LA CATHÉDRALE DE TOLÈDE
Cette cathédrale, qui, de loin, s'offre avec tant de magnificence, est si prise dans les maisons que, de près, l'on voit seulement la façade du midi. Des écussons de marbre blanc s'y détachent sur un fond noir. Et ce contraste saisissant nous donne, dès l'abord, le même genre de plaisir, la même plénitude sensuelle qui s'exhale des vigoureux chevaux d'Andalousie, d'une jeune Sévillane écla-
tante, ou bien des énormes œillets parfumés de Cordoue.
Jamais je ne me suis lassé d'errer, à toutes les heures, parmi les chapelles df cette église grandiose. Elle nous offre indéfiniment des beautés surprenantes et pleines ; notre grande satisfaction, c'est même qu'elle nous en offre trop : on fait ici de la surnourriture.
Sous ces nefs d'une hauteur prodigieuse, j'accepte d'être submergé. C'est la poésie des grandes profondeurs. Si longtemps que je vive dans cette masse énorme, j'y ferais encore mille découvertes. Il arrive un moment où les livres que l'on préférait ne sont plus de beaux livres, parce qu'ils cessent de rien nous donner : nous leur avons tout pris. Qui pourrait donc épuiser ce vaste Pourâna qu'est la cathédrale de Tolède?
Où que se portent mes yeux, des raretés, des audaces m'assaillent, et jamais une médiocrité. Toute chose a du poids, porte la patine des siècles, a trouvé sa place immuable et s'harmonise avec l'ensemble.
Dans cet édifice, gothique, commencé par un architecte français, sous le règne d'une princesse française, tous les ateliers de l'Europe sont venus travailler, et pourtant je connais par tous mes sens que je suis en Espagne. Cet amas de trésors, ce superbe amalgame donne une image parfaite de ce qu'est la nationalité espagnole. Tout y proclame le triomphe de l'orgueilleuse Eglise militante qui créa cette âme composite. Je ne me lasse pas des drapeaux de Lépante. C'est une flamme de soie qui tombe des voûtes, bleue, semée d'étoiles d'or, peinte d'un
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grand Christ crucifié. Au-dessous, les écussons de l'Espagne, du pape et de Venise en rouge.
Quand je marche indéfiniment sur le vaste damier de marbre, alterné blanc et noir, entre les colossaux piliers, ce qui m'attire toujours, ce sont les grilles du Coro et de la Capilla Mayor, et puis, derrière ces grilles, des masses sombres, des accumulations bien dressées, des magnificences robustes, ardentes et rares.
Je m'approche, je touche ces marbres niellés d'or, ces caprices de métaux précieux, ces jaspes multicolores, ces bois sculptés par le génie. Quelle splendeur de matière et quelle perfection de travail ! La Capilla Mayor est un orchestre de fer, d'argent, de marbre et d'or qui suscite tous nos désirs d'art et les satisfait. Chef-d'œuvre de hardiesse et de
franchise, elle garde dans tous ses excès quelque chose de réaliste et de direct, €t tout en nous excitant, elle nous tonifie, nous remplit de santé (5).
Des femmes en mantilles noires sont agenouillées sur les dalles. Quelques étrangers s'asseoient à la base des piliers. Nous sommes une centaine qui regardons, à travers les grilles dorées, le prêtre dire sa messe, et j'appuie ma main sur la balustrade de jaspe, précieuse au toucher comme un beau corps de femme. Dans ce public de mendiants, de sacristains, de desservants et de curieux, il y a moins de protocole, mais beaucoup plus d'ardeur qu'on n'en verrait en France. Ce culte et toute la cathédrale présentent au plus haut point le caractère d'une chose vivante. Quand les trilles des sonnettes carillonnèrent
pour l'élévation, des pères firent se courber des marmots espagnols qui, de terreur, s'anéantirent sur leur derrière, le front entre les jambes.
Rien n'est plus beau que la cathédrale dans ces grands désordres disciplinés, quand l'orgue rugit, que le clergé processionne, que les enfants de chœur courent comme des estafettes. Tout fonctionne d'une manière souple, abondante, naturelle. Je n'assiste pas à des cérémonies figées. J'ai ici, en face de moi, le héros local, le prêtre. Autour de lui, la vie s'est maintenue toute franche à travers les siècles. Elle me fait songer au genre d'activité qu'il y a dans notre Palais de Justice.
Je note de singulières libertés. Sur le pas de l'église, des bedeaux, des serviteurs en surplis fument leur cigarette,
puis retournent à leurs offices pieux.
Durant la cérémonie, ceux qui balancent l'encensoir avec des gestes solennels ont des figures qui rient. Mais si petits sous les voûtes, rien ne compte que leur masse et leurs uniformes. Je vois leur grand âge et qu'ils ont des siècles : je ne les aperçois pas en tant qu'individus. Nul meilleur endroit pour comprendre l'histoire de Tolède.
Les prébendiers, dans leurs stalles, psalmodiaient. Soudain ils décampent.
Dans ces vastes espaces obscurs, rien ne reste plus que, là-bas, au pied de la Vierge du Sagrario, des litanies soutenues par l'orgue. J'entends couler ces litanies, comme on regarde glisser un fleuve. Ces chants s'écoulent depuis des siècles ; je me tiens un instant sur leur bord, et puis d'autres, debout sur la
berge, entendront ces mêmes chants nasilles par d'autres vicaires. Ce grand fleuve, dans son courant d'air, apporte une âme qui flotte, emplit la cathédrale. Assis sur l'un des innombrables rebords de pierre, de marbre ou de jaspe, j'ai passé de l'admiration à la rêverie.
Le soir dans les églises est l'heure des vitraux. La cathédrale de Tolède, que la nuit commence d'emplir, exagère son autorité jusqu'à devenir implacable. La voix d'un prédicateur anime ces demiténèbres. Quand ce prêtre si petit parle entre deux flammes brillantes dans une chaire d'or, ce n'est pas une religion tendre qui m'enveloppe, mais l'on va promulguer des décrets tout-puissants.
Si vous préférez regarder un ballet, un opéra, allez au Transparent, derrière îa Capilla Mayor. Il y a là des jeunes
personnes en marbre, des princesses de théâtre qui chantent leur grand air. Fort galantes beautés ! Désirez-vous de voir leurs jambes, approchez ; en voici une là-haut qui se précipite, la tête en bas, les jupes rabattues. Ses mollets, ses genoux, ses attaches sont à ravir.
Maintenant, plus personne dans la cathédrale que des touristes, amis de la mélancolie, et des enfants qui prient, qui jouent. Ils tirent la révérence à tous les cierges, comme les papillons s'en vont à toutes les bougies ; ils baisent le sol ; les petites filles soulèvent pieusement les linges de l'autel. Tous ont une rapidité, une sûreté d'évolution, une familiarité où l'on reconnaît une race nourrie dans le catholicisme