CHAPITRE V
CONSTRUCTION DU PONT, DU PORT ET DE LA GARE DE GRENELLE EN l825. — L’OPÉRATION EST PEU PRODUCTIVE. — INCENDIE DU PONT EN 1847. — LA SOCIÉTÉ CÈDE SES DROITS A LA VILLE DE PARIS EN 1 865. — RACHAT DU PÉAGE DU PONT. — LES USINES CAIL.
On ne saurait douter que M. Violet, pour le succès de son entreprise, n’ait pas longuement songé et fait, par avance, état de l’admirable fleuve qui longeait l’immense plaine dont il venait de se rendre acquéreur.
En cette année 1824, où les chemins de fer n’existaient pas, puisqu’ils ne datent que de 1837, où les routes étaient aussi mal aménagées que possible pour les transports, un cours d’eau, large et profond, était le salut d'une ville et le premier facteur de sa prospérité. Aussi bien, en même temps qu’il songeait à percer des rues et à construire des maisons dans l’immense superficie, dut-il songer immédiatement à les doter des débouchés indispensables à leur développement : un pont, pour l’expansion au dehors; un port, pour le trafic par eau; une gare en rivière, pour l’entrepôt des marchandises.
Avec une décision dont on ne saurait trop le louer, M. Violet mit rapidement sur pied cette seconde opération et constitua la société destinée à la faire vivre.
Le Ier juillet i8c5 intervenait entre l’État et sa société :
Un cahier des charges pour l’entreprise de la construction d'un pont sur la Seine, à l’aval de Paris, en face de la plaine de Grenelle et de l’établissement d’une gare et d’un port attenant à ce pont.
La clause suivante indiquait le point de départ de l’opération :
La construction d’un pont sur la Seine à l’aval de Paris, en face de la plaine de Grenelle, et l'établissement d’une gare et d’un port attenant à ce pont, ayant été jugés nécessaires, l’intention de l’Administration est de pourvoir à la dépense que l’exécution des travaux doit entraîner au moyen de la concession des péages qui seront établis tant sur le pont que dans la gare et sur le port. Ceux qui se rendront adjudicataires de ces péages seront tenus d’exécuter les travaux mentionnés au projet approuvé par M. le Directeur général des Ponts et Chaussées.
Les concessionnaires étaient tenus de terminer les travaux avant le 1e1' janvier i83o, et de se conformer aux plans et devis approuvés par le Directeur des Ponts et Chaussées.
Pendant la durée des opérations, le service de la navigation ne devait pas être interrompu.
Ces entrepreneurs devaient maintenir pendant tout le temps de la concession, dans le lit de la Seine, en aval du pont à construire, et jusqu’à une distance de 5oo mètres, un chenal de 5o mètres au moins de largeur au plafond, et de 1 m. c5 de profondeur au-dessous du plan incliné d’étiage passant par le point zéro du pont de la Tournelle.
Ils étaient aussi tenus de payer l’indemnité qu’il serait juste d’accorder au fermier de l’île de Passy.
L’Administration des Ponts et Chaussées faisait abandon à la société, d’environ 10.000 mètres cubes de moellons provenant des fouilles de la montagne de Chaillot.
Pour indemniser les concessionnaires de leurs dépenses, des droits de péage leur étaient concédés sur le pont, et dans la gare, conformément au tarif fixé.
Ils devaient livrer passage à toutes les eaux pluviales et ménagères provenant de la plaine de Grenelle.
A l’expiration de la concession, le pont, le port et la gare seraient remis au gouvernement en parfait état de conservation.
Pour être admis à soumissionner, un cautionnement s’élevant à la somme de 200.000 francs devait être déposé à la Caisse des dépôts et consignations, à titre de garantie d’exécution des travaux1.
Le 28 septembre 1826, M. Violet obtenait l’ordonnance royale nécessaire à l’exécution de ce cahier des charges.
Cet acte, qui était, en somme, la reproduction du document précité, indiquait, en outre, que le produit des péages était concédé, pour quarante-sept ans, aux sieurs Louis Perrée, Anselme Guillot et Léonard Violet, qui s’étaient engagés par soumission à construire à leurs frais le pont, la gare et le port. Les concessionnaires devaient afficher sur le pont, le port et dans les lieux les plus apparents, le tarif des péages qu’ils étaient autorisés de percevoir 2.
Le capital de la Compagnie se montait à 7 millions, divisés en 7.000 actions.
Une note conservée aux Archives de la Seine semble dire que les instigateurs de la construction du pont auraient été M. Payen, industriel à Grenelle, et M. Cordier, député, inspecteur divisionnaire des Ponts et Chaussées, qui, après de nombreuses études, se seraient rendus chez M. Violet pour le prier d’adjoindre cette opération à son projet?
1. Archives du Bureau des Eaux de la Ville de Paris , Hôtel de Ville.
Il n’est pas impossible que ces deux personnages, qui occupaient alors une situation importante, se soient particulièrement intéressés à l’édification d’un pont entre Grenelle et Passy, mais on ne saurait admettre que le projet d’ensemble ait pu être conçu par M. Violet sans cet indispensable organisme b
Quoi qu’il en soit, l’entreprise des trois opérations avait été adjugée par le Préfet de la Seine, le 4 août 1825, à MM. Perrée, Guillot et Violet, et l’exécution, confiée à M. Mallet, ingénieur des Ponts et Chaussées1 2.
Une brochure intéressante, vraisemblablement publiée à cette époque par les soins de la compagnie, nous donne de précieux renseignements concernant l'utilité de la gare à créer :
Les débarquements y seront faciles, non-seulement pour les liquides mais pour les objets de grand encombrement, tels que les bois de construction. Cette branche de commerce, déjà si florissante à Paris, tend encore à s'y augmenter, par suite de la consommation qu’on y fait des sapins de Pologne et de Russie transportés au Havre des ports de la Baltique. Parleur essence résineuse ils sont d’un emploi fort convenable, et ils ont sur le chêne, devenu rare en France, l’avantage d’une grande différence de prix. C’est avec cette espèce de bois qu’a été construite la nouvelle salle de l’Opéra. Les divers métaux, cuivre, plomb, zinc, fer, les fontes, les verres à vitres, les bouteilles, les soufres, les soudes, les denrées coloniales, et particulièrement les sucres, les savons même, tous objets à l’égard desquels la moindre réduction dans les frais de transport et de magasinage devient une économie précieuse, seront plus convenablement situés dans les entrepôts de Grenelle, d’où ils seront directement portés chez les consommateurs qui en auront fait l’achat.
On y lit encore que le port était destiné à abriter, moyennant un péage modéré, les nombreux équipages remontant la
1. Archives de la Seine, collection Lazare, t. XCU (Renseignements fournis par M. Payen, membre de l’Institut à M. Violet).
2. M. Louis Perrée était le père du fondateur et directeur du journal le Siècle. celui-là même qui fut représentant du Peuple en 1848 (même note Lazare).
Seine, et à les mettre à l’abri de tout danger dans le bassin, devenu marché flottant. Ils pourraient aussi y séjourner en toutes saisons, et le temps nécessaire à la vente des marchandises contenues dans les bateaux.
Voici le tarif des droits de péage pour cette entreprise, concédés par l’ordonnance royale du 28 septembre 1825 :
Pont.
Pour chaque personne à pied, chargée ou non chargée. . . . o.o5
Cavalier et son cheval o.io
Cheval ou bête de somme, non compris le conducteur. . . . o.o5
Carrosse à deux chevaux 0.25
Cabriolet ou voiture suspendue à 4 roues, attelée d’un seul
cheval . o-i5
Charrette ou chariot, chargé ou non, attelé d’un seul cheval,
conducteur compris o.i5
Chaque cheval d’augmentation à chacune des voitures ci-dessus
désignées o.o5
Bœuf ou vache o.o5
Ane 0.02
Porc, mouton ou chèvre 0.01
Exemptions : Sont exempts du droit de péage, les Préfets et Sous-Préfets en tournée dans le département, les ingénieurs et conducteurs des Ponts et Chaussées, les inspecteurs de la navigation, la gendarmerie, les militaires voyageant à pied ou à cheval, en corps ou séparément, à la charge de présenter une feuille de route ou ordre de service, enfin les malles faisant le service des postes de l’État, et les courriers du gouvernement.
Gare.
Pour chaque mètre carré par jour, à partir du ier novembre au
ier mars 0.04
A partir du Ier mars au 3i octobre o.o3
Port,
Pour stationnement excédant 24 heures, pour chaque mètre carré, par jour
Cette brochure contient également deux plans intitulés : i° « Plan général du nouveau village de Grenelle avec l’indication de la route à suivre par les voitures en transit. »
2° « Plan des travaux à exécuter en face de la plaine de Grenelle par MM. Perrée, Guillot et Violet, concessionnaires h »
Nous avons dit que l’ordonnance royale du 28 septembre 1825 prescrivait aux concessionnaires d’afficher dans les lieux apparents les tarifs des péages qu’ils étaient autorisés à percevoir.
La Bibliothèque Nationale possède un exemplaire de l’affiche concernant le passage sur le nouveau pont de Grenelle, avec le tarif en question. Elle est complétée par un plan de la partie de la commune de Vaugirard relative au nouveau village de Grenelle1 2.
Les indications suivantes se lisent sur ce document :
Le passage sur le pont de Grenelle sera ouvert aux voitures et aux piétons, le Ier mai 1827. Par ordonnance du Roi du 28 septembre 1825, les droits de péage qui y seront perçus ont été fixés ainsi qu’il est indiqué ci-dessous.
Indépendamment de la grande utilité qu’il offrira incessamment comme seul moyen de transit à l’extérieur de Paris, pour les communications entre le Midi de la France et la Normandie, la Picardie, la Flandre et l’Artois, ce pont établit déjà la voie la plus directe et la plus facile entre le faubourg Saint-Germain et les routes de Sèvres, Saint-Cloud, Boulogne et Versailles.
Le tracé ci-dessus indique le chemin à parcourir pour arriver à ce pont.
Selon le point de départ dans le faubourg Saint-Germain, on sort de Paris par la barrière de Vaugirard, par celle de Sèvres ou par celle de l’Ecole Militaire; on suit le boulevard extérieur jusqu’au nouveau village de Grenelle, et dans ce village la rue Violet ou la rue de Grenelle, enfin la rue du Pont. Toutes ces rues sont pavées.
Cette route est la plus courte; mais elle présente un plus grand avantage, c’est d’éviter le passage de la barrière des Bons-Hommes, qui étant jusqu'ici le
1. Pont, Gare et Port de Grenelle (sans nom d’auteur). Paris, imprimerie de Carpentier-Méricourt, 1825, in-4, 8 pages, 2 plans (Bibl. hist. Ville), n° g832.
2. Lithographie de Engelmann, rue Louis le-Grand, n* 27. De l 'imprimerie de A. Coniam, rue du Faubourg-Montmartre, n" 4.
seul débouché des routes de Versailles et de Saint Cloud, se trouve presque constamment encombrée de voitures.
L’affiche donne ensuite la nomenclature des droits de péage que nous avons déjà reproduite1.
Il a été rendu compte plus haut d’une brochure, datée de i8c5, relative aux pont, port et gare de Grenelle, et à laquelle sont annexésdeuxplansdéjà mentionnés, fort intéressants en ce sens qu’ils montrent le point de départ de la future ville de Grenelle.
Le premier est intitulé : « Plan général du nouveau village de Grenelle avec l’indication de la route à suivre par les voitures en transit. Nota : Les terrains teintés en gris appartiennent à la compagnie. »
La route pour les voitures en transit dont il est ici question n’est autre que : le pont de Grenelle; la rue Linois; la rue des Entrepreneurs, de la rue Linois à celle de l’Abbé-Groult; la rue de l’Abbé-Groult jusqu'à la rue de Vouillé; et cette dernière, jusqu’au Petit-Montrouge.
Sur ce plan, le tracé — non définitif d’ailleurs — du nouveau village de Grenelle est circonscrit par les voies qui portent aujourd'hui les noms ci-après : Boulevard de Grenelle, de la Seine à la place Cambronne ; rue Croix-Nivert, de la place Cambronne à la rue de Javel; rue de Javel, de la rue Croix-Nivert à la Seine ; quais de Javel et de Grenelle, de la rue de Javel au boulevard de Grenelle.
Le second plan est intitulé : « Plan des travaux à exécuter en face de la plaine de Grenelle par MM. Perrée, Guillot et Violet, concessionnaires. Nota : Les terrains teintés appartiennent à la compagnie. »
11 s’agit ici de la partie de Grenelle située au bord de la
i. Bibliothèque Nationale. Estampes. Topographie de la France. Seine. Paris, XV' arrondissement, 5g' quartier Va 314.
Seine, depuis la barrière de la Cunette jusqu’à la rue des Entrepreneurs. Les terrains teintés dont il est question sont limités par les voies qui se nomment actuellement: le quaide Grenelle; le boulevard de Grenelle; la rue Saint-Charles, sur le tracé de laquelle la place Saint-Charles est indiquée ainsi qu’une amorce de la place Beaugrenelle ; et la rue des Entrepreneurs. Plusieurs voies sont tracées dans ce quadrilatère, dont une seule est dénommée, la rue du Pont, aujourd’hui Linois; les autres voies sont la rue des Usines, la rue Rouelle, la rue du Théâtre, la rue des Entrepreneurs, qui n’ont pas de noms sur ce plan. Le projet comprend, dans ce document, une gare d’eau, depuis l’avenue de Suffren, dans Paris, jusqu’au pont de Grenelle. Cette gare est séparée du bras navigable de la Seine par un môle maçonné ou levée. Une estacade réunit la pointe Est du môle au quai d’Orsay, et un pont, aujourd’hui pont de Grenelle, s’appuie sur la pointe Ouest du même môle.
Ces deux plans ont été gravés par Thiery, neveu, rue du Cimetière-Saint-André-des-Arts, n° 2. Le premier mesure 46x21, le second. 59x2.5. On les trouve également à la Bibliothèque Nationale
La presse accueillit très favorablement le triple projet tendant à amener l’industrie batelière à Grenelle, et un article du Moniteur , écrit pendant l’opération, renseigne exactement sur les avantages qui devront en résulter :
Dans le nombre des belles entreprises utiles (faites en 1826), nous citerons avec plaisir les travaux des pont , gare et port de Grenelle, destinés à rendre de si grands services à la capitale, en transportant d’abord le canal navigable du côté de la rive droite, et le rendant sûr et facile, de pénible et dangereux qu’il
1. Bibliothèque Nationale. Estampes. Topographie delà France. Seine. Paris. XV* arrond., 59" quartier. Va 3 14.
était sur la rive gauche; et secondement en offrant le long de Grenelle un port vaste et commode, une gare immense, qui servira de refuge aux bateaux chargés de la basse Seine pendant la saison des grandes eaux et des glaces.
Cette gare pourra encore recevoir tous les établissements de bains et bateaux stationnaires qui, pendant l’hiver, garnissent et déparent les plus beaux bassins de la capitale en restant exposés aux plus grands dangers. On y pourra descendre ces énormes et hideux bateaux de charbon qui encombrent la rivière, la dérobent en partie à la vue, et en outre altèrent la salubrité de l’eau des deux rives de la Seine. Toutes ces embarcations ainsi descendues dans la gare de Grenelle, seraient ensuite remontées à mesure des besoins de la capitale, à l’aide des bateaux remorqueurs que fait construire actuellement une compagnie riche en notabilités et en capitaux. Nous osons prédire à cette dernière entreprise, que le Gouvernement protège avec non moins de faveur que la première, tout le succès qu’elle mérite par son but éminemment utile puisqu’il intéresse à la fois la navigation, le commerce et l’approvisionnement de Paris1.
Le même journal tient également ses lecteurs au courant de 1 état de la construction du pont, au mois de juin 1826 :
Les travaux pour l’établissement d’un nouveau pont sur la Seine, en face de la plaine de Grenelle, se poursuivent activement. Déjà les culées sur l’une et l’autre rives sont très avancées. On pilote sur tous les points qui doivent supporter les piles pour les différentes arches. Le pont, dont Futilité est démontrée par sa position, passe à l’extrémité de l’île des Cygnes et rejoint la grande route de Versailles, un peu au-dessus d’Auteuil. Cette communication ne peut que donner plus de prix aux nouvelles habitations qu’on élève à Grenelle2.
D'autre part, un guide de l’époque mentionne que la gare oft’re une superficie de 80.000 mètres carrés (25 arpents), et que le port, bordant la plaine de Grenelle sur un quart de lieue de longueur, attire sur ce point une partie du commerce de la capitale et a été nécessité par l’augmentation des bateaux, chaque jour plus nombreux. Le même ouvrage signale aussi que le pont nouveau est réputé comme très utile aux nombreuses voitures passant en transit des routes de
1. Le Moniteur Universel, n” du 24 mai 1826 (d’après le Journal de Paris).