‹ Grèce-Turquie, le DanubeChapitre 6 sur 18 · VOYAGE A OLYMPIE · texte numérisé non relu

VOYAGE A OLYMPIE

20 juin.

Un de mes grands désirs, en revenant en Grèce, c’était de visiter Olympie. Olympia aux temps anciens était, entre tous, le sanctuaire vénéré de la Grèce ; là se célébraient, tous les quatre ans, ces jeux dont tout le monde a entendu parler ; là étaient réunies, autour du temple de Jupiter Olympien, les œuvres les plus admirées de la sculpture grecque.

L emplacement où s’élevait le temple de Jupiter Olympien avait été déterminé, il y a un demi-siècle, par nos savants de l’expédition de Mo-

rée. Des fouilles avaient amené la découverte d’une admirable métope qui est au musée du Louvre.

Il n’y avait qu’à déblayer le sol pour faire, à coup sûr, d’autres trouvailles magnifiques. Et, depuis cette époque, nos érudits n’avaient cessé de demander que la France continuât l’œuvre qu’elle avait si bien commencée. Mais l’argent n’a jamais été prodigué chez nous pour les recherches savantes, même depuis que nous avons une école d’Athènes. Nous avons laissé aux Allemands l’honneur de déblayer à Athènes le théâtre de Dionysos; c’est à eux encore que nous avons laissé l’honneur de déblayer à Olympie le sanctuaire, retrouvé par nous. C’est nous, il est vrai, qui avons cette fois fourni l’argent : car c’est depuis 1871, avec l’indemnité de guerre payée par nous, que l’Allemagne a exécuté les fouilles d’Olympie. Elle y a dépensé un million de marks, c^est-à-dire douze cent cinquante mille francs. Mais si nous avons donné l’argent, la gloire est pour elle.

A Olympie, dans ces huit dernières années, de merveilleux chefs-d’œuvre ont été mis au jour. On a retrouvé les deux frontons du temple de Jupiter Olympien, dont l’un était l’œuvre d’Alcamène et l’autre celle de Pœonios. Ou a retrouvé de ce même Pœonios une Victoire d’une extraordinaire

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beauté. On a retrouvé enfin cet Hermès qui est aujourd hui la seule œuvre authentique existant de Praxitèle.

Olympie, je n’ai besoin de l’apprendre à personne, est située dans l’Elide, au nord-ouest du Péloponèse, à une dizaine de lieues de la mer. Pour s’y rendre d’Athènes, le chemin le plus simple est d’aller d’abord à Patras, à l’autre bout du golfe de Corinthe.

D’Athènes à Corinthe on va aujourd’hui en chemin de fer. Ce chemin de fer est ouvert depuis sept ou huit semaines. C’est un chemin de fer à voie étroite, qui met quatre heures pour parcourir une centaine de kilomètres ; mais c’est là déjà un bien grand progrès quand on le compare aux moyens de transport dont il fallait se servir autrefois.

Le temps s’est mis au beau et nous nous hâtons d en profiter. Nous nous mettons en route le vendredi 13 juin à sept heures et demie du matin. La matinée est superbe* Bientôt nous gravissons les pentes du Parnès. Nous remontons la gorge aride qui, de la station de Kato-Losia, conduit à la station d’Ano-Losia ; nous voici hors delà vallée où est Athènes ; nous redescendons de l’autre côté, vers Eleusis où se célébraient autrefois les mystè-

res sacrés. Devant nous est la mer bleue, et de f autre côté de la mer file de Salamine.

Bientôt nous dépassons Eleusis. Pas une maison, pas une cabane pendant bien des kilomètres. Rien que des collines pierreuses, brûlées du soleil, où croissent ça et là quelques maigres oli-

viers. Puis voici de nouveau une plaine, nue encore, desséchée, brûlée ; car la récolte est finie déjà, et çà et là on bat sur faire les dernières gerbes. Une petite ville, grise et blanche, grimpe devant nous sur deux collines,— c’est Mégare.

Ici les hommes portent comme vêtement, les uns la fustanelle, les autres une sorte de longue blouse serrée à la taille par une ceinture. Les femmes sont enveloppées d’une grande chemise brune ; un morceau d’étoffe sombre couvre leur tête et cache en grande partie leur visage.

Après quelques minutes d’arrêt, le train reprend sa course. Nous revoici parmi les pierres et les rochers. La voie s’élève peu à peu. Durant une quinzaine de kilomètres, nous longeons la mer sur une route taillée à vif dans le roc. À notre droite, le rocher qui continue à s’élever; à notre gauche, à soixante ou quatre-vingts mètres au-dessous de nous, la mer que nous surplombons à pic. Si un accident arrivait jamais, il

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serait terrible ici : le train tout entier ferait le fameux saut de Leucade. Et vraiment les courbes que nous décrivons sont d’une hardiesse effrayante. Pas un tunnel ; nous suivons à une même courbe de niveau toutes les sinuosités des rochers. Il a fallu, aux endroits où quelque torrent a fait une cassure dans la montagne, exécuter des travaux d’art considérables. Un de ces ponts s’est déjà effondré, heureusement dans l'intervalle du passage des trains. On le refait plus solide, et en fer cette fois.

En attendant que ce pont soit refait nous franchissons l’intervalle sur une passerelle provisoire et qui n’a rien de rassurant. La locomotive avance lentement, bien lentement, en évitant tout ce qui pourrait ébranler l’échafaudage. Personne n’est mécontent quand le passage est franchi.

Par bonheur, aucun accident n’est arrivé. On est tout entier au plaisir d’admirer là mer splendidement bleue, les côtes du Péloponèse qui sont devant nous, la route sauvage que nous suivons.

Il n’y a pas au monde de route plus admirable que celle-ci, pas même cette route de la Corniche de Nice à Gènes, du temps où on la faisait en voiture. Après trois quarts d’heure ainsi passés, nous redescendons peu à peu. Nous revoici parmi les

oliviers, les pins, les buissons de lentisques, les touffes de lauriers-roses en fleurs, nous revoici presque au. ni veau de la mer. Nous atteignons l’isthme de Corinthe. Nous arrêtons un moment à la station de Calamaki, le petit port où viennent aborder les bateaux partis du Pirée.

Nous reprenons notre route, nous traversons l’Isthme, qu’une compagnie, à la tête de laquelle est le général Turr, s’occupe en ce moment même de percer. Les travaux sont avancés déjà. On aura bientôt fini d’enlever tout ce qui dépasse une hauteur de cinquante mètres au-dessus de la profondeur que doit atteindre le canal ; et les dragues se mettront à l’œuvre. On avait espéré qu’elles pourraient enlever en une seule fois cette couche de terre et de pierres d’une épaisseur de cinquante mètres, mais elles ne sont pas assez puissantes, paraît-il. Il faudra diviser la besogne et creuser une tranchée nouvelle.

Si cette œuvre du percement de l’isthme s’accomplit, ainsi qu’il le faut souhaiter, ce sera pour le commerce un avantage considérable. La route de l’Orient et de Constantinople sera raccourcie d’une façon sensible pour nous. Mais l’avantage sera grand pour la Grèce surtout, car pour faire un voyage de quelques heures, du Pirée au port

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de Delphes par exemple, il faut aujourd’hui embarquer deux fois les marchandises, et Ton devine combien ce travail gène le commerce et ajoute aux frais de transport.

Il est onze heures et demie ; nous arrivons à Corinthe, à l’autre extrémité de l’isthme ; le chemin de fer nous débarque tout au bord de la mer. A deux cents pas de nous attend, à l’ancre, le bateau qui doit nous conduire à Patras. Nous y montons ; il est une heure et demie quand le bateau se met en mouvement. Et toute l’après-midi se passe à naviguer sur le golfe de Corinthe, uni comme un lac. A notre gauche, la côte de l’Achaïe, brûlée du soleil, avec ses tons de terre de Sienne. A notre droite, la côte de Phocide, plus escarpée, plus nue, aux lignes plus belles, et dont les rochers, frappés du soleil, ont de belles teintes cendrées. Le Parnasse domine toute cette côte de sa masse imposante ; il porte encore çà et là, à son sommet, quelques taches éblouissantes de neige.

Vers sept heures, au moment où le soleil va se coucher, nous faisons une courte escale devant la petite ville deYostitza, à laquelle les Grecs ont rendu son nom antique d’Aigion* La petite ville, qui s’élève en amphithéâtre sur la pente escarpée

d’une colline, a un air de fêté aux derniers rayons du soleil. Ici poussent les raisins les plus renommé» de la Grèce. Puis nous nous remettons en route. La température fraîchit, le soleil se couche, un peu de vent s’élève ; la mer moutonne faiblement. Il est huit heures du soir et la nuit est venue quand nous jetons l’ancre dans la rade de Patras.

Quand on est à Patras, on est encore à cent dix kilomètres d’Olympie, et ces cent dix kilomètres représentent, avec les routes de ce pays, une durée d’environ dix-sept heures de voyage. L’aimable M. Gaspari, que j’ai connu jadis à la Chancellerie d’Athènes, et qui est maintenant notre vice-consul à Patras, a bien voulu se charger de nous procurer une voiture qui nous mènera d’abord jusqu’à Pyrgos à quatorze heures d’ici, et nous essayons de dormir. Le bruit qui se fait dans les rues de Patras jusqu’à deux heures du matin, et les moustiques, rendent la chose difficile. À quatre heures, nous sommes sur pied; à cinq heures, nous nous mettons en route.

La matinée est toute claire et la route char-

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mante. Pendant une heure, nous suivons la côte : nous avons à notre droite la mer, à notre gauche d’immenses champs de vignes plus hautes - que des hommes, et qui poussent avec une vigueur luxuriante. Les grappes sont .déjà dêfleuries ejt promettent une récolte magnifique.

Nous quittons le bord de la mer; nous gravissons une espèce de plateau que nous atteignons bientôt. Autour de nous, la nature est en fête; ce ne sont que lauriers-roses pareils à de gros bouquets, grenadiers aux fleurs de pourpre, blanches nappes de clématites dans les haies épaisses, arbres et buissons de toutes sortes, pleins de gazouillements et d’où s’envolent des bandes d’oiseaux à mesure que la voiture avance. De tous côtés, des fleurs épanouies : des coquelicots d’un rouge bien plus vif que celui des coquelicots de France; desmolènes et des bouillons blancs, des guimauves dont les fleurs sont larges comme celles des passeroses de nos jardins; des labiées de toutes sortes; des composées d’un jaune éclatant; d énormes acanthes hérissées de feuilles pointues et que couronnent leurs fleurs d’un rouge pâle. Voici une Grèce nouvelle, aussi différente que possible de FÀttique ; une Grèce toute verte, tout en fleurs, toute joyeuse; une Grèce où il y a de

l’ombre et de l’eau. De distance en distance, nous entendons coasser les grenouilles et clapoter dans l’eau les sabots de nos chevaux, lorsque nous franchissons un ruisseau ou quelque mare formée par l’eau jaillissante d’une source aux environs.

Nous avançons toujours. Voici maintenant un autre spectacle.

Aux champs de vignes, aux haies épaisses, aux villages semés dans la verdure, une forêt a succédé, une forêt de chênes superbes. Non pas une forêt à la façon de nos forêts de France. Ici les arbres ne se touchent pas. Chaque chêne s’élève, ayant autour de lui un espace vide de deux ou trois cents mètres environ. Alors un autre chêne, puis un autre ; et ainsi en tous sens et dans toutes les directions aussi loin que la vue peut s’étendre. De plus beaux chênes que ceux-ci, il n’y en a nulle part, pas même dans notre forêt de Fontainebleau. On ne peut retenir un cri d’admiration à la vue de ces arbres séculaires, dont chacun a sa forme et comme sa personnalité. Àh ! les beaux paysages d’Elide qu’aurait faits Théodore Rousseau, s’il eût connu ce pays, etcomme, on se croirait peu en Grèce en ce moment, sans l’éclatante lumière qui tombe sur ce paysage ! Partout le sol est couvert d’asphodèles; les asphodèles,

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malheureusement, sont défleuries depuis longtemps ; il ne reste que leurs tiges mortes et leurs feuilles desséchées. C’est au commencement d’avril qu’il faudrait passer ici. On voyagerait alors à travers une immense prairie couverte de fleurs bleues.

La route n’a coûté aucune peine à construire. C’est un simple chemin tracé par les voitures -au travers de la vaste plaine de sable ; et quand des ornières se sont creusées ici ou là, on se borne à changer le tracé en faisant un détour à droite ou à gauche. Pas une pierre dans cette plaine, rien que du sable où par intervalles une petite source vient mettre un peu de boue et faire un mauvais pas. De distance en distance, on rencontre une maison de chétive apparence. C’est ce que l’on nomme en Grèce un khani , un café où l’on vend du pain, du vin, du café, des limonades, de méchant mastic; le cocher y arrête un moment ses chevaux et les rafraîchit.

A onze heures, nous dételons devant un de ces khanis. La chaleur est devenue accablante; les cigales dans tous les chênes font entendre les deux ou trois notes, éternellement les mêmes, de leur musique aigre et maigre. Les chevaux n’en peuvent plus, car la voiture est lourde, et cette

route à travers le sable est pour eux singulièrement fatigante. Nous allons déjeuner, à l’ombre d’un chêne, des provisions que nous avons prudemment apportées ; et, après le déjeuner, la sieste vient sans peine.

Il est trois heures et demie quand nous reprenons notre voyage. Le soleil et la chaleur sont terribles encore. Toujours et toujours des chênes. L’admiration est lasse; nous commençons à nous fatiguer et des chênes superbes et de l’assourdissante musique des cigales. La route devient pire : nous rencontrons plus d’ornières et plus de fondrières. L’effort des malheureux chevaux, maigres et efflanqués, mais qui vont toujours cependant, est par moments terrible. A six heures, nous nous arrêtons devant le khani de Gourtesi.

C’est ici que nos pensées commencent à devenir austères, car c’est ici qu’il va falloir passer la nuit. On nous a avertis d’avance que la nuit à passer dans un de ces khanis du Péloponèse parmi les moustiques, les puces, les punaises, — quelquefois même pis encore! — est la redoutable épreuve du voyage que nous entreprenons. Nous regardons le khani avec inquiétude; l’examen n’a rien de rassurant, et pourtant c’est le plus beau, c’est le plus confortable de tous les khanis de la route.

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Non, nous ne l’oublierons pas, cette nuit passée dans le khani de Gourtesi. L’un de nous refuse d’entrer dans la maison de bois et s’enferme dans la voiture; il y est dévoré tout vif par les moustiques. L’autre, — faut-il dire plus brave ou moins brave? —a affronté la chambre du premier étage. Il y a un lit, il y a même deux, lits, dans cette petite chambre où brûle une veilleuse. Ce khani est décidément un khani de premier ordre ! Mais que de pensées effrayantes viennent à la seule vue de ce lit, sans draps sinon sans couvertures, de ce matelas et de ces oreillers, si minces qu’ils soient! Le voyageur jette par poignées, sur ces objets suspects, certaine poudre jaune d’une si déplaisante odeur, dont nous avons emporté une botte toute pleine. Mais les moustiques font entendre leur musique perçante. À tout instant, le voyageur se retourne, ou dévoré réellement, ou se figurant qu’il est dévoré. Les enfants au berceau — il y en a deux dans le khani, — se relaient pour crier à tour de rôle. Puis c’est un bruit continuel de cavaliers qui arrivent ou partent et causent longuement. En haut comme en bas, impossible de dormir; c’est a peine si, par intervalles, grâce à la fatigue delà journée, on réussit à s’assoupir quelques instants.

Enfin le petit jour blanchit à l’orient. On est heureux de pouvoir se lever, sortir, marcher, aller se laver abondamment à l’eau fraîche du puits. On prend une petite tasse de café grec, on rompt un^morceau dp pain re$té de la veille; on se sent comme délassé soudain, comme débarrassé d’un cauchemar qui pesait. En route maintenant ! en route de nouveau ! Encore six heures de voiture et nous serons à Pyrgos !

La route recommence à travers les sables, semblable à celle de l’après-midi de la veille. Nous franchissons le Pénée, un vrai fleuve celui-ci, car il a une quinzaine de mètres de largeur, et les chevaux, au milieu, ont de l’eau à peu près aux genoux. Nous nous retrouvons parmi les champs, parmi les arbres, parmi les acanthes, les guimauves, les lauriers-roses en fleurs, parmi les haies de cactus et d’agavés aux feuilles épaisses et pointues. Nous traversons deux ou trois gros villages où tout le monde est dans les rues, car c’est dimanche aujourd’hui. Du haut d’une colline, nous apercevons enfin devant nous, au milieu de la plaine toute verte, parmi les champs de vignes semblable à une immense prairie, parmi les oliviers, parmi les cyprès, la petite ville de Pyrgos, toute riante, avec ses maisons blanches et ses toits rouges.

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Il est un peu plus de onze heures quand nous y entrons. La grande rue est grouillante de mulets, de chevaux, d’hommes qui causent, gesticulent et s’arrêtent soudain pour nous regarder passer avec curiosité. Nous nous faisons conduire tout droit chez le maire de la ville, le Démarque, pour lequel nous avons emporté une chaude lettre de recommandation donnée par deux vieux amis d’Athènes.

LeDémarque est sorti; pendant qu’on vale chercher, on nous fait monter au premier étage où nous trouvons dans un grand salon une vieille femme vêtue de noir : c’est la mère du Démarque. Elle n’entend pas un mot de français, mais elle nous accueille avec un sourire, nous prie de nous asseoir. Bientôt, selon l’habitude grecque, on nous apporte des confitures, de l’eau fraîche, puis des limonades. Dix minutes ne sont pas écoulées avant que tous les sièges du salon ne soient occupés par des hommes vêtus du costume pallikare ; aucun ne nous adresse la parole, mais ils nous regardent de tous leurs yeux. Ce sont encore les usages du pays. Le Grec est curieux. Une songe pas plus à

dissimuler sa propre curiosité qu’il ne trouve indiscrète celle d’autrui ; et nous sommes à Pyrgos des bêtes curieuses.

Cependant le Démarque arrive. C'est un homme de trente-cinq ans environ, vêtu à l’européenne, aux yeux vifs, à la physionomie ouverte. Il nous accueille en langue française, et vraiment il parle le français très remarquablement. A peine a-t-il lu notre lettre de recommandation qu’il nous prie aussitôt d’accepter l’hospitalité chez lui. À vrai dire, nous espérions bien un peu qu’il en serait ainsi. Sans cela il nous faudrait aller à 1 hôtel, et les hôtels du Péloponèse ont, au point de vue de la vermine de toute sorte; une réputation aussi redoutable que fondée ! Ce n’est pas qu il faille compter ne trouver chez le Démarque ni moustiques, ni puces, ni punaises : oh ! non, nous ne nous flattons pas de cette illusion ; mais le nombre des ennemis de notre sommeil sera toujours moins grand, et c’est quelque chose de n’ètre pas accablé par le nombre de ses ennemis.

A une heure, le dîner est prêt. C’est de la cuisine grecque, mais fort supportable, et même bonne, pouvons-nous dire.

Pour la mère du Démarque, on sert une cuisine spéciale. C’est une orthodoxe pieuse et qui prati-

que scrupuleusement sa religion. Or, depuis quelques jours déjà, nous sommes entrés dans un des quatre grands carêmes de la religion grecque, le carême des saints Apôtres. La viande, le beurre, le laitage, les œufs lui sont interdits. Le fils, au contraire, est un Grec de l’école nouvelle ; les pratiques religieuses le gênent peu ; il est né orthodoxe, comme en Occident beaucoup de nous sommes nés catholiques et rien de plus; et il mange de tous les plats dont il nous offre.

La connaissance avance vite à table. Nous parlons de toutes sortes de choses, et décidément notre Démarque est un homme charmant, intelligent, instruit même, spirituel, aimable et plein de délicates attentions. Le vin d’Elide qu’il nous fait boire et auquel lui-même fait grand honneur, son vin de propriétaire, aide l’intimité à s’établir. Il a bien un petit goût de résine, ce vin rouge de Pyrgos, mais très léger, et qui n’empêche pas de rendre justice à ses bonnes qualités.

Il se laisse, comme on dit, boire très volontiers.

Nous voici bientôt les meilleurs amis du monde, le Démarque et nous. Alors seulement nous apprenons qu’un grand malheur vient de le frapper.

Il n’y a pas deux mois, il a perdu, en une seule semaine, ses deux fils, l’aîné et le plus jeune de ses

cinq enfants. Sa femme est avec les trois filles qui lui restent à la campagne, au bord de la mer, dans le sud du Péloponèse. La voix de l’excellent homme est tout émue pendant qu’il nous parle de ses douleurs. Nous nous expliquons alors les larmes qui tombent de temps en temps des yeux de sa mère et les soupirs qu’elle pousse par intervalles. Nous sommes tombés bien mal à propos pour lui demander l'hospitalité.-

Et tout aussitôt, un souvenir antique me remonte à l’esprit; je songe à cet Admète d’Euripide à la porte duquel Hercule est venu frapper, au moment même où Alceste sa femme vient de mourir, et qui cache ce deuil à son hôte et qui ordonne aux esclaves de préparer pour lui un festin : car l’hôte est envoyé par Jupiter, et, quels que soient les deuils personnels, il faut le bien accueillir et lui faire fête. La Grèce moderne a conservé les règles de la Grèce antique.

J’ai bien des fois, durant mes voyages, au temps jadis, reçu l’hospitalité grecque. Elle est, selon la fortune, plus ou moins large, mais chez le plus pauvre comme chez le plus riche, elle est toujours également attentive, également généreuse, également prévenante. On parle souvent des défauts des Grecs modernes ; il serait bien juste d’insister

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aussi sur leurs qualités. Et je défie leurs juges les plus sévères de prétendre qu’il soit un peuple plus hospitalier.

Ici, nous sommes chez un homme riche. La maison est spacieuse, bien tenue. Mais le maître ne s’est pas borné à donner une fois des ordres à ses domestiques.

Pendant les deux jours que nous avons passés sous son toit, le Démarque de Pyrgos n’a pas cessé un moment de penser à nous, de faire tout ce qui dépendait de lui pour rendre le séjour agréable.

Le mérite est d’autant plus grand de sa part qu’il est, ma foi! un homme fort occupé. De cinq heures du matin à neuf heures du soir, c’est un perpétuel défilé de gens de toute sorte dans sa maison. Toutes les portes sont ouvertes perpétuellement. Dans le salon, dans l’antichambre, dans la salle à manger, aussi bien que dans le cabinet même du Démarque, dans toutes les chambres enfin,excepté lanôtre,c’est un va-et-vient incessant. Le Démarque, en Grèce, c’est l’homme qui fait les affaires de tout le monde, à qui chacun s’adresse, qu’il ait un procès à soutenir, une place à solliciter, un renseignement à demander, une lettre à faire écrire. Le Démarque est élu au suf-

frage universel ; il est l’homme le plus puissant du canton, le premier personnage ; mais si la place est flatteuse pour l’amour-propre, elle est aussi terriblement convoitée.

La politique est partout, ici. Il y a partout deux partis, la faction des Montaigu et celle des Capulet : nous sommes logés chez Montaigu, mais avant les dernières élections le Démarque était un Capulet.

Or ce n’est pas tout d’avoir conquis le pouvoir, il faut le conserver. Et l’on n’y réussit qu’à la condition de ne pas épargner sa peine, de soigner sa popularité, de tenir toujours en haleine le zèle de ses partisans. Notre Démarque est d’autant plus occupé qu’il était l’ennemi du ministère Tricoupis qui vient de tomber, qu’il est l’ami du nouveau ministre M. Delyannis : on le sait influent, et c’est à qui tirera de cette influence quelque chose pour son profit. Même à neuf heures du soir, lorsque nous sommes en train de souper, on vient encore relancer jusqu’à table notre Démarque. Il s’excuse très gentiment à nous ; il enverrait, je crois, bien volontiers au diable les importuns ; mais il n’y a pas à dire, il est obligé de les recevoir, d’écouter leurs petites affaires — et les plus petites affaires sont longues à conter en ce pays

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bavard, — de leur donner de bonnes paroles, de leur promettre l'appui de son crédit. Je crains qu’il n y ait, dans bien des endroits en Grèce, et peutêtre même à Pyrgos, les poules des amis de M. le maire et les poules de ses ennemis.

Lundi matin, à six heures, nous voici en voiture de nouveau. Dans trois heures, nous aurons atteint le but de notre voyage, Olympie. La matinée est magnifique comme toujours ; la route est excellente, le pays pittoresque et riant. Nous franchissons deux ou trois vallées que séparent de hautes collines. Nous traversons quelques villages qui paraissent aisés et heureux ; il est difficile d’imaginer une plus agréable promenade en voiture. A neuf heures, nous arrivons enfin dans ce sanctuaire consacré au roi des dieux et qui, jusqu’aux derniers jours de la Grèce antique, a vu tant de fêtes mémorables.

La nature a fait ici, comme exprès, une admirable enceinte entourée de tous côtés de lignes harmonieuses de montagnes. La plaine est verte et joyeuse. L’Àlphée la traverse ; et c’est, pour Ja Grèce, un fleuve vraiment respectable.

Voici devant nous l’espace déblayé par les fouilles allemandes. Bien que douze cent cinquante mille francs aient été dépensés ici par nos vainqueurs, il reste encore de longs travaux à accomplir avant que toute l’enceinte, cette Altis, si longuement décrite par Pausanias, ait été fouillée.

Ces travaux, c’est la Société archéologique d’Athènes qui doit les exécuter. Mais quand la société archéologique aura-t-elle l’argent nécessaire? Il faut, en cet endroit, enlever souvent huit ou dix mètres de terre avant d’atteindre le sol antique.

L’essentiel du moins est déjà fait. Le vaste temple de Jupiter Olympien, ou pour parler plus exactement de Zeus, celui d’Héré, situé vis-àvis, l’espace qui sépare les deux temples, tout rempli de piédestaux ou de débris d’architecture, la palestre, c’est-à-dire le gymnase, sont là devant nos yeux. Nous regardons quelque temps, du pied d’une colline, à l’ombre d’un maigre pin, ce qui reste de ces monuments si magnifiques jadis , et qu’ont renversés les tremblements de terre, où les hommes aussi ont tant aidé à l’œuvre de destruction. Le sanctuaire si fêté jadis, si glorieux, visité

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aux jours de fête par tant de milliers de fidèles, est maintenant morne et triste. Rien n’est mélancolique comme la promenade que nous faisons à travers ces ruines éparses. Le soleil seul est toujours rayonnant comme autrefois ; les collines seules, alentour, sont toujours couronnées de leur éclatante verdure.

On n’a pu laisser parmi les ruines les œuvres d’art qui avaient été trouvées ici. Athènes eût bien voulu les transporter dans son mtisêe, mais Olympie a protesté, et. elle a obtenu gain de cause. Un riche banquier athénien, M. Singros a donné deux cent mille francs pour élever un mu- ' sée où tous ces objets trouveraient leur place ; la construction est à peu près achevée ; à l’automne prochain, on pourra commencer l’installation. Mais en attendant, il faut bien l’avouer, les conditions pour voir les chefs-d’œuvre artistiques d’Olympie sont déplorables. 11 a fallu les entasser dans quelques méchants hangars construits à la hâte. La Victoire de Pœonios, cet admirable morceau, comparable aux plus beaux ouvrages du Parthénon, et retrouvé près du temple de Zeus, est couchée par terre en deux fragments, sous un hangar, et les deux fragments ne sont pas môme disposés dans l’ordre où ils se complètent.

Sous un hangar aussi, gisent par terre, les figures colossales du fronton du temple de Zeus, œuvre de Pœonios et d’ÀIcamène. Et c’est sous un hangar aussi qu’il faut voir cet Hermès de Praxitèle, retrouvé dans l’Opisthodome du temple d’Héré. Il est debout, celui-ci, mais dans quel état! Debout sur ses deux genoux brisés, attaché au milieu du torse, par une grosse corde, à deux traverses de bois. Les autres fragments de cette incomparable figure sont placés ici ou là, en attendant qu’un jour on reconstitue l’ensemble.

Et pourtant, malgré ce triste état de choses, c’est une journée que l’on n’oublie pas que celle où l’on a visité Olympie. Les deux frontons du temple de Zeus, ni celui de Pœonios ni celui d’Àlcamène, l’un calme et grave, l’autre dramatique et presque tourmenté, n’approchent pas assurément, au point de vue de la beauté parfaite, des frontons du Parthénon. Ils sont bien mutilés d’ailleurs, et pour les bien juger, ce n’est pas, étendus à terre qu’il les faudrait voir, mais de loin, et surtout replacés à une certaine hauteur. Mais l’Hermès de Praxitèle et la Victoire de Pœonios sont deux purs chefs-d’œuvre, Tune dans son admirable mouvement et sa beauté plastique toute sereine, l’autre dans sa grâce incomparable. L’une et

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l’autre ont désormais leur place assurée dans l’admiration des hommes, à côté des marbres du* Parthénon et de la Vénus de Milo, parmi les ouvrages les plus accomplis du génie grec. J’avais vu déjà au Bristish Muséum les moulages de ces deux statues, mais ce ne sont pas les moulages qu’il faut voir, c’est le marbre même. Pour l’Hermès de Praxitèle surtout, le plâtre amollit, efféminé et affaiblit tous les contours ; il ne laisse presque, rien subsister de ce qu’il y avait de force dans la grâce souveraine et la délicatesse de Praxitèle. Il n est plus permis à quiconque aime l’art, de venir en Grèce sans visiter Olympie.

Nous ne sommes pas malheureusement les seuls à être venus aujourd’hui,à Olympie. Une nombreuse société grecque s’y est rendue de son coté, et quand le repas est fini, les hommes, mis en train par le vin de l’Elide, se mettent à chanter. Musique terrible pour des oreilles de l’Occident. Lorsqu’enfin nous espérons que le concert est terminé, voici qu’il recommence de plus belle; cest, paraît-il, en notre honneur. Le traitement infligé par Apollon à Marsyas m’avait longtemps paru féroce, je m’explique maintenant la vivacité du Dieu ! Mais la légende grecque

n’a pas tout dit : Marsyas, écorché vif, n’en est pas mort, et, à son tour, il se venge.

L'après-midi est étouffante. Un gros orage se forme sur la montagne du côté de T Arcadie et bientôt il éclate ; Zeus fait briller sa foudre et entendre son tonnerre. Salut, ô maître d’Olympie ! Au bout d'une heure l’orage a passé, et c’est au milieu d'un coucher de soleil éblouissant que nous rentrons à Pyrgos.

Là, une surprise nous attend. En nous mettant à table, le Démarque nous annonce que nous allons manger un lièvre, car la chasse au gibier à poil est ici permise en tous temps. Je ne suis qu'à demi rassuré sur le sort du gibier même à plume qui, en temps prohibé, s’avise de passer à la portée du fusil du chasseur. Le lièvre est excellent, je n’en doute pas; mais hélas ! il est accommodé à la mode grecque, avec une sauce où ron fait entrer à profusion l’ail, les amandes, et les raisins secs. — Vous avez la recette, ami lecteur, du « lièvre à la grecque », il ne dépend que de vous si vous l’osez, d’en faire la connaissance à la première occasion.

Ce n’est pas tout d’être allé à Olympie, il faut

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en revenir; et le souvenir de la nuit passée au khani de Gourtesi nous pousse à chercher pour le retour une autre route. De Pyrgos, un chemin de fer qui ressemble fort à un tramway à vapeur nous conduit en une demi-heure au petit port de Katacolo. Là, nous nous embarquons sur un bateau de la Compagnie hellénique qui va nous ramener à Corinthe.

De Katacolo à Corinthe, avec un bateau à vapeur marchant convenablement, et tel est le cas du nôtre, il y aurait bien de neuf à dix heures de navigation. Mais nous sommes en Orient, et ici l’habitude n’est jamais de se presser. De Katacolo. à Corinthe, nous mettons tout juste quatre jours.

Le premier jour, nous naviguons deux heures environ. Partis de Katacolo à une heure de l’aprèsmidi, nous jetons l’ancre à trois heures dans le port de 1 île deZante,eten voilà pour jusqu’au lendemain matin à neuf heures. Le lendemain, nous faisons escale à Kyllini, à Missolonghi, à Naupacte. A une heure, nous sommes à Patras, et en voilà de nouveau pour jusqu’au lendemain matin à neuf heures. Et puis nous repartons. Nous faisons escale à Aigion, à Galaxidi. A trois heures, nous voici dans la baie d’Amphissa, le port de l’antique ville de Delphes, au pied du Parnasse, et

nous nous reposons de nouveau jusqu’au lendemain matin, où nous* nous remettrons cette fois en routé pour Corinthe.

Si la mer était mauvaise, comme il arrive parfois de ce côté de la Grèce, où souffle le vent venu de l’Adriatique, la route paraîtrait singulièrement longue. Mais le temps est beau, la mer est superbe ; avec la meilleure volonté du monde, Userait impossible d’être un seul moment incommodé.

Une bonne tente couvre le pont et nous abrite contre les rayons du soleil ; nous avons constamment sous les yeux les jolies formes des îles ou des côtes. Les soirées sont magnifiques et les nuits suffisamment fraîches : c’est un vrai plaisir dans de telles conditions, pour des gens que ne presse aucune affaire, qu’un voyage sur mer à petites journées — et il n’est pas d’endroit au monde où la paresse soit aussi délicieuse que le pont d’un vaisseau. Reprenons le récit de cette petite Odyssée, dépourvue de tout accident dramatique.

À Zante,Zacynthe, comme on l’appelle en grec, nous descendons. La petite ville, tournée à l’orient de l’île et qui grimpe au flanc d’une colline, est toute riante, toute coquette et pittoresque. Avec ses portiques devant les maisons, ses murs

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peints et ses volets verts, elle nous fait songer aux villes italiennes. Du château où nous montons, la vue est admirable. Les Vénitiens avaient nommé Zantela fleur du Levant; elle mérite vraiment ce nom. Les fleurs y abondent et ont un éclat de couleur extraordinaire. Les lauriers-roses, les grenadiers aux fleurs de pourpre, les buissons d’œillets et de géraniums réjouissent les yeux de toutes parts. Tout autour de la ville, la campagne est un vrai jardin. Le sol est d’une admirable fécondité.

Les fruits de Zante, ses figues surtout, ont une réputation on Orient, et nous nous assurons par nous-mêmes que cette réputation est méritée, bien que la saison des figues commence seulement, et que les premières figues ne soient jamais les plus savoureuses. 11 fait bon vivre ici. Toute la population a un air heureux qui fait plaisir à voir. À minuit, les rues sont pleines encore de monde ; il semble qu’on ne puisse se décider à se coucher. La soirée est, du reste, l’heure délicieuse. Adossée comme elle l’est à son rocher et tournée vers 1 Occident, la ville de Zante est une fournaise presque jusqu’au coucher du soleil.

A Fatras, nous descendons encore. C’est une belle vue que celle dont nous jouissons du vieux

GRÈCE — TURQUIE — LE DANUBE Sa

château construit par les conquérants français de la croisade ; ces héros très pratiques aimèrent mieux dépouiller l’empereur grec schismatique qu^ller jusqu’en Terre-Sainte guerroyer contre l’infidèle. À part cette vue, Patras, avec ses rues qui se coupent régulièrement à angle droit et ses maisons en damier, est une ville fort laide. Elle est, de plus, fort malsaine, car l’espace sur lequel elle a été construite au bord de la mer était, il y a cinquante ans encore, un véritable marécage. La fièvre y règne en permanence, et ceux qui Font prise une fois n’arrivent guère à s’en débarrasser. C’est grand dommage, car Patras, avec sa situation à l’ouesi de la Grèce, à l’entrée du golfe de Corinthe, e*st merveilleusement placée pour devenir un marché commercial très important. Quand le Péloponèse aura de bonnes routes, et quand le chemin de fer d’Athènes à Corinthe aura été prolongé jusqu’à Patras, les importations et les exportations se feront ici surtout. On est en train de construire une jetée pour protéger la rade de Patras contre les coups de vent de l’ouest, souvent assez violents, et, ce travail achevé, Patras deviendra un port excellent.

A chaque escale, petite ou grande, il se fait tout un mouvement de voyageurs, tout un mouve-

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ment aussi de marchandises qu'on embarque ou qu on débarque. Les Grecs voyagent volontiers, et c est la mer qui est ici la route la plus commode. Peu de voyageurs de première classe ou de- seconde ; et ceux-ci sont le plus souvent des officiers ou des fonctionnaires. Mais, en revanche, nombre de passagers de pont : hommes, femmes, enfants. Tous ceux-là voyagent avec des ballots de couvertures, des caisses de forme et de couleur étranges, des paquets de hardes, des sacs où sont empilés et tassés les objets les plus divers. C’est toute la maison qui déménage ; le mobilier suit ses propriétaires. Dans ces couvertures, ces matelas et ces oreillers voyagent aussi, n’en doutez pas, bien des passagers qui n’ont pas payé leur place et dont l’invasion est redoutable. Les soins les plus vigilants n’en préservent pas, et, ici encore, nous nous trouvons bien d’avoir emporté

avec nous une ample provision de poudre insecticide.

Ces embarquements et ces débarquements ne se font pas sans beaucoup de bruit. À peine approchons-nous de quelque petit port que nous voyons toute une flottille de barques s’avancer vers nous. Chacune de ces barques fait force de rames et veut arriver la première. Le bateau n’a pas en-

core stoppé, les escaliers n’ont pas encore été abaissés, que déjà des gens sont sur le pont, vous offrant leurs services. Par où ont-ils grimpé? comment ont-ils escaladé le navire? A peine peuton le dire. Et ce sont, tant que dure l’arrêt, des mouvements incessants sur les échelles où les gens montent et descendent, lestes comme des chats, soutenantles voyageurs, portant les enfants, transportant les bagages. Et ce sont aussi des cris, des interpellations, des querelles à propos d’une barque qui gêne pour accoster, ou qui veut empêcher d’accoster, ou qui heurte, ou que l’on heurte.

Les matelots sont bruyants en tous pays, mais nulle part autant qu’en celui-ci. À les entendre, vous croiriez qu’ils vont se battre tout à l’heure et s’entre-massacrer : il n’en est rien. Ils plaisantent simplement et restent fort bons amis; mais .la voix chez eux est comme le geste, on ne fait rien sans en dépenser beaucoup. Cette comédie se renouvelle trois ou quatre fois chaque jour, et toujours nous divertit.

Notre capitaine est un homme entre la cinquantaine et la soixantaine, que n’a point fait maigrir le sentiment de sa responsabilité. Qu’il soit bon ca pitaine, je n’en doute pas, car les Grecs sont ex-

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cellents marins, et celui-ci a dû être choisi entre beaucoup. Qu’en un jour de tempête il renvendique ses droits au commandement, je n’en doute pas encore, bien qu’heureusement nous n’ayons pas eu à faire cette épreuve. Mais, en temps de calme, notre capitaine en prend certainement à son aise. Comme Jupiter Olympien n’intervenait de sa personne que dans les grandes occasions et laissait en temps ordinaire agir les dieux inférieurs, ainsi notre capitaine abandonne volontiers 1 exercice de 1 autorité aux mains de son lieutenant. En quatre jours, je ne l’ai pas vu une fois donner un ordre, ni monter à la passerelle de commandement, soit pour entrer dans un port, soit pour en sortir. Ou il se plaît, c’est à l’arrière de son bâtiment, fumant sa pipe et prodiguant aux passagères ses sourires les plus engageants. Très excellent homme, du reste, et très obligeant, tout à fait supérieur lorsqu’il préside la table et fait honneur à la cuisine du bâtiment. On nous a servi un jour du vin qui ne se contentait pas d’être abominablement résiné, mais qui était aigre par dessus le marché ; la voix du capitaine est devenue terrible, et terrible aussi son sourcil. Je le comparais tout à l’heure à Jupiter Olympien; je vous assure qu’en ce moment il était vraiment

Jupiter assemblant les nuages et faisant trembler rOlympe !

Le quatrième jour de route est enfin arrivé, et nous jetons l’ancre pour tout de bon devant la nouvelle Corinthe. Le même chemin de fer qui nous avait amenés d’Athènes ici va nous ramener à Athènes. Cette fois encore, le voyage s’accomplit en une matinée, mais une matinée plus chaude et plus lumineuse encore que celle de la semaine dernière. Nous revoyons Mégare, Eleusis ; nous franchissons la rampe du Parnès, et nous revoici bientôt, aux environs de midi, aux portes d’Athènes, avec l’Acropole devant nos yeux.

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