DE PARIS A ATHÈNES
Il va faire un peu bien chaud en Orient durant les mois de juin et de juillet! Mais l’Orient et moi, en été, nous sommes, depuis l’Ecole d’Athènes, de vieilles connaissances, et, n’en déplaise aux voyageurs timides, c’est surtout dans la saison du soleil qu’il faut visiter les pays du soleil. Ce qui fait leur vraie beauté, c’est la splendeur de la lumière.
C’est le vendredi 29 mai. Il est sept heures treize minutes à l’horloge intérieure de la gare de Lyon : la locomotive siffle; le rapide nous emporte vers Lyon, puis vers Marseille, et le samedi soir, à cinq
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heures, nous voici embarqués à bord du Mendoza , un joli navire de la Compagnie des Messageries maritimes, qui porte le nom d’un fleuve de l’Amérique du Sud, et qui doit nous transporter au Pirée. Nous sortons du port et nous regardons cette belle ville de Marseille si bien éclairée aux dernières heures du jour, et dont les maisons s'étagent sur les collines comme sur les gradins d’un magnifique amphithéâtre.
La mer est bleue, tranquille comme un lac; personne ne manque à l’appel au moment où l’on dresse la table. Parmi les passagers, peu nombreux, j’ai le plaisir de rencontrer notre confrère Marius Vachon. Il est chargé d’une mission sur les progrès de l’art industriel en Autriche et en Russie ; mais il a choisi pour s’y rendre le chemin des écoliers, estimant qu’un critique d’art ne doit jamais laisser passer l’occasion de faire un petit tour en Italie. Soirée superbe, nuit splendide, et le lendemain la mer est toujours tranquille et bleue. Nous franchissons sans une secousse les bouches de Bonifacio ; de l’autre côté de la Corse et de la Sardaigne, nous retrouvons toujours le même calme. « Une mer de demoiselles, » dit notre capitaine, le capitaine Pélissier, le plus aimable des hommes et le plus Marseillais
des capitaines, car il est né sur les allées de Médian.
Lundi à midi nous jetons l’ancre dans le port de Naples ; la mer est toujours unie comme un lac. Cependant le ciel est légèrement voilé de brume ; la rade de Naples n’a pas cet air de fête qui réjouit d’ordinaire les yeux. C’est par un beau jour, c’est surtout à l’heure où le soleil se lève ou à celle où il se couche qu’il faut entrer dans la baie de Naples si l’on veut comprendre le proverbe italien : Veder Napoli e poi morir. Mais les Napolitains sont toujours gais. A peine sommes-nous descendus dans la barque qui nous conduit à terre qu’une autre barque s’attache à la nôtre; elle porte deux musiciens dont l’un joue du violon et l’autre de la guitare ; ils chantent, ils dansent, ils font mille gestes et mille contorsions plus drôles les uns que les autres; ils finissent par chanter en français : « Et surtout, monsieur, donnez-nous beaucoup d’argent. » Nous arrivons au quai escortés en musique, comme Grippe-Soleil par don Basile au quatrième acte du Mariage de Figaro.
L’escale à Naples dure cinq heures. Nous avons le temps de revoir le musée Borbonico ; de faire nos dévotions au Mercure d’Herculanum, à l’Eschine, au Narcisse et au Faune de Pompéi ; puis
de nous faire conduire jusqu’au Pausilipe. Mais il est trop tôt encore : pas un équipage à Chiaja ; Santa Lucia qui, dans une heure ou deux, sera de nouveau si grouillante, est déserte. Beau monde et lazzaroni, tout le monde encore fait la sieste, dans les palais ou dans les taudis des ruelles infectes.
Cinq heures et demie: nous revoici à bord.
Nous avons laissé à Naples toute une cargaison d Italiens rapatriés de Buenos-Ayres, et repris quelques passagers. Ce sont des Italiens et nous nous en apercevons vite, car presque aussitôt on commence à tourmenter l’infortuné piano du bord. La mer est toujours unie comme une glace.
Mardi matin, au réveil, nous sommes près d’entrer dans le détroit de Messine : Scylla et Charybde n’ont rien de farouche. Le canal est tout paisible, l’Etna sans nuages : bon signe, dit le capitaine. Nous allons retrouver de l’autre côté du cap Spartivento, malgré la brume légère qui enveloppe toujours les côtes, le même calme qu’entre la France et la Sicile.
Et, en effet, la mer est toujours belle, toujours unie, plus bleue que jamais, sans la moindre ride, — une vraie mer de demoiselles !
Ah! la traîtresse, ah ! la coquine, ah! la scôlé-
rate que cette Méditerranée qui vous fait tant d’avances ! C’était bien elle certainement dont avait fait l’expérience le berger dont La F.ontaine a dit l’histoire dans une de ses fables. Tout d’un coup nous apercevons un petit nuage, pas même très noir, qui se forme et s’avance sur nous, et en même temps le vent s’élève. En deux minutes, presque en moins de temps qu'il n’en faut pour vous raconteria chose, voilà le nuage qui nous enveloppe; une ombre pale nous voile le soleil, la mer se met à moutonner, le vent secoue latente du Mendoza avec des claquements secs.
Ce qu’à partir de ces trois heures de l’aprèsmidi, le mardi, nous avons roulé, jusqu’au mercredi soir, où nous avons doublé le cap Matapan, ce n’est rien de vous le dire, ô mes amis ! Le navire était insuffisamment chargé, n’ayant que cinq cents tonneaux de fret tandis qu’il en peut porter dix-huit cents, et c’est pour cela, paraît-il, que nous roulions si bien ; nous roulions encore d’autant mieux que le capitaine, profitant du vent, avait fait déployer les voiles ; mais ce qui est certain, c’est que pour une cause ou une autre nous roulions admirablement..Tout ce qui à bord était capable d’avoir le mal de mer n’y a pas manqué; le reste même des passagers a fort mal dormi au
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bruit des craquements du navire, à la lumière des éclairs et au milieu des rafales de pluie. Une petite Italienne disait gentiment, le lendemain, qu’elle avait eu grand’peur de faire un plongeon au fond de la mer. Un brave passager, plus ému encore, s’en est allé en chemise, au beau milieu de la nuit, réveiller le second qui ronflait et lui demander s’il n’y avait pas de danger : il paraît qu’il a été fort mal accueilli.
Bref, quand tout s’est un peu apaisé, les passagers aiment à se persuader qu’ils viennent d’affronter une petite tempête. Mais, en fait de tempêtes, le capitaine est exigeant. En trente-trois ans de navigation il n’en a vu que trois, dit-il; encore ne compte-t-il pas, parmi ces trois, certain coup de mer qui, il y a quatre ans, emporta tout l’avant du Mendoza et éteignit sa machine.
Enfin nous doublons le cap Matapan, ce cap Tenare, si redouté des Grecs anciens qu’ils avaient placé là l’une des entrées de l’enfer. Nous sortons de la mer Ionienne pour entrer dans la mer Egée ; le vent tombe, la houle disparaît comme par enchantement ; le calme revient dans les esprits les moins aventureux et dans les estomacs les plus susceptibles. Nos Italiens recommencent à tourmenter le piano. Heureusement, les autres passa-
gers ont si bonne envie de dormir que ce concert ne les trouble pas. Les petites'et dures couchettes, larges de 55 centimètres, leur semblent des lits moelleux.
Quand à cinq heures, le jeudi matin, nous nous éveillons, voici devant nous, à notre droite le cap Sunium ; tout près de nous, voici Egine et Calaurie, bientôt Salamine. Nous distinguons vaguement déjà, dans cette petite plaine qui s’appelle l’Attique et qu’enferment les trois montagnes du Parnès, du Pentélique et de l’Hymette, ce rocher de l’Acropole derrière lequel est Athènes. La brume, malheureusement, nous en voile les lignes si pures et si belles. Salut pourtant, terre sainte de l’Attique, toi la vraie mère de l’humanité, toi qui as révélé au monde cette beauté qui est éternelle, parce qu'elle est toute raison et toute harmonie!... Terre de Minerve, salut ! Accueille avec bienveillance, mère vénérée, l’enfant qui, depuis seize ans, s’est tant de fois souvenu de toi et a tant de fois souhaité de te revoir !
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