‹ Grèce-Turquie, le DanubeChapitre 5 sur 18 · RI · texte numérisé non relu

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verres d’eau fraîche, c’est le café, ce café d’Orient fait avec une pincée de café broyé en poudre et une pincée de sucre. La tasse est toujours recouverte d’une mousse crêmeuse l cette mousse qui chez nous reste toujours perdue dans le filtre, et qui est, par excellence, la partie parfumée du café. Tous ceux qui ont visité l’Orient ou l’Algérie connaissent bien ce café léger, moins clair que le nôtre, mais certainement plus délicat et plus savoureux. Il a ce grand mérite qu’il n’irrite pas les nerfs ; on en peut prendre à toute heure et au tant de tasses que l’on veut, sans avoir à craindre de ne pas dormir ensuite.

Edmond About, dans la Grèce contemporaine , a donné la recette de ce café d’Orient, telle qu’il la tenait de Petro, notre excellent et brave domestique de l’école d’Athènes, qui faisait bien certainement le meilleur café qu’ait jamais fait un Athénien. Je voudrais donner à mon tour la recette pour faire la limonade, telle que je la tiens de ce môme bon Petro, qui faisait la limonade aussi bien que le café. Hélas! ce bon vieux Petro que nous aimions tant, qui était si fidèle et si dévoué, je ne l’ai plus retrouvé en venant ici.

Pour faire une bonne limonade, il faut deux verres. Dans Fun vous exprimez le jus du citron

et vous avez grand soin, avec une cuiller, d’écraser toutes les vésicules qui seraient restées intactes. C’est alors que le second verre commence à jouer son rôle : «tenant l’un d’une main, le second de l’autre, vous faites huit ou dix fois passer d’un verre dans l’autre le jus du citron. C’est ce mouvement qui fait le fondu et la délicatesse de la limonade. C'est là, pour parler la langue des pharmaciens, le fac secundum artem de l’opération. C’est le tour de main — c’est le secret ! Vous ajoutez ensuite, dans les proportions convenables, le sucre et l’eau ; et s’il reste à la surface quelques vésicules qui surnagent ou quelques pellicules, vous les enlevez soigneusement. Essayez de la recette, amis lecteurs, et vous me direz si elle n’est pas vraiment excellente !

Hélas ! tout s’en va, tout se perd, et, dans ce que l’on appelle le progrès, le mieux est souvent l’ennemi du bien. Quand aujourd’hui dans un café d’Athènes on demande une limonade, ce qu’on vous apporte le plus souvent, ce n’est plus une limonade onctueuse et moelleuse, faite à la main avec un citron frais.— Non : c’est une demi-bouteille fermée avec un tampon de caoutchouc, fabriquée à la machine avec de l’acide citrique et de l’acide carbonique ; une limonade qui

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mousse ; une limonade gazeuse qui vous fait songer aux inventions pharmaceutiques de M. Rogé.

9 juin.

Mener, en ce pays, où l’été dure six mois, et où la température varie alors entre trente et trente-cinq degrés, la vie que nous menons h Paris, serait chose absolument folle. Aussi les habitudes sont-elles toutes différentes. Un vrai Grec se lève régulièrement à quatre heures du matin, une petite demi-heure avant le soleil. Nous qui nous levons,à notre grand étonnement,aux environs de cinq heures et demie,nous sommes ici de vrais paresseux. Ges premières heures de la matinée sont d’ailleurs vraiment délicieuses. La nuit a rafraîchi l’atmosphère; on respire un air vif et fortifiant; et lors même qu’on a eu, dans la nuit, quelques batailles à livrer avec les insupportables moustiques, toute fatigue est bien vite oubliée. La belle lumière qui entre dans les yeux met de la joie dans l’esprit. On sort, on se promène, on monte à l’Acropole. J’entends les étrangers, car, pour leur compte, les Athéniens n’y montent

guère; ils font comme nous, qui connaissons moins bien Paris et ses monuments que les touristes de toutes les nations. Les Athéniens, le matin, vont plus volontiers, soit par le chemin de fer, soit par le tramway à vapeur, prendre un bain de mer à la baie de Phalère, qui se trouve à une lieue d’ici.Vers neuf heures, le soleil est déjà dans toute sa force ; la lumière devient aveuglante ; la poussière — il y en a souvent sur les routes et par les rues une hauteur de huit ou dix centimètres — s’élève en tourbillons au souffle de la brise ou au mouvement d’une voiture qui passe. C’est l’heure de rentrer chez soi. Les plus vaillants restent jusqu’à dix ou onze heures ; mais de onze heures du matin à quatre heures de l’après-midi, toute circulation est comme interrompue.

On déjeune à midi, c’est la règle générale; et, après le déjeuner, vient la sieste, que chacun prolonge, suivant le tempérament, depuis une demiheure jusqu’à deux heures. II faut toute la candeur d’un étranger pour s’aviser d’entrer dans une boutique aux environs de deux heures de l’après-midi et se flatter de trouver quelqu’un disposé à le servir.

A quatre heures, la grosse chaleur est tombée ; la brise de la mer se fait doucement sentir ; les vo-

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lets des fenêtres, consciencieusement fermés toute la journée, ne s’ouvrent pas encore, mais les habitants recommencent à sortir des maisons.

C’est l’heure de la promenade. On s’habille, on fait toilette, on se montre; on sort pour voir et pour être vu, et ici, comme en Italie, personne ne se néglige.

Il y a quinze ans l’endroit, « fashionable » de la promenade, c’était la route de Patissia. La mode a changé. L’endroit où il faut se faire voir aujourd’hui, ce sont les environs du temple de Jupiter Olympien, entre le jardin du roi et ce pauvre llissus toujours aussi altéré pour le moins que le Mansanarès. Il n’est pas d’endroit plus nu, plus désolé, plus brûlé du soleil et plus poudreux; mais c’est là que le bon ton ordonne de se montrer à l’heure présente, et les arrêts du bon ton ne sont pas de ceux que l’on discute. C’est là que les cavaliers, toujours désireux d’occuper d’eux le public, viennentfaire caracoler leurs montures, c’est là que défilent les équipages.

C’est le* luxe des gens riches de se promener en landau ouvert, à deux chevaux, et d’étaler un bel équipage ; et ceux qui n’ont pas de voitures à eux en louent volontiers. Le promenade en voiture est une des grosses dépenses des Athéniens

comme des Italiens. Vous devinez cependant que le nombre des piétons est toujours le plus considérable.

Bientôt tous les cafés — je veux dire les trottoirs placés devant les cafés et couverts de petites tables — regorgent de clients. On fume d'innombrables cigarettes. On boit des limonades et des tasses de café. Les défenseurs des anciennes traditions restent fidèles au narghilé et aspirent, au bout d’un long tuyau, l’âcre fumée du toum beki . C’est alors surtout que l’on cause et que tout bon Athénien se transforme en un journal vivant qui colporte les nouvelles et les cancans du jour.

Ce qui, dans cette foule qui circule, frappe le plus un Français, c’est le petit nombre de femmes que l’on rencontre. C’est tout à fait par exception que vous verrez une femme assise devant un café, et si vous en voyez une, tenez pour certain qu’elle est une étrangère. C’est tout à fait par exception aussi que vous verrez une femme se promenant sur un trottoir. La femme grecque riche et qui imite les mœurs de l'Occident se promène en voiture; la femme du peuple ou la petite bourgeoise reste à la maison, suivant les habitudes du gynécée antique, et quand elle sort par hasard, ce n’est

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guère avec son mari, c’est en compagnie d’autres femmes, et suivie de ses enfants.

Vers six heures de l’après-midi, trois fois la semaine, la foule se porte volontiers &ur la place de la Constitution, près du palais du roi. On vient écouter le concert de la musique militaire. L’orchestre me semble avoir fait quelques progrès depuis une quinzaine d’années. La musique grecque antique exciterait-elle notre admiration,comme l’architecture ou la sculpture ? 11 faut bien le supposer, ne fût-ce que par respect. Mais de tous les arts, celui pour lequel les Grecs modernes semblent avoir le moins de dispositions, en dépit des nombreux pianos que les jeunes filles tourmentent ici comme partout, c’est bien certainement la musique.

Le soleil se couche, et le crépuscule est court ici. Une demi-heure après que le soleil a disparu, il fait nuit close. Peu à peu, les promeneurs s’éclaircissent, les rues redeviennent désertes, les Athéniens rentrent chez eux et dînent. Après dîner on ne sort plus. On ouvre enfin les fenêtres, on s’assied sur les terrasses, on respire la fraîcheur du soir. C’est le moment ici où se font les visites ; non pas, sans doute, les visites officielles et de cérémonie, mais les visites de famille et d’amis in-

times. À tout venant, on offre une cuillerée de confitures et une tasse de café, accompagnée, ce qui en Grèce ne manque jamais, d’un grand verre d’eau fraîche. Une heure, deux heures, se passent ainsi à bavarder; puis, peu à peu, les fenêtres se ferment, les lumières s’éteignent. À minuit au - plus tard, Athènes s’endort jusqu’au prochain soleil levant.

Je vous disais que l’on va volontiers le matin à Phalère. On y va plus encore, en cette saison, vers la fin du jour. C’est qu’à Phalère la brise de la mer est plus vive encore, les soirées plus fraîches qu’à Athènes. On s’y baigne ou Ton ne s’y baigne pas. On s’y promène au bord de cette mer sans flux ni reflux, presque toujours si unie en cette saison. On y dîne volontiers. On y assiste à des spectacles en plein air où alternent les représentations grecques et les représentations de nos opérettes. Je ne sais si nous avons à tirer vanité de ce genre de succès, mais c’est incontestablement l’opérette française qui est le plus en faveur.

Athènes, à ces mêmes heures de la soirée, a pourtant un théâtre qui fait concurrence à celui de Phalère; pour l’instant — excusez du peu! — ce n’eSt rien moins que le grand Opéra. A vrai dire, ce grand Opéra ne fait aucun tort

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au monument de M. Garnier. Si, par malheur, l’impresario s’y ruine, il n’en pourra pas accuser les frais que lui impose le monument. Point de grand escalier, point de foyer, point de couloirs. La salle se compose simplement d’une enceinte de planches dans laquelle sont rangés une série de bancs, et dont le bon Dieu, avec ses étoiles, s’est chargé de décorer le plafond. Une scène élevée d’une couple de mètres, devant laquelle sont assis une vingtaine de musiciens, et sur laquelle retombe un rideau à la fin de chaque acte, voilà tout ce que l'architecte a eu la peine de construire et ce qui s’appelle du beau nom de Théâtre-Olympien. La Norma , de Bellini, et ce Ruy Blas italien que Victor Hugo n’a jamais permis de réprôsenter en France, voilà pour la saison de cette année les deux ouvrages qui alternent sur l’affiche.

J’ai, l’autre soir, ainsi entendu la Norma. Les décors étaient fort primitifs et la figuration des plus élémentaires. 11 y a eu, enlre autres, au premier acte, une lune qui montait au ciel au moment où Norma se préparait à chanter le fameux air de Casta diva avec une précipitation tout à fait extraordinaire. Mais au théâtre, après tout, tout est convention, et celle-ci n’a paru choquer personne, La chanteuse qui faisait Norma n’était pas forte

comme chanteuse seulement; Àdelgise paraissait très suffisamment bourrelée de remords. Quant au vilain Pollion, il lançait ses morceaux de bravoure de Pair le plus satisfait du monde.

Je me figure que ISorma était un peu autrement chantée au Théâtre-Italien au temps où Stendhal parlait avec tant d'enthousiasme de madame Pasta. Mais madame Pasta eût fait sans doute une étrange grimace si on lui eût proposé de lancer ses roulades en plein air, et j’aurais mauvaise grâce à me montrer trop exigeantpour un théâtre où les fauteuils d’orchestre coûtent un franc cinquante. J’ai entendu à d’autres opéras des réprésentations où les places m’ont paru plus chères en proportion : certaine représentation de Faust , en particulier, que j’ai encore sur le cœur.

Puisque me voici sur le chapitre des théâtres, il me faut dire un mot d’un spectacle d’un autre genre. En Grèce, de temps en temps, comme en Angleterre, on voit quelque laïque inspiré assembler le peuple, non pour lui vendre des crayons, mais pour lui faire entendre une prédication religieuse. Ainsi faisaient les ÿpôtres au temps jadis ; ainsi fit Paul ici môme, et ce « laid petit juif », comme l’appelle M.Renan,y réussit même fort médiocrement. Médiocre aussi est en général

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le succès de ses imitateurs modernes. Les Grecs d’aujourd’hui, pas plus que leurs ancêtres, nesont des mystiques. Ils s’arrêtent volontiers, car toute parole les amuse ; ils écoutent l’orateur, ils l’applaudiront même, — mais qu’ils soient touchés de la grâce en entendant cette parole, il ne faut pas que le prédicateur y compte trop. Si la maréchale Booth parvient jamais à enrôler l’Europe dans l’Armée du Salut, c’est la Grèce qui s’y enrégimentera la dernière.

Or, il y a quelques mois, un certain Macrakis, réformateur religieux de l’Eglise grecque, arçiva à Athènes, et, contre l’habitude de ses pareils, il y fit grand bruit. Macrakis était beau, et c’est pour un prophète chose importante que d’être beau. Macrakis eut les femmes pour lui, et, durant un certain temps, sa renommée ne cessa de grandir. On se passionna pour et contre lui. Il y eut les macrakistes et les antimacrakistes. On put croire un moment que Macrakis allait accomplir une révolution religieuse. En quoi consistaitelle au juste? la chose, je le pense, intéresse médiocrement les lecteurs français, qui n’ont nulle envie de se convertir à la religion orthodoxe, réformée ou non réformée. Mais ici les papas s’émurent; Macrakis menaçait de leur enlever

leur clientèle. Hélas ! le Capitole est partout voisin de la roche Tarpéienne. L’étoile de Macrakis a pâli. L’autre dimanche, un séminariste, à l’heure de la promenade, s’est mis à haranguer la foule et à lancer conre Macrakis une violente invective. Quand un ami du prophète a voulu répondre, les huées ont couvert sa voix. C’en est fait de la fortune de Macrakis ; il ne lui reste plus, comme à l’apôtre Paul, qu’à secouer sur cette ville ingrate la poussière de ses sandales — ce n’est pas la poussière ici qui lui manquera, — et à s’en aller chercher fortune ailleurs.

il juin.

C’est par une matinée brumeuse, que nous étions débarqués au Pirée il y a quelques jours. Il avait plu la veille, et même assez violemment, chose passablement extraordinaire en Grèce à cette saison. Et, depuis lors, le temps ne s’était pas raccommodé. Ce n’est pas qu’il tombât beaucoup d’eau; ce n’est pas même que le soleil manquât toute la journée; mais on voyait toujours des nuages au ciel, toujours des nuages sur les montagnes environnantes ; tous les soirs le soleil se couchait

derrière un rideau de nuages noirs ; un orage menaçait chaque après-midi, on entendait gronder le tonnerre deux ou trois fois.

11 s’est fait du reste, paraît-il en ces dernières années, comme une révolution dans le climat de la Grèce. Est-ce au percement de l’Isthme de Suez qu’il faut l’attribuer? Ge qui est certain, c’est que l’Attique a maintenant de véritables hivers, non pas seulement rigoureux mais relativement longs. L’hiver dernier il a neigé, et sérieusement. Tout ce printemps a été triste et froid. En ce pays où l’on ne connaît guère que deux saisons, l’hiver et l’été, il semblait que l’été ne pût se décider à venir pour tout de bon.

Je ne reconnaissais plus la chère Attique, dont la beauté, tout justement, c’est le ciel bleu sans le plus léger nuage ; c’est l’atmosphère transparente et limpide qui permet, à une distance de trois ou quatre lieues, de distinguer les moindres détails; ce sont les lignes nettement dessinées des montagnes se détachant sur le ciel pur; c’est la lumière inondant le ciel, l’air, la terre et la mer et, selon les heures delà journée, selon que le soleil lance ses rayons de l’orient, du midi ou de l’occident, selon que les ombres transparentes se déplacent, donnant mille aspects divers et toujours

charmants au même décor, enfermé de trois côtés par les montagnes du Parnès, du Pentélique et de l’Hymette, et du quatrième par ]a mer bleue et la ligne dentelée de File d’Egine et de la côte du Péloponèse.

Hier encore la journée avait été maussade. 11 avait tonné, il avait plu, le soleil s'était couché mélancoliquement, nous promettant un lendemain pareil à la journée. Allions-nous être poursuivis jusqu'au bout par quelque méchante fatalité?

Ce matin, au réveil, ô prodige! tout a changé soudain. Les nuages se sont dissipés par enchantement; le soleil brille au-dessus de FHymette dont les contours se dégagent sans la moindre incertitude. Plus de nuages sur aucune cime ; plus de brume sur la mer, sur File d’Egine, ni sur la côte du Péloponèse. Le ciel est d’un bleu clairet léger pareil à la turquoise ; l’atmosphère est limpide et transparente ; l’air, bienfaisant et doux à respirer, pénètre dans les poumons : c’est une journée de juin, brûlante dès le matin, mais superbe ; une véritable journée d’été. Je retrouve enfin et je salue ma vieille Àttique.

Et nous voici nous promenant par les rues d’abord, puis sur les pentes nues de l’Acropole, visi-

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tant ce théâtre de Bacchus, qui a entendu les vers d Œdipe roi , d Œdipe a Coloue , d 'Antigone et d y Alceste. Nous voici regardant ce petit monument choragique de Lysicrate, une merveille d’élégance et d’harmonieuse proportion, l’une des oeuvres les plus délicates de l’art athénien. Mais bientôt neuf heures arrivent ; la chaleur devient terrible ; les flèches d’or d’Apollon, le dieu redoutable autant que triomphant, nous obligent à chercher un refuge à l’ombre des énormes colonnes du temple de Jupiter Olympien. Et de là nous regardons le spectacle étalé devant nos yeux.

Tout autour de nous, l'Esplanade, que le temple couvrait jadis, toute nue, sans un brin d’herbe, d’un ton gris cendré. A notre gauche, les collines sèches, aux teintes roussâtres, qui s’abaissent vers le golfe de Phalère. Au delà, l’étroite bande de la mer d’un bleu profond comme le lapis-lazuli. Sur nos têtes, le ciel bleu, mais d’un bleu clair et comme transparent. Devant nous, le rocher de 1 Acropole, avec ses pentes doucement inclinées d abord, puis abruptes, que couronne le Parthénon éventré. Le rocher, les colonnes du temple de Pallas Athéné, caressés depuis tant de siècles par le soleil, se sont revêtus de tons fauves, à la fois chauds et doux. Çà et là, où les Vanda-

les modernes ont fait leur œuvre de destruction, le marbre du Parthénon montre des taches d’un blanc brutal. Au fond, voici les collines pelées qui séparent l’Àttique de la baie d Eleusis. A notre droite, le jardin du roi avec sa masse de verdure, les poivriers, au feuillage finement dentelé, qui bordent le boulevard, et, derrière eux, la ville, dont les premières maisons nous cachent toutes les autres, dont nous apercevons seulement le vieux quartier grimpant le long de la pente nord de l’Acropole.

Ce qui domine dans tout ce paysage, ce qui en fait, à l’œil, la note caractéristique, c’est un ton clair, gris cendré, d’une finesse et d une délicatesse incomparables. Çà et là, des ocres puissants, des tons chauds de terre de Sienne brûlée ; une route poudreuse et blanche, ou la blancheur éblouissante de quelques murailles neuves que le • soleil frappe directement; quelques toits de tuiles, rouge vif ; quelques volets d’un vert cru ; quelques cyprès élancés, dont le feuillage paraît comme noir. Mais toutes ces notes puissantes se fondent en quelque sorte dans la tonalité grise et cendrée dont je viens de parler. L’amosphère et la lumière se chargent de donner à l’ensemble la douceur et l’harmonie.

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Ah ! que les enfants du Nord se font en général une fausse idée du Midi lorsqu’ils se le représentent violent et brutal ! Et que nos artistes ont donc des yeux étrangement faits lorsque, si par hasard ils vont peindre le Midi, ils se croient obligés de chercher sur leur palette les tons les plus énergiques et les plus criards, les notes de couleur les plus intenses! Le Midi, au contraire, c’est tout l’opposé de la violence et de la brutalité. C’est, avec la clarté souveraine, l’harmonie la plus exquise. Plus encore qu’il n’est couleur, le Midi est nuances discrètes et légères. Il est sérénité eî grâce au moins autant que force. Il caresse l’œil délicieusement autant qu’il le réjouit Comment trouver sur la palette ces teintes si fines, si légères, si limpides? Est-il possible, avec les procédés actuels de la peinture, de rendre en sa délicatesse un spectacle comme celui-ci ? Comment fondre dans une transparence comme argentée tant de notes dont chacune prise à part est une note vigoureuse? La peinture à l’huile est presque toujours lourde dans son exécution quoi que l’on fasse. Une grisaille molle et terne, ou un barbouillage brutal, il semble que jusqu’ici les artistes n’ont pu que choisir entre ces deux caricatures du Midi. C’est le soleil

même, c’est la lumière qu’il faudrait pouvoir jeter sur la toile et emprisonner. Si un Claude Lorrain ou si un Albert Cuyp vivaient encore, peutêtre y réussiraient-ils. Peut-être M. Pelouse y parviendrait-il, lui aussi. Combien je voudrais du moins qu’il essayât! Peut-être, s’il venait ici, pourrait-il rendre et rapporter en France l’adorable spectacle qui est en ce moment devant nous. Ce n’est pas avec des mots que j’en puis donner l’idée seulement à ceux qui ne l’ont pas vu de leurs yeux.

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