CHAPITRE TROISIÈME
MES HEURES TOLÊDANES
Je n'essaierai pas de décrire la Tolède que vit le Greco à la fin du seizième siècle. Ces brillantes évocations, analogues à des cavalcades historiques, procurent à l'âme peu de profit. Elles ne peuvent nous mener au cœur de notre sujet. Pour nous rendre sensibles les influences morales que subit le Greco, je tenterai, plus modestement, d'expri-
mer mon sincère amour de sa ville.
Dans Tolède, j'ai vécu une vie toute livrée aux influences du lieu et telle que, dans mon souvenir, certaines de mes heures se plaçant auprès des tableaux du Greco forment une suite à son œuvre. Aussi je voudrais, avec abondance et presque sans ordre, parler de Tolède, et là-dessus oser trente digressions qui nous ramèneront toujours à mieux comprendre le Greco.
Je n'ai que trop attendu ! Combien, jadis, avec éloquence j'aurais dit mon amour, quand je l'éprouvais ! Aujourd'hui, je regrette d'avoir, par crainte d'être insuflisant, toujours ajourné l'expression d'une telle flamme. Si j'aime encore Tolède, c'est surtout d'être une grande part de ma vie passée.
Par trois fois j'accourus entendre la
chanson de l'Espagne. Dès la frontière elle m'attendait, cette chanson qui s'en va éveiller la tristesse pour lui dire de se résigner. Elle était tapie, je m'en souviens bien, dans le coin d'une petite gare. Par Burgos, si froide et gothique, par Valladolid où gisent toutes les poupées de sacristie, par la sainte Avila, cette faible chanson, de j our en j our s'amplifiait, se chargeait de sens. A Tolède, je fus rejoint par un air qui vient du Midi. Comme d'autres au fond des terres, tressaillent, s'ils ont senti la brise salée de l'Océan, j'avais respiré l'Orient.
Depuis trois siècles qu'elle se ruine, cette ville a gardé sa tradition, elle s'effondrera avant que de se démentir.
Au temps du Greco, elle était bien cette même ville que je vois, ce même fleuve qui s'écoule devant mes yeux ;
elle demeure toujours la cité bâtie sur un roc de granit, âprement cernée par le ravin profond du Tage. Au milieu d'un pays immobile, elle forme aujourd'hui encore une énorme grappe, une ascension composite d'églises, de couvents, de maisons gothiques, de couloirs arabes haussés et rétrécis. Et ses pierres continuent de dire les mêmes choses qu'avait entendues Greco et qu'il fortifie du discours abondant de ses tableaux dans les chapelles délabrées. Les raisons de Tolède ! c'est un superbe dialogue entre la culture chrétienne et l'arabe, qui s'assaillent et puis se confondent.
Ceux qui nourrirent leur sang des beautés de l'Espagne savent que rien n'est inactif sur cette terre africaine. Tout collabore à leur plaisir dans la série de ses merveilles, depuis la haute
courtoisie des Lances jusqu'à la plus indigente des manolas parée d'un œillet. Et s'ils retrouvent dans le Sud-Express l'accent rauque d'une Castillane, s'ils voient les terres stériles de la Sierra courbée sous le vent, les voilà déjà qui frémissent : soucis, pensées, tout a sombré, comme chez un garçon de vingt ans au coup de talon d'une jeune danseuse animale, qui lève ses bras dorés où claquent les castagnettes.