CHAPITRE II
LÉS DESTINÉES DE LA PLAINE DE GRENELLE. — LE CAMP DES VOLONTAIRES DE I 79 1 . — LA CONSPIRATION DU CAMP DE GRE- NELLE EN 1796. — L’AUBERGE DU SOLEIL D'OR REFUGE DES CONJURÉS.
Toute cette vaste plaine de Grenelle, qui n’était, pour ainsi dire, que cultures, vignes et exploitations agricoles, resta dans sa totalité l’immense potager de Paris, jusqu’aux époques pendant lesquelles fut distraite l’emprise des terrains nécessaires à l’emplacement de l’Hôtel et de l’Esplanade des Invalides. On sait que cet Hôtel fut créé par l’ordonnance royale du 1 5 avril 1670 et que l’Esplanade fut formée en 1704, pour sa partie allant jusqu’à la rue de l’Université, et de cette rue au quai, en vertu de l’arrêt du 4 décembre 1720.
Le Gros Caillou, ensuite, déjà sillonné par deux chemins du quatorzième siècle, le chemin des Vaches, aujourd’hui rue Saint-Dominique; l’ancien chemin conduisant à Vaugirard, aujourd’hui rue de Grenelle; et par un autre peut-être aussi ancien, le chemin de la Petite Seine ou du Pré-aux-Clercs, actuellement rue de l’Université, le Gros Caillou, disons-
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JETON FRAPPÉ EN 1826, lors de la construction des Pont, Gare et Port de Grenelle
nous, se construisit régulièrement de maisons, toujours au dépens de la plaine, à partir du dix-septième siècle.
Ce fut, après, en 1761 et pendant les années suivantes, la construction de l’Ecole militaire et la formation du Champ de Mars qui vinrent faire disparaître la plus importante superficie parisienne de cette plaine. Cette superficie comptait alors territorialement dans le faubourg Saint-Germain et appartenait aux seigneuries de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte- Geneviève.
L’enceinte des Fermiers généraux, ainsi que nous l’avons déjà dit, lui servit de limite à l’Est, du côté de Paris.
Elle ne s’étendit plus, dès lors, qu’entre ce mur, aujourd’hui Boulevard de Grenelle, et le village d’Issy ; et entre la Seine et la rue de Sèvres. Elle resta, néanmoins, et pour cette partie extra mur os , à l’état de cultures et pour ainsi dire sans constructions, sauf quelques maisons de jardiniers vers Vaugirard, et la maison Blanche, au bord de la Seine.
C’est dans cette situation que, appartenant déjà administrativement au terroir de Vaugirard, elle devint une fraction de cette localité quand celle-ci fut communalisée par le Régime nouveau, et en vertu de la loi du 14 décembre 1789.
On a vu dans notre premier chapitre que la plaine de Grenelle avait souvent été utilisée pour y faire des manœuvres militaires et des exercices d’armées.
Au commencement de la Révolution on en forma un lieu de rassemblement pour les troupes, que l’on nomma le camp de Grenelle, et qui comprenait les trois bataillons des volontaires de Paris levés pour aller aux frontières. A la vérité ce n’était pas à proprement parler un camp permanent puisque ces troupes y furent installées le 26 juillet 1791 et partirent pour le camp de Gonesse le 4 août suivant.
Leur concentration à Grenelle est ainsi relatée dans la Gazette Nationale ou Moniteur Universel du 25 juillet 1791.
M. La Fayette a passé ce matin (24 juillet) en revue aux Champs-Elysées, les citoyens soldats du département de Paris qui doivent incessamment partir pour défendre nos frontières contre les invasions des ennemis de notre Révolution.
Cette troupe, composée en grande partie de jeunes gens, au nombre de 2.000, était dans la meilleure tenue et avait un air martial qui annonçait qu’ils soutiendraient dignement les espérances de la Patrie.
Demain ces braves soldats camperont dans la plaine de Grenelle et attendront pour leur départ un détachement de la garde soldée qui doit se joindre à eux l.
On pensera facilement que ces jeunes volontaires, issus de familles parisiennes, bourgeoises et autres, ne manquaient ni de turbulence ni d’emportement, et étaient toujours prêts à en venir aux mains avec quiconque les regardait de travers. 11 se trouva un ancien avocat de la section des Thermes de Julien, le citoyen Sarot, qui, dans une adresse «à l’armée du Département de Paris, au camp, plaine de Grenelle », datée du 26 juillet 1791, les entretint, dans la note lyrique du temps, sur le thème : Le duel est l'abus de la Liberté.
Il leur disait en substance que leur sang ne leur appartenait pas individuellement, qu’ils en étaient comptables, et que la Patrie seule avait le droit de venger leurs querelles personnelles :
Frères et amis, vous vous disposez à partir pour aller à nos frontières, non pour assassiner (les vrais patriotes détestent le sang, la force de l’opinion doit être le souverain), mais pour rappeler sous l’étendard de la Liberté et de l’Égalité reconquises, des fugitifs plus victimes, sans doute, de la peur, de l’erreur, de l’amour-propre, et des antiques préjugés, que coupables de crimes prémédités.
1. Les Actes de la Commune de Paris pendant la Révolution, par Sigismond Lacroix, 2' série, t. VI, p. 69.
Et comme exemple, il leur citait le connétable de Montfort refusant de se battre en duel avec ses officiers et qui, pour répondre à l’épithète de lâche dont ceux-ci le gratifiaient, marchait à l’ennemi le premier, les laissant loin derrière lui1.
Le camp était assurément très mouvementé, très bruyant, et la discipline n 'était pas sans y courir quelques dangers. Une feuille publique, le Babillard du Palais-Royal , n° 47, du 3o juillet 1791, écrivait ceci :
Camp de la plaine de Grenelle. Hier on a dû passer par les courroies un grenadier et un fusilier accusés d’avoir volé, dans une tente, un portefeuille contenant deux assignats de 200 livres. Des femmes et des filous vont tous les jours de Paris au camp, relâcher les liens de la discipline et répandre un esprit pernicieux parmi les braves jeunes gens qui vont au devant des ennemis. Les hommes sages désirent qu’ils se rendent incessamment vers les frontières où la gloire les attend et qu’ils laissent en partant l’esprit d’insubordination et de légèreté qu’on tâche de leur inspirer : il serait bien plus funeste en présence des troupes étrangères que dans les murs de Paris.
Rien n’est plus intéressant, selon nous, que la lecture des feuilles publiques qui s’imprimaient pendant la Révolution, et dans lesquelles les événements étaient toujours dépeints avec une note vibrante, pittoresque, défiant toute analyse.
Concernant le camp de Grenelle, le Courrier de Corsas nous permet une large moisson. Dans son numéro du 3 août, nous lisons les calomnies semées sur les jeunes volontaires, et les injurieuses comparaisons faites de leur rassemblement :
Camp de Grenelle. Il n’est pas de moyens qu’on n’emploie, pour dégoûter les braves citoyens qui se dévouent à la défense de la patrie. Les bruits les plus outrageans se sont répandus contre eux, et l’on a grand soin qu’ils en soient instruits. Le camp, dit-on, est un cabaret perpétuel, un véritable... C’est sans doute pour donner une couleur de vérité à ces bruits, qu’on a laissé se former des tentes tout autour, dans lesquelles on donne à boire... une véritable infamie,