance en distance, on s’arrête devant un village de chétif aspect.
On ne peut s’empêcher de plaindre les malheureux que le hasard de la naissance a appelés à vivre ici. À certain endroit de la route se trouve ce que 1 on appelle un buffet. Si j’ai un conseil à donner aux voyageurs qui nous suivront, c’est
<Temporter avec eux des provisions et de n’avoir rien à demandera ce buffet.
Bientôt le terrain s’élève: le ralentissement du train suffirait à nous avertir des pentes que nous gravissons. A la plaine humide et marécageuse succèdent des collines crayeuses ; mais la montagne n’est guère moins triste que la plaine ; à peine un arbre çà et là, un noyer malingre ou un pauvre chêne. Partout des champs de blé que Y on vient de faucher et la teinte jaune pâle des chaumes. Le blé est la seule richesse de ce pays ; mais la terre est pauvre et les récoltes, hélas! sont maigres. S’il faut chercher quelque part le paradis terrestre, ce n’est pas en Bulgarie que les géographes pourront s’aviser de le placer.
Après avoir franchi ce haut plateau désolé, nous redescendons au nord vers la plaine; nous apercevons devant nous la verdure ; nous voici entrés dans le bassin du grand fleuve, le Danube ; bientôt il est devant nous, étalant sa large nappe qui brille comme un miroir sous les rayons du soleil. Nous arrivons à Routschouk, à la limite de la Bulgarie ; le chemin de fer nous arrête sur la rive même. C’est ici qu’un bateau va nous prendre pour nous porter sur l’autre rive, presque en face, à Giurgevo où nous attend le train-express.
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Il ne faut pas le voir de trop près, au moins dans la seconde partie de son cours, le beau Danube célébré par les poètes et les musiciens autrichiens, le Danube bleu! Il est sale, le grand fleuve, abominablement sale, aussi jaune pour le moins que le Tibre l’est à Rome. Il brillait tout à l’heure comme un miroir sous le soleil, lorsque nous le regardions en descendant la vallée, et maintenant que nous le traversons il ne nous offre rien qu'une eau bourbeuse et toute chargée de limon. Mais pourtant, en dépit de ses impuretés, c’est un fleuve puissant et superbe ; son courant est impétueux et la masse d’eau qu'il roule est énorme. A côté de lui, le Rhin et le Rhône ne sont que des rivières. Je n’ai vu ni le Volga, ni le Nil, ni le Gange, ni les grands fleuves des deux Amériques, mais l’impression que donne le Danube, que j’avais éprouvée déjà et que j’ai retrouvée, c’est celle d une force delà nature superbe et terrible à la fois. On se sent ici comme en face d’une puissance auprès de laquelle l’énergie de 1 homme est bien peu de chose. Qui tomberait en ce courant, et n aurait pour en triompher que la vigueur de ses bras, serait bien vite entraîné et englouti. Devant le Danube, on s’explique cette mythologie hellénique qui avait divinisé les fleuves,
comme elle avait divinisé la mer, le vent, la tempête et la foudre.
Le contraste est grand quand on a passé de la rive droite à la rive gauche du Danube, deRoutschoukà Giurgevo, de la Bulgarie à la Roumanie. Cette rive gauche du Danube est toute fraîche, toute verte, toute aimable. Partout de beaux arbres, des prairies joyeuses, des champs de maïs d'une végétation luxuriante, une plaine à perte de vue et d'une merveilleuse fécondité. Ici, la nature est l'amie de l'homme, et non plus, comme de l’autre côté, son ennemie. Une heure de train-express à travers cette plaine magnifique et nous arrivons à Bucharest. Les voyageurs pressés ne font que passer et continuent bien vite dans la direction de la Hongrie; le peintre Fournier est du nombre, et nous quitte ici. Nous avons heureusement plus de loisirs, et nous nous arrêtons à Bucharest.
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