CHAPITRE II
LES PREMIERS TEMPS CHRÉTIENS
Saint- Pierre. — Le Tombeau de saint Léonien du vu*' siècle. — Fragments de sculpture
du VIII* siècle.
Le christianisme fut connu à Vienne vers le milieu du ir siècle, mais dès ses débuts il eut à subir de terribles persécutions et il ne semble pas qu'il ait pu se constituer sérieusement avant le règne de Constantin. Les inscriptions du IV® siècle nous prouvent par leur rareté que la ville de Vienne ne fut pas, à ce moment, dans une situation très prospère. On ne s'étonnera donc pas que les œuvres d'art chrétien datant de cette époque soient peu nombreuses à Vienne. Le Blant, qui, dans son livre sur les sarcophages chrétiens de la Gaule, a catalogué 295 pièces, ne cite qu'une dizaine de sarcophages du iv* siècle provenant de Vienne. Ces sarcophages ne nous sont parvenus qu'à l'état de fragments et aucun d'eux ne mérite d'être reproduit ici. Pour connaître le iv*^ siècle dans la région du Rhône, c'est à Arles et non à Vienne qu'il faut aller.
Par contre, le nombre des inscriptions est très grand au V* et au VI* siècle. Nous devons en conclure que la ville de Vienne trouva une nouvelle période de prospérité sous la domination des premiers conquérants des Gaules. A ce moment elle est choisie comme capitale par les Burgondes, et son église est une des premières des Gaules, soit par son importance, soit par l'autorité des hommes qui sont à sa tète, tels que saint Mamert (440) et saint Avit (490).
La plus ancienne église de Vienne dont on ait gardé le souvenir est celle de Saint-Ferréol, que Grégoire de Tours cite comme étant déjà une vieille église. Il n'en reste plus rien. Au V siècle, saint Sévère (mort en 430), construisit l'église dédiée à saint Etienne, église qui fut reconstruite au xir siècle et qui n'existe plus. L'église de Saint-Gervais et de Saint-Protais, construite à la même époque, fut détruite par les Sarrasins et ne fut pas relevée.
Le musée lapidaire possède quelques fragments de corniches qui au
loo VIENNE
cours du moyen âge avaient été réutilisées dans les tribunes de Saint- Maurice, Ces sculptures qui représentent des motifs de palmettes et de feuillages, ont encore conservé quelque chose de la finesse de rendu de l'art romain, sans avoir la simplification stylisée et l'exécution sommaire de l'art du Vl' siècle ; elles appartiennent très vraisemblablement au V siècle, et peuvent provenir d'une des églises précédentes.
L'église de l'abbaye de Saint-Pierre de Vienne a été construite par le duc Ancemond, dans le second quart du vl' siècle, ainsi que nous l'indique une charte dans laquelle il fait donation de ses biens à l'abbaye, en rappelant qu'il venait de la reconstruire en dehors des murs de la ville'. Ravagée
au viii° siècle par les Sarrasins, elle fut restaurée ou reconstruite à diverses reprises, et notamment au x' siècle, par le comte Hugues.
Cette église est un des plus difficiles problèmes de l'archéologie française, et les historiens ne sont pas encore parvenus à en dater avec présion les diverses parties. La question ne se pose pas pour les disgraeux piliers qui divisent l'église en trois nefs et qui sont une restaura-on moderne, ni pour l'abside, le clocher et le porche, qui sont des constructions du Xll" siècle. Toute la difficulté réside dans la date à donner aux murs latéraux qui sont d'une époque beaucoup plus ancienne.
Ces murs sont revêtus d'arcatures retombant sur des corniches soutenues par deux colonnes. Au milieu des arcatures s'ouvrent de profondes niches, qui très vraisemblablement étaient destinées à recevoir les corps des martyrs et dont chacune forme une petite chapelle*. Cette disposition
■ Cette charte du duc Ancemond, publiée par Le Liùvre, est un document de la plus haute valeur, c;ir elle nous indique la. dute des premières constructions de l'Eglise. Si l'on suppose qu'il reste quelques piirties de l'édifice saccagé par les Sarrasins, nous savons p<)sitiveraent de quelle époque il faut les dater.
* Actuellement, après les diverses restaurations faites dans l'église, dans le mur du
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est rare k cette époque. Le plus souvent il n'y a qu'un autel dans l'église, etl'absence de petites chapelles latérales fait que les basiliques sont généralement closes par des murs lisses. On sait cependant par des textes qu'il y eut de bonne heure des basiliques possédant plusieurs autels; de Caumont cite un passage de Grégoire le Grand qui parle d'une église où il y avait treize autels. C'est à peu prés le nombre des niches de Saint-Pierre. Ce système de chapelles a nécessité un mode de construction tout
spécial. Aux murs lisses et de faible épaisseur, se substituent des murs épais et profondément entaillés, ou plus exactement une série alternée de niches et de robustes piliers qui ont 2°, 60 d'épaisseur.
Si une telle épaisseur était fort bien adaptée à l'étage inférieur où s'ouvraient les niches, elle n'avait plus sa raison d'être pour les parties supérieures. Aussi l'architecte la diminue-t-il sensiblement et, par une disposition très ingénieuse, il arrête son mur à l'extérieur au-dessous de
sud, toutes les niches soDt bouchi^es, mais la disposition des arcaturcs, avecles corniches et les coloones accouplées est ÎDtacte; dans le mur du nord, les niches ont été conservtjes. mais on a introduit des piliers de renfort entre les colonnes pour soutenir les arcatures. Nos deux gravures permettent de se rendre compte de ces dispositions.
l'étage des fenêtres S et il lui donne de même un léger retrait à Tintérieur, de telle sorte que ce mur supérieur n'a plus que i'°,2o, ce qui est encore une très forte épaisseur, mais telle qu'il la fallait pour soutenir une toiture ayant 15 mètres de portée. L'étage supérieur est décoré, comme la partie inférieure, par des colonnes soutenant de grandes arcatures, au milieu desquelles, à la place des niches, s'ouvrent des fenêtres.
Quel est l'âge de cette église? Il n'est pas douteux que par bien des détails, par ses arcatures, ses colonnes accouplées, ses corniches architravées, elle n'ait les plus étroits rapports avec les plus anciens édifices de la France, avec la Chapelle Saint-Laurent de Grenoble et le Baptistère de Poitiers. Mais pourrait-on préciser davantage et dire si elle leur est antérieure ou postérieure ? Avons-nous sous les yeux, dans cet édifice vénérable, la première église de Saint-Pierre construite au vi* siècle, ou faut-il admettre que . les Sarrasins ont détruit de fond en comble cette église et que tout ce qui existe appartient aux reconstructions faites après le VIII'' siècle ? Les archéologues penchent pour cette dernière opinion ; mais, je voudrais toutefois, dans une question qui n'a pas encore été étudiée comme elle devrait Têtre, réserver un doute en faveur de l'hypothèse de l'attribution au Vl° siècle, et voici quels arguments on pourrait invoquer en ce sens.
Si on compare Téglise Saint-Pierre avec la Chapelle Saint-Laurent à Grenoble qui peut nous être d'autant plus utile pour cette comparaison que les deux édifices sont dans la même région, on doit constater que Saint- Pierre, dans son ensemble, est beaucoup plus classique : il n'a encore rien de byzantin. En particulier, les épais tailloirs si caractéristiques n'existent pas ; et les chapiteaux, plus savants, conservent moins altérées les formes du chapiteau corinthien. Sans doute ce n'est pas une preuve absolue, car on pourrait dire que le caractère byzantin de Saint-Laurent est une particularité exceptionnelle, que ce style a pu ne pas être connu à Vienne, que la présence des monuments romains y maintenait les traditions classiques d'une façon plus impérieuse ; mais malgré tout c'est un argument dont il faut tenir compte.
D'autre part, il faut remarquer que dans les chapiteaux de Saint- Pierre on ne trouve aucun élément ayant les caractères de l'art du vili* et du IX" siècle. Et c'est un fait qui n'est pas non plus négligeable, car à Vienne, à Saint-Pierre même, dans des débris provenant de chaires, d'autels ou de clôtures de chœur, nous trouvons des plaques de marbre et un
* Voir au chapitre suivant, p. iii, la gravure reproduisant l'extérieur de Saint-Pierre.
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chapiteau du Vlll" siècle, qui datent, à n'en pas douter des reconstructions faites immédiatement après les invasions des Sarrasins. Dès lors puisque le style du Vlll" siècle est connu et adopté à Vienne, comment expliquer qu'il ne se retrouve pas dans les chapiteaux de Saint-Pierre ? Ces chapi-
Saint-Pi
teaux ne peuvent se classer au viii' siècle; leur date probable serait la fin du V' siècle ou le début du vi', antérieurement à ceux de Saint- I-aurent de Grenoble. J'ajouterai qu'une étude très attentive me porte k croire que ces chapiteaux, sauf un ou deux qui ont été changés, sont tous de même type et semblent bien avoir été faits dans le même temps, pour le même édifice et pour la place qu'ils occupent.
J'ajouterai un intéressant détail : c'est que les colonnes sont pour la
plupart très endommagées ; elles sont rongées, et comme fusées et réduites en chaux. Il semble que vraiment elles attestent elles-mêmes qu'elles étaient déjà là lors des incendies des Sarrasins *.
Enfin une charte du duc Ancemond disant qu'il avait construit Téglise de Saint-Pierre afin d'y recueillir les corps des saints « ut ossa sanctorum Dei requiescerent » explique très bien la construction des niches qui devaient servir de tombeaux et c'est un argument de grande valeur pour nous autoriser à penser que nous avons encore sous les yeux les murs de la primitive église du vi* siècle.
A vrai dire nous ne connaissons aucune basilique qui ait des formes semblables à celles de Saint-Pierre ; mais le motif des arcatures portées par des colonnes, motif qui se répète superbement dans l'étage des fenêtres, est si grandiose, il a une telle puissance, une telle "ïsaveur antique, on y trouve un tel souvenir de la disposition des grands murs des théâtres romains, qu'il semble difficile de classer tardivement une œuvre d'un caractère aussi classique.
Si ces conclusions n'étaient pas erronées nous aurions donc dans Saint-Pierre de Vienne, non pas une église relativement tardive du viii® ou du IX* siècle, mais une église datant de la première moitié du VI* siècle, antérieure à la Chapelle Saint-Laurent de Grenoble et au Baptistère de Poitiers, et par conséquent le plus ancien des édifices religieux de la France.
A la fin du vi* siècle la décadence de Tart fut extrêmement rapide : les invasions des barbares se succèdent et détruisent peu à peu tous les souvenirs de la civilisation romaine. 11 semble que le degré le plus bas ait été atteint au cours du vu* siècle. A ce moment par suite de la pauvreté et de l'ignorance qui régnent partout on renonce à sculpter et l'on se contente de quelques traits de gravure. Les rares sarcophages que nous possédons en France du vu* siècle, notamment la tombe de saint Andoche à Saulieu, la tombe de saint Chalon à Charenton du Cher, et la Tombe de saint Léonierij qui était autrefois à l'église Saint-Pierre de Vienne et qui est aujourd'hui à Saint- Maurice, nous montrent les mêmes représentations symboliques que dans le siècle précédent. Sur le sarcophage de saint Léonien, comme à Saint-Laurent, nous voyons le vase d'où s'échappent des pampres et les paons qui viennent se désaltérer à cette source de vie, mais le dessin en est d'une plus grande pauvreté.
* Si les chapiteaux semblent dater du v** siècle et avoir été faits pour Téglise, on peut donner aux colonnes une origine plus ancienne et supposer qu'elles faisaient partie des ruines du palais sur lesquelles le duc Ancemond avait construit son église.
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A la fin du VIII* siècle, Charlemagne tente de mettre un terme à cette barbarie et sous ses efforts l'art connaît une véritable renaissance, renaissance qui malheureusement n'eut qu'une courte durée. Par suite de la décadence du monde latin, Charlemagne est obligé de s'adresser à Constantinople, alors seul foyer artistique de TEurope, et l'art qu'il crée est reconnaissable aux nombreux éléments byzantins qu'il renferme.
C'est à cette date du vni' ou du ix* siècle que nous pouvons attribuer avec certitude des fragments de pierre sculptés, au nombre d'une vingtaine, qui se trouventdans l'église Saint-Pierre de Vienne et qui devaient faire partie d'une clôture de chœur, d'un ambon ou d'un ciborium. Ici
nous sommes en présence de formes bien connues depuis que Cattaneo a publié son bel ouvrage sur V Architecture en Italie du VJ° au XI' siècle . Ce ciui est très intéressant c'est de les trouver à Vienne ainsi qu'à Lyon, à Vaucluse, à Vence, à Vayson et dans d'autres régions de la vallée du Rhône, exactement semblables à celles de la même époque, que nous voyons dans toute l'Italie et spécialement à Rome et à Milan. C'est une preuve que jusqu'au x' siècle le style latino-byzantin a régné en France et spécialement dans la vallée du Rhône, comme en Italie. A ce moment, par suite du haut spiritualisme qui régnait dans l'église d'Orient les artistes, réagissant contre cette imitation des formes romaines à laquelle ils s'étaient abandonués avec trop de complaisance, renoncèrent à représenter la Divinité sous une forme humaine ; ils renoncèrent même aux représentations symboliques des animaux et ne semblèrent plus vou-
loir pour leurs décors que des formes géométriques. A l'art du IV' siècle, où nous voyons les sarcophages chrétiens se couvrir de figures à l'imitation des sarcophages païens, à l'art du vi* siècle où nous voyons toute une série de représentations symboliques empruntées au règne animal, colombes, paons, brebis, succède l'art du vm° siècle où dominent exclusivement des entrelacs et des formes purement géométriques. Jamais peutêtre le spiritualisme ne s'est affirmé dans l'art avec une forme plus absolue et plus tyrannique.
Parmi les fragments dont nous venons de parler, il est une pièce plus
Plaques sculptées du
précieuse que les plaques sculptées, c'est un chapiteau du IX° siècle, peutêtre le seul qui existe en France de ce style. Son intérêt au point de vue de l'histoire de l'art est considérable, car il nous fait connaître une tentative très intéressante des maîtres du ix" siècle, qui cherchent à conserver le style byzantin du Vl° siècle, en lui donnant des formes plus logiques. Au VI'' siècle nous voyons les byzantins surmonter les chapiteaux d'un énorme tailloir, afin d'avoir une plus large assise pour supporter l'épaisseur des murs. L'artiste du IX" siècle qui a sculpté cette œuvre, tente de fondre en un seul ensemble ces deux éléments et c'est ce qui lui donne sa curieuse terme, avec une partie inférieure évasée correspondant à l'ancien chapiteau classique et une large masse supérieure correspondant au tailloir byzantin. L'idée est logique et l'effet est très satisfaisant. Quant à la décoration, elle se rattache à celle que nous avons vue à Saint-Laurent ; ce sont des feuilles, des tigettes, des raisins. Les rai-
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sins sont entourés d'un listel selon une mode fréquente au IX'^ siècle.
Cattaneo a publié un certain nombre de chapiteaux italiens du Vili' au ix" siècle où il semble que l'on voit comme dans le nôtre quelques tentatives en vue du même résaltat{L'Architecture fn Italie du IV' au XI* siècle, p. 107 et 193).
Toutes les sculptures dont nous venons de parler, ainsi qu'un ^and nombre d'inscriptions chrétiennes, sont aujourd'hui entassées dans une petite chapelle du xu' siècle, annexe à l'église Saint-Pierre. Quand ces fragments seront exposés et classés méthodiquement ils constitueront la plus belle collection de l'art chrétien primitif que l'on possède en France.