SMYRNE
Le vendredi 26 juin, nous disons adieu à la Grèce. Antonin Mercié, Edouard Fournier et Esquié, nous accompagnent. Le temps qui menaçait depuis quelques jours s’est tout à fait gâté ; dès le matin, le ciel est gros de nuages. Qui se croirait en été et dans cette Attique où la pluie est si rare? A trois heures, nous quittons le Pirée sur le Chalrich , un bateau égyptien qui doit nous conduire à Constantinople, après une escale à Smyme. Malgré les nuages amoncelés, la mer est calme, — c’est notre seule consolation. Au coucher du soleil, nous avons dépassé Sunium et
admiré les colonnes antiques auxquelles le cap doit son nom moderne ; bientôt nous avons à notre gauche la pointe méridionale de l’Eubée et à notre droite l’île d’Andro ; çà et là, la lune, qui est pleine aujourd’hui, apparaît dans l’intervalle de deux nuages et se reflète sur la mer unie comme dans un miroir d’argent.
, Le lendemain, au réveil, nous avons franchi l’espace qui sépare les Cyclades des îles de la côte d Asie. Autant les premières sont sèches et
nues, autant les secondes sont verdoyantes et riches.
Nous longeons Ghio, qui nous rappelle à la fois le nom de Hugo et celui de Delacroix ; bientôt nous entrons dans le golfe au fond duquel Smyrne est bâtie. Le ciel est gris, la mer est toute blanche ; une mer laiteuse où le bateau avance en soulevant à droite età gauche des ondulations, mais sans que la moindre vague, grande
ou petite, s’y brise en poussière écumeuse,
une mer d’huile, à la lettre. L effet est charmant, d’une douceur et d’une finesse de tons que la palette arriverait bien malaisément à rendre, et dont la peinture étonnerait fort ceux qui n’ont pas vu ce spectacle de leurs yeux.
A dix heures, Smyrne est devant nous. Tout
près du rivage, la ville grecque ; unpeu plus haut, la ville juive et le quartier des bazars ; tout en haut, grimpant au flanc de la montagne qui la domine, la ville turque aux maisons basses et misérables. Nous avons hâte de descendre à terre, de visiter cette ville tant célébrée, que les Orientaux, amis des belles métaphores, ont appelée « la perle du Levant », « l'oeil de l’Ànatolie ».
Il faut un peu rabattre de son enthousiasme quand on est en présence de la réalité. Nous venons de l’Occident : ce qui nous frappe d’abord, pour la première fois - que nous mettons le pied dans une ville turque, c’est l’étroitesse des rues, c’est leur abominable pavé qui meurtrit les pieds, c’est aussi leur saleté.
La rue des Roses, tant vantée, n’est qu’une déception. Elle ment au poétique nom dont on l’a parée. A peine deux ou trois fois, au travers d’une porte, apercevons-nous un petit patio mesquin, et au delà les deux ou trois arbres d’un jardinet. Courons vite aux bazars ; peut-être trouverons-nous là notre revanche.
C’est le samedi, le bazar juif est fermé. Le quartier le plus intéressant, c’est le bazar égyptien. Ici quelques types d’Arabes ; quelques femmes voilées à la façon des femmes fellahs ; une demi-
douzaine de turbans, quelques chemises roses, quelques jupes vertes, quelques ceintures rouges ; peu d’étoffes précieuses, trop d’articles appartenant à l’importation européenne. Ce qui nous semble le plus pittoresque, c’est, de temps en temps, un grand coup de lumière pénétrant à travers les galeries obscures et misérables, faisant resplendir un lambeau d’étoffe, un costume ou un visage, jetant une note éclatante parmi le clair-obscur!
Un heureux hasard nous amène tout à coup devant la mosquée. C’est justement l’heure de la prière. Et, à ce moment, il ne conviendrait pas à des « chiens d’infidèles » d’y pénétrer. Par la porte ouverte, nous apercevons à l’intérieur, accroupis sur les nattes jaunes, les musulmans qui font leurs dévotions. Mais un grand nombre d’autres se contentent de faire les leurs sous le portique
qui précède la mosquée, et ceux-là nous les voyons bien.
Après avoir été se laver les pieds et les mains à la fontaine, ils s’avancent vers les tapis étendus sous le portique. D’abord üs se tiennent debout, les mains tour à tour élevées et abaissées ; puis,’ accroupis, par deux fois ils touchent le tapis de leur front ; puis ils se relèvent, puis ils s’accroupissent de nouveau. La prière musulmane ne
ressemble pas à la nôtre ; c’est un exercice de gymnastique autant qu’un exercice pieux. Elle impose aux reins en particulier et à la colonne vertébrale un véritable effort.
Jeunes gens, hommes faits, vieillards, tous apportent ici le même sérieux, la même conviction. Aucun de ces hommes ne parait savoir que d’autres prient autour de lui ; aucun même ne s’aperçoit que cinq Européens, cinq « giaours»,sont là immobiles à les observer. Nul respect humain, nul souci de la curiosité, nulle coquetterie non plus. Il est aisé de voir qu’ils prient pour Allah seul, convaincus qu’Allah les voit et les écoute.
Aucun doute n’a jamais effleuré leur esprit ; aucun d’eux ne s’est jamais demandé en quoi ces salamalecs pouvaient être agréables à l’Eternel. Je n’ai guère vu des chrétiens prier avec cette intensité dans l’adoration, avec cette indifférence à toutes les choses de l’extérieur, avec cette absorption de l’individu tout entier dans l’acte qu’il accomplit, sauf en Bretagne au pèlerinage de Notre Dame-d’Auray, ou dans certains sanctuaires de l’Espagne. Une religion qui inspire une telle foi peut être d’ailleurs ce que l’on voudra : elle n’est pas encore près de finir.
Nous nous dirigeons maintenant vers le pont
des Caravanes, espérant, sur la foi des guides, voir arriver quelques-unes de ces longues caravanes de chameaux qui apportent ici des produits de l’intérieur. Nous en voyons en effet deux ou trois, mais composées seulement de cinq ou six chameaux attachés les uns aux autres. Us avancent en file indienne T de ce pas lent et grave qui est rapide cependant. Leur œil est bon et doux ;
leur pelage, est de ce gris roux lustré qu’ont souvent certains ânes chez nous.
Mais ce qui intéresse le sculpteur Mercié et le peintre Fournier plus encore que les chameaux, c’est une demi-douzaine de gamins de quatorze ou-quinze ans se baignant dans un trou boueux de la rivière de Smyrne, le Mêlés, au bord duquel on veut qu’Homère soit né. L’un de ces éphèbes surtout est superbe, avec ses formes souples et pleines, la belle proportion de tous ses membres, et sa peau cuivrée du front à la plante des pieds. C’est un bronze antique vivant qui est là devant nous, tour à tour plongeant dans l’eau jaune ou en sortant. Quel dommage qu’Antonin Mercié ne puisse l’emmener dans son atelier, et nous le montrer à l’un des prochains Salons !
Nous redescendons dans la ville. Nous commençons à nous habituer à l’Orient. Nos pieds se font
aux cailloux affreux et aux ornières, comme nos narines aux mauvaises odeurs. Ce qui nous frappe maintenant, c’est le pittoresque de mille détails : c’est une boutique, avec les notes de couleurs vives qu’y jettent les oranges, les citrons, les tomates, les courges, les piments et les pastèques ; c’est un étal de boucher oriental avec ses quartiers de viande et ses têtes de mouton saignantes qui pendent au dehors à des crochets ; c’est un petit établi où travaille un fabricant de selles ou un chaudronnier ; c’est un coin d’intérieur avec quelques tapis, des ustensiles de ménage, des vêtements accrochés à un mur ; ce sont des hommes, des femmes, des enfants que nous distinguons dans la pénombre.
Que de sujets de tableaux partout autour de nous dans cette vie si différente de la nôtre ! A chaque pas, Louis Edouard Fournier voudrait s’arrêter et prendre un croquis. Mais le soir vient, le bateau nous rappelle, il faut dire adieu à Smyrne ; tout ce que nous quittons ne le retrouverons-nous pas d’ailleurs et plus complet encore à Constantinople?
Durant la nuit, nouvelle escale à Mételin, l’antique Lesbos, la patrie de Sapho. Le dimanche matin, une île est à notre gauche, c’est Ténédos
une terre est à notre droite, c’est la Troade. Nous avançons parmi les souvenirs de l’Iliade et de l’Enéide. Bientôt nous voici dans l’Hellespont ; nous apercevons l’embouchure du Simoïs et du Scamandre, ces ruisseaux dont le nom est si grand. Nous distinguons ces tumulus auxquels une tradition, sans la moindre autorité du reste, a attaché les noms de Patrocle et d’Achille.
Vers le milieu du jour, nous nous arrêtons une couple d’heures aux Dardanelles. Le Chalrich est envahi par une demi-douzaine de j uifs bruyants qui viennent offrir aux passagers cette poterie grossièrement peinte, mais d’un effet décoratif, que connaissent bien tous les visiteurs de l’Orient, et qui s’appelle la poterie des Dardanelles.
Puis nous voguons vers Constantinople. Le temps est toujours gris et triste, le soleil toujours voilé ; de fines ondées, pareilles à des brouillards, tombent par intervalles.
Nous avons beau marcher au milieu des souvenirs antiques, la vie contemporaine nous réclame et nous rappelle que nous sommes bien en pays turc. Depuis les Dardanelles, le pont est couvert d’une foule coiffée du fez ou du turban, portant les moustaches ou toute la barbe, vêtue de
la redingote droite et du pantalon, ou de la veste, de la ceinture et de la jupe bouffante ; les pieds nus dans les babouches, les jambes croisées à la façon orientale. Cette foule, habillée de couleurs voyantes, reste accroupie sur des manteaux, des tapis, des couvertures de couleurs plus vives encore. C’est un tableau de Decamps que nous avons sous les yeux, mais un tableau de Decamps où n’entre pas de bitume et qui n’a pas noirci. Toute cette foule cause, dort, prie tour à tour. Elle mange surtout ; elle se partage des courges vertes, des poissons qui n’ont rien d’appétissant, des tètes de moutons bouillies, moins appétissantes encore. Elle entremêle tout cela de grands verres d’eau, et même —qu’en dit ton ombre, 6 saint Prophète 1 — de verres de raki, l’eau-de-vie de ce pays.
A quatre heures, le lundi matin, tout le monde est debout. Nous allons arriver à Constantinople ; notre bateau a stoppé durant quelques heures dans la mer de Marmara pour attendre le lever du soleil où l’entrée du port est permise.
Je me souviens d’une autre arrivée à Constantinople, à cette même heure de la matinée, il y a dix-neuf ans de cela. Il faisait ce jour-là un admirable soleil de juin. Un merveilleux décor de
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féerie se développait sous nos yeux et devenait plus éblouissant à chaque tour de l’hélice. A notre droite, les îles des Princes, toutes riantes ; la côte d’Asie avec les toits brillants et les blanches maisons de Scutarï. A notre gauche, la côte d Europe, les maisons et les villas alignées sur le rivage, au fond le Château des Sept-Tours et ses murailles démantelées. Bientôt apparaissait Stamboul, la ville turque avec sa forêt de minarets, les dômes de ses mosquées, la tour du Sêraskier et le vieux Sérail alors debout, dont un incendie a détruit depuis la plus grande partie. Et bientôt encore, de l’autre côté de la Corne-d’Or, j’apercevais Galata et Péra bordées par le Bosphore pareil à un grand fleuve bleu. Je me souviens de cette arrivée comme si elle était d’hier : on ne m’avait pas trop vanté les splendeurs de ce magnifique panorama.
Aujourd hui, point de soleil, point de lumière. Stamboul, Galata et Péra, Scutari, les vieilles murailles, les jardins du vieux Sérail, les minarets et les mosquées sont toujours là ; mais, avec la lumière et la couleur, la magnificence du tableau a disparu. Les nuages sont bas, le ciel est triste, la matinée maussade ; et quand nous mettons le pied sur le quai malpropre] de Galata, c’est une
pluie fine et pénétrante qui nous accueille. Nous avons manqué notre entrée à Constantinople.
Nous sommes de méchante humeur, et nous pestons contre ces employés de la douane, employés en uniforme, qui, non seulement bouleversent de fond en comble toutes les malles si on ne leur donne un backschich, mais qui, en outre, discutent efffrontément et tout haut le prix du backschich auquel ils prétendent.
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