‹ Grenoble & VienneChapitre 9 sur 26 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LE XVn« ET LE XVIIP SIÈCLES

L'Art sou^ li; Connétable de Lesdiguièrts. — Château de Vizille. ~ Le sculpteur Jacob Kichirr. — Les ordres monastiques. — Le xviii" siècle. — La période riivolu-

Le xvii" siècle a été une des périodes les plus brillantes delà vie grenobloise. Le Connétable de Lesdiguières fit de Grenoble une véritable capitale, et après lui, pendant tout un siècle, sa famille gouverna la ville, et y habita en y menant un train royal. Ce fut tout d'abord le Maréchal de Créquî, son gendre, qui gouverna le Dauphiné de 1626 à 1638, puis le fils du Maréchal, François Créqui de Bonne, et son petit-fils, François Emmanuel, qui lui succèdent, le premier de 1638 à 1677 et le second de 1677 à 1681. Après les Lesdiguières c'est encore un grand seigneur, épris de faste, le Maréchal de la Feuillade, qui gouverne la province jusqu'à la fin du siècle.

Les gueires de religion avaient été funestes pour l'art dauphinois; non seulement on avait détruit les œuvres d'art anciennes, mais on n'en avait

LE XV1I<= ET LE XYIII*^ SIECLES 57

plus créé de nouvelles. Le Palais de Justice qui était une si belle promesse n'avait pas eu de suite ; on n'avait même pas pu le terminer, et près d'un siècle s'était écoulé entre le début et la fin des travaux.

Sous le gouvernement de Lesdiguières, avec la paix et la prospérité,

PoTie d'honneur du chdieau de Vieille.

les arts fleurirent de nouveau. Mais alors il y avait si peu d'artistes en Dauphiné que Lesdiguières en fut réduit à faire venir des étrangers, des maîtres du nord de la France, des Flandres et des Pays-Bas.

Le plus grand artiste qui ait travaillé pour Lesdiguières est Jacob Richier, petit-fils du grand sculpteur lorrain Ligier Richier. Jacob Richier né à Saint-Mihiel est venu à Grenoble en 1615 ; il a passé toute sa vie en Dauphiné et y a laissé des œuvres importantes, qui sont conçues dans

le style ordinaire de cette époque, avec le mélange d'italianisme qui caractérise Tart français sous Henri IV et Louis XIII. L'œuvre la plus typique de cette manière, où prédomine l'influence de l'art classique italien, est une statue de bronze (autrefois dans le parc du château de Vizille, aujourd'hui au Jardin de ville de Grenoble) qui représente Hercule sous les traits de Lesdiguières.

Une œuvre plus originale est le grand bas-relief en bronze surmontant une porte du château de Vizille et représentant Lesdiguières à cheval (daté de 1622). Ici le sculpteur n'a plus, comme dans son Hercule^ la préoccupation d'imiter les nus de la statuaire antique, et son œuvre est empreinte d'une vive originalité. Très sincère, très noble en même temps c'est une des plus belles œuvres de la statuaire française.

Le Tombeau de Lesdiguières, autrefois placé au château des Diguières, aujourd'hui à la préfecture de Gap, a été fait par Richier en 16 13, du vivant du Connétable. Cet important monument, dont les parties architecturales sont en marbre noir et les sculptures en marbre blanc, comprend dans le soubassement quatre bas-reliefs relatant les principaux événements de la vie du Connétable, et, sur le sarcophage sa statue à demi couchée, en grande armure de parade. La statue, conçue dans le style des statues funéraires de cette époque, semblable par exemple à celles des Douglas à Saint-Germain-des-Prés, est remarquable par la gravité de la figure et par la finesse avec laquelle sont exécutés les ornements de l'armure.

En 1633, Richier fit un autre Monument élevé à la mémoire de la Marquise de Tréffort, seconde femme du Connétable, et de sa fille. La Marquise et sa fille étaient représentées à genoux sur un grand sarcophage de marbre blanc. Cette Tombe qui était placée dans l'église Sainte-Claire de Grenoble n'existe plus.

L'église des Carmélites de Lyon possédait une autre œuvre de Richier, le Tombeau de Charles de Neuville, Marquis d'Harcourt, et de Jacqueline de Harlay, fait en 1635, et dans lequel, deux statues en bronze représentaient le Marquis et la Marquise agenouillés. Ce Tombeau a été détruit à la Révolution.

Comme œuvre authentique de Richier nous possédons encore la Médaille de Marie Vignon, œuvre de très beau style, datée de 161 3, et dont on ne connaît que deux exemplaires.

A côté de ces œuvres certaines, il en est d'autres qu'on peut considérer comme sorties de son atelier : les deux figures de Renommées décorant la Porte de France, construite en 1620, un Buste de Lesdiguières en

LE XVII" ET LE XVIII' SIÈCLES 59

bronze du Musée, un bas-relief en marbre représentant Lesdigtiièrcs et Marie Vignon, qui appartient à M. Jules de Beylié.

Le Tombeau de Bayard, dans l'église Saint-André, a été construit vers le milieu du xvil° siècle par les soins d'un gentilhommme dauphinois, Scipion de Polloud, qui voulut substituer un Monument plus riche à la simple pierre qui recouvrait la Tombe de Bayard. Il a dû être fait par un des élèves de Richier.

Château de Vizille.

Lesdiguières avait deux résidences principales, l'une à Greuoble, où il avait fait construire une maison assez modeste qui est aujourd'hui l'Hôtel de Ville, et l'autre beaucoup plus somptueuse le Château de Vi^lillc [ibn). C'est un château fort; la tranquillité n'est pas encore assez complète pour qu'on puisse renoncer à tout élément de défense. Aussi l'extérieur se présente-t-il sous l'aspect rude d'un donjon aux hautes et massives murailles de pierre; mais la partie qui regarde le parc est traitée à l'italienne, selon le style importé par Marie de Médicis au Palais du Luxembourg. On admirera la beauté du grand escalier qui descend du premier étage sur le jardin et du haut duquel on a une vue superbe sur le parc et les montagnesqui l'entourent.

6o GRENOBLE

Ce château qui est si cher aux dauphinois comme souvenir du grand Connétable, leur est précieux à un autre titre, car c'est là que se sont réunis, en 1788, les États généraux du Dauphiné, par suite de la défense qui leur avait été faite de se réunir à Grenoble. Un riche banquier, M. Claude Périer, alors propriétaire du château, le mit à leur disposition et les Etats généraux trouvèrent dans la Salle du jeu de paume un lieu de réunion pour leurs* séances. Les délibérations qui furent prises là ont été le point de départ de la Révolution française.

Depuis lors ce château, illustre à tant de titres, après avoir appartenu longtemps à la famille Casimir Périer, était tombé dans les mains de spéculateurs qui le déshonoraient, et Ton entrevoyait le moment où il ne pourrait échapper à un morcellement, sinon à une destruction complète. Heureusement il semble que pour un long temps il soit sauvé, et s'il ne s'est trouvé aucun Français qui ait voulu se donner la joie d'habiter une telle demeure, nous avons au moins le plaisir de la voir aujourd'hui entre les mains d'un de nos amis d'Italie, d'un de ces Turinois, qui comme les habitants du Dauphiné ont l'amour des montagnes et des vieux châteaux forts, et qui saura conserver le château de Vizille dans toute sa grandiose beauté.

En Dauphiné, comme partout ailleurs, en France et en Italie, le XVII® siècle a été un grand siècle religieux. On répare les plaies faites par les guerres de religion, et l'on voit se constituer un puissant État social à la base duquel se trouvent les congrégations religieuses. Pendant un demi-siècle, sous l'évêque Jean de la Croix et sous son successeur, Pierre Scarron, de 1606 à 1668, l'histoire de Grenoble est celle des couvents et des confréries qui se développent et couvrent toute la ville. Parmi les couvents d'hommes ce sont les Dominicains, les Recollets, les Capucins, les Jésuites; parmi les couvents de femme, les Ursulines, les Carmélites, les Bernardines, les Visitandines.

Je ne ferai pas l'historique de ces couvents dont la plupart ont été détruits et je ne citerai que les œuvres d'art de quelque intérêt qui subsistent encore.

Les Jésuites furent les chefs de ce grand mouvement religieux. Ce sont eux qui ont construit le vaste collège qui a été transformé plus tard en lycée de garçons, puis en lycée de jeunes filles. On remarquera la chapelle de ce lycée, qui date des dernières années du xvir siècle, et dont la façade, construite selon le style de l'art classique italien, est un excellent modèle de façade d'église, élégante et majestueuse, sans surcharge et sans aucune exagération de mauvais goût.

LE XVII» ET I.E XVIII" SIKCLES . bi

En 1618. François de Sales vint prêcher le carême à Grenoble et, l'année suivante, Jeanne de Chantai fondait le Couvent de la Visitation qui fut construit par l'architecte Alexandre CoUioud. Ce couvent, placé sur les pentes de la colline de Challemont, est un des monuments qui con-

Chapelle du

de Sainie-Marie-d'ei

tribuent le plus à l'aspect pittoresque de la ville. A l'intérieur on remarque les embellissements faits à l'occasion de la béatification de saint François de Sales, les peintures dont toute l'église fut couverte, dans un goût purement italien, et le grandiose Retable en bois, donné par le Maréchal de Créqui {1662). Plus tard, en 1740, on fit faire une magnifique chaire par le sculpteur Jean François Classis dit Nantua, et.

en 1747, un artiste italien, François Tanzi, construisit un Autel en marbres précieux, qui coûta 5.000 livres.

Le même artiste fit Tannée suivante, le Maître-autel de l'église Saint- Laurent, au prix de 3.500 livres.

Du couvent des Dominicains nous ne dirons qu'une chose, c'est que l'un des frères, le frère André, fut un peintre d'une réelle valeur. Seize grands tableaux de lui se voient encore dans les églises de Grenoble : huit à Saint-Louis, quatre à Saint-Hugues, et quatre, les plus beaux, à Saint-André.

L'église Saint-André possède deux autres peintures intéressantes : Tune datée de 1620 et signée du nom d'un artiste sur lequel il m'a été impossible de me procurer le moindre renseignement, BlanchetdeLyon. Elle représente la Mise au Tombeau, avec une chaleur de coloris qui fait songer à l'école vénitienne. Ce tableau est très intéressant par la représentation de deux figures de donateurs, un membre du Parlement et sa femme, sans doute le portrait de deux dauphinois. Le second tableau, le Martyre de saint Andréa est un des chefs-d'œuvre de Restout.

L'église Saint-Louis de Grenoble, d'une très pauvre architecture, a été édifiée en 1699. La Chaire, œuvre de Claude Bertet, et les Orgues qui viennent de l'abbaye de Saint-Antoine sont également des œuvres du XVII* siècle. Cette église possède plusieurs tableaux du frère André et une peinture toute moderne, la Mort de saint Joseph œuvre de jeunesse de Fantin-Latour; mais la plus belle œuvre d'art qu'elle renferme est la Vierge du xvr siècle, que nous avons déjà citée.

Enfin je me contenterai de rappeler que le couvent actuel delà Grande- Chartreuse, ainsi que nous l'avons dit précédemment est une reconstruction du xvil® siècle.

Le xvir siècle fut un brillant foyer de civilisation à Grenoble. Un écrivain du temps nous a tracé un portrait des plus piquants de la société de cette époque. Ce n'était pas un grenoblois, mais un étranger, un homme qui était à même de bien juger et comparer, car il avait parcouru bien des pays avant de venir à Grenoble, l'Angleterre, l'Espagne, la Flandre, les Pays-Bas. Fonctionnaire à Grenoble, à partir de 1662, René le Pays resta vingt ans dans cette ville et écrivit un petit livre Amitiés^ Amours et Amourettes qui est rempli de précieux renseignements sur la vie grenobloise.

« Ce vallon, dit-il, ces montagnes et ces rochers, qui semblaient destinés du ciel pour servir de demeure aux ours et autres bêtes sauvages, sont habités par les gens du monde les plus civilisés et les plus polis. Les

LE XVII* ET LE XVIII" SIÈCLES

hommes y ont de l'adresse et de l'esprit infiniment. Les femmes y sont bien faites, et quoique montagnardes ne peuvent point passer pour des bêtes farouches. Car si ce qu'on m'a dit est vrai, elles n'ont point d'humeur ni d'ourses, ni de tigresses, et l'on n'a point encore vu qu'elles aient étranglé ni déchiré personne. Au reste, quoique on soit ici loin de Paris, l'humeur de Paris ne laisse pas d'y régner. On y aime la propreté, l'éclat et la magnificence. La galanterie et l'esprit y paraissent plus qu'en lieu du monde. On dit même que parmi les hommes il s'en trouve beaucoup qui écrivent admirablement bien en prose et en vers, et parmi les dames quelques -unes qui s'en mêlent, et plusieurs qui en connaissent la beauté et la délicatesse.

On dit. de plus, qu'entre l'un et l'autre sexe, il se fait grand commerce de fleurettes et soupirs, et qu'on y a une si grande connaissance de ces deux sortes de marchandises, qu'on y juge d'abord si les fleurettes sont de balle ou de façon de maître, de la Cour ou de la province. Pour les soupirs, on y connaît les degrés de leur ardeur, mieux que chez les chimistes ceux du feu. Après cela vous demeurerez d'accord que jamais demeure ne fut moins sauvage que celle-ci, quoiqu'elle soit au milieu des bois et des montagnes, et qu'un honnête homme y doit passer sa vie fort agréablement. »

En 1717, à la suite de la démission du duc de la Feuillade, le gouvernement du Dauphiné fut donné par le Régent à son fils Louis, duc de Chartres, et pendant tout le xviii" siècle ce gouvernement ne sortit pas de la famille d'Orléans. Malheureusement aucun de ces gouverneurs ne vint habiter à Grenoble, et c'est sans doute à cette absence d'une

Vase Louis XVI, du Musée de Grenoble.

maison princière que l'on doit attribuer la pauvreté des arts à Grenoble pendant toute la durée du xviil" siècle.

De cette époque, en effet, on ne peut guère citer qu'une œuvre d'art, mais elle est exquise ; c'est la Chapelle que les Religieuses de Sainte- Marie-d'en-haut élevèrent lorsqu'étant devenues trop nombreuses elles fondèrent une nouvelle maison dite Sainte-Marie-d'en-bas. Cette Chapelle est remarquable par la jolie disposition de ses colonnes adossées, parla richesse des chapiteaux, la décoration de sa frise et par une très curieuse ornementation des nervures de la voûte; c'est un ravissant spécimen de l'architecture sous Louis XVI. Après avoir servi pendant longtemps de magasin au Génie, elle vient d'être aménagée par la ville pour recevoir les collections du Musée historique.

A la cathédrale de lirenoble on voit plusieurs œuvres du xveii" siècle : cinq bas-reliefs en bois doré qui décorent le chœur, et le Tombeau aujourd'hui mutilé du Cardinal le Camus qui fut fait en 1716 par Gaspard Reignier de Lyon.

Les jolis piédestaux de statues sont si rares, à notre époque surtout ils ont été si négligés, qu'on accordera une attention particulière au ravissant piédestal qui fut fait au xviir siècle pour recevoir la statue A'Hercillf, transportée du château de Vizille au Jardin de ville à Grenoble. Il faut citer enfin, comme appartenant à cette époque deu."c superbes Vnses en onyx, avec ornements en bronze doré, qui font partie des collections de la Bibliothèque et proviennent de quelque château des environs de Grenoble. A Grenoble le xviir siècle se termine par le grand mouvement de résistance au pouvoir central qui prépare la Révolution française. Grenoble est le pays des hommes politiques, des ardents orateurs populaires, tels que Meunier et Barnave. Le ciseau de Houdon a fixé les traits de Barnave, et dans cette figure fière, hautaine et pleine d'audace, il semble qu'il ait vraiment incarné le type du tribun

Buste de Barnave, par Houdon.

Le Christ appiraissanl i \i Madel

Page 1