ENCORE ATHÈNES
Ce 19 juin.
La plus charmante des sùrprises nous attend au retour d’Olympie. En rentrant à l’hôtel de la Grande-Bretagne, je me suis étendu sur mon lit, et je fais la sieste. On a bien gagné le droit de faire une sieste quand on s’est levé à cinq heures du matin à Amphissa et qu’on vient, par une matinée d’été, de passer quatre heures dans un wagon de chemin de fer. Tout à coup, dans un demi-sommeil, j’entends des bruits de pas dans le corridor, et une voix qui s’écrie : « Tiens ! Bigot est ici ? » Cette voix je la reconnais. C’est.
la bonne, grosse voix toulousaine de mon vieux camarade de Rome, le sculpteur Antonin Mercié. 11 répond au secrétaire de Thotel qui, pour le décider, lui énumère les personnes logées dans la maison.
Le yieux camarade Mercié est vite retrouvé.
« C’est toi,ici?... — C’est toi! » et l’on se serre joyeusement les mains. L’ami Mercié arrive tout droit du Caire et d’Alexandrie, et il amène avec lui deux compagnons, deux pensionnaires de la Villa Médicis, le peintre Louis Edouard Fournier, le fils du littérateur et de l’érudit, et l’architecte Esquié, un autre enfant de Toulouse. Après Athènes, tous trois se proposent, comme nous, de visiter Constantinople ; la bonne fortune est complète: nous allons former ensemble, ici et sur le Bosphore, une petite caravane.
Ce n’est pas tout encore. Pendant notre absence, mon jeune camarade de l’école d’Athènes, Homolle, est arrivé, chargé d’une mission du gouvernement. Il vient reprendre et continuer à Délos les fouilles qu’il a déjà poursuivies. Il a amené sa jeune femme et ses deux petits enfants. C’est lui qui occupe aujourd’hui, dans cet hôtel de la Grande-Bretagne, si admirablement placé auprès du palais du roi, et d’où l’on voit si bien
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l’Acropole, — dans cet hôtel qui fut jadis l’Ecole d’Athènes, avant qu’un directeur, aussi mal inspiré que bien intentionné, eût eu l’idée néfaste de bâtir, et de transporter l’Ecole sur la pente du Lycabète, — la chambre où nous logions la semaine dernière. C’est dans cette chambre qu’habitait, de mon temps, ce pauvre Albert Dumont, mort si tôt et emportant tant d’espérances.
Nous voilà, ainsi, ayant reconstitué une petite France, et c’est chose si bonne, même en un pays ami, que de retrouver la patrie ! Un seul membre de l’Ecole d’Athènes, Durrbach, est en ce moment à l’Ecole ; ses camarades voyagent en Asie-Mineure ou font des fouilles en Béotie ; Durrbach se joint à nous et nous allons faire, pendant une huitaine, une petite troupe qui ne se quittera guère.
Le directeur actuel de l’Ecole d’Athènes, c'est Paul Foucart. Nous avons fait ensemble, il y a dix-huit ans de cela, un voyage dans la Grèce du Nord, au temps où il venait recueillir des inscriptions pour le compte du gouvernement français. Nous avons joliment manqué alors nous noyer de compagnie dans ce marais du Copaïs qu’on est en train de dessécher. Quand notre barque, à grand’peine, arriva jusqu’à une petite île qui est au milieu du marécage, nous étions déjà mouillés
jusqu’à la ceinture. Oui, nous l’avons vraiment échappé belle ce jour-là, et, sans la petite île, mon vieux camarade Foucart ne serait aujourd’hui ni membre de l’Institut, ni directeur de l’école d’Athènes. Nous aurions été tous deux nourrir les anguilles du lac Copaïs. Le lendemain de notre accident ce fut nous, au contraire, qui mangeâmes une de ces belles anguilles chez notre hôte d’Orchomène, et je lui rendrai cette justice qu’elle nous parut deux fois excellente !
Ce 20 juin.
Quiconque a lu Sophocle doit un pèlerinage à Golone, et le pèlerinage est facile. D’Athènes à Golone il n’y a guère plus de deux kilomètres, et les touristes paresseux trouvent aujourd’hui un tramway qui les y transporte. On suit une route poudreuse, on aperçoit bientôt une petite éminence : c’est Colone. On chercherait là vainement et le bois sacré des Euménides, et le tombeau d’Œdipe, et le dême de Golone ; il n’en reste pas plus de traces que des vieillards qui forment le chœur de la tragédie antique. Golone est
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aujt urd’hui une petite éminence toute nue, toute désolée ; des asphodèles seules y fleurissent au printemps ; mais il y a longtemps, ne cette saison, que les asphodèles sont défleuries. L’herbe même est toute roussie et glissante ; elle attend, pour reverdir, les pluies de l’automne. Sur le tertre désert deux stèles marquant deux tombeaux ; ici reposent côte à côte deux savants, victimes tous deux de leur dévouement à la science : Ottfried Muller et Charles Lenormant. Le rapprochement n’est malheureusement pas favorable à la France; Charles Lenormant ne fut qu’un honorable membre de l’Institut, tandis qu’Ottfried Muller fut réellement un homme de génie. Les deux monuments ont subi plus d’une injure, et celui de Charles Lenormant est fort endommagé ; un palikare ne se promène pas sans être accompagné de son fusil, bronzé par la fumée, et chargé à balle ou à plomb. Une stèle blanche est, à défaut d’autre gibier, un admirable but pour un fusil chargé, et beaucoup de palikares ont essayé leur adresse sur la tombe d’Ottfried Muller et sur celle de Charles Lenormant.
Ce que l’on a d’ici, c’est une admirable vue sur la plaine de l’Attique, sur la ville toute blanche au milieu de la campagne nue, sur l’Acropole,
sur la mer et la montagne. Puis on redescend vers la route par où l’on est venu ; on fait deux ou trois cents pas encore, et alors le spectacle change soudain. On est au bord du Céphise, une rivière qui a de Peau en tous temps, chose extraordinaire en Àttique ; on se trouve transporté au milieu d’un véritable jardin, vert et frais, parmi les peupliers et les platanes, parmi les lauriers-roses et les grenadiers en fleurs. D’ici viennent à peu près tous les légumes et tous les fruits que l’on vend au marché d’Athènes. On s’arrête au bord de la rivière sous l’un des khanis de Kolokythou ; on se rafraîchit d’une tasse de café et d’un grand verre d’eau ; on peut même s’essayer à fumer un narghilé. Ici chantaient les rossignols au temps de Sophocle ; ils chantent toujours, et je les ai bien des fois entendus se répondant ; mais cette fois le temps des amours des rossignols est passé, et les seules grenouilles nous régalent de leur musique de qualité inférieure.
Ce 21 juin.
Nous sommes allés tous ensemble faire une promenade à Eleusis, à la sainte Eleusis, comme
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nous disions autrefois dans notre ferveur païenne.
On se rend aujourd’hui d’Athènes à Eleusis en chemin de fer, mais ce n’est point en chemin de fer qu’il faut y aller ; la beauté de la promenade c’est le voyage, et on n’en jouit bien qu’en voiture.
Deux voitures nous emportent aux premières heures de la matinée. Le ciel est malheureusement couvert, les lignes des montagnes incertaines ; l’été, cette année,[ne peut venir à bout de s affirmer franchement. Au Col de Daphni qui sépare la plaine d’Athènes de celle d’Eleusis, tandis que les chevaux soufflent, nous mettons pied à terre et nous allons visiter la vieille église byzantine, reste du monastère renommé. Si enfumée, si dégradée qu’elle soit, l’église est curieuse encore, et ses mosaïques dans leur raideur, ne manquent ni d’éclat ni de majesté. Si la Grèce a jamais une Commission des monuments historiques, l’église de Daphni sera l’un des premiers monuments que cette Commission aura à cœur de protéger.
Nous descendons maintenant de l’autre côté des collines, dans cette plaine d’Eleusis, si riche et si féconde, que, suivant la légende antique, Démeter avait enseigné là à Triptolème l’art de
cultiver la terre, et lui avait donné le blé. Nous descendons rapidement. A nos pieds est la baie d’Eleusis : de l’autre côté, nie de Salamine qui s’allonge au sud, fait de la baie un lac bleu, où frémissent aujourd’hui des vagues à la crête blanche ; car le vent a été violent hier et la nuit dernière.
Nous descendons toujours. Nous longeons pendant une heure le rivage entre la mer, des champs d’oliviers, des marais salants ; nous atteignons un village aux maisons blanches, situé au penchant d’une colline aride et nue : c’est Eleusis.
C’est ici que Charles Lenormant exécutait des fouilles lorsque la mort est venue le frapper. La société archéologique d’Athènes a poursuivi les travaux commencés par la France, et bien qu’ils ne soient pas entièrement achevés, le plan du temple où se célébraient les mystères antiques de Dôméter, de Koré et de Dionysos, est aujourd’hui facile à restituer. Un de nos jeunes camarades de la Villa Médicis, l’architecte Blavette, a fait de ce temple une restauration aussi consciencieuse qu’intelligente. Le plan dressé par lui à la main, nos compagnons de route, conduits par Homolle, s’orientent au milieu des fûts de colonnes renversés, des architraves écroulées, des escaliers à
demi ruinés. Mais n’a pas qui veut, la passion de l’archéologie, et, ces ruines datant presque toutes de l’époque greco-romaine, me laissent un peu froid. J’aime mieux grimper sur le haut de la colline et regarder de là Salamine, la mer, la plaine et les montagnes. Il me semble revoir la théorie sacrée, lorsqu’elle venait d’Athènes pour les fêtes d’Eleusis. Elle descendait du col de Daphni ; elle suivait le long du rivage cette même route que nous avons parcourue ; elle arrivait enfin, déroulant ses longues files, au son de la musique, devant le temple alors debout, qui est à nos pieds, tourné vers la mer. Que ce spectacle devait être beau sous les costumes antiques, ayant pour décor cette mer, ces montagnes et ce ciel ; et que la plus belle de nos processions de la Fête-Dieu, dans le coin le plus pittoresque de la Provence, ou le plus beau Pardon de la Bretagne, aux plus lumineux jours de l’été, doivent être loin de l’égaler !
Quand nous reprenons la route d’Athènes, après un joyeux déjeuner en plein air à l’ombre des arbres, il est près de deux heures. Les nuages se sont dissipés ; la seconde moitié de la journée est splendide ; les rayons du soleil tombent sur nous, brûlants ; la route blanche est
éblouissante ; la mer, éblouissante aussi ; les lignes des montagnes se découpent sur le ciel, nettes et fermes. Malgré l’accablante chaleur, ce retour est un enchantement. L’Attique, quand nous la retrouvons du haut du Col de Daphni, nous paraît plus belle que jamais. C’est bien en été, c’est aux jours de l’été les plus éclatants qu’il faut yoir ce pays.
Ce 22 juin.
Il est bon d’avoir la religion de l’antiquité, il n’en faut pas avoir la superstition. L’antiquité, pas plus que les temps modernes, ne faisait à tout coup des chefs-d’œuvre ; elle a produit, à côté d’ouvrages admirables, quantité d’ouvrages médiocres, et même franchement laids, et le hasard, ce grand indifférent, a bien souvent détruit les belles choses et épargné les choses laides.
Le grand nom même d’Athènes ne doit pas nous imposer, et nous aurions tort d’admirer ici aveuglément. Deux antiquités se sont superposées l’une à l’autre. Il y a l’Athènes des Athéniens, des contemporains de Périclès et de Dé
mosthènes. Il y a aussi l’Athènes greco-romaine, prise sous sa protection par cet étrange empereur qui porta le nom d’Hadrien, et soi-disant restaurée, agrandie, et embellie par lui. De cette seconde Athènes, il reste plus encore que de la première, et j'ai beau faire, celle-ci me laisse froid. Aujourd’hui, comme autrefois, la grandeur théâtrale autant que colossale des colonnes du temple de Jupiter Olympien, ne m’émeut pas. Il y a plus de rhétorique et de déclamation dans cette énormité que de grandeur véritable. L’arc d’Hadrien est laid, franchement laid. Laid aussi leportique d’Hadrien. Laide, la tour des Vents. L'art à cette époque ne disait rien, par la bonne raison qu’il n’avait rien à dire. Quand on a mis à part les monuments authentiques de l’art athénien ; le temple de Thésée, rude encore, mais si ferme et si vigoureux ; le petit monument choragique de Lysicrate, ce bijou de l’ordre corinthien, avec sa frise si délicate ; trois ou quatre des sièges de marbre du théâtre de Dionysos, si merveilleusement sculptés; une demi-douzaine des bas-reliefs retrouvés sur la voie des tombeaux près de la gare actuelle du chemin de fer du Pirée; une douzaine de vases, composant la collection de la Société archéologique, autant de lecythes blancs d’un
dessin exquis, et deux douzaines de statuettes délicieuses, sorties des fouilles de Tanagra — j’abandonnerai volontiers le reste des monuments ou des musées d’Athènes aux dévots pieux et indiscrets de l’antiquité. Je donnerais pour ma part, non pas seulement l’affreuse ruine du tombeau de Philopappos, mais tout l’énorme théâtre d’Hérode Atticus, pour une simple stèle de marbre blanc datant de l’époque de Phidias, et surmontée d’une palmette aux belles lignes.
Mais Athènes possède une chose incomparable, une chose unique au monde : c’est l’Acropole ; et tant que le mot de beauté gardera son sens dans les langues humaines, on ne cessera pas de venir ici pour faire à l’Acropole son pèlerinage.
J’ai autrefois, durant plus de trois années, eu l’Acropole sans cesse devant mes yeux. De cette terrasse du second étage de l'Ecole d’Athènes d’alors, d’où on la voyait si bien, je l’ai saluée chaque matin à mon réveil, je lui ai dit adieu chaque soir avant de m’endormir ; et, après trois années, elle me paraissait plus belle qu’au premier jour. Telle je l’ai retrouvée, en dépit de l’âge qui émousse, dit-on, la faculté d’admirer. J’ai tourné de nouveau tout autour de l’Acropole. Je l’ai regardée à toutes les heures delamatinée, de la journée
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et de la soirée : de l’esplanade du temple de Jupiter Olympien, du théâtre de Dionysos, du Pnyx et de la route de Phalère, du temple de Thésée et de Colone, de la route de Patissia et des pentes du Lycabète. De quelque côté, à quelque heure du jour qu on la regarde, 1 Acropole demeure la chose unique au monde, l’incomparable merveille. Et 1 admiration grandit encore lorsqu’on ne se borne pas à regarder de loin l’Acropole, lorsqu’on y monte, lorsqu’on voit de près et mieux les monuments qui la couronnent.
Je remets de jour en jour à parler de cette Acropole autour de laquelle j’ai tant tourné, sur laquelle j’ai passé tant d’heures, dont toutes les pierres,;pour ainsi dire, me sont connues, car où trouver des paroles pour exprimer ce que je sens? Il faut une fois pourtant se décider.
Qu’on imagine une sorte de trapèze de quelques kilomètres carrés d’étendue dont le grand côté est tourné vers le Midi et que borde la mer.
• Les trois autres côtés sont formés par trois montagnes ; à l’est l’Hymette, au nord le Pentélique, qui a la forme d un fronton de temple grec, à l’ouest le Parnès. Ce trapèze c’est l’Attique. Au milieu de cette plaine, à une lieue et demie de la mei environ, s élève un rocher aux arêtes vi-
ves et à pic de toutes parts, que je ne saurais mieux comparer qu’à un grand navire à l’ancre au milieu de la plaine. Ce rocher c’est l’Acropole.
Aux temps primitifs et barbares, ce rocher fut le château-fort, la citadelle, où les habitants des environs se réfugiaient avec leurs biens et leurs troupeaux, lorsque quelque ennemi les menaçait. Quand la sécurité fut venue, quand Athènes eut grandi et prospéré, quand les «longs murs », œuvre de Thémistocle,l’environnèrent et la relièrent au port du Pirée ; quand elle eut des flottes pour dominer sur la mer et des armées pour la défendre sur terre, l’Acropole cessa d’être une citadelle ; elle ne fut plus'qu’un sanctuaire. Athènes, amie des arts, consacra sa richesse à l’orner de son mieux, à l'embellir d’admirables ouvrages, à y construire des temples en l’honneur des dieux protecteurs de la cité.
La nature semblait avoir préparé d’avance ce rocher, aux formes aussi fermes qu’élégantes, pour être un merveilleux piédestal destiné à recevoir et à faire valoir les ouvrages de l’art. Ce que les hommes ont fait ici, c’est d’avoir complété la nature, c’est d’avoir donné à ce piédestal le couronnement qu’il appelait. Nous ne voyons pas, hélas! .l’Acropole aujourd’hui telle que l’a visitée
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encore et décrite Pausanias, au second siècle de notre ère, au temps où l’Acropole était un vaste musée, où il n’était pas, en dehors des voies consacrées, un mètre carré de sa surface qui ne portât un édifice, une colonne, une statue ou une stèle. Bien des barbares ont passé ici successivement depuis quinze siècles, et les barbares qui ont fait les pires ravages ne sont pas ceux que l’on appelle de ce nom.
C'est un Vénitien, Morosini,* qui, en 1686 , a fait avec ses bombes à demi sauter le Parthénon, où les Turcs avaient entassé leurs provisions de guerre. C’est un Anglais, lord Elgin,.qui, en ce siècle même, a emporté à Londres tout ce qui restait de l’un des frontons du Parthénon, et les plus belles figures de l’autre. La plupart des monuments de l’Acropole ont disparu, et de ceux qui demeurent il ne reste que des fragments. Mais ces fragments sont tels que rien ne les égale.
Montons à l’Acropole par le seul côté par où le le rocher soit accessible, par son extrémité tournée vers l’Ouest, du côté de l’Aréopage et duPnyx. Gravissons cet escalier retrouvé par Beulé, à propos duquel tant de discussions ont eu lieu et auront lieu encore. Voici devant nous les Propylées qui, ainsi que leur nom même l’indique, for-
ment en quelque sorte la porte d’honneur qui ouvre le sanctuaire. La toiture est tombée ; l’entablement aussi. Il ne reste plus en place que quelques colonnes et quelques pans de murailles. Et cependant les Propylées font toujours l’admiration des architectes par le soin achevé de l’exécution, par la proportion de tous les détails. À notre droite, à l’extrémité du rocher, voici un petit temple, qu’on pourrait, ce semble, tenir dans la main, c’est le temple de la Victoire Aptère. Celui-là avait été renversé, mais les matériaux étaient restés sur place ; on a pu le relever et le reconstruire. Il n’y manque que la frise, emportée à Londres par lord Elgin et qu’un moulage remplace aujourd’hui. C’est un chef-d’œuvre de grâce et d’élégance que ce petit temple de la Victoire.
Et maintenant nous avons franchi les Propylées. Devant nous le rocher monte en pénte douce.
À cent cinquante pas, un peu à notre droite, s’élève le Parthénon, qui d’abord attire et retient les yeux. C’est d’angle que nous l’apercevons. Son fronton occidental a gardé ses formes ; il a même conservé deux des figures qui le décoraient. Son côté tourné vers le Nord se développe avec sa colonnade dorique. D’ici l’on imagine à peine
qu il ait tant souffert, il paraît comme intact, tant ses lignes simples s’imposent, tant l’œil lui rend pour ainsi dire tout ce qu’il a perdu. C’étaient la grâce et 1 élégance auxquelles nous faisait penser tout à 1 heure le temple de la Victoire. Ce que donne le Parthénon, c’est l’impression de la grandeur et de la force, de la puissance dans la simplicité et la sérénité. Sans doute les proportions du Parthénon sont grandes. Il n’est pas colossal cependant. Il serait à l’aise dans la nef de Saint-Pierre de Rome, et pourtant rien plus que le Parthénon ne donne l’idée de la grandeur. Plus on le regarde, et plus il semble grandir : 1 harmonie de l’ensemble et des moindres détails, le rapport parfait de la base, de la hauteur et de l’épaisseur des colonnes, de l'architrave, du fronton, tout contribue à une impression unique d une souveraine majesté. Quel était l’équilibre de l’esprit qui a conçu et exécuté une telle œuvre ! C’est bien à Pallas Athéné, c’est-àdire à la pensée même de Zeus, à la Raison suprême, maîtresse de toutes choses et digne objet de l’éternelle adoration de l’humanité, qu’un tel monument devait être consacré. Aucun charlatanisme ici ; aucune affectation et aucune subtilité ; aucune déclamation non plus ; aucun effort
vers le grandiose : tout est calme et force vraie. Une fois élevé par la main des hommes ce monument a si bien pour lui toutes les lois de la nature qu’il ne porte en lui-même aucune cause de ruine. Il n’a besoin ni qu’on le consolide ni qu’on le répare : il est là, appuyé sur le roc, fait pour durer à jamais. La violence seule a pu triompher de lui; encore, la formidable explosion qui l’a éventré a-t-elle pu le dégrader, mais non pas le détruire.
A travers les tambours de colonnes et les chapiteaux renversés, on se promène autour du monument ; puis on gravit les marches du fronton oriental, on entre dans ce qui fut la cella du temple, où se voient encore sur le pavé de marbre et la place pù s’élevaient les petites colonnes intérieures, et celle que couvrait la statue d’or et d’ivoire de Phidias ; on pénètre dans ce qui fut l’Opisthodome, où était enfermé, sous la protection de la déesse, le trésor public d’Athènes. On regarde en place ce qui est resté de la frise et des métopes.
On pénètre ensuite dans une sorte de hangar, construit depuis quelques années, et qui s’appelle le Musée de l’Acropole. Là se trouvent réunis quelques fragments de la frise : là on peut voir les moulages des statues des frontons, des
métopes, et de la partie de la frise emportée par lord Elgin. La distance est grande de ces moulages de plâtre aux marbres eux-mêmes ; tous ceux qui ont visité le British Muséum le savent. Ces moulages ici sont en outre bien mal placés, et plus mal éclairés encore. Et pourtant c’est une joie que de revoir, même ainsi, le Thésée, l’Ilissus et les Parques !
Sous le ciel de l’Àttique, au moment où l’on vient de regarder le Parthénon, on est mieux que jamais en état de comprendre ces superbes figures. Elle aussi ont la simplicité, la sérénité, la majesté dans la force et dans l’harmonie. C’est bien le même génie que révèlent l’architecture et la sculpture; c’est bien la même haute raison, le même idéal de beauté d’où sont sorties l’une et l’autre. Dans ce musée de l’Acropole encore, on regarde avec enchantement quelques bas-reliefs, plusieurs bien mutilés, hélas ! trouvés aux environs du temple de la Victoire Aptère et qui représentent des femmes ailées ; des Victoires sans doute. L’une d’elles est bien connue par le moulage qui est partout dans nos ateliers, c’est la Victoire remettant sa sandale. Ce moulage ne rend ni la finesse ni la grâce exquise de l’original. Il n’est pas d’art plus délicat ni plus délicieux que
cette figure si souple et si vivante. Quel artiste avait sculpté ces figures charmantes ? Quel qu’il soit, disciple de Miron, ou de Praxitèle, celui-là n’est pas l’un des moindres artistes qu’ait produits la Grèce antique.
Il nous reste un quatrième monument à visiter surl’Acropole, c’est l’Erechtheion. Ses formes nous étonnent d’abord, car la construction a dû réunir trois sanctuaires également vénérés des Athéniens. Mais il est, dans cet ensemble, une partie vraiment égale en son genre aux Propylées, au temple de la Victoire, au Parthénon lui-même : c’est la petite enceinte rectangulaire tournée vers le sud. Là se trouvent, au-dessus d’une plinthe de marbre, supportant l’entablement, ces Cariatides si célèbres et que l’on ne vantera jamais trop. Le temps et les hommes ont pu mutiler leurs figures ; le brutal lord Elgin a pu enlever de vive force et emporter l’une d’elles, la moins endommagée naturellement ; les proportions du petit édifice sont si harmonieuses, les figures sont en si parfait rapport avec la plinthe qui les porte et l’entablement qu elles supportent ; le mouvement de ces figures est si juste, si simple et si noble, que l’œuvre semble belle encore comme elle pouvait l’être au premier jour.
Chaque fois qu’après être monté à 1 Acropole et avoir fait ses dévotions aux Propylées, au temple de la Yictoire, au Parthénon, aux Cariatides, on redescend de ce sanctuaire, on en revient plus étonné et plus rempli d’une admiration recueillie et comme religieuse. Plus on vit en communication avec ces chefs-d’œuvre, plus on y découvre de beauté. Toujours et toujours encore ils ont quelque chose de nouveau à nous donner. La joie qu’ils font entrer dans les yeux est sans mélange, et, des yeux, cette joie pénètre dans l’esprit en y apportant la force et la santé.
Lorsqu’on est sur l’Acropole, on ne regarde pas seulement les monuments que le temps y a laissés, on regarde aussi cette nature dont on est entouré : sur sa tête, ce ciel d’un bleuléger et comme laiteux, qui n’a rien de la brutalité du ciel romain ; au midi, la mer éblouissante, faisant à la côte de l’Attique une bordure de saphir : les belles lignes du Parnès et de l’Hymette, du Pentélique dont, malheureusement, quelques vilaines collines ne laissent apercevoir que le sommet ; l’Attique sèche et nue, avec sa bande de verdure qui, le long du Céphise, court du fond de la plaine jusqu’à la mer.
Que l’on monte à l’Acropole au lever du soleil,
GRÈCE — TURQUIE — LE DANUBE il!
aux heures les plus chaudes du jour quand le soleil est éblouissant, au coucher du soleil, l’effet est divers, mais le spectacle toujours merveilleux. Selon l'heure, selon la hauteur du soleil, la lumière colore de mille teintes variées les montagnes, la plaine, la mer, l’île d’Egine, Salamine, les côtes du Péloponèse, les montagnes de Corinthe. Mais toujours, quelle que soit l’heure delà journée, la nature et les œuvres de l’art semblent ici faites les unes pour les autres. Elles se complètent, elles concourent à une même émotion : elles apportent à l’esprit la même impression de sérénité, de beauté pure.
Tel est bien le caractère du génie athénien ; il a été vraiment le fils de la lumière ; il a été toute clarté. Athènes a inventé peu de choses; elle n’a créé, nous le savons bien aujourd’hui, ni la sculpture, ni l’architecture, pas plus qu’elle n’a inventé ni la poésie, ni le théâtre, ni l'éloquence, ni l’histoire, ni la philosophie. Mais tout ce qu’elle a reçu de l’humanité, elle l’a affiné, purifié, agrandi ; elle a eu, en toutes choses, la vision du parfait ; elle a, la première, entrevu un idéal qui n’a point ôté surpassé, qu’elle nous a légué, dont nous vivons encore. D’elle, pour emprunter la parole du poète, nous est venu tout ce que nous aimons.
Le vrai Mont Sinaï de l’humanité, ce n’est pas le Sinaï de Moïse, c’est ce rocher de l’Acropole sur lequel on aime à se figurer Sophocle, Aristophane, Thucydide, et Socrate, montant un jour, à côté de Périclès, pour aller voir ce Parthénon qu’achèvent d’élever Ictinus et Phidias.
27 juin.
Il n’est pas facile déjuger la politique d’un pays où l’on ne fait que passer ; et comment pourtant, surtout lorsque l’on est journaliste, ne pas jeter un coup d’œil sur la politique, môme dans un pays où l’on ne fait que passer?
Je trouve la Grèce sortant d’une crise ministérielle, et peut-être serait-il plus juste de dire : encore en pleine crise ministérielle. Depuis trois années, M. Tricoupis était le président du conseil : c’est, de l’aveu général, depuis la mort de Coumoundouros, l’homme d’Etat le plus capable de la Grèce,celui qui connaît le mieux les choses de l’extérieur, celui aussi qui se rend le mieux compte des besoins de son pays, qui possède, en économie politique, les idées les plus larges. C’est à son
initiative qu’est due une bonne partie des progrès accomplis en ces derniers temps. Il est vif et pas toujours aimable, paraît-il; mais il est intelligent et sait, du moins, ce qu’il veut. Il s’était maintenu trois années au pouvoir, et c’était là un long bail en ce pays où les ministères passent d’ordinaire presque aussi vite que les roses. Mais nous avons perdu le droit de plaisanter les pays où l’on aime à changer souvent de cabinets.
Des élections devaient se faire et M. Tricoupis se croyait sûr^ d’avance de la majorité nouvelle. Il annonçait aux représentants des puissances que les quatre cinquièmes des députés seraient ses partisans; il l’annonçait à ses amis; il l’annonçait même à ses parents. Il était si sûr de son fait que, la veille même des élections, le roi partait tranquillement pour un petit voyage à Corfou.
Mais qui sait à l’avance ce qui peut sortir d’une élection, surtout en un pays de suffrage universel ? Et, depuis la chute du roi Othon, la Grèce a, comme la France, le suffrage universel. Au lendemain des élections nouvelles, quand les résultats furent connus, il se trouva que sur 245 députés élus, M. Tricoupis comptait non pas deux cents amis, mais tout juste quatre-vingts. Leroi Georges revint de Corfou précipitamment et M. Tricoupis lui remit
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sa démission sans même attendre la réunion delà Chambre.
La Chambre est aujourd’hui réunie. Elle procède au premier travail de toute assemblée nouvelle, à la vérification des pouvoirs. On raconte qu’il s’est passé des choses bien étranges dans un nombre considérable de collèges; et je le crois sans peine.
Au temps où j’habitais ici, j’ai vu deux ou trois élections, et j’ai connu des histoires qui faisaient un joli pendant à ce qu’étaient nos élections en France sous l’Empire, à ce qu’elles ont même été depuis dans la Corse ou dans Vaucluse. Les députés blackboulés se flattent encore, que plus d’une élection sera cassée à cause des irrégularités commises. Je ne voudrais leur ôter aucune illusion, mais je crois bien qu’en Grèce, comme un peu partout, les majorités politiques sont disposées à juger avec plus de rigueur les illégalités de leurs adversaires que celles de leurs amis. On ferme les yeux sans trop de peine sur les fraudes dont a bénéficié le voisin, pour qu’il les ferme à son tour sur celles dont on a bénéficié soi-même.
Au surplus, on a vu ici ce spectacle rare : un ministère faisant les élections et battu cependant. Je doute qu’il ait négligé dans la lutte de défendre
de son mieux ses intérêts ; j’en doute d’autant plus qu’ici, tout changement de ministère, comme tout changement de président en Amérique, est suivi d’un changement du haut en bas de celui de tous les fonctionnaires. Tout homme politique traîne à sa suite sa clientèle d’aspirants fonctionnaires ou de fonctionnaires dégommés, destinés à partager sa bonne comme sa mauvaise fortune. Nulle part on n’applique plus à la lettre la maxime célèbre du président Jackson : « Aux vainqueurs,les dépouilles.» Préfets, sous-préfets, employés de toutes les administrations savaient parfaitement, il y a quelques mois, que, si M. Tricoupis tombait, ils allaient rentrer dans cette vie privée qui n’est pas, pour beaucoup, la vie facile ; ils ont dû faire de leur mieux pour défendre leur patron, car c’était en même temps leurs propres places qu’ils défendaient.
J’en conclus que si M. Tricoupis a été battu, G’est qu’il s’était formé contre lui un de ces courants d’opinion contre lesquels toute pression administrative est itnpuissante. Deux ou trois impôts impopulaires, comme celui sur le tabac, dont le commerce avait été jusque-là absolument libre ; la crise financière dont tout le monde souffre depuis une année; l’équilibre du*budget toujours
rompu malgré les promesses faites par le premier ministre d’arriver à un excédent de recettes : telles me semblent avoir été les principales causes de la chute du dernier cabinet.
Le premier ministre, aujourd’hui, c’est M. Delyannis, l’un des hommes distingués de la Grèce, et plus d’une fois ministre déjà. Il est pour l’heure dans sa lune de miel. Le ministère actuellement s’occupe surtout des changements dans le personnel. Il place ses amis ; il ôte de place les amis de son prédécesseur : c’est la règle, et nul ne songe à s’en étonner. Chaque matin, c’est un petit massacre de fonctionnaires. Est-ce tout à fait le massacre des innocents ? Je n’en répondrais pas. On ne rencontre de tous les côtés, sur les bateaux, ou dans les voitures, que gens qui vont prendre possession de leur poste, ou gens moins heureux, qui viennent d’en être dépossédés. J’ai fait, au cours de mon voyage à Olympie, la connaissance d’un des nouveaux sous-préfets, c’estrà-dire d’un éparque. Il manquait de prestige, l’éparque ! Le col de sa redingote et le bas de son pantalon témoignent de longs services, et je le crains même, de longs jeûnes. Ses lunettes dorées seules lui donnaient un peu de majesté.
Les difficultés "vont commencer pour le nou-
veau cabinet au moment où il proposera les réformes promises. La tâche de l'opposition est toujours aisée, car il suffît de critiquer. On a, dans les programmes électoraux, annoncé des économies, fait briller des réductions d'impôts : mais quelles économies faire et quelles réductions opérer? Gomment empêcher le déficit de subsister et peutêtre même de s’accroître? La position de ceux qui tiennent la queue de la poêle me paraît, ici comme en plus d’un endroit, médiocrement enviable.
Elle l’est d’autant moins que M. Delyannis a déjà fait plus d’un mécontent. Parmi les candidats heureux, ses amis étaient les plus nombreux, et le roi a été très correct en le chargeant de composer le cabinet. Mais ses amis n’étaient pas les seuls vainqueurs. Il y avait aussi dans la majorité nouvelle des partisans de M. Delegeorge, de M. Grivas, d’autres encore. M. Delyannis, au lieu de constituer un ministère de coalition, a surtout appelé autour de lui ses amis. Je ne puis l’en blâmer, car une coalition est toujours impuissante à gouverner ; mais vous devinez que ceux qui ont été au combat sont médiocrement satisfaits de ne pas être aussi à l’honneur.
Ils patientent encore, car nous sommes au len-
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demain de la bataille ; mais, peut-être, dans quelques mois seront-ils de moins facile composition. Et M.Tricoupis est toujours là, vaincu sans doute pour le moment, mais avec ses quatre-vingts voix bien disciplinées, c’est-à-dire le tiers de la Chambrent qui pourraient fort bien, en seportant ici ou là au moment opportun, jeter par terre’son heureux rival. Une dissolution suivrait sans doute, si la chose se passait dans un an ou. dans dix-huit mois, et le résultat serait, selon toute apparence, de ramener au pouvoir M. Tricoupis.
Et le roi? me direz-vous. Le roi fait convenablement son métier de souverain constitutionnel. On l’accuse de s’occuper un peu trop de son plaisir, et il paraît assez médiocrement aimé. Mieux vaut, après tout, pour la liberté d’un pays monarchique, un roi qui s’amuse un peu qu’un roi trop désireux de gouverner. La reine en revanche est fort aimée ; elle est douce, avenante et aimable.
Dans une maison grecque, où je dînais l’autre soir, chez de vieux amis, un député parlait avec aigreur du suffrage universel. Il en voulait fort à notre pays d’avoir fait à la Grèce ce « cadeau fatal. » Il appelait de tous ses vœux un coup d’Etat militaire qui rendrait l’autorité aux classes dirigeantes.
Je l’écoutais parler, sans avoir envie de discuter
avec cet admirateur du césarisme. La Grèce, je crois, n’a de ce côté rien à redouter. Je ne vois point le roi Georges jouant au prince Louis Napoléon ou au général Bonaparte. Le prestige manque trop à ce cadet de Danemark. Je ne vois point non plus une armée qui a le service d’un an, comme il existe ici, jouant aux cohortes prétoriennes. Et quant à des ministres capables de se faire les agents d’un coup d’Etat, je les cherche plus encore.
Laissez-moi vous en donner la preuve en vous contant un détail significatif, qui est de tout à l’heure. Je demandais en déjeunant au secrétaire de l’hôtel si la route de voiture entre Calamata et Tripolitza, dans le Péloponèse, était achevée. « Je n’en sais rien, me répondit-il; mais le ministre de l’intérieur est là justement à déjeuner à la table voisine, et je vais le lui demander. » Il y fut en effet et revint un moment après m’annoncer que la route n’était pas achevée. Cette réponse m’ennuya un peu, car elle m’obligeait à renoncer à un petit voyage que j’avais projeté au travers du Péloponèse... Mais, croyez-moi, on ne fait pas de coups d’Etat en un pays où un garçon d’hôtel va tout tranquillement déranger un ministre et lui demander si une route existe ou n’existe pas.
28 juin.
La France a trop d’intérêts dans la Méditerranée pour ne pas suivre avec attention tout ce qui se passe en Orient.
Où en est aujourd’hui notre influence dans ces contrées? C’est ce que ne peut s’empêcher de demander un Français qui vient faire un tour en ce pays. Lorsque éclata la guerre de l’indépendance hellénique, le gouvernement de la Restauration, en venant au secours de la Grèce, ne suivit pas seulement un mouvement généreux de la nation française ; il fit, en même temps, un acte d’excellente politique.
La Grèce, redevenue libre, se trouva placée sous le protectorat des trois grandes puissances qui l’avaient soutenue dans sa lutte contre les Turcs : la France, l’Angleterre et la Russie. Durant de longues années, ces trois puissances ont cherché, tour à tour, à exercer ici une influence et réussi surtout à se neutraliser l’une l’autre. Les Anglais sont partout raides et rogues et s’appliquent à mériter le nom que leur a donné M. de Bismarck de « la nation désagréable. » Quant aux
Russes, s'ils sont unis aux Grecs par le lien de l'orthodoxie religieuse, il fallait aux Grecs une certaine candeur pour se persuader que le gouvernement du tsar fût disposé à leur faciliter la conquête de Constantinople qu'il convoitait pour son propre compte. L'influence qu’en somme la Grèce a le plus subie, et subie le plus volontiers, ç’a été l’influence plus désintéressée de la France. C'était notre langue que l’on parlait ici le plus couramment après la langue nationale. C'étaient nos produits qui formaient la principale importation. C’était à Paris que la jeunesse grecque venait le plus volontiers apprendre le droit ou la médecine.
Après 1870, notre influence, en ce pays comme partout, a subi, durant quelques’années, une rude atteinte. Les vaincus ont toujours tort. N’oublions pas cependant que, durant la guerre néfaste, la Grèce, à peu près seule parmi les nations, se souvint que nous avions jadis versé notre sang pour elle et nous envoya quelques bataillons de volontaires qui firent vaillamment leur devoir. Mais le lendemain il nous avait fallu sacrifier l'Alsace et la Lorraine, et la France avait assez de panser ses propres plaies sans regarder les choses du dehors.
C’est en 1878 seulement, au congrès de Berlin,
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que la France voulut reprendre sa place dans le concert européen. Elle l’y reprit, non sans honneur, on s’en souvient, et seulement pour plaider la cause de la justice. Ce fut elle qui fit reconnaître par le congrès les droits de la Grèce sur l’Epire et sur la Thessalie, et l’année suivante, en 1879, la Conférence qui suivit confirmait et précisait les stipulations du congrès de Berlin.
Il y eut alors un grand élan de sympathie et de reconnaissance pour la France. Il était évident qu’en cette affaire elle n’avaitpersonnellementrien à gagner ; que, si elle avait réclamé pour la Grèce la Thessalie et l’Epire, c’est qu’en effet, ces provinces étaient véritablement helléniques, c’est qu’elles supportaient avec impatience la détestable (domination ottomane, c’est quejla petite Grèce, telle qu’elle avait été constituée cinquante ans auparavant, ne pouvait réellement vivre.
Malheureusement la Turquie refusa d’exécuter les décisions de la Conférence. Elle consentit à abandonner la Thessalie, mais non pas l’Epire. Une guerre seule eût pu la contraindre, et cette guerre, autant la Grèce était,’à elle seule, incapable de l’entreprendre, autant c’eût été delà part de la France une insigne folie de s’y précipiter. Nous avions fait pour les intérêts grecs tout ce qui dépendait
de nous : en bonne foi, il était impossible de nous demander davantage.
La déception n’en fut pas moins vive à Athènes. On s’était vu par l’imagination déjà en possession de l’Epire et de la Thessalie ; on ne se résigna pas, en un seul jour, à renoncer à l’Epire. On cria, on manifesta, on déclara, du golfe de Volo au cap Matapan, qu’on allait partir en guerre contre les Turcs. Naturellement, on n’en fit rien, car l’armée turque n’eût fait qu’une bouchée de lajpetite milice grecque. Mais, du moins, on se vengea en s’irritant beaucoup contre la France ; on l’accusa d’avoir trompé la Grèce, de l’avoir trahie. Si les décisions de la conférence de 1879 n’avaient pas été exécutées, c’était, disait-on, la faute de la France qui n’avait pour cela qu’un mot à dire. Le roi Georges, paraît-il, n’a pas encore pardonné à M. Barthélemy Saint-Hilaire, qui était à cette époque notre ministre des affaires étrangères.
Pendant une couple d’années, la position du représentant de la France à Athènes fut difficile : c était pourtant, alors comme aujourd’hui, M. le comte de Moüy, homme aimable autant qu’élégant écrivain, qui avait été, eh 1878, secrétaire du congrès de Berlin, et, en 1879, membre de la conférence; son philhellénisme ne pouvait donc être suspect.’
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Ces nuages n’ont heureusement fait que passer. Après avoir bien exhalé leur mauvaise humeur, les Grecs se sont calmés d’eux-mémes ; ils ont reconnu que la France avait fait pour eux tout ce qui dépendait d’elle, et c’est après tout une assez jolie chose d’avoir gagné, sans avoir tiré un coup de fusil, une province comme la Thessalie.
Actuellement, l’influence française en Grèce est plus grande qu’elle ne l’a jamais été, et les relations des deux pays sont des plus amicales. L’Angleterre a pris possession de l’Egypte, et, sans parler de la question afghane, elle rencontre sur les bords du Nil assez de difficultés pour occuper son activité. Pour la Russie, depuis le traité de San îstefano déchiré à Berlin, il n’est personne, même ici, ici surtout, qui puisse garder des illusions sur ses desseins. Pour l’heure, elle est tout entière à ses conquêtes asiatiques. Aucune puissance ne nous fait donc concurrence en Grèce,à l’heure présente, et notre influence se propage d’autant plus aisément que nous ne saurions avoir aucune idée de domination ou de conquête. Nous pouvons chercher à faire de la Grèce une sincère et fidèle amie de la France, mais son indépendance n’a rien à redouter de nous. C’est là ce que chacun comprend.
En ce moment, trois missions françaises sont à l’œuvre en Grèce. Quand ce pays a reconnu la nécessité d’organiser sérieusement son armée et sa marine, c’est à la France qu’il s’est adressé. La mission militaire est placée sous les ordres du général Vosseur, et la mission de la marine sous les ordres de l’amiral Lejeune. Une troisième mission composée d’ingénieurs des ponts et chaussées, anciens élèves de l’Ecole polytechnique, a pour mandat de tracer les routes et les chemins de fer dont ce pays a si grand besoin. Déjà ses travaux sont fort avancés ; elle a levé les plans, marqué les tracés, fait les devis. Tout cela, sur le papier, est superbe ; ce qu’il faudrait maintenant, ce serait de passer à l’exécution. Malheureusement, l’argent manque pour les routes et les chemins de fer, comme il manque pour l’armée et plus encore pour la marine.
Ce pays paie avec peine déjà un budget de soixante-dix millions ; il faudrait cent millions de recettes pour exécuter, sans se trop presser, les travaux utiles. Et voilà le cercle vicieux dans lequel on tourne : les travaux publics seuls pourraient augmenter la fortune du pays en permettant d’exploiter ses richesses naturelles; et c’est l’exploitation de ces richesses seule qui pourrait augmenter
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les ressources et permettre d’exécuter les grands travaux publics. Tout cela se débrouillera peu à peu, mais il faudra du temps; et la Grèce, je le crains, verra se succéder bien des ministères encore, avant de trouver l’équilibre de sa production et de ses besoins.
En somme la situation est excellente aujourd’hui en Grèce, au point de vue français. Si l’on parlait déjà beaucoup notre langue ici il y a vingt ans, on la parle bien plus encore aujourd’hui, et on la parle bien. Il n’est guère de famille bourgeoise un peu aisée, où l’on ne donne aux enfants une institutrice française. Les deux peuples ont trop d’affinités naturelles pour n’ètre pas destinés à vivre en bonne intelligence. Tous deux ont les mêmes qualités et aussi un peu les mêmes défauts, ce qui doit les rendre indulgents l’un à l’autre. Les Grecs sont les Français de l’Orient, comme nous sommes les Grecs de l’Occident.
Lorsqu’au retour d’Athènes, autrefois, j’ai habité le Midi une couple d’années, ce qui m’a frappé, c’est la prodigieuse ressemblance de notre tempérament du Midi et du tempérament grec.
C’est la même vivacité, c’est la même gaieté ; c’est la même facilité aussi à se monter tour à tour et à se calmer soudain. Si Numa Roumestan n’était pas
Nîmois, il pourrait tout aussi bien être Athénien. Quel dommage qu' Alphonse Daudet n ait pas passé par notre Ecole d’Athènes ! Certainement sa Grèce contemporaine n’eût pas été tout à fait la Grèce contemporaine d’Edmond About, mais elle aurait bien aussi son prix, et je crois
qu’elle serait plus vraie.
Il me semble que pour les missions que l’on envoie ici il serait à souhaiter de choisir surtout des enfants de notre Midi. Ils comprendraient les Grecs tout de suite, et seraient compris d’eux. Ils auraient la gaieté, l’entrain, l’indulgence, l’humeur bon enfant. Ils sauraient que là où l’on parle beaucoup et où l’on gesticule plus encore, il faut se garder de prendre au sérieux toutes les paroles et tous les gestes.
Nos Français du Nord n’ont pas toujours ce tact. J’en ai vu plus d’un autrefois qui rudoyaient volontiers les Grecs et les considéraient comme des êtres d’une .race inférieure. Ils s’irritaient de leur subtilité, de leur sophistique ingénieuse, parfois même de leur rouerie ; ils les froissaient à toute heure et ne venaient à bout d’en rien tirer. Oui, certes, les Grecs ont bien des défauts ; ils sont légers, frivoles, moqueurs et rusés, pas toujours absolument sûrs, vrais petits-fils de l’artificieux
Ulysse. Mais avec tout cela ils sont charmants ! ils ont l’esprit, l’élégance, la finesse, l’intelligence merveilleusement ouverte; fis ont aussi cette constante belle humeur,qui est une marque de la santé morale et la plus précieuse des forces peut-être. S’ils ont bonne opinion d’eux-mèmes et sont très fiersjd’être Grecs, nous, non plus, ne sommes pas mal partagés sous le rapport de la vanité. Ce sont de vrais méridionaux et, n’en déplaise aux Allemands moroses, aux Anglo-Saxons et même aux
Welches français, vive le soleil I vive le Midi et les méridionaux!