Archives du Conseil de Guerre de la rue du Cherche-Midi
de Marie-Antoine-Alexandre-Dieudonné, comte de Mesnard, natif de Luçon (Vendée), capitaine-colonel des gardes de Monsieur , dont l’histoire pourrait s’appliquer à beaucoup de ceux dont nous venons de citer les noms. Emigré en 1789, ce personnage était rentré en France vers 1792 pour se rendre à Coblentz. Arrêté ensuite à Passy, le 26 septembre 1797, il déclara qu’il n’avait pu, faute d’argent, sortir de Paris pour obéir à la loi. D’une sévérité excessive pour les émigrés, la Commission militaire de Paris le condamna à mort, et ordonna qu'il serait fusillé dans le plaine de Grenelle, le 11 octobre 1797.
A propos de cette condamnation, l’auteur affirme, sans malheureusement donner de références, que les exécutions dans la plaine de Grenelle avaient lieu : « aux environs de l’église et du théâtre actuels ». C’est là, selon nous, une assertion qui est vraisemblablement inexacte, les emplacements occupés par ces deux monuments étant beaucoup trop rapprochés de la rue Croix-Nivert, l’une des principales artères du Vaugirard d’alors, très passante et très populeuse, pour que l'idée soit venue d’y fusiller les condamnés*.
C’est aussi dans la plaine de Grenelle que fut passé par les armes M. de Chateaubriand, cousin de l’illustre écrivain.
Armand-Louis-Marie, comte de Chateaubriand, avait émigré à Jersey en 1791 et comptait parmi les membres les plus remuants de l’agence royaliste. En plein épanouissement du Premier Empire, sa mauvaise étoile lui conseilla de tenter un mouvement en faveur du retour des Bourbons. Le voici donc rentrant en conspirateur, essayantquelques machinations puis, rapidement désillusionné, voulant revenir au
1. La Terreur sous le Directoire, parM. Victor Pierre. Paris, 1887, p. 1 10,
point de départ. C’était là que le destin l’attendait. Une tempête le fait échouer à la côte, il est reconnu, arrêté, transféré à Paris, jugé au Cherche-Midi et condamné à mort par une Commission militaire, le 2.5 février 1809. Le 3i mars suivant, l’infortuné était fusillé dans la plaine de Grenelle avec ses deux complices : Gouyon de Veaurouault et Quintal.
Le célèbre auteur des Martyrs nous a laissé, dans les Mémoires d' outre-tombe, une relation très émouvante de l'exécution de son cousin, qui avait été son camarade d’enfance, qu'il n’avait pas vu depuis bien longtemps et qui, pour lui, était resté le jeune émigré des guerres de la Révolution. Chateaubriand y indique positivement que les condamnés furent fusillés contre le mur d’enceinte des Fermiers-généraux, c’est-à-dire immédiatement après que le cortège eut franchi la barrière.
C’est là un point à retenir et d’après lequel il sera peut-être permis de penser que toutes les exécutions se faisaient au même endroit. On ne saurait préciser, par exemple, d’après le récit de Chateaubriand, s’il s’agissait de la barrière de Grenelle ou de celle de l’Ecole militaire?
Les dossiers du Conseil de Guerre de la rue du Cherche- Midi ne contiennent aucun renseignement à ce sujet.
Nous ne pouvons nous dispenser de reproduire intégralement le passage des Mémoires d' outre-tombe concernant ce dramatique épisode :
Le jour de l’exécution (le Vendredi Saint 3i mars 1809) je voulus accompagner mon camarade sur son dernier champ de bataille ; je ne trouvai point de voiture, je courus à pied à la plaine de Grenelle. J’arrivai, tout en sueur, une seconde trop tard ; Armand était fusillé contre le mur d’enceinte de Paris. Sa tête était brisée; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle. Je suivis la charrette qui conduisit le corps d’Armand et de ses deux compagnons plébéien et noble, Quintal et Goyon, au cimetière de Vaugirard où j’avais enterré
M. de La Harpe. Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois, sans pouvoir le reconnaître : le plomb l’avait défiguré, il n’avait plus de visage; je n’y pus remarquer le ravage des années, ni même y voir la mort au travers d’un orbe informe et sanglant ; il resta jeune dans mon souvenir comme au temps du siège de Thionville. 11 fut fusillé le vendredi Saint: le crucifié m’apparaît au bout de tous mes malheurs. Lorsque je me promène sur le boulevard de la plaine de Grenelle, je m’arrête à regarder l’empreinte du tir, encore marquée sur la muraille. Si les balles de Bonaparte n’avaient laissé d’autres traces, on ne parlerait plus de lui 1.
Par son avant-dernière phrase: Lorsque je me promènesur le boulevard delà plaine de Grenelle... Chateaubriand semble indiquer qu’il refit parfois l’itinéraire du sinistre peloton. Pour arriver à l’endroit où se voyait encore la trace des balles, il lui fallait donc sortir de la ville, sans doute par la barrière de Grenelle, et rencontrer l’étroit chemin de ronde — côté Paris — avant de franchir le mur d’enceinte. Le mur passé c’était le boulevard, que l’on appelait alors etmêmeencore aujourd’hui, le boulevard extérieur, vaste avenue pour les voitures et les piétons, entretenue par la Ville bien que située extra muros. C’était donc là, à même la chaussée, mais peut-être contre un redan détourné de la muraille fiscale, qu’avait eu lieu l’exécution !
Nous relevons dans le jugement conservé au Cherche- Midi, le signalement du fusillé:
Armand-Louis-Marie de Chateaubriand, âgé de 41 ans, né à Saint-Malo, sans profession, domicilié à i 'époque de la Révolution chez son père, en la commune de Saint-Potau, département des Côtes-du-Nord, émigré en l’an 1791, au mois de septembre, passéà l’Isle de Jersey où il s’est établi et marié et où il réside depuis ce tems, de la taille de un mètre soixante-sept centimètres, cheveux et sourcils bruns foncés, yeux bruns, nez long et de travers, bouche petite, menton rond, visage ovale, front découvert, fils de feu Pierre-René et de feue Marie Brignon2.
L' exécutoire que nous reproduisons ci-après, montre que
1 .Les Mémoires d'outre-tombe, par Chateaubriand, éd. Edmond Biré, t. III, p. 24. 2. Archives du Conseil de Guerre de la rue du Cherche-Midi.
les frais du jugement s’élevèrent à la somme de i io fr. 1 ^ dont 36 francs pour l’exécution :
Exécutoire.
Vu la procédure instruite contre les nommés Armand-Louis-Marie de Chateaubriand ; Maximilien-François Delaunay-Boise-Lucas, fils; Armand-Mathurin Gouyon de Veaurouault ; et Jean-François-Michel Quintal, et les frais d’icelle
dont le détail suit 1 :
i° Indemnité accordée au greffier de la Commission ... 12 fr.
20 D'impression et affiche du jugement 62 14
3° Frais d’exécution 36 »
Total. 110 fr. 14
Tous lesquels frais se montent à la somme de 110 fr. 14.
Vu les art. 2 et 3 de la loi du 18 germial an 7 conçus ainsi qu’il suit :
Art. 2. Lorsqu’il y aura plusieurs accusés, auteurs ou complices du même fait, la condamnation au remboursement sera prononcée solidairement contre eux.
Art. 3. Les frais seront liquidés et la liquidation rendue exécutoire par le président du tribunal. Le recouvrement sera poursuivi par les préposés de l'Enregistrement et du Domaine national.
En exécution des dits articles, le président de la Commission militaire liquide les frais énoncés au présent état à la somme de 1 10 fr. 1 4, du montant de laquelle il délivre contre les condamnés susnommés le présent exécutoire dont le remboursement sera poursuivi solidairement contre les dits condamnés sur leurs biens présents et à venir par les préposés de l’Administration de l’Enregistrement et du Domaine.
Fait en la chambre de la Commission militaire sus dite à Paris le 3 1 mars 1809.
Le greffier de la Commission : Signé L. P. M. Boudin, le général de Brigade, Baron de l’Empire, Président, signé : illisible2 ?
Nous croyons également intéressant d’insérer à la suite de ces pièces historiques, le procès-verbal de l’exécution des trois conspirateurs :
Commission militaire. ire Division militaire. Procès-Verbal d'exécution.
L’an mil huit cent neuf cejourd’huy trente-unième jour de mars.
En exécution du jugement de la Commission militaire créée par décret de sa majesté l'Empereur et Roi, en date du 25 février dernier, nommée et composée