C. RENOBLE
Le Brada, à Allevard.
Ses eaux, sont une conquête récente, car leur découverte ne remonte qu'au premier tiers du xix^ siècle. Après des tâtonnements et des commencements dif& ■ ciles, la fortune d' Allevard échut à la riche Société Générale d'Eaux Minérales et de Bains de mer, et dès lors, elle prit un essor continu.
L'Eau Noire qui suintait d'un rocher dans la gorge du Bréda a été aménagée et captée. Comme ses vertus sont surtout efficaces pour les maladies de la gorge, on la prend en boissons et en gargarismes dans une buvette installée au lieu d'émergence, mais l'établissement de bains a été construit au contact même de la ville, sur l'im des côtés d'un beau parc, dont les principaux hôtels occupent les antres côtés. Déjà deux fois remanié, le Casino, l'indispensable accessoire de tout lieu de réunion balnéaire ou estivale, a été reconstruit plus vaste et plus élégant, et depuis l'achèvement du petit tronçon de chemin de fer qui la relie à Pontcharra, à la ligne du P.L.M., Allevard n'a plus rien à envier aux bains les plus renommés.
L'industrie maîtresse à Allevard, est la fabrication de la fonte et de l'acier.
Les montagnes qui l'entourent sont riches en minerais de
Cascade du Bout du Monde.
Cloître de la Chartreuse St-Hu^on.
fer depuis longtemps exploités. Jadis, de nombreux particuliers se livraient à ces opérations sur de petites concessions et à l'aide de petits hautsfourneaux dispersés sur plusieurs points :
à Pinsot, à Saint- Hugon, etc. Une Société anonyme s'est créée qui a fusionné toutes ces entreprises et a condensé son effort sur les vastes usines établies et agrandies dans la gorge du Bréda. Elle a créé une importante annexe à Saint-Pierre-d'Allevard, au pied des plans inclinés qui descendent le minerai des mines de la Taillât, et une autre au Cheylas, point auquel son chemin de fer privé se raccorde k la ligne P. L. M. Une force prodigieuse a été captée sur le Bréda, et
elle permet à la Compagnie des Hauts-Fourneaux et Forges d'AUevard l'application des fours électriques à la fusion et à l'affinage de l'acier.
Dans les dépendances de l'usine, et en amont sur le torrent du Bréda qui la traverse, se trouve le site renommé du Bout-du-Monde. La gorge sciée par les eaux dans les roches très élevées, se resserre au point d'être complètement inaccessible. Le torrent qui s'y brise en furieux rapides, entretient par l'humidité de son
Porte de la Chartreuse St-Hus;on.
écume, une luxuriante végétation, et c'est une promenade bien intéressante et bien fraîche que de s'avancer par des sentiers commodément tracés jusqu'au barrage de l'usine, terminus de la pénétration.
Le traitement n'absorbe pas tous les instants des baigneurs d'Allevard, et un des charmes par lesquels cette station captive ses visiteurs, est le nombre et la variété dos promenades que facilite sa situation sur un des premiers gradins des Alpes dauphinoises. L'éminent romancier, Alphonse Daudet, qui l'avait certainement fréquenté et qui y place
Château-Bayard.
quelques-unes des scènes les plus piquantes de son Numa Roumestav , décrit avec une fantaisie bien amusante la visite de Château-Bayard.
Plus près d'Allevard, est la Tour du Treuil, singulier vestige aux murs d'une formidable épaisseur et dont l'origine est obscure.
On peut aller aussi, près de Saint-Pierre-d'Allevard, donner un coup d'œil aux ruines romantiques du château de la Roche-Commiers.
Plus attrayante est l'excursion à la Chartreuse de Saint-Hugon. Situé dans un vallon voisin, le vallon du Bens, affluent important du Bréda, le monastère désaffecté par la tourmente révolutionnaire est
A u cré du Poulet.
en ruines. Mais assez rapidement converti en propriété particulière, et d'ailleurs à bonne distance des villages, il a été moins que d'autres exploité par les paysans. La route qui y conduit traverse de jolis paysages, la Chapelle du Bard, renommée pour sa familiale distillation de kirsch. Pont de Bens, animé par quelques martinets, Arvillard proche de la Rochette etc. Un chemin à piétons raccourcit la distance, par Montgarin et le Pont du Diable, avec l'éternelle légende de l'infernal et crédule architecte. Le site de l'ancienne Chartreuse et de sa Courrerie, entouré de sapinières, répond bien à la réputation de charme pittoresque cjui s'attachait aix retraites choisies par les disciples de Saint-Bruno.
Forêt de la Combe Madame
et Bec d'Arguille
Le l'ic du Grand iiiacier et le Piiy Giis.
AUevard-les-Bains n'a pas que des promenades à la disposition de ses clients. Le rude massif d'où découlent le Bréda et ses affluents hausse ses pics de granit à près de 3000 mètres, et fournit aux ascensionnistes, matière à quelques intéressantes escalades.
L'excursion la plus anciennement cotée est celle du Grand-Charnier (2564 m.). Sommet d'une longue arête qui s'escarpe entre deux rides
profondes, le vallon du Bens et celui du Veyton, il s'aborde surtout par les prairies du Collet, et par le col de Claran, entaille de cette arête. Des sentiers se poursuivent très haut, et la partie finale de son ascension ne présente que le minimum de difficulté nécessaire à sauvegarder l'amour propre du grimpeur.
Sa situation, en saillie de la chaîne principale, lui assure un panorama très étendu.
Au Curtillard : Fond de France.
T^es Sept-Laux f.t la chaîne de Belledonnc.
D'autres cimes de la vallée du Bens, telles que les Grands-Moulins (2497 m.), le Grand Clocher du Frêne (2796 m.), jouissent d'une moindre faveur, tandis qu'une certaine renommée s'est attachée au Puy-Gris (2906 m.). Une erreur de gravure de la Carte de l'État-Major, en faisait le point culminant de tout le massif; une vantardise de guide âpre au gain l'entourait d'une auréole d'exploit. A l'usage, cette auréole est tombée, mais il n'en demeure pas moins un superbe piédestal entouré de glaciers.
Pour les baigneurs qui n'étaient pas malades ou que le traitement a remis en parfaite santé, rien ne vaut l'excursion des Sept-Laux. Si elle emprunte un peu de sa vogue à
la gloriole d'avoir vu la vraie
montagne, d'avoir peiné sur ^B^^?^^^^^^^ <4?||||
ses pierres et couché à la dure.
Lac Cotepen
Le massif d'Alleva
il est certain qu'elle synthétise et fait passer en revue toute une suite de charmants paysages. Tout d'abord, au-dessus des abîmes du Bout-du- Monde, on s'élève jusqu'à Pinsot, gracieuse agglomération à la jonction des torrents du Gleyzin et du Bréda, et chemin faisant, on aperçoit la féerique vision des glaciers et des pics de Gleyzin. On passe à la Ferrière, qu'éclipse la beauté de ses voisins, et en approchant du Curtillard, on savoure à loisir un magique tableau. Les verdures du Fond-de-France, les dentelures de la Belle-Étoile, la masse obscure des bastions qui supportent les Sept-Laux, et la fine pointe du Mouchillon, forment un ensemble des plus harmonieux; et qui correspond bien à l'idée de grâce et de grandeur, à la fois, que l'on se fait du paysage suisse.
Les touristes ne peuvent plus coucher au rustique chalet des Sept- Laux; ils viennent passer la nuit dans les confortables hôtels du Grand- Thiervoz ou du Curtillard. Les voitures ou les autocars peuvent les y amener, et même pousser jusqu'à Fond-de-Francc (iioo m. environ
'.u Grand Collet.
d'alt.). mais au-delà, ils doivent se résigner à la marche à pied ou au dur cahotement du mulet. Deux heures d'initiation sont nécessaires pour s'élever au travers de la forêt jusqu'à la région découverte; mais à partir du chalet du Gleyzin, le spectacle se diversifie et tient l'admiration en haleine. Auprès du chalet des Deux-Ruisseaux, une cascade étalée, glissant sur une large paroi, attire un moment les yeux, puis on pénétre bientôt dans le large et long corridor de pierres qui constitue le plateau des Sept-Laux. Sur un développement de quatre à cinq kilomètres, le niveau varie de 2000 à 2200 mètres. Pressés à l'Est par la haute chaîne des Pyramides, des Eustaches, de l'Agnelin et du Bunard, et à l'Ouest par les dentelures de la Belle-Étoile (2720 m.), les lacs dorment dans un berceau de pierres entassées. On dirait que quelque colossal écroulement, échappé à la mémoire des hommes, a, des débris de quelque grand pic, formé ce terrain désolé. On côtoie successivement le lac Noir, le lac Carré, le lac de la Motte et le lac Cotepen, avant d'arriver au lac de Cos,
qui occupe le seuil du plateau. Plus loin, on trouverait les lacs de la Corne, Jeplan et de la Sagne, et en montant au Pic de la Pyramide, on passe auprès du lac Blanc. Ces Sept-Laux sont donc au moins neuf, spécialement dénommés, sans compter bien d'autres seigneurs sans importance-
Depuis 191 9 l'aspect des lacs a été, pour quelques uns d'entre eux sensiblement changé car, pour augmenter la capacité de ces réservoirs naturels un barrage a été construit qui a permis d'élever de plusieurs mètres leur niveau pendant que le forage de bras les séparant permettait de les réunir.
La nappe d'eau est ainsi devenue beaucoup plus vaste et au milieu de ce cadre sauvage, plus impressionnante encore.
Pour jouir réellement de la beauté de l'excursion, il faut la compléter par l'ascension de quelqu'un des belvéders environnants, et notamment par celle du plus renommé de tous, le Rocher Blanc ou Pic de la Pyramide (2931 m.). L'accès en est d'ailleurs extrêmement facile. Juché sur cet admirable piédestal, voyant rangés autour de soi tous les monts d'alentour, dominant jusqu'aux glaciers des Rousses, aux neiges de la Vanoise ou à l'étincelant Mont-Blanc, on dispute l'espace au vol de l'aigle, ou plus prosaïquement des corneilles, on vit quelques instants d'une vie plus intense, et on redescend plein d'affection pour Allevard dont le séjour a procuré une telle jouissance.
Signature de Bayard (Bibliothèque de Grenoble).