ATHÈNES
5 juin 1885.
Athènes a bien changé depuis seize ans. De toutes les capitales, elle esta la fois la plus vieille et la plus moderne, et il faut reconnaître que l’Athènes nouvelle commence à jouer très passablement son rôle de capitale.
Au lendemain de la guerre de l’Indépendance, Athènes n était rien qu’une petite bourgade formée de deux ou trois centaines de misérables maisons s’étageant sans ordre sur la pente nord de la vieille Acropole ; et c’est à Nauplie d’abord qu’au temps de Capo d’Istria le gouvernement helléni-
que s’était installé. A l’avênement d’Othon, en 1833, la capitale fut transportée à Athènes, mais Athènes restait à bâtir. Elle s’est bâtie peu à peu, et assez médiocrement d’abord, car le pays était pauvre, Aiix environs de 1870, la population s’élevait à 60,000 habitants environ et l’on y comptait sans trop de peine les maisons un peu élégantes. Athènes a 100,000 habitants aujourd’hui, et la ville neuve qui s’étend chaque jour du côté du Lycabète et dans l’ancien Céramique a, ma foi ! très belle mine. Les rues sont larges, les maisons spacieuses et élégantes, et comme en ce pays c’est le marbre qui remplace la pierre toutes ces maisons prennent aisément des airs de palais.
On suit bien ces trois étapes quand, du haut de l’Acropole, on jette sur la ville un regard. D’abord tout près, la vieille bourgade albanaise, toujours misérable et chétive avec ses petites maisons couvertes d’une terrasse. Un peu plus loin, la ville du roi Othon, peu brillante encore et où l’on compte plus de ruelles que de véritables rues. Au delà enfin, la ville neuve, encore toute blanche avec ses hautes maisons dont beaucoup sont ornées de portiques et de colonnes. Les vieux Grecs étaient de grands bâtisseurs et leurs fils se plaisaient à bâtir, eux aussi. Quiconque ici a réussi à faire for-
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tune songe aussitôt à étaler cette fortune en s’installant dans une belle maison qui fasse honneur à son propriétaire. Si quelque chose manque à ce peuple, ce n’est point l’amour-propre : en fait de vanité, les Français eux-mêmes n’ont rien à lui remontrer.
Toutes ces maisons modernes d’Athènes font plaisir à regarder. Est-ce prévention favorable ? mais elles me semblent moins bêtes d’aspect en général que la plupart de nos constructions parisiennes actuelles. Chacune diffère volontiers de ses voisines. On dirait qu’ici les architectes ont de l’imagination.
De toutes les maisons d’Athènes, la plus laide est certainement un immense cube de marbre blanc que le roi Othon a fait extraire des carrières du Pentélique, et qui sert, aujourd’hui encore, de palais à son successeur Georges I er . Un maçon bavarois y a dépensé un million, le plus mal employé à coup sûr de tous les millions gaspillés au dixneuvième siècle.
Rien de si plat, rien de si monotone que ce soidisant palais d’une blancheur aveuglante. Le feu y prit il y a deux ou trois ans et l’on put espérer qu’Athènes allait en être débarrassée. Mais les choses affreuses se défendent ici-bas avec une ter-
rible énergie. Le feu dévora à l’intérieur toute une moitié du palais qui n’a point été réparée encore ; il ne put venir à bout d’entamer cette grande muraille de marbre qui se dresse en face du Parthénon, comme une insulte tudesque à Phidias.
Athènes n’a pas seulement aujourd’hui nombre de belles maisons: beaucoup d’autres progrès y ont été accomplis. Athènes a maintenant des tramways, ni plus ni moins que nos grandes villes de l’Occident, qui courent en tous sens le long de ses boulevards ou conduisent aux villages environnants. Elle a même, depuis quelques mois, un tramway à vapeur qui transporte à Phalère, le matin et le soir, les amateurs de bains de mer. Les voitures ne manquaient pas autrefois, mais, il faut bien le dire, elles étaient en général fort malpropres; de vieilles voitures qui semblaient être venues ici achever leur carrière après de longs services accomplis d’abord en des pays plus favorisés. Aujourd’hui les voitures sont fort propres, des landaus tirés à deux chevaux, et dont les deux moitiés se relèvent ou s’abattent au gré du promeneur : le passe-temps favori des Grecs, même de ceux qui ne sont pas riches, c’est d’aller en voiture et de se faire promener, quatre par quatre, aux lieux où il est de
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bon ton de se montrer à l’heure du « gratin. » Vous dire que dans ces landaus on ne trouve pas un peu de poussière, je m’en garderai bien ; la poussière est le grand ennemi de cette contrée que les anciens appelaient déjà « la sèche Attique » et où le vent, en remuant sans cesse la poussière, semble la multiplier encore. Et pourtant, oui, pourtant, il y a moins de poussière aujourd hui à Athènes qu’autrefois. On balaye les rues, on fait quelque chose de plus étonnant : on les arrose çà et là. Avant peu on verra peut-être ce prodige, des fontaines à Athènes et où coulera de l’eau véritable!
Vous devinez par tout cela qu’il s’est fait, en ces dernières années, un grand changement dans la fortune publique en Grèce. Naguère encore l’argent y était fort rare, et avant 1870 le taux moyen de l’intérêt de l’argent y était de 18 à 20 0/0. On y prêtait sans usure au denier cinq, et les banquieis à peu près seuls faisaient leurs affaires. De toutes les richesses naturelles que renferme ce pays, presque aucune n’était exploitée; la terre même le plus souvent était laissée à peu près inculte. Les capitaux étrangers évitaient de venir ici, et quand ils s’en avisaient, il faut bien dire que la chose en général ne leur réussissait
guère. Depuis 1870, il en est autrement. Beaucoup de sociétés se sont fondées. On a construit des routes; on établit des chemins de fer; on dessèche le lac Copaïs; on perce lïsthme de Corinthe ; la nouvelle province que le traité de Berlin a donnée à la Grèce, si elle n’a pas satisfait son ambition, atout au moins singulièrement excité ^ son activité; et depuis que les routes sont sûres
et qu’il n’y a plus de brigands ni dans la Grèce du Nord ni dans le Péloponèse, les Athéniens un peu aisés osent voyager et se lancer dans les affaires. On a gagné en dix ans plus d’argent qu’on ne l’avait fait en cinquante auparavant, et l’on a aussi dépensé comme l’on gagnait.
Le malheur c’est qu’ici, comme partout de notre temps, beaucoup de choses se sont faites par la spéculation. On a créé une Bourse à Athènes, et dans les premiers temps tout a marché à merveille. C’était tous les jours quelque entreprise nouvelle se fondant par actions, et le public était ébloui de ces titres passant de main en main, haussant de semaine en semaine ; tout le monde s’est cru à la veille d’être plus ou moins millionnaire. Il y a eu une période de fièvre, d’engouement, d’enthousiasme.
On me raconte cette histoire et c’est pour nous
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autres Parisiens une vieille histoire. Une affaire était bonne au capital de 500,000 francs : bien vite il s’est trouvé un spéculateur pour la porter au capital de trois raillions et en offrir les coupons au public avide. Un autre jour on pratiquait une « fusion », on réunissait deux affaires, trois affaires. Chaque société montrait dans son portefeuille, comme garantie, les titres de deux ou trois autres sociétés. D’une Bourse à l’autre, tous ces titres montaient : Gogo, qui est de tous les pays, s’empressait d’apporter ses petites ou grosses économies et d’échanger ses espèces contre de jolies feuilles de papier dont il voyait la valeur s’élever
à vue d’œil.Et puis il est arrivé ce que vous
savez. L’affaire, bonne au capital de 500,000 francs, est devenue détestable au capital de trois millions. Une société a coulé et a entraîné dans sa ruine une seconde, puis une troisième société. Gogo s’est retrouvé, un beau matin, n’ayant dans son tiroir qu’une liasse de papier qui ne représentait plus rien. La Grèce a eu son Union générale, et son krach à la suite, d’autant plus effroyable ici que la fortune publique était moins solidement assise.
C’est là, paraît-il, qu’on en est aujourd’hui. Tel que j’avais connu jadis possesseur d’une belle ai-
sanceest nu maintenant comme un petitsaint Jean. Tel, fils d’un gros banquier, héritier de huit ou dix millions, a conservé tout juste de quoi ne pas mourir de faim, et de patron est réduit à se faire commis. Les Grecs accusent volontiers les étrangers d’être venus les exploiter et d’avoir emporté leur argent : ces doléances me laissent un peu sceptique. Je les connais de longue date : il faut, je crois, qu’un étranger soit bien malin, non pas pour leur prendre leur argent, mais pour ne pas leur laisser passablement du sien. Les israélites eux-mêmes, qui font si bien leurs affaires dans notre Occident, n’ont jamais réussi à faire fortune ici. La Grèce a voulu marcher trop vite, voilà la vérité ; elle apprend aujourd’hui à ses dépens que la spéculation n’est pas l'industrie et que la multiplication subite des millions est un miracle aussi extraordinaire que celui de la multiplication des pains.
Il faudra en revenir aux règles de la prudence, donner moins au luxe, à la toilette et aux équipages : tout cela paraîtra bien dur, mais il faut se résigner à la nécessité, et j’imagine que dans les prochaines années on bâtira beaucoup moins de nouveaux palais dans le quartier du Céramique.
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6 juin.
Je sors du Polytechnion, un musée récemment construit sur la route de Patissia. Je viens dépasser la matinée à visiter la collection Schliemann, et j’en sors émerveillé.
Le nom de M. Schliemann retentit pour la première fois en Europe il y a une douzaine d’années. On discutait depuis bien longtemps, entre savants, sur l’emplacement occupé par la vieille ville de Troie. Certains doutaient même que Troie eût jamais existé pour de bon et rangeaient volontiers parmi les personnages légendaires Achille, Hector et Priam, aussi bien que l’aveugle Homère qui a chanté ces héros. On apprit tout à coup que l’emplacement de Troie était retrouvé; un audacieux avait fouillé le sol de la Troade, il en avait fait sortir des débris d'antiques murailles et même des bijoux. Le vieil Ilion n’était donc pas un mythe. Mieux encore, ce n’était pas seulement lTlion de Priam qui était retrouvé, mais par-dessous celui-là un Ilion plus ancien, ravagé lui aussi, et bien auparavant, par la conquête et l’incendie.
L’audacieux qui venait ainsi étonner le monde
et dérouter les savants, c’était M. Schliemann. 11 a couru, et je crois bien qu’il court encore passablement de légendes sur ce contemporain très vivant. M. Schliemannn est né en Allemagne 5 il a fait fortune, et une grosse fortune en Amérique. Est-ce dans l’épicerie, est-ce dans le porc salé, est-ce dans les fournitures de la guerre de sécession ? — Là-dessus les récits diffèrent. Une seule chose est sûre, c’est que la fortune est ronde et ne doit rien à personne. Cette fortune faite, M. Schliemann a repassé l’Océan et est revenu dans le vieux monde. La cinquantaine dépassée, il s’est pris soudain d’une belle passion pour l’archéologie et pour le grec ancien. S’il est un savant et un grand clerc en érudition, c’est ce que je laisse aux érudits le soin de déterminer. Mais il a certainement reçu de la nature le génie des fouilles. Comme d’autres, en se promenant, devinent les sources cachées, on dirait que lui, en se promenant sur le sol, flaire les antiquités qu’il renferme. Il a son instinct qui le guide, et plus sûrement que la science la plus consommée.
Ses découvertes en Asie Mineure l’avaient mis en goût d’explorations. Des vaincus il a passé aux vainqueurs et de Priam à Agamemnon. Le fils d’Àtrée, le roi des rois de la Grèce, avait régné
à Mycènes ; M. Schliemann s’était juré de retrouver sa trace. Avant lui, on avait essayé déjà de fouiller l’Acropole de Mycènes; on n’avait rien découvert. On était allé à droite ; M. Schliemann, d’instinct, est allé à gauche, et il a trouvé. Il a mis au jour quatre tombeaux et laissé à la Société archéologique d’Athènes, venue après lui, l’honneur d*en mettre au jour un cinquième.
Depuis ces mémorables trouvailles, M. Schliemann s’est fixé à Athènes. Il s’y est fait construire une maison magnifique avec deux portiques, au premier et au second étage; il en a orné la façade et le faîte d’une douzaine de statues qui, malheureusement, ne sont pas l’œuvre de Praxitèle ou de Phidias. Il s’est remarié avec une Athénienne qui partage ses goûts archéologiques, et, réconciliant dans sa famille les Grecs et les Troyens, il a, paraît-il, nommé son fils Agamemnon et sa fille Andromaque. Il fouille encore et fouillera longtemps, s’il plaît au grand Jupiter. Récemment il a exploré le tumulus de Marathon, mais sans rien découvrir cette fois. C’est aujourd’hui un vieillard de soixante-sept ou huit ans, mais toujours singulièrement vert et passionné. Il a la foi et l’enthousiasme, et j’imagine qu’il doit être l’un des hommes les plus heureux de
son temps, car il fait ce qu’il aime, il le fait avec passion. Dût-il ne rien ajouter à ses découvertes de Mycènes, elles suffiront à assurer sa mémoire contre l’oubli.
Il est difficile, en effet, de rien imaginer de plus curieux que cette collection rapportée des tombeaux de Mycènes. Les objets trouvés dans les tombeaux y sont disposés en ordre dans les vitrines d’une vaste salle, et on a eu la bonne idée de restituer, aussi exactement que possible, l’intérieur d’un de ces tombeaux. On y voit encore le squelette du mort allongé à sa place, avec ses os dont les jointures se sont disloquées. À droite et à gauche sont placées les armes du guerrier; à ses pieds sont disposés nombre de vases de toute forme et de toute grandeur. Grâce à cette antique habitude d’enterrer avec les morts les objets qui leur avaient appartenu, c’est la vie antique ellemême qui, en fouillant ces tombes, reparaît tout à coup devant nos yeux. Si jamais la postérité viole à son tour nos tombeaux modernes, sa curiosité sera bien attrapée.
Les personnages dont nous voyons ici les os furent sûrement en leur temps de hauts et puissants personnages. Ce n’est pas exagérer sans doute d’imaginer qu’ils ont été, pour le moins,
l’équivalent des rois d’Homère. La richesse de leurs tombes le prouve assez. Tous, quand on est allé les réveiller de leur profond sommeil, avaient le h ont ceint de feuilles d’or; tous, à peu près, portaient des plaques d’or sur la poitrine; et après la mort on avait moulé leur masque dans une feuille d’or. Des ornements d’or sur leurs vêtements, des anneaux d’or, des sceaux et des coupes dor, des boîtes à parfums en or, — ce sont là choses qui n’ont jamais été communes, et qui, en ce temps-là surtout, ne devaient guère l’être. Beaucoup de vases aussi, en argent ou en bronze. Mais ceux-ci ont terriblement souffert. L’or n’est pas seulement le plus précieux des métaux, il est aussi celui qui résiste le mieux à tous les agents de destruction.
L art grec est bien loin, dans tous ces ouvrages, de ce qu’il sera quelques siècles plus tard. C’est par le repoussé surtout que l’on donnait alors au métal la forme artistique. La main des ouvriers est souvent gauche encore ; et quand ils essayent d’exprimer la figure humaine, ou même de représenter des animaux, leur maladresse les trahit. On voit déjà pourtant se manifester cet instinct de l’imitation qui est la source de tout art. On imite les feuillages ou les fleurs; voici des papillons, des
seiches et des poulpes fort reconnaissables. L art de l’incrustation des métaux est connu déjà. Deux fourreaux de poignards nous montrent de véritablés tableaux exécutés avec des incrustations d’or et d’argent dans le bronze, vraiment extraordinaires, si l’on songe à l’époque à laquelle ils remontent. L’un de ces tableaux nous présente des guerriers chassant des lions ; ailleurs nous voyons un lion poursuivant une troupe de cerfs et ayant saisi l’un d’eux qu’il déchire. Benvenuto Gellini eût été bien surpris, sans doute, s’il eût vu de quoi étaient capables ses prédécesseurs, près de
trois mille ans avant lui.
Beaucoup d’armes dans ces tombeaux ; beaucoup d’épées et de poignards. C’étaient évidemment de grands chasseurs d’hommes que ces rois de Mycènes. Ces épées, qui ne diffèrent guère pour la longueur ni la forme de nos plus belles épées modernes, ont été sans doute plus d’une fois teintes de sang; et quand leurs maîtres rêvaient d’une autre vie après la vie d’ici-bas, sans doute ils se figuraient que, là encore, ils livreraient de beaux combats et que leurs ombres manieraient encore ces épées.
Et maintenant, quelle date peut-on assigner à ces restes du passé? On a depuis six ou sept ans
bien discuté à ce propos,à Athènes,en Allemagne, a l’Institut de .France, en Angleterre. L’opinion qui semble aujourd’hui prévaloir, c’est qu’à Mycènes M. Schliemann est remonté plus haut qu’Agamemnon, comme à Troie il avait remonté plus haut que Priam. Quand on rapproche d’autres objets connus les objets trouvés à Mycènes, c’est avec l’art lydien qu’ils semblent avoir le plus de ressemblance. L’influence de la Phénicie et de 1 Egypte ne se fait pas sentir encore ; rien non plus qui fasse songer ou aux Doriens ou aux Ioniens. C’est alors qu’on se rappelle les légendes helléniques qui font venir de la Lydie et de la Carie des personnages comme Bellérophon. Probable¬
ment une invasion venue du sud de l’Asie Mineure s était, à travers l’Archipel, répandue jusqu’à cette partie du Péloponèse, et nous avons ici la trace qu’elle a laissée de son passage.
Si cette explication est la bonne, et je me garderai bien de trancher ce gros débat, ce n’est pas de l’époque de la guerre de Troie que dateraient les tombeaux de Mycènes ; ils remonteraient beaucoup plus haut encore, à un siècle, deux siècles peut-être, auparavant. Rien jusqu’ici, parmi les monuments de l’histoire hellénique, ne nous permettait de reculer aussi loin dans le passé.
En voilà assez pour montrer l’inappréciable intérêt de cette collection. Elle est pour la connaissance de la Grèce héroïque ce que sont, par exemple, pour la connaissance de la vie romaine au premier siècle de notre ère, les découvertes de Pompéi. En regardant ces vitrines de la collection Schliemann, ce sont les vers de 1 Iliade et de l ’Odyssée qui reviennent sans cesse à l’esprit. Presque tous les objets nommés dans la langue d’Homère, nous les voyons ici, de nos yeux. Ces œuvres d’art, ces travaux d’orfèvrerie, ces ornements de parure, ces vases, ces bijoux, ces armes que le vieux poète décrit avec tant de complaisance, si le règlement du Musée nous interdit de les touchôr, et si d’ailleurs les vitrines nous en empêchent, nos yeux du moins les saisissent. Ainsi ce que l’on avait cru si longtemps invention du poète, merveilles nées de son imagination, tout cela existait bien réellement autour de lui et il n’a fait que décrire, avec une admirable précision, ce qu’il avait sous les yeux. Il faudra que les sceptiques les plus endurcis se résignent à la fin à croire à 1 existence d’Homère; mais en attendant, quelle admirable publication nous ferait, et combien nouvelle, combien intéressante et vivante, l’éditeur intelligent qui nous offrirait une Iliade et une Odyssee illus-
trées presque à chaque page à l’aide des tombeaux de Mycènes !
7 juin.
Si quelqu’un veut voir les derniers des Palikares athéniens, il faut qu’il se presse. Le Palikare, c’est le Grec conservant le costume national ou plutôt le costume albanais, que portaient les combattants de la guerre de l’Indépendance, ce costume tant de fois représenté par nos peintres romantiques et que porte le giaour de Delacroix, dans l’admirable tableau le Combat du giaour et du pacha : veste rouge brodée d’or, jupe blanche à petits plis qui se nomme la fustanelle, guêtres rouges et brodées d’or serrant la jambe comme la cnémide des héros d’Homère, babouches aux pieds, et sur la tète une calotte rouge d’où pend un long gland
d or. Parfois la veste est bleue, et alors les guêtres sont bleues aussi.
Les Palikares étaient nombreux il y a quelques années encore ; Athènes en comptait bien douze ou quinze cents; s’il en reste une centaine à l’heure présente, c est le bout du monde. Le vieux costume, parait-il, se défend encore dans les provin-
ces; mais à Athènes il a fait son temps. Certains vieillards obstinés lui restent fidèles, mais leurs fils y ont renoncé : encore un peu de temps et le costume du Palikare aura pris sa place parmi les curiosités historiques.
C’est que ce costume coûtait fort cher. Il fallait des mois, des années même, pour broder la veste et les guêtres brochées d’or. Quelques mètres de drap, et vingt-quatre heures d’ouvrage à un tailleur, il n’en faut pas davantage pour faire un costume de notre Occident. Une belle veste, il fallait être riche pour se l’offrir, si l’on n’avait eu la chance de la recevoir en héritage. Mais tout le monde à peu près est égal devant un complet de la Belle-Jardinière; et s’il est un pays qui aime l’égalité, au moins autant que la France, c’est bien la Grèce. Il faut ajouter que la veste était terriblement lourde à porter, surtout pendant les mois d’été.
Ce n’est pas un costume seulement qui disparaît, c’est quelque chose de plus. Le Palikare était un type d’homme particulier, le type du Grec d’une autre génération, que remplace une génération nouvelle.
Le Palikare, c’était le Klephte de l’âge héroïque ou le fils du Klephte. Il s’était longtemps promené
dans la montagne, son long fusil sur l'épaule, avec sa large ceinture enfermant tout un arsenal de pistolets et de couteaux. La paix venue, il était descendu dans la ville; il avait laissé son fusil, mais il gardait toujours à la ceinture son arsenal de couteaux et de pistolets. Les pistolets étaient-ils chargés? Je l’ignore; les couteaux ne servaient plus guère qu’à découper le pain bourgeoisement ou de temps en temps un quartier d’agneau :
mais pour un empire le Palikare n’eût pas renoncé à se montrer dans cet attirail guerrier. Il jouissait de sa liberté conquise; il marchait avec un air de gloire, grave et superbe, par les rues, s’offrant à l’admiration de tous et ne se refusant pas la sienne.
Que faisait le Palikare? Piien. Il eût considéré comme au-dessous de lui, comme indigne d’un homme libre, tout travail manuel, toute industrie, toute profession. L’homme libre, c’est celui quj se promène sous le soleil, sans autre maître que sa propre fantaisie, véritable roi de la création. Le Palikare était beau avec sa taille élégante et mince, son riche vêtement, sa fustanelle blanche, sa longue moustache noire et son menton toujours soigneusement rasé. 11 n’ignorait aucun de ses avantages; on le voyait avancer en homme qui se sent
sous le regard de tous. Il était fier de sa taille élancée et de sa tournure élégante et martiale, fier de ce qu’il avait fait ou tout simplement de ce qu’avaient fait ses pères. La coquetterie en Grèce n’était pas du côté des femmes, presque toujours enfermées dans la maison; elle était tout entière du côté des hommes. Le Palikare était un coq.
De quoi vivait le Palikare? C’était là un grand mystère. À cinq heures du matin, on le rencontrait du côté de l’Agora, c’est-à-dire du marché, déjà sous les armes, dans son unique et éternelle toilette, aussi propre que s’il sortait d’une boîte, roulant sa cigarette, longue et grosse comme l’index. Puis on le retrouvait à la porte d’un café, aspirant la fumée d’un narghilé en compagnie de quelques amis, un grand verre d’eau et une petite tasse de café à côté de lui. La chaleur venue, il disparaissait on ne sait où; il reparaissait vers quatre heures dans la rue d’Hermès ou d’Eole ; et jusqu’à la nuit venue il continuait à se promener.
Se promener, fumer, causer, causer surtout, c’était là toute sa vie; et le grand objet de ses conversations, c’était la politique. Le Palikare faisait et défaisait dix fois le jour les ministères ; il jugeait
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sévèrement les députés ; il n’épargnait pas les critiques au roi. La « grande idée » surtout, la conquête de Constantinople et la reconstitution de l’empire d’Orient, occupaient ses loisirs. Il reconquérait la Thessalie, l’Epire et la Macédoine; il affranchissait la Crète; il rejetait les Turcs de l’autre côté du Bosphore; il ne s’en tenait pas là, il les chassait également de l’Asie Mineure qui, elle aussi, est une province grecque. Il gourmandait tour à tour la France, l’Angleterre et la Russie, qui négligeaient leur principal devoir, les affaires de la Grèce, la grande nation.
Tel était le Palikare. Il s’en va ; et pour la Grèce j e ne saurais beaucoup le regretter. Il eût continué longtemps à se promener, à fumer et à pérorer sans avancer beaucoup les affaires de son pays. S’il n’y eût eu que lui, la Grèce n’aurait encore ni routes ni chemins de fer; en revanche, je crois bien qu’elle aurait toujours des brigands. Le Palikare eût, durant des générations et des générations, pourfendu en imagination le Turc : il n’eût pas avancé d’une heure le décès de « l’homme malade. »
Le Grec vraiment utile à son pays, celui aux mains duquel est l’avenir, c’est celui qui, en rompant avec le costume albanais, en adoptant les
habits occidentaux, a résolument aussi adopté les mœurs de l’Occident. C’est celui qui s’est mis bravement à la besogne ; celui qui s’est fait marchand, négociant, agriculteur, industriel ; qui, je le crains, est moins absolument sobre peut-être et moins édifiant de mœurs que le vieux Palikare, mais qui, précisément parce qu’il a plus de besoins, apporte aussi plus de zèle à sa besogne. Il parle moins des Turcs, quoique lui non plus ne les aime guère ; il s’occupe moins de politique et même estime médiocrement les politiciens; mais il s’enrichit et enrichit le pays. Il a beaucoup fait déjà, bien qu’il lui reste plus à faire encore. C’est à lui que la Grèce devra, avant trente années d’ici seulement, d’avoir pris en, Orient la place à laquelle elle a droit.
Je te regrette pourtant, en dépit de tous tes défauts, vieux Palikare! Tu perdais, il est vrai, royalement tes journées ; tu te faisais de l’Europe et du monde de bien étranges idées ; tu raisonnais et déraisonnais bien singulièrement sur toutes choses; tu disais les trois cent soixante-cinq jours de l’année bien des paroles inutiles et que le vent emportait; — mais il faut te rendre cette justice : oui, tu ôtais beau!
C’était plaisir de te rencontrer par les rues, grave
et superbe, portant en ta personne tant de siècles de gloire nationale et répondant au nom de Thémistocle, de Démosthène ou de Sophocle- Tu avais ta physionomie bien à toi; tu n’étais pas l’homme qu’on a rencontré la veille, qu’on rencontrera le lendemain à Paris, à Londres ou à Naples. Aujourd’hui même, hélas! quand parfois je te retrouve encore ici je te reconnais à peine! Si tu ne laisses pas, comme la jeune Grèce, pousser toute ta barbe ou croître des côtelettes sur tes joues; si tu t’obstines à ne porter que ta moustache guerrière, si tu es resté fidèle à la veste, à la fustanelle et aux guêtres, si tu te pavanes toujours d’une façon magnifique, voilà que tu as renoncé à ta belle calotte à gland, pour te coiffer d’un affreux chapeau de paille!
Tu as fait pis encore : voici que tu as abandonné la panoplie qui, jadis, ne te quittait pas. C’est en vain que je cherche maintenant à ta ceinture tes pistolets à pierre et tes longs couteaux à manche de corne...
Toi aussi, vieux Palikare! tu as abdiqué avant de mourir.
8 juin.
On ne connaît pas bien un pays si Ton ne sait comment il se nourrit, et j’estime que l’un des devoirs du touriste est partout de faire une visite au marché. Levons-nous donc au petit matin et promenons-nous du côté de ce qu’on nomme ici l’Agora.
Ce marché était jadis presque au centre de la . ville, dans un bazar couvert de toile, aux environs de la Tour des Vents. Mais le bazar a brûlé il y a quelques années et les « halles » d’Athènes sont aujourd’hui beaucoup plus loin, dans le quartier du Céramique. On continue pourtant à vendre beaucoup dans le voisinage de l’ancien bazar, dans la rue d’Eole, et dans les ruelles adjacentes. C’est toujours là qu’une bonne partie de la ville vient s'approvisionner.
Vous ne trouverez ici ou là, à peu près, aucune femme, ni servante ni bourgeoise. Ce sont les hommes qui font le marché, comme ce sont eux qui vendent dans toutes les boutiques. Mais si l’anse du panierdes cuisinières est chose inconnue, les cuisiniers grecs ne s’entendent pas moins bien
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