Archives du Conseil de Guerre de la rue du Cfierche-Midi
C’était là, en face de cette maison, que se trouvaient les deux pavillons de la barrière de Grenelle, aujourd’hui remplacés par les hauts et modernes immeubles de rapport qui occupent les encoignures des rues Daniel Stern et Humblot. Ce fut donc en ce point, à peu près au-dessous de la voie aérienne du chemin de fer métropolitain, qu’eurent lieu les exécutions dont nous venons de parler.
Beaucoup de ces petites maisons du côté de Grenelle sont aujourd’hui des hôtels meublés, dont quelques-uns ont des enseignes inspirées par les temps présents : Hôtel de la Tour Eiffel , Hôtel Franco-Russe ; tandis que d’autres sont restés fidèles au passé. Voici l’Hôtel Violet , en l’honneur du fondateur de Grenelle, et cet autre, qui a gardé une inscription bien désuète pour notre époque de laïcité : A mes délices , lunchs , communions , soirées , noces , baptêmes , banquets.
Plus rien n’existe delà barrière de La Motte Piquet, mais au n° 46 du boulevard de Grenelle nous retrouvons un vaste jardin de 6.5oo mètres de superficie, planté de beaux arbres, en ce moment libre et à vendre, qui fut sans doute un bal public il n’y a pas très longtemps, à en juger par sa porte monumentale décorée des attributs de la musique et de la danse.
Des aspects anciens de la barrière de l’Ecole, où commençait la commune de Grenelle, quelques maisons basses existent encore, du côté de Paris, ex-guinguettes à soldats, qui s’alignent aujourd’hui avec décence et modestie dans la rue Alexandre Cabanel.
Nous ne pouvons omettre de parler d’un curieux projet soumis à Napoléon Ier et au Conseil d’Etat en 1812, par Naudy Perronnet, et consistant à transformer la plaine de Grenelle en une vaste rade ou naumachie, pour la manœuvre de navires
destinés aux élèves d’une école polytechnique maritime à créer à Paris.
Le projet, auquel son auteur fit les honneurs de l’impression, avait pour but de régénérer en terre ferme, c’est-à-dire à Paris, la marine du premier Empire.
Il propose tout d’abord de faire construire une caserne de marins près du Champ de Mars, dans la place de Fontenoy, qui serait un très grand navire en bois scellé sur un massif de pierre, et où les élèves pourraient être instruits dans la pratique de leur futur métier.
L’immense bassin destiné à servir aux évolutions navales et à l’instruction des jeunes marins, devait, au point de vue décoratif et somptuaire, faire valoir et servir de perspective au palais grandiose que l’Empereur songeait à élever pour le Roi de Rome, sur la montagne de Chaillot, aujourd’hui Trocadéro. Il devait aussi et surtout être le champ d’expérience de l’école navale polytechnique proposée.
La rive gauche de cette rade devait cotoyer les hauteurs de Vaugirard, d’Issy, du clos des Chartreux, Meudon, Bellevue, jusqu’à Sèvres et Saint-Cloud, en couvrant d’eau toute la plaine de Grenelle. Pour la rive droite, l’auteur conduisait les berges de sa rade jusqu’au pied du château de Passy, ménageait une baie dans le vallon qui se trouve entre Passy et Auteuil, abattait une partie de la hauteur d’Auteuil et quelques monticules qui appartenaient au Bois de Boulogne, prenait une partie du terrain de la commune de ce nom, et arrivait au pont de Saint-Cloud.
Craignant des objections concernant le libre accès du vent, ce moteur d’alors, dans sa petite mer intérieure, l’auteur écrit :
L’étendue que je donne à ce bassin ne peut pas permettre de craindre que
les côtes n’interceptent les vents, et ne nuisent à la navigation dans un espace aussi considérable que les plaines de Grenelle, d’issy, Meudon, Boulogne, l’ile du pont de Sèvres et le Point-du-Jour ; ces plaines étant remplacées par de l’eau, on aurait toute facilité de courir des bordées, puisqu’ aucune montagne ou chaussée ne pourrait gêner les navires pour louvoyer.
Comme moyens financiers à employer pour l’exécution de son projet, qui devait surtout profiter à la capitale, M. Naudy Perronnet s’adressait à l’octroi de Paris, dont il remaniait le tarif des droits d’entrée, en l’étendant aux diverses branches de commerce et de consommation journalière.
Au point de vue technique l’idée était fort probablement impraticable; on ne saurait, quoi qu’il en soit, reprocher à son auteur de ne pas avoir vu grand.
La conception d’une naumachie sur ce point était, d’ailleurs, lancée à cette époque, et on la trouve formulée, à moins que ce ne soit celle de Naudy en réduction, dans 1 e Mémorial de Sainle-Hélène , t. IV, p. Syô. L’auteur écrit, en effet, ceci :
A peu près dans le même temps, j'adressai à l’Empereur un projet pour transformer le Champ-de-Mars en une Naumachie qui eût servi d’ornement au Palais du Roi de Rome. Je le creusais assez pour recevoir de petites corvettes qui eussent été construites, équipées, montées, manœuvrées par l’école de marine que j’établissais à l’École Militaire.
On sait qu’au sens littéral du mot, une N aumachie était, chez les romains, une grande superficie d’eau où se donnait le spectacle de combats navals.
Le projet dont il s’agit contient un plan explicatif mesurant 57 X28, qui est une lithographie de Mantoue et Cheyère, et montre l’emplacement gigantesque qui aurait été occupé par les eaux.
La rade y commence, sur la rive gauche, à l'avenue de Suffren par une ligne suivant toute cette avenue jusqu’aux maisons de Vaugirard; la ligne redescend ensuite, jusqu’au village d’Issy, où débouche un grand canal projeté venant de la Loire. Elle se poursuit ensuite d’Issy à Meudon, où elle rejoint la rive delà Seine. Entre Meudon et Sèvres arrive un autre grand canal projeté venant du port du Havre. De Meudon à Saint-Cloud, la rive gauche de la Seine sert de limite à la rade puis, de Saint-Cloud à Boulogne, cette limite coupe le bois de ce nom, englobant Auteuil et revenant au pied de la Montagne de C bail lot , en face de l’avenue de Suffren. Toute la Seine, du Champ de Mars à Boulogne, disparaît dans cette vaste étendue d’eau sur laquelle l’auteur a dessiné des trois-mâts et des corvettes voguant à pleines voiles. Le plan montre également les embellissements projetés aux environs : le palais du Roi de Rome, sur la montagne de Chaillot ; le palais des Archives, sur la rive gauche, au bord de la Seine et à l’angle de l’avenue de La Bourdonnais; le palais de l’Université, au quai d’Orsay b
Nous trouvons encore un autre projet, en 1827, consistant en un canal de la Marne à la Seine, partie en souterrain, partie à ciel ouvert, allant de la plaine d’Ivry à la plaine de Grenelle et à Sèvres, avec entrepôts, docks et bassins éclusés. Ce projet est indiqué sur un plan manuscrit, daté du i5 février 1828, et signé de M. Cordier, Inspecteur divisionnaire des Ponts et Chaussées.
Le canal en question devait partir du quai de la Gare,
1. Projet pour transformer la plaine de Grenelle en une Naumachie qui servirait à l'instruction des élèves de l'École polytechnique..., par Naudy Perronnet. A Paris, chez Bachelier, 1825. Un plan lithographié.
Nota : Ce volume fort rare appartient à M. Eugène Le Senne, qui a bien voulu nous le communiquer. Nous lui en adressons nos plus vifs remerciements.
côtoyer, ou à peu près, extérieurement, l’enceinte des Fermiers généraux, passer à Gentilly, Montrouge, traverser Vaugirard à ciel ouvert, et venir se jeter dans un grand bassin octogonal entouré de docks, que le plan appelle Docks de Vaugirard , et qui aurait été creusé au point où se trouve aujourd’hui l’hôpital Boucicaut. De là, un canal à ciel ouvert se serait dirigé vers Grenelle, où un grand bassin rectangulaire avec Docks : les Docks de Grenelle , eut été creusé en bordure de la rue des Entrepreneurs, à peu près entre les rues de Lourmel et Saint-Charles. Du bassin octogonal cidessus, une branche du canal aurait abouti directement à la Seine, entre la maison Blanche et Javel. Sur ce plan, le canal proprement dit partait du bassin octogonal, dans l’axe du bief allant à Grenelle, et suivait parallèlement le cours de la Seine jusqu a Sèvres.
L’exécution de ce vaste projet eut certainement fait de la plaine de Grenelle un port considérable. Le canal projeté, il est vrai, en contournant tout le côté Sud de Paris, aurait complètement ruiné le trafic de l’intérieur de la Ville, dans la traversée de la Seine. La Section des cartes et plans de la Bibliothèque Nationale contient de ce projet, une belle carte gravée à l’échelle de o m. oo5 pour 200 mètres ; et deux plans manuscrits qui doivent être de la main de M. Cordier, et dont l’un est signé de lui. Le même fonds possède aussi toutes les cotes de nivellement en long de l’opération, depuis la plaine d’Ivry jusqu’à la plaine de Grenelle, ce qui prouve que le projet avait été poussé fort avant1.
Cette grandiose et utile conception avait principalement pour but d’écouler un dixième du volume des eaux de la
1. Bibliothèque Nationale. Cartes et plans. C. i 3.128 (2 1 3). C. 1 3 . 1 28 (200). C. i3.i3o
Seine pendant les grandes crues, et de prévenir les inondations de la capitale. Elle établissait aussi une navigation facile de la haute à la basse Seine, en évitant les treize ponts et la traversée de Paris.
Dans son rapport de 1827, l’auteur faisait valoir les dispositions et avantages de la dérivation de la Seine dans la plaine de Grenelle. Son canal partait de la plaine d’ivry, traversait la montagne du Petit-Montrouge, arrivait dans la plaine de Grenelle, au bassin de ce nom, mesurant i5o mètres de côté, et allait rejoindre le bras des Moulineaux.
Il ajoutait :
Le canal de dérivation de la Seine, du Port à l’Anglais à la plaine de Grenelle et à Sèvres, remplirait, sur la rive gauche, le but qu’on s’est proposé sur la rive droite en ouvrant les canaux de l’Ourcq, de Saint-Denis et de Saint-Martin ; il fournirait des eaux salubres dans les divers quartiers de Paris, de Vaugirard, de Saint-Cloud, au moyen des chutes de la Seine employées sur ces divers points à élever les eaux de la rivière ; il donnerait aux propriétaires des terrains de la rive gauche de la Seine un bénéfice de plus de 5o millions, par l’augmentation du sol aux abords du canal L
Déjà, en 1807, le sieur Lambert, dans Paris tel qu'il a été , avait préconisé la création de ce canal comme remède aux inondations de la région parisienne :
Ouvrir un canal qui communiquerait de la plaine d’ivry à celle de Grenelle en perçant la montagne Saint-Jacques du côté du Petit Gentilly1 2...
On pense bien que la situation en contrebas du territoire qui nous occupe, le mettait à la merci des moindres crues de la rivière. Situé à une altitude de 3o m. 90, Grenelle fut, en effet, toujours dévasté parles inondations. Voici, d’après Bel-
1. Les Inondations de la France, par Maurice Champion. Paris, 1 858. Pièce justificative, n° g3, p. cciii, t. 1.
2. Les Inondations delà France, par Maurice Champion, loc. cit., t. I, p. 197.
grand, les chiffres de hauteur d’eau que les différentes crues y atteignirent :
Année 1 658
altitude de
26 décembre 1740
17 mars 1751
8 février 1764
4 mars 1785
6 février 1799
1 5 décembre 1 801
3 janvier 1802
3 mars 1807
1 3 mars 1817
i5 décembre x 836
L’avocat Barbier, en parlant de l’inondation de 1740, dit que le jour de Noël, c5 décembre de cette année, toute la plaine de Grenelle était inondée2.
Pour celle du mois de février 1764, M. Pasumot, ingénieurgéographe du Roi, rapportait que:
L’eau s’étoit répandue dans la plaine de Grenelle, s’étendoit presque jusque aux jardins des maisons de Vaugirard, couvroit toute la plaine d’issy, jusque au pied du coteau de Meudon et Bellevue3.
Voici encore un tableau présenté en i8o3, par l’Ingénieur Bralle, des ravages causés par les eaux dans cette région:
Tous les jardins-marais et habitations compris entre le Champ-de-Mars, l’enclos de Grenelle, la barrière des Ministres, au pied de laquelle elles sont venues battre, le boulevard extérieur entre cette barrière et celle de la Cunette, où se sont terminées les observations, ont été couverts d’eau; elle s’élevait à 3o centimètres à l’angle du mur de la cour de cette dernière barrière, et à 80 centimètres sur le neuvième arbre des boulevards extérieurs4.
1. La Seine. Histoire générale de Paris, par Belgrand, 2° éd., 1 883, p. 188.
2. Les Inondations en France, par Maurice Champion, loc. cit. Paris, 1 858, t. 1, p. 1 34.
3. Les Inondations en France, parM. Maurice Champion, loc. cil., t. I, p. 147.
4. Précis des faits et observations relatifs à l'inondation qui a eu heu dans Paris, en Frimaire et Nivôse de l’an X de la République Française, par le citoyen Tralle, ingénieur hydraulique du département de la Seine. Paris, Ventôse, an XI (180T, p. 33.
Un plan est joint au travail de Bralle, ne montrant qu’une partie de Vaugirard, car à cette époque Grenelle appartient encore à cette commune. L’eau s’étend dans la plaine de Grenelle, à la hauteur de la barrière des Ministres, parallèlement à la Seine.
L’ingénieur Egault, en 18 1 4, fait également connaître que l’inondation de 1807 couvrit tous les marais de Grenelle. 11 ajoute que les eaux, lors de l’inondation de 1 658, qui fut la plus forte, s’élevèrent à environ 2 mètres au-dessus de celles de 1807; et que la crue de l’an X (1802) avait également été supérieure de o m. 48 à celle de 1807, au pont de la Concorde, c’est-à-dire à Grenelle1.
En i83o, la forte débâcle amena une crue considérable. La Seine, à la suite d’un froid intense, s’était prise le 29 décembre 1829, et l’eau resta gelée pendant plus d’un mois. Le 26 janvier, les glaces commencèrent à dériver et ne s’écoulèrent qu’avec de grandes difficultés : la gare de Grenelle, nouvellement établie, fut détruite.
L’Inspecteur de la navigation, dans son rapport du 26 janvier i83o, rendait ainsi compte de cet incident:
L’estacade de la gare de Grenelle a été aussi emportée presque en totalité et la glace a pris son cours dans les deux bras, heureusement cette gare était vide. Le pont et la gare de Grenelle venaient d’être construits en vertu d’une ordonnance royale du 28 septembre 1825. Ces travaux eurent pour effet de transporter le canal navigable du côté de la rive droite, en le rendant sûr et facile, de pénible et dangereux qu’il était sur la rive gauche 2.
Rapportons encore un écho de l’inondation de 1 836 :
La plaine qui s’étend depuis Grenelle, Vaugirard, Issy, le Bas-Meudon, Sèvres,
1. Mémoire sur les inondations de Paris , par Egault, ingénieur des Ponts et Chaussées. Paris, 1814, pp. 9, 10, i3.
2. Les Inondations en France , par M. Maurice Champion, loc. cit ., t. I, p. 210, et pièce justificative n° 94, p. ccvii.
Saint-Cloud, Boulogne, la barrière de Sèvres, est couverte d’eau, toutes les innombrables manufactures et usines du Beau-Grenelle, Javelle, sont envahies par l’eau L
Le Moniteur , du 8 mars 1844, parlant de la hauteur de la Seine, dit :
A Grenelle, des usines sont entourées d’eau.
La crue du mois de janvier 1910 fut méticuleusement repérée sur un plan annexé au Rapport administratif rédigé par M. Picart. Les indications y sont de deux catégories; la première montre l’inondation des voies publiques, la seconde, l’inondation des caves, par infiltration.
En ce qui concerne la première catégorie, voici la liste des rues correspondant à l’ancienne commune de Grenelle, qui furent entièrement ou en partie sous les eaux:
Le boulevard de Grenelle, de la Seine au n° 66, environ; les rues des Usines; Viala; de la Smala; partie des rues Juge et de Lourmel; les rues Saint-Charles; Nouvelle; Rouelle; Emeriau; Sextius Michel; partie de la rue du Théâtre; place Saint-Charles; rues Héricart; partie de la rue Ginoux; rue Beaugrenelle; rue Linois; place Beaugrenelle; partie de la rue des Entrepreneurs; partie de la rue Frémicourt; partie de la rue de l’Eglise; partie de la rue de Javel ; partie de la rue de la Convention ; le passage de Lourmel ; les rues Alphonse ; des Cévennes; Tisserand; Duranton; Lacordaire; des Bergers; Gutenberg; Léontine; du capitaine Ménard; Payen; Cauchy; avenue Félix-Faure en partie; rue Balard; passage Vignon; impasse Thoréton; rue Vasco de Gama;rue Lecourbe en partie; rue Leblanc; le cimetière de Grenelle; le