‹ Greco; ou, Le secret de TolèdeChapitre 7 sur 14 · EN FACE DE TOLÈDE · texte numérisé non relu

EN FACE DE TOLÈDE

Pour prendre une vue d'ensemble de Tolède, à la fin de la journée, j'aimais descendre par l'Arabal, gagner le dessus de la porte de Cambron et franchir le Tage sur le pont Saint-Martin. A ma droite, voici la Vega. Il faut voir avec quelle fierté cette terre indigente ou négligente porte ses pauvres bouquets de campagne. C'est la fierté des paysans sur leurs ânes. Nous sommes bien dans le pays où arrogante, qui veut dire

« porter beau » revient toujours comme un compliment. L'épais troupeau des chèvres dévastatrices regagne la ville en secouant leurs mille clochettes, tandis que leurs chevreaux s'attardent. Tout se noie dans la lumière. Le paysage à l'infini déploie une couleur fauve, n'était un nuage vert sur un sol rougeâtre. Et voilà qui rend raison de la peinture espagnole. Cette terre écorchée émeut de la même manière qu'un Velasquez ou qu'un Greco ; même teinte et même superbe. Tout manifeste une volonté implacable d'être de la beauté (4).

Je m'engage dans un chaos de rochers où s'étagent les fameux cigar raies, pauvres vergers pareils aux bastides des Marseillais. Ils sont environ deux cents, tout enclos de pierres sèches, avec une petite maison au centre et un maigre

feuillage dévoré de poussière. Une faible odeur, ce soir, s'exhale des genêts. Le long de ces pentes pierreuses, qu'on appelle ici des rodaderos, lieux où l'on roule, je m'achemine à la Virgen del Valle, Notre-Dame de la Vallée, petit ermitage placé sur la, rive gauche en face de la ville.

Depuis cette chapelle, on embrasse d'un regard le vaste roc que charge Tolède et qu'enserre le Tage. L'impériale Tolède se ramasse en pleine lumière sur cette dure montagne, dont elle épouse les saillies et ne couvre que le sommet. Les débris de ses palais courent largement au Tage et lui laissent, là-haut, une superbe position d'orgueilleuse en détresse.

Comment rendre les grands mouvements monochromes de cette terre vio-

lâtre et ocreuse? Il faudrait marquer sa couleur et ses courbes, et puis aussi rendre sensibles des parties nourries^ pesantes, où nul édifice n'est notable, mais qui précisément ont la beauté des grands espaces pleins en architecture.

L'énorme rocher qui porte une ville si glorieuse est magnifiquement proportionné pour servir de monture à un tel diamant, et l'on reçoit une impression de plénitude et de force à voir ses pentes larges et décidées, ses noires aspérités que baigne le fleuve.

Les maisons se tiennent sur le haut du roc et se silhouettent dans le ciel. Leur?, murs d'un blanc cru ont un aspect d'Orient, tandis que les toits se confondent avec l'immense teinte violette de toute la montagne. Cet entassement grandiose, où l'on s'étonne que tant

de minarets de mosquées se mêlent aux terrasses des monastères et aux clochers des églises, l'Alcazar le domine. Construit d'un style lourd, il proclame : « Je n'ai que faire d'être beau. Il me suffît que les méchants tremblent et que les bons se rassurent. »

Au centre du tableau, la cathédrale, comme un poids trop lourd, imprime à la montagne une sorte de fléchissement d'où coule vers le fleuve une traînée de maisons. Mais, sur la droite et sur la gauche, le socle puissant demeure nu et l'on voit son granit sous les décombres qui glissent du faîte.

Netteté, immobilité, voilà les deux vertus de ce décor, où San Juan de Los Reyes, né d'un vœu des Rois Catholiques, se tient à la poupe, d'une certaine manière si fière que je lui trouve, sinon

la ressemblance, du moins la qualité d'une flamme d'étendard.

C'est à l'instant du crépuscule que cette Tolède, depuis la Vierge de la Vallée, devient extraordinaire. Quand le puissant support granitique de la ville est déjà tout dans le violet, les derniers rayons qui passent par-dessus les Sierras illuminent Tolède d'une flamme jaune où se mêlent de rares ombres. Bientôt les montagnes entrées dans le noir se découpent sur un ciel rouge qui enflamme la ville, puis en s'éteignant la laisse dans la nuit. Une à une, les lumières, comme des veilleuses devant des vierges saintes, piquent les ruines. Une émotion de beauté m'envahit. Un grelot lointain, le trot d'un mulet et puis, le dimanche, quelques boufîées de musique, ébranlent toutes mes puissances intellectuelles.

Je renonce à suivre ces Tolèdes successives, dont les splendeurs furtives s'acheminent à l'immobilité de la nuit.

Il faudrait l'âme passionnée d'un Delacroix pour saisir et fixer en une seconde la mutabilité du ciel, des terrains, des édifices, et puis dans son gouffre le Tage. Je sais du moins ce que nous dit ce coucher de soleil sur Tolède ; il assemble toutes les formes, toutes les couleurs, tous les rêves pour nous parler d'une vraie vie à laquelle nous nous croyons prédestinés et qu'il nous reste à conquérir...

Quand nous rentrâmes à Tolède, quelques cloches sonnaient sur la ville appelant à la cathédrale les personnages du Greco.

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