CHAPITRE V
LE XIX" SIÈCLE. — MUSÉE-BIBLIOTHÈQUE
La création du Musée de Grenoble remonte aux premières années du XIX" siècle. Fondé par Jay, directeur de l'école de peinture de Grenoble. le petit Musée qui s'ouvrit le 31 décembre 1800 ne commença à prendre une réelle importance que le jour où il reçut trente et une des toiles distribuées aux Musées de province par le décret du 15 février 181 1. Depuis lors ii n'a cessé de s'enrichir, soit par les intelligentes acquisitions des diverses municipalités, soit par les envois de l'Etat, soit par de non:\breuses donations, celles de MM. Ernest Hébert, Fan tin-La tour, Lecomte du Nouy, Mesnard, Marjolin, Paul Blanchet, Genard, Paul Moyrand, Emile Guimet, Alphonse et Edmond de Rothschild, et surtout celles de M. Genin et du général de Beyiié.
Le bâtiment actuel fait pour servir en même temps de Musée et de Bibliothèque, a été construit en 1869 sur les plans de l'architecte Questel.
Les tableaux sont méthodiquement classés : dans la première salle les maîtres de l'ancienne école française, dans la salle centrale d*un côté les italiens, de l'autre les flamands et les hollandais, dans les deux dernières salles les peintres de Técole moderne et spécialement les dauphinois.
Le chef-d'œuvre du Musée de Grenoble est le Saint Grégoire de Rubens. Grâce aux découvertes faites par M. Baschetdans les archives de Mantoue, nous avons de précieux renseignements sur l'histoire de ce tableau. Il fut commandé à Rubens en 1606 pour la nouvelle église « la Chiesa nuova » de Rome que les Pères de l'Oratoire venaient d'édifier. Mais lorsque le tableau fut mis en place, la lumière était si mauvaise qu'on ne pouvait le voir. Dans ces conditions Rubens modifia son prpjet et fit trois nouveaux tableaux qui furent encastrés dans les murs du chœur. Il reprit son premier tableau ; et après avoir essayé en vain de le vendre, il le rapporta dans les Flandres lorsqu'il y fut rappelé par la mort de sa mère en 1609. J'ai cru longtemps que le tableau qui est aujourd'hui au Musée de Grenoble était bien le tableau primitif fait en 1606 pour la Chiesa nuova, mais ce tableau est d'une telle beauté, il est si supérieur à tout ce que Rubens a fait en Italie, il est si différent des tableaux qui sont encore en place à la Chiesa nuova, il possède déjà à un si haut degré toutes les qualités de sa manière flamande qu'il me semble impossible de ne pas admettre que le tableau a été fortement retouché ou plutôt entièrement repris par Rubens après son retour dans les Flandres. Cette supposition est corroborée par l'existence d'une gravure de Van den Sande qui représente le même sujet que le tableau de Grenoble mais avec des différences telles qu'on peut supposer qu'elle nous fait connaître le tableau dans son état primitif, tel qu'il était avant que Rubens ne l'eût modifiée Je concluerais donc que nous avons un tableau qui par sa composition, par le dessin général des personnages, appartient à la manière italienne de Rubens, mais qui par la splendeur du coloris et la merveilleuse habileté de l'exécution ne peut qu'appartenir à la période flamande, postérieurement à la Mise en croix et à la Descente de croix de la Cathédrale d'Anvers.
A juste raison on a donné les places d'honneur, à côté du Rubens, à deux tableaux de Cra3^er, la Vierge entourée de saints, œuvre de la meilleure manière du maître, d'une couleur légère et moelleuse, d'un coloris délicat, aux teintes douces et un peu effacées, et le Martyre de
* J'ai reproduit cette gravure qui est très rare dans le journal VArt (1895).
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Sainte Catherine, d'une manière un peu différente, d'un dessin et d'un
coloris un peu sec, qui appartient au style de ses premières années.
La Natii'ité de Jordaens, dans sa fougue brutale, dans son intensité
Saint- Grégoire, de Kubens.
de réalisme, dans sa bravoure d'exécution, nous montre les plus belles qualités de ce maître, qui est le vrai flamand, pur de tout alliage italien, l'artiste en qui s'est le plus vraiment incarné le génie de sa race, qui, au point de vue du métier, du maniement de la brosse, de la connaissance
des couleurs, est une des plus originales organisations de peintre qui aient jamais existé.
D'autres grands artistes flamands sont représentés par des œuvres moins importantes, Van Dyck par une Madeleine, Van Thulden par la
Vierge et Saints, de Cray'
Trinité, Sneyders par un Chien et Chat, et par des Perroquets. Les flamands de la cour de Louis XIV ont des œuvres de premier ordre. Le tableau de Van der Meulen, Louis XIV traversant le Pont- Nciif pour se rendre à Notre-Dame, est une composition historique d'un intérêt capital, soit par la figuration des costumes de l'époque, depuis ceux du Roi et des principaux personnages de la cour jusqu'à ceux de la bourgeoisie, du peuple et de l'armée, soit par l'intéressaDte
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vue des quais de la Seine et du Louvre, tel qu'il était avant la construction de la grande colonnade de Perrault, au moment ou Le Vau termine la façade du bord de l'eau.
Martyre Je sainte Catherine, de Crayei
Philippe de Champagne est représenté au Musée de Grenoble, par des œuvres nombreuses et très intéressantes : un Christ qui provient de la Grande-Chartreuse, un Saint Jcan-Baptistc, V Assomption et la Résurrection de Lazare, etsurtoutdes portraits, le sien propre et celui, célèbre,
de VAbbé de Saint-Cyran. Le grand tableau, Louis XIV recevant Chevalier du Saint-Esprit son frère, le duc d'Anjou, est d'autant plus précieux pour le Musée de Grenoble que deux des personnages qui y
Retable de l'Ecole florentine (milieu du ,\v" siècle).
figurent, Abel Servien et Hugues de Lionne, deux ministres de Louis XIV, étaient des Grenoblois,
Le plus grand nom de l'école hollandaise, celui de Rembïandt, figure-t-il au Musée de Grenoble? On pourrait sans trop de témérité le
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prétendre devant l'admirable Portrait d'homme, dont les qualités de clair obscur, de modelé large et de dessin hardi, rappellent de très près la manière du maître.
Quelques belles œuvres appartiennent à la grande école hollandaise
L'Adoration des Bergers, de Marco P;ilm(;gîani.
du XVII' siècle : deux admirables Portraits de Van Eeckhout, l'un de sa jeunesse (1644) l'autre de son âge mur (1C69), d'autres Portraits de Van Ceulen, de Ferdinand Bol, de Simon de Vos, de Karel de Moor, un magnifique Paysage de Hobbema et divers Paysages de Heusch, de Jacob et de Salomon Ruisdael, une Marine de Van de Velde, et un Intérieur d'Église de Delorme, maitre dont les œuvres sont rares.
■ji GRENOBLE
Dans l'école italienne, nous rencontrons d'abord quelques précieux tableaux des maîtres du xiv' et du xV siècle: un Retable du siennois Taddeo di Bartolo (daté de 1390), un Retable fait par un maître floren-
Saiat Sébastien et sainte Apolline, du Pérugin,
tin vers le milieu du xV siècle, tous deux admirablement conservés dans leur cadre primitif, puis deux splendides pièces, une Adoration des bergers de Marco Palmcgiani (datée de 1530) et un Saint Sébastien et Sainte Apolline, du Pérugin.