CHAPITRE IV
Saint-Maurice, cathédrale de Vienne. — Peintures dé Saint-Chef. — L'Eglise de TAbbaye
de Saint-Antoine.
La fondation de la cathédrale de Vienne remonte au temps de Tévêque saint Edoaldqui, en 718, la dédia à saint Maurice. De cette église, qui fut successivement agrandie par Charlemagne, remaniée au x' siècle par saint Théobald et un siècle plus tard par saint Léger, église dans laquelle, Tarchevèque de Vienne, Guy de Bourgogne, reçut, en m 9, la tiare pontificale, en prenant le nom de Callixte II, il ne subsiste pour ainsi dire plus rien : peut-être quelques parties du mur de Vabside, et un ou deux fragments décoratifs du ix® siècle représentant des entrelacs qui sont enchâssés dans la face nord de l'église. Le siège épiscopal, qui est placé au fond de Tabside, derrière le maître-autel, pourrait également remonter au ix* ou au x' siècle.
La cathédrale actuelle fut commencée au xii** siècle et de Téglise construite à ce moment il subsiste encore d'importantes parties, notamment la moitié de la nef centrale. Au xiii* siècle le chœur fut reconstruit : au xiv" siècle on ajouta quatre travées à l'église et au xv' siècle on éleva la façade ; de telle sorte que cette cathédrale présente cette singulière particularité que sa partie la plus ancienne est sa partie médiane, soit les sept premières travées à partir de la limite du chœur. Dans le sens de la hauteur, la construction de l'époque romane fut refaite au-dessus du triforium, lorsqu'au xiv* siècle on remania toutes les parties supérieures pour leur donner un caractère uniforme. Peut-être pourrait-on se rendre compte de ce qu'était la primitive cathédrale de Vienne d'après celle d'Autun qui est sensiblement de même époque et de même style et qui est conservée dans sa forme première.
A la cathédrale de Vienne, comme à Autun, nous trouvons des formes qui sont très particulières de l'architecture de la vallée du Rhône,
région où les traditions romaines sont restées très vivaces, et qui se ren-
contrent depuis la Bourgogne jusqu'à la Méditerranée. C'est, dans les éléments de la construction, l'emploi des colonnes et des pilastres cannelés, et, dans la décoration, un grand luxe de sculptures, notamment sur les
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chapiteaux qui sont couverts de figures. Nulle part en France cet art des chapiteaux historiés n'a eu un plus riche développement que dans la vallée du Rhône et dans les régions avoisinantes, telles que l'Auvergne et le Languedoc. La richesse de ce style est due sans doute à Tinfluence de la puissante abbaye de Cluny.
Il subsiste une autre partie intéressante de Téglise du xii'' siècle, la galerie extérieure qui surmontait les murs de la nef centrale. Ces galeries avaient été adoptées dans le style roman pour orner la partie des murs comprise entre la naissance des voûtes et l'appui de la toiture. Le système gothique, en modifiant la disposition des voûtes, ne laissa plus de place pour cette décoration qui disparut. Aussi lorsqu'à la cathédrale de Vienne on substitua le système ogival aux voûtes en berceau continu, il fallut supprimer ces galeries. Par bonheur, l'architecte ne les détruisit pas, il se contenta de les déplacer, en les reportant au-dessus du mur des chapelles latérales. Nous avons ainsi sous les yeux un des plus beaux exemples qui subsistent de ces galeries terminales du xii' siècle ; mais en le regardant il convient de signaler la curieuse anomalie de construction qui nous montre des chapelles du xiv*" siècle surmontées de galeries du xii".
Nous avons encore dans l'église, malheureusement placées de manière qu'on ne puisse pas les voir, dans le vestibule obscur et étroit d'une porte latérale, trois statues qui faisaient partie d'une porte du xir siècle. Ce sont de précieuses sculptures qui complètent la série peu nombreuse de statues que nous possédons de la première moitié du xil* siècle.
Au xir siècle appartient enfin un morceau de sculpture représentant les signes du Zodiaque qui est d'une beauté d'exécution et d'une richesse inventive tout à fait exceptionnelles. On sait combien furent nombreuses les représentations du zodiaque dans nos églises du moyen âge. C'était un des motifs de l'antiquité que le Christianisme pouvait s'assimiler le plus facilement; il entrait bien dans son idée de faire delà décoration des cathédrales comme une encyclopédie de la science humaine. Au premier rang devait être placée la représentation du grand cycle des Saisons et des Mois ; et, tout d'abord, dans les églises chrétiennes le Zodiaque fut représenté seul, puis, au fur et à mesure que le souvenir des formes antiques s'effaça, on pensa qu'il fallait expliquer au peuple ces signes et on mit, à côté d'eux, la représentation des travaux des mois. A Paris, sur le pilier de la porte de la Vierge, on voit, d'un côté les signes du Zodiaque et de l'autre les travaux des mois. A Autun, sur l'archivolte de la porte centrale le Zodiaque alterne avec les Mois. Plus tard enfin les signes du Zodiaque disparurent et seuls subsistèrent les travaux des mois. Le
Zodiaque de Vienne doit être considéré comme un des plus anciens qui nous soient parvenus. Cette œuvre pour laquelle l'artiste avait peut-être un modèle antique est d'un art supérieur à toutes les sculptures du xii' siècle
Saint-M.
que nous trouvons à Vienne ; elle a une saveur toute classique. Dans les Gémeaux on remarquera l'habile disposition des deux figures, la souple inclinaison des membres, la science de dessin d'un pied vu en raccourci l'indication savante des muscles. Les mêmes qualités, notamment la même science du mouvement, se voient dans la figure nue du Verseau, et dans
Zodiaque i Saîni-Maurîce.
celle du Sagittaire, si savamment indiquée dans un mouvement de torsion en arrière. Le sculpteur très artiste, qui afait cette œuvre, ne se contente pas de représenter un à un les signes du Zodiaque ; quand il le peut, il cherche à les unir et à composer une petite scène. Les Poissons, par exemple, semblent sortir de l'eau que répand le Verseau ; le Sagittaire ne brandit pas inutilement son arc, il se retourne pour viser le Capricorne, et le Capricorne, le flanc percé d'une flèche, s'affaisse et laisse tomber sur son cou flexible sa tête aux yeux déjà voilés par la mort.
On remarquera une très curieuse particularité, c'est une croix avec le monogramme du Christ qui est placée au milieu du Zodiaque. Cette forme qui est très caractéristique de l'art du Vl° siècle, se retrouve quelquefois mais très exceptionnellement au cours des siècles suivants. Au Xli* siècle elle est extrêmement rare. En Dauphiné on en connaît un second exemple sur un autel de Die.
Le Zodiaque de Vienne, tel que nous le voyons aujourd'hui , commence par le signe du Verseau, mais cela vient de ce qu'il a été remanié. Primitivement, il commençait bien, comme tous les Zodiaques, avec lesignedu .Bélier; et plus tard, sans doute lorsque le commencement de l'année fut fixé au i" janvier, on déplaça deux signes afin de faire débuter le Zodiaque par le Verseau, signe de Janvier. Actuellement, la Croix n'est pas au milieu du Zodiaque, ce qui semble inexplicable ; mais si l'on reportait à leur vraie place les deux signes du Verseau et des Poissons, on verrait que la Croix se trouve très exactement au milieu du bas-relief.
En arrivant au Xlll* siècle nous trouvons deux importants groupes de sculptures : l'un, placé sur une porte intérieure de la nef de gauche, représente en demi-relief, l'Entrevue durot Hérodc et des Alages; l'autre placé dans la nef latérale de droite, représente, en figures en plein relief, V Adoration des bergers.
Au milieu du xlll" siècle on construisit le chœur qui comprend une abside et deux travées d'avant-chœur, rappelant ainsi les principales dispositions du chœur de Saint-Jean de Lyon, mais avec des formes beaucoup plus élégantes et plus légères. Il se compose d'un soubassement
L'ART GOTHl
Zodiaque i Saint-Maurice.
surmonté de sept grandes baies en tiers point, puis d'un triforium aveugle et en6n de grandes et larges fenêtres s'ouvrant sur une galerie extérieure.
Le chœur était autrefois couvert de peintures ; on devine encorequelques ligures, notamment des Anges à mi-corps qui rappellent ceux du chœur de Romans. Dans la chapelle de Saint-Mamert, quelques fresques mieux conservées datent du xvi" siècle : elles représentent le Martyre de Saint-Ètiennc et une Procession.
Notons à ce propos que depuis le Xll' siècle jusqu'à la Renaissance il y eut une école de peinture très prospère en Dauphiné, malheureusement les œuvres qui subsistent sont peu nombreuses.
A Romans, des peintures très importantes décoraient les murs de l'Église du XII' siècle, mais elles s'eflFacent de plus en plus et actuellement elles sont à peine visibles.
A Saint- Chej , une chapelle du transept, fondée dans la seconde moitié du XII* siècle, contient des fresques qui sont tenues au nombre des plus précieuses que nous possédions pour l'histoire de l'art français. Sur la voûte en arc decloitrede la chapelle, le peintre a représenté le Paradis. Le Christ au centre, dans une auréole, est entouré d'un chœur d'anges ; au-dessous sont groupés les saints. Sur l'un des petits côtés est représentée la Jérusalem céleste, sous la forme d'un palais, dominé par l'Agnus Dei, dans un nimbe circulaire ; de l'autre côté est la Sainte Vierge. Le Père éternel est représenté sur la voûte de l'abside.
On remarque dans ces fresques une admirable entente de lacompo-sition. On sent que l'on est en présence d'écoles qui depuis longtemps décorent les vastes murailles des basiliques et ont dû résoudre le problème des grandes ordonnances. Dans les parties inférieures ce sont des figures isolées, composant une espèce de frise : au centre, dans la partie principale, les figures se groupent, se resserrent, forment une masse puissante ; et, dans le haut, un groupe plus petit sert de couronnement. Il est difficile de diviser plus habilement les espaces sans monotonie et sans confusion.
Il est regrettable que les vitraux de Saint-Maurice n'aient pas été mieux conservés. Il ne subsiste plus que quelques figures dans les fenêtres du
chœur, qui datent du xV siècle.
Mais si les peintures et les vitraux de Saint-Maurice ont beaucoup souffert, il n'en est heureusement pas de même des incrustations du chœur que M. Bégule, dans son ouvrage, Les incrustations décoratives des Cathédrales de Lyon et de Vienne , a soigneusement étudiées en en montrant tout l'intérêt et toute la beauté.
Deux frises en marbre incrustées de ciment d'un ton brun rougeâtre décorent ce chœur, l'une au-dessous et l'autre au-dessus du triforîum. M. Bégule décrit ainsi les motifs représentés :
« Dans la frise inférieure des palmettes bien découpées, réunies les unes aux autres par des bracelets en cadrent des motifs bizarres, mais rendus avec précision Ici une tète de cheval bri dée, avec une crinière irréprochablement peignée; lii, un arbuste couvert de feuil-
Peimut
i de l'fgh
les et de fruits. Plus loin, des insectes ou des crustacés, reproduits avec des proportions relativement colossales. Un insecte énorme a l'air d'un pou, dessiné avec un véritable réalisme : on dirait le décalque d'un grossissement microscopique. Les têtes humaines, les Janus bifrons et à trois visages, comme à Lyon, se retrouvent nombreux ici.
« La frise au dessus du triforium est divisée en neuf motifs différents.
La plupart sont composés de bouquets de feuillages, ou de rinceaux : dans l'interprétation des feuilles de cresson et d'autres plantes communes, le graveur sur marbre s'est montré aussi habile que les sculpteurs de son temps. Des têtes d'hommes et d'animaux, heureusement mélangées à ces compositions, leur prêtent beaucoup de variété et de vie. Au centre audessus du trône archiépiscopal, des bustes de rois couronnés et d'évéques mitres alternent deux à deux dans des arcatures en tiers point. Signalons
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