CHŒUR
Jour de triomphe! jour de gloire!
Apollon, pour Ion favori.
Descends du Temple de Mémoire, Viens, avec nous, chanter Grctry.
» L'on était ému d'entendre la voix de ce favori des muses, de cet orateur sensible dont le cœur s'enflamme au nom de pairie, de talents, de beaux-arts; dont la plume ccMèbre tout ce qui honore son pays. On a écouté en silence ces couplets de M. Bassenge, aîné A chaque refrain toutes les voix se sont réunies aux voix de l'orchestre, le chœur a été universel. »
Couplets de M. Bassenge, aine, de Liège. Sur l'air du vaudeville de la Fausse Magie.
Le Dieu brillant de l'harmonie Rassemble ici les vrais Liégeois ; Combien sur leur cœur a des droits La fête qu'on donne au génie !
0 des beaux jours le plus chéri ! | Liège célèbre son Grétry. )
his.
bis.
bis.
Elle a dit : Que ce nom décore Ces monumens intéressans (i) Que, sous ces platanes naissans 11 resplendisse et les honore!
Que ce jour soit le plus chéri, ) Liège le consacre à Grétry. (
Lève ta tète enorgueillie
Antique et célèbre cité !
C'est dans ton sein que fut porté
Celui qui charme notre vie ;
Dieu des arts, c'est ton fils chéri, )
Aime Liège, au nom de Grétry. l
Le ciel sur cette rive heureuse Fil naître l'aimable enchanteur ; Il te devait cette faveur Généreux quartier d'Outre-Meuse; Il t'appartient ce jour chéri, 1
C'est toi qui nous donnas Grétry. t
Ici la bonhomie antique
De nos chers et braves aieux,
Anime le cœur et les yeux
D'un feu pur et patriotique.
Sois toujours le quartier chéri, \
Honorant et Liège et Grétry. j
Grâces, prêtez-nous vos guirlandes, Apollon, ton luth immortel;
(i) La place qui va porter le nom de Grétry, la pierre monumentale qui l'annoncera.
bis.
bis.
bis .
Oui, cette pierre est un autel, . Le goût y reçoit vos offrandes, Par qui ce bon peuple est chéri, / Quand il vient couronner Grétry. (
Suspendons à ces doux feuillages D elégans, de frais médaillons.
Entourant de lauriers les noms
De tant de sublimes ouvrages
Mais c'est assez du nom cliéi'i, /
On dit tout en nommant Grcfri). \ ""*■
Paris, k la voix de la Fi'ance, Lui rendit Thonneur solennel.
Qu'il retrouve au bord paternel Témoin des jeux de son enfance Liège enfin, dans ce jour chéri, A payé sa dette à Grétri/.
bis.
Au haut du Temple de mémoire Qu'il jouisse de ses travaux :
Sans envieux et sans rivaux, Rien ne peut altérer sa gloire.
Pour lui l'Europe n'a qu'un cri, / Répétons-le : Vive Grctnj. )
Et vous, dont l'allégresse brille, Jointe aux transports du sentiment, Is'oubliez pas que ce moment Offre une fête de famille; Elle rappelle un mot chéri, /
Où pourrait être rnicuo- Grctrij? i
bis.
bis.
» L'ouverlure de la Caravane, la marche de P au urfie oui torminé cette belle, celte touchante cérémonie.
» Tous les cœurs étaient dans l'ivresse, de douces larmes couîaienl de tous les yeux. 0 Grétry! et tu n'étais pas là pour les recueillir! tu n'étais point à celte fêle heureuse! i! lallait recevoir toi-même ce tribut si pur, Jouir de cette gloirc^i belle; rien n'aurait manqué a notre bonheur si lu n'avais pas manque à ton trionrdie.
« Le corlège, en quittant la Place Grétry, s'e.st rendu dans la rue
voisine, qui l'a vu naître; elle était entièrement tapissée de verdure. La maison où fut son berceau était couverte de pyramides, le soir elle lut illuminée; des couronnes y étaient appendues en offrandes; au-dessus de la porte, sur une .table de marbre étaient insciits, en lettres d'or, ces mots :
7c/ est né André-Ernest-Modeste Grétry, le 11 février 1741.
» Là le cortège immense s'est arrèîé, ému, atiendii... ô Grétry! cette place publique, ce monument de marbre vivront longtemps dans ta patrie, ils vivront pas moins encore que ton nom et tes ouvrages. »
1811. Une glorieuse année de la carrière musicale
de Grétry.
Grétry fréquent;Vit fortpeules théàlresdans lesderniers tempsdesavie.
Tandis qu'il éiait retiré à l'Ermitage, la reprise de plusieurs de ses opéras donnait un nouvel éclat à sa gloire En janvier 1811, M"'' Paulin continuait ses débuts à rOpéra-Comique de Paris dans Zémire et Azor, rôle de Zémire.
1 janvier. Baoul. — 5 et 7. Zémire et Axor, avec début de M"^ Paulin. — 13 La Caravane.
Le mercredi 9 janvier, l'Opéra-Comique donne sur le théâtre des Petits Appartements, devant la cour, les Evénements imprévus, opéra qui date du 13 novembre 1779.
16 janvier. A 1 Opéra-Comique, les Evénements imprévus. — 23 et 27. Richard Cœur-deLion. — 31. Zémire et Azor.
l"" février. Colinette à la Cour (à l'Opéra), qui date de 1782.
« Ce spectacle avait attiré une aflluence considérable. Le rôle de Colinette est joué par Mad. Granier, actrice pleine de grâce, qui a beaucoup de finesse dans le jeu et dans laphysionomie, qui chante avec goiil et avec une jolie voix. La musique de Grétry plaît comme dans sa nouveauté, etc. » (Journal de l'Empire.)
10 février. Colinette à la Cour. — On reprend à l'Opéra la Caravane du Caire. — 15. Anacréon. — 18. Les Evénements imprévus. — 22. Colinette à la Cour. — 26. Id.
3 mars La Caravane du Caire. — lo. liaoul-Barbe-Bleue. — 16. LAmi de la maison, avec début de Mad. Boulanger. — 18. Raoul- Barbe-Blene. — 19. L'Ami delà mai.<iO)i. — 22. Colinette à la Cour à
l'Opéra et Zémire et Azov à l'Opéra-Comique. — "l't. La (Caravane. — 25. Zémire et Azor. — 30. IJAmi de la maison.
2 avril, (lolinette à la Cour. — 11. La Fausse Magie. Mad. Boulans^er débute dans celle pièce. — 15. Rarbe-fileue. — 21. Jlicliard Cœur-de- Lion et la Fausse Magie. — 23. L'Epreuve villageoise. — 24. Le Tableau parlant. — 28. CoHnette à la Cour. — 29. Le Tableau parlant et la Fausse Magie.
Grand succès pour ces deux pièces et Coule.
Ce jour, Mad. Boulaiijçer continua son début dans le Tableau parlant.
M. Geoffroy, critique du Journal de l'Empire el un des plus chauds partisans de la musique de Grélry, s'exprime ainsi :
« Grélry a rendu un sfrand service à Mad. Boulanger en lui fournissant des airs dont la génération actuelle ne connaissait point encore le mérite parce qu'aucune cantatrice n'avait su les exécuter.
» Mad. Boulanger a rendu à son tour un grand service à Grélry en faisant connaître au public les airs charmants qu'elle a chantés avec un esprit, une légèreté, une grâce vive et brillante, dignes du compositeur de la musique.
» Le public un peu rassasié des roulades et autres misérables colifichets auxquels on l'a réduit pour toute nourriture, a paru tout transporté de ce.le mélodie toute neuve (qui date de 1775i, si théâtrale, si expressive et si ingénieuse ; il y avait longtemps qu'il ne s'était trouvé à pareille fêle et à pareil festin.
» C'est en vain que les musiciens et les chanteurs à la mode conspirent depuis longtemps pour étouffer ce genre de musique, ce goût du chant si naturel, si vrai, si varié : c'est en vain qu'ils s'efTorcent de substituer à ces accenssi vifs, si animés, je ne sais quel ramage insipide, je ne sais quel gazouillement ennuyeux et monotone, où l'on réussit avec de l'artilice, sans chaleur, sans talent, sans moyens.
» La musique du Tableau parlant, l'une des meilleures de Grélry, compte aujourd'hui quarante deux ans ; elle est plus fraîche, plus brillante que celle d'hier : elle est pleine de verve, de chaleur et de vie ; on ne fait plus aujourd'hui que des airs inanimés et sans couleur ; on affecte même de dédaigner cette facture élégante, spirituelle et gracieuse, dont on ne peut approciier.
» Il reste, pour véritable cause de l'enthousiasme qu'excite le Tableau parlant, la gaieté de l'ouvrage, rexlrème beauté de la musique, l'agrément de l'exécution et la nouvelle apparition d'un phénix qui joue aussi bien qu'il chante, Mad. Boulanger, oiseau rare el qu'on n'avait pas vu depuis longtemps parmi les actrices de l'Opéra-Comique. »
W.ilà iiijc belle e' juste appréciation de la musique de Grétry.
1811. 2 mai. Le Tableau parlant. — 4. La Fausse Magie et le Tableau parlant.— 8. L'Epreuve villageoise. — 11, 14 et IS.Le Tableau parlant.
Ces deux dernières pièces attirent la foule, et le public applaudit avec enthousiasme. On avait rarement vu un succès pareil.
On reprit le 8 mai, pour le début de M^"^ Renaud l'aînée, l'Epreuve villageoise, opéra qui date de 1784.
M. Geoffroy écrit à ce sujet dans le même journal : « Il faut cependant convenir que l'ancienne musique parait avoir dans ce moment un retour de jeunesse ; ces niaiseries difficiles, les tours de gosier, les colilichets et tout le charlatanisme des chanteurs paraît s'évanouir un instant devant les vraies beautés musicales et les délices réels d'un chant pur, mélodieu.x et facile : voilà Grélry presqu'à la mode, grâce à Mad. Boulanger, son aimable interprète. Combien, d'artistes, dont le clinquant passait pour de l'or, maudissent en secret Grétry et Mad. Boulanger, qui font voir que leur or prétendu n'est que de la fausse monnaie ! Mais ce triomphe sera court et ne durera pas plus que les débuts de Mad. Boulanger.
» On saura bien mettre ordre à ce que celte apparence de réforme n'ait point de suite fâcheuse.
» A combien de gens ce retour du bon goût ne serait- il pas fatal ! !
» Combien il renverserait de réputations et de fortunes ! Une pente rapide entraîne vers la décadence à certaines époques : une fois descendus dans la nuit infernale de la barbarie, revenir à la lumière et au bon goût, c'est le diable ! »
11 mai. Le Tableau parlant — 12. A l'Opéra, Culinette à la Cour et V Amant jaloux , qui date du 23 décembre 1778. — 14 et 18. Le Tableau parlant. — 19. La Caravane du Caire. — 20 et 22. Le Tableau parlant.
o juin. La Fausse Magie, qui date du 1'' février 1775. — 7 et lo. La Fausse Magie. — 22. Le Tableau parlant. — 25. La Fausse Magie. — 26 et 29. Le Tableau parlant.
1'" juillet. Le Tableau parlant. — Cet opéra attire toujours beaucoup de monde à l'Opéra-Comique impérial. — 7. La Caravane. — 8. Zéniire et Azor. — 9. Raoul-Barbe-Bleue. — il. Le Tableau parlant. — 14. Colinette à la Cour. — 18. Le Tableau parlant. — 20. Id. — 21. La Caravane. — 22. lUcliard Cœur-de-Lion. — 24. Id. et la Fausse Magie. — 25. Le Tableau parlant. — 28. Colinette à la Cour. — 29. Le Tableau parlant. —30. L'Amant jaloux.
3 août. liichard Cœur-de-Lion. — 4. Le Tableau parlant. — 5. Zémire et Azor.
M. Hiiet, en l'absence d'EIIevioii et pondanlle concfé deMaitiri,(lébiUe dans cette pièce. Hiiel joue de pins le rôle de Pierrot de la foire. Il y met plus de IVancliise et de gaieté, Elleviou plus de grâce et de délicatesse.
7 août. Le Tableau parlant. — 8. Richard Cœur-de-Uou. — 11. Zémireet Azor. — 13. La Fausse Mar/ie. — 20. Richard — 21. Le Tableau parlant. — 24. Richard. —26. Le Tableau parlant. — 31. Id.
3 septembre. Richard. — 4. La Fausse Magie. — 8. Richard. — 9. Le Tableau parlant. — 11. Richard. — 13. Le Tableau parlant. — lo. Id. et Richard. Journée glorieuse pour Crétry et foule de monde.
19 et 21 septembre. Le Tableau parlant. — 24. Colinelte à la Cour et r Amant jaloux à l'Opéra-Comique. — (On a restauré la salle de l'Opéra et réorganisé l'orchestre ) — 26. Reprise du Jugement de}Fidas. — 28. Le Tableau parlant. — 30 La Fausse Magie.
M. Suard écrit dans le Moniteur universel :
« C'est à Pergolcse que Rameau, qui avait travaillé fort tard pour le théâtre, disait: Si j'avais 30 ans de moins, f irais en Italie; Pergolèse serait mon modèle ; j'assujettirais mon harmonie à cette vérité de déclamation qui doit être le seul guide des musiciens.
» Grétry n'eut pas même le bonheur de le connaître, quoiqu'il se soit formé en Italie beaucoup plus tard; mais Pergolèse fut en effet son maître; c'est en l'entendant que Grétry semble s'être dit : Et moi aussi je suis musicien. »
C'est à l'occasion de la représentation, qui se composa de la Servante maîtresse et le Tableau parlant, que M. Suard écrit cette note.
2 octobre. Le Tableau parlant.
Elleviou fit sa rentrée le 28 octobre dans cette pièce.
Le Journal de l'Empire contient ce jugement :
« Il est inutile de dire que la foule était prodigieuse : on sait à quel point. Elleviou est chéri du public et par quel talent il se rend digne de cette bienveillance.
» Le Tableau parlant a fait | lus de plaisir que le Roi et le Fermier ; Elleviou a chanté le rôle de Pierrot avec tout le goût et tout Tagrément qu'on pouvait désirer. »
Elleviou, un des plus distingués ténors de l'Opéra-Comique de Paris, reprend cette année le répertoire de Grétry, un peu plus oublié à cause des pièces de MéhuI, Chérubini, Boieldieu, Dalayrac, Piccinni, Martini, Caveaux, Nicolo, Spontini, Kreutzer, pièces où l'orchestration est plus nourrie et plus développée dans ses détails, et avec des éléments de chœurs d'un genre plus dramatique.
Malgré toutes ces innovations lé^Tahkau parlant, Richard, V Ami delà
maison, yvec Elleviou, font les délices des habitués de l'Opéra-Comique.
Dans IWmi de la maison et dans Richard il paraissait dans deux rôles diamétralement opposés à son caractère et aux grâces de sa personne. Elleviou n'a consenti sans doute à jouer ces rôles qu'en faveur de la belle musique de Grétry, dont il fut un des plus dignes interprètes.
4 octobre. Coiineite à la Cour. — 6. La Caravane à l'Opéra et Richard à rOpéra-Comique.
Le Journal de l'Empire écrit :
« L'ensemble de la Caravane réunit tout ce qui peut flatter les sens : musique, danses, décorations, spectacle ; le gracieux s'y mêle au pathétique, et les images voluptueuses y sont à côté de situations touchantes.
» La musique a une couleur orientale : le compositeur nous transporte en Egypte, de même que dans Richard il a su nous transporter au fond de l'Autriche. Cet ouvrage charmant est aujourd'hui au rang des vieilleries : l'exécution en est peu soignée. Nourrit, dans quelques endroits, a outré l'expression d'une manière choquante, mais il a été apjïlaudi dans ces endroits-là même. On a distingué un pas de M"** Fanny Bias avec Elie, un autre de M'''' Victoire Saulnier avec Anatole. »
17 octobre. Reprise de VAmi de la maison et Richard. (Brillante représentation.) — 21 et 30. Le Tableau parlant.
4'" novembre. La Caravane. — 3 Colinette à la cour el Richard. — 3. L'Amant jaloux. — 13. Richard. — 17 et 20. Le TMeau parlant.
— 24. La Caravane.
Jugement du Journal de l'Empire :
« La musique de la Caravane est pleine de mélodie, de grâce et d'expression ; il y règne une heureuse variété ; cet ouvrage est du très petit nombre de ceux qui n'abusent pas du privilège d'ennuyer, dont jouissent les grands opéras. Le chant n'a pas fait moins de plaisir que la danse. »
29 novembre. Colinette à ta cour.
2 décembre. Reprise des Evénements imprévus. — 3. La Caravane.
— 4. Les Evénements imprévus.
Artistes : Mesd. Desbrosses, Haubert, Aglaé, Gavaudan, P. Michu, MM. Chénard, Saint-Aubin, Moreau, Huet etTénard.
13 décembre. Anacréon chez Polycrate. — \^. Les Evénements imprévus.— 18. La Fausse Mafiie. — '^.d.LaCaravane et le Tableau parlant.
Artistes : Mesd. Albert Himm, Jannard, Percillée cadette; MM. Derivis, Laforèt, Albert, Duparc, Lavigne.
Extrait du Journal de l'Empire concernant l'opéra Anacréon :
« Auacri'uii est un mauvais sujot d'opéra ; mais la musique de cet opéra est de Grétry. Lays joue le rôle (rAnacréon ; Mad. Branchu celui de la fille-mère. Grélry, Lays et iMad. Branchu doivent obtenir grâce pour linconvenance du poëme, surioutaux ai)proclies du Carnaval, où l'on est moins choqué de la mascarade d'un chansonnier travesti en héros »
Cet opéra fut encore joué le 17 janvier 1812, en compai^nie de /a Caravane et Collnette à la Cour.
Il n'obtint aucun succès et fut chanté par Mad. Joséphine Armand, MM. Lays, Derivis, Laforèt.
Décès et Funérailles de Grétry.
Le 13 septembre 1813, onze jours avant son décès, Grétry écrivit cette lettre à M. Le Breton, membre de l'Institut :
" Il m'est impossible de me rendre à l'Institut, pour le jugement des prix de musique. En arrivant à l'Ermitage, encore convalescent, une hémorrliagie qui a duré trois jours, et pendant laquelle j'ai rendu huit palettes de sang, m'a jeté dans une faiblesse extrême. A présent, enflé jusqu'au diaphragme, j'attends le résultat de mes longues souffrances. Je suis résigné ; mais je sens qu'en quittant cette vie, un de mes plus vifs regrets serait de ne plus me réunir avec mes chers confrères que j'aime autant que je les honore. Fair,es-leur, jj vous prie, part de ma lettre. Adieu, mon cher confrère, je vous embrasse de tout mon cœur.
» A l'Ermitage de Jean-Jacques. Grétry
" Montmorency, 12 septembre 1813."
L'artiste sentait arriver le jour fatal de sa mort.
André-Ernest-Modeste Grétry, décéda à Montmorency, après plusieurs années de souffrances, le 24 septembre 1813, (i) et sa mort fut un deuil général. Il habitait cette année, N° 7, Boulevard des Italiens. Il eut pour médecin le célèbre docteur Tronchin, dont l'art, dit Grétry, lui fut d'une si grande utilité dans toutes ses maladies. (2)
L'artiste liégeois, on peut le dire, fut l'idole de toutes les classes de la société, et jamais artiste n'a joui d'une popularité aussi durable.
Pareil enthousiasme ne s'était jamais présenté à Paris, et le jour de l'enterrement toute la ville était sur pied. Riche et pauvre, artisan et
(1) A 11 1/2 heures du matin.
(2) M. Henreaux fut cliargé d'exécuter en marbre blanc le monument érigé au Père Lachaise, monument qui est d'une élégante simplicité et placé sur la tombe de Grétry, au cimetière de l'Est.
artiste, tous voulurent donner au célèbre maître un dernier hommage de leur admiration et de leur vénération.
Fiamand-Grétry s'exprime ainsi dans ses Mémoires quant aux derniers moments de Grétry :
c( Sa belle-sœur (Mad. Grétry) et ses nièces, (i) étant allées prendre un peu de repos, je passai la dernière nuit tle l'homme célèbre auprès de son lit de douleur. Comment décrire la cruelle situation où je me trouvai pendant cette nuit affreuse ! à chaque crise, je croyais qu"i! allait expirer, De temps en temps, il me prenait la main, et me remerciait de mes soins, de ceux de sa famille, qu'il juiteait, hélas ! inutiles.
» Le moment funeste, qui devait nous séparer pour jamais du meilleur des parens, approchait.
» Quelques heures après, Grétry, par un mouvement spontané et effrayant pour moi, qui, pour le moment, était seul auprès de lui, se met sur son séant en élevant ses yeux mourais et son bras défaillant vers le ciel, sans proférer une seule parole. Quelle était sa pensée ? mais bientôt ses forces l'abandonnent, il retombe accablé de souffrances: soudain il nous appelle auprès de son lit, il joint ses mains mourantes aux nôtres, et nous dit : « Venez tous ... mes enfans ... je n'ai plus » qu'une heure à rester avec vous... j'ai vécu... je me meurs. . . » is'ous croyons qu'il exhale le dernier soupir ; mais il ouvre encore ses paupières, nous regarde fixement et nous demande un verre û''anisette ; on le lui présente : il en humecte le bord de ses lèvres livides ... sa tête retombe sur l'oreiller, et un moment après il n'est plus ! ! ! »
A sa mort, les journaux et les téuilletons n'étaient remi)lis que de vers à sa louange Son image se voyait partout; médailles, gravures, bustes, tabatières, épingles, tout était i)0ur ainsi dire à la Grétry.
Une députation de l'Institut a été chercher à Montmorency la dépouille mortelle du maître célèbre, et un grand nombre de personnesy assistaient.
Que de pleurs, que des regrets !
11 n'y a pas d'exemples dans les annales du théâtre de cette vogue soutenue depuis 1768 jusqu'à Tannée 18^4, malgré les opéras nouveaux qui opérèrent une révolution marquée dans les formes mélodiques, dans le travail harmonique et dans l'orchestration.
(i) Jenny Grétry, une de ses nièces, avait déjà liabilé cliez son oncle longtemps avant la mort de Mad. Grétry en 1807 ; mais ne pouvant s'accorder elle fut obligée de quitter la famille ; sur des instances de Flamand, comme elle avait soigné son père avec des soins particuliers, Grétry consentit à la reprendre chez lui. Il la combla de bienfaits et l'avantagea après sa mort.
Le jour mémo de sa mort, on ropré-eritnil à ropéra-comi(iiie Richard Cœur-(U'-Lion, pièce qui attira constamment la foule.
Le corps du célèbre défunt avait été transporté de l'Ermitage, qui avait appartenu à J. J. Rousseau, à Paris, et exposé dans une chapelle ardente où des milliers d'amis, des artistes, et une misse de curieux sont venus donner un dernier adieu à l'illustre compositeur. L'enterrement eut lieu le 27 septembre, et le cortège s'est formé à midi
Les quatre coins étaient portés par Méliul, Marsollier, Berton et Bouilly ; les nombreux élèves du Conservatoire dont Grétry avait été un des inspecteurs, marchaient d'un pas lent et formaient la haie.
Un corps de musique choisi parmi les meilleurs exécutants de Paris, jouait pendant la translation du corps du célèbre maître, une belle marche funèbre avec tantam, de la composition de son compatriote, François-Joseph-Gossec.
Cette musique, accompagnée de l'instruoient funèbre et du roulement des tambours voilés, est d'un grand caractère; elle a été composée pour les funérailles de Mirabeau, et n'avait plus été exécutée depuis.
Le convoi' a suivi les boulevards jusqu'à la rue Montmartre, et s'est arrêté devant le théâtre Feydeau; le péristyle était tendu de noir; un buste de Grétry, couronné de lauriers, était placé au premier étage, et les acteurs, vêtus de deuil, se trouvaient rangés devant la grande entrée de la salle. Au moment que le convoi s'est arrêté un orchestre caché a fait entendre l'air si touchant de Zémire et Az-or : Ah ! laissez-moi la pleurer. Il est impossible de se figurer la sensation produite par ce morceau, l'un des plus touchants de son immortel auteur. M. Gavaudan a prononcé, d'une voix entrecoupée par ses sanglots, un'discours plein de sensibilité.
. « Permettez, a-t-il dit. Messieurs, que nous suspendions un instant cette marche funèbre, et que des enfans éplorés rendent un dernier hommage à leur père sur le seuil même du théâtre qui retentit si longtemps du bruit de ses triomphes. Permettez que nous déposions sur son cercueil une des nombreuses couronnes que le public lui a décernées. »
Après cette cérémonie, qui a fait couler les larmes de tous les assistants, le convoi a repris sa marche.
Il s'est arrêté de nouveau devant l'Académie de musique.
M. Picard, directeur, s'y trouvait avec plusieurs auteurs et avec tous les artistes de ce théâtre. M. Aignan s'est rendu l'interprète de leur douleur, et a payé aux mânes de M. Grétry le tribut des regrets universels qu'il excite.
Entin let'onvoi est seulement arrivé à 2 heures à l'église St. Rocli, où le 3 juillet 177 1, Grétry épousa M'"^ .leanne-Marie-Grandon.
Une foule immense, évaluée à i)lus de 30,000 personnes, suivait le cortège funèbre. Jamais on n'avait été témoin à Paris, d'un deuil aussi général et d'un spectacle aussi émouvant. Toutes les rues où passaient les restes de ce musicien populaire et sympathique, regorgeaient de monde appartenant à toutes les classes de la société, et on lisait dans le regard de cette foule attristée, un sentiment de regret et de condoléance.
Après un D'ies irœ de Mozart et un De Profundis chantés par les élèves du Conservatoire, le cortège s'est remis en marche et s'est rendu au cimetière du Père Lachaise. M. Méhul, au nom de l'Institut, et iM. Bouilly, au nom des auteurs dramatiques, ont prononcé des discours qui ont produit une vive émotion.
Un compositeur italien, qui est devenu français par ses ouvrages, s'est écrié : « C'est ainsi nue l'auteur de Stratouice devait louer l'auteur de Sylvain. »
Le cortège arriva vers o heures, au cimetière, où un grand nombre de spectateurs de tout rang, de tout âge, formaient les groupes les plus variés. Les Dames, vêtues de blanc, semblaient représenter les ombres heureuses des Champs Elysées dont le lieu de repos offrait en ce moment la plus fidèle image.
Ce jour mémorable fut embelli par la nature même ; jamais le soleil n'avait été plus serein a : mom„^nt où l'on descendit le cercueil dans la fosse.
Le soir au théâtre de l'Ûpéra-Comique l'orchestre a exécuté au milieu des plus vifs applaudissements l'air : Ah ! laissez-moi la pleurer.
Les spectateurs ont demandé pour le 28 septembre, en l'honneur de Grétry, une représentation ùe Zémire et Azov et de l'Amant jaloux. M. Gavaudan est venu annoncer que les acteurs s'empresseraient de déférer aux vœux du public.
L'aflTiche annonçant les deux opéras et plusieurs autres compositions de Grétry, portait : Toute la Comédie paraitra.
Le théâtre est pris d'assaut, et jamais musique ne fut applaudie avec plus d'enthousiasme. L'ouverture d'E/ùra fut bien jouée et elle est une des plus originales de Grétry; c'est une composition remarquable par cette couleur locale qu'il savait donner à chacun de ses ouvrages.
Cette ouverture était à peine finie, lorsque le rideau, en se levant, a laissé voir tous les acteurs rangés près du buste de Grétry et tenant des couronnes de laurier Le trio s'wriù : Laissez-moi la pleurer, a causé
ensuite une profonde émotion; il avait été arrangé en cliœur,el les paroles exprimaient de douloureux regrets. A ce morceau a succédé la marche des Mariages Samnites, pendant laquelle les acteurs et actrices ont déposé les couronnes au pied du buste de Grétry.
Au milieu de la toile d'avant-scène on avait placé sur un champ bleu, réservé dans un groupe de nuages, couleur de fumée et inscrit dans une couronne de lauriers, le nom de Grétry, surmonté dune lyre et d'une étoile, signe d'immortalité. Du centre de la couronne jaillissent 14 à 15 rayons lumineux, sur chacun desquels le titre d'un des ouvrages de rilluslre compositeur est écrit en lettres noires, un second cartouche placé plus bas, tout-à-fait dans le nuage, porte le nom du compositeur Dalayrac.
L'orchestre a fait entendre l'air : Où peut-on être mieux, et des bravos sont partis de tous les coins de la salle.
Tous les artistes étaient en deuil dans l'apothéose, les actrices enrobe blanche avec une écharpe noire. Un grand nombre de spectateurs étaient pareillement en deuil et jamais habitué de ce spectacle n'avait assisté à une représentation aussi attendrissante et aussi émouvante. C'était un véritable délire.
Relevons ici les quelques vers d'admiration lus par l'excellent chanteur et ami de Grétry, Jean Baptiste Gavaudan, premier sujet du théâtre Feydeau lorsque le cortège s'arrêta à ce théâtre :
Oui, mes amis, c(!SSons tous de pleurer, Un nouveau sentiment nous doit tous inspirer ; Que ces lieux soient pour lui le temple de Mémoire Et dans nos cœurs, surtout, lui dressant des autels, Chantons en le voyant, entouré de sa gloire, Prendre sa place enfin parmi les immortels.
Aucun biographe n'a donné jusqu'ici les paroles prononcées à la mémoire de notre compatriote dans cette circonstance, et nous sommes heureux de les communiquer à nos lecteurs.
Parmi les musiciens qui assistaient à l'enterrement, signalons Chérubini, Gossec, Paér, Lesueur, Boiéldieu, Berton, Catel, Nicolo, Persuis, et autres.
Le jour de l'enterrement on annonçait l'exécution du De Profundis, que Grétry avait composé, qu'on a trouvé parmi ses musiques, et sur lequel les mots suivants sont écrits de sa main :
De Profundis jwui être exécuté à mon enterrement ; commencé en \ll^,et(inien 1813.
Discours prononcés sur la tombe de Grétry, le 27 septembre 1813, à 3 heures, au cimetière du Père Lachaise. C'est Méliul qui le premier s'est avancé, et a dit au nom de l'Institut :
« Messieurs,
» A Vespect de ce cercueil qui va bientôt disparaître à nos yeux, un même seniiirenl nous affecte, une même pensée nous occupe : nous regrelLons un grand artiste, et nous comptons avec orgueil pour sa mémoire, ses titres, tous ses droits à l'admiration de la postérité. Elle commence pour les hommes célèbres, au moment où ils cessent d'exister, et trop souvent ce n'est qu'à ce moment funeste, qu'ils reçoivent le tribut d'estime et de reconnaissance qu'ils ontmérité pard'utiles et honorables travaux.
» Si avant de consacrer ses veilles à l'étude des beaux-arts, on pouvait savoir à quel piix, s'achète la renommée, les hommes doués d'une âme fière et sensible préféreraient une vie obscure à un éclat trop envié pour n'être pas la source de tous les chagrins.
» Par un concours de circonstances dont l'heureuse combinaison ne se retrouvera peut-être Jamais, Grétry n'a point eu à souffrir de l'injustice de ses contemporains.
» Les clameurs de l'envie ne se sont point élevées contre ses nombreux succès.
» Trop supérieur dans le genre qu'il c'est créé pour a\oir des rivaux dignes de l'inquiéter, il n'a [las connu les honteuses tracasseries que suscitent les rivalilés.
» Honoré à la cour, honoré à la ville, la faveur, la fortune ont été le prix de ses heureux travaux. !1 a reçu tous les honneurs, toutes les distinctions qu'il a mérités, et sa longue carrière a été un long triomphe.
» Dans ce lieu oii il nous précède d'un moment, dans ce lieu cù tant de réputations s'effacent pour jamais, son nom ne sera point enseveli avec sa dépouille mortelle, Grétry a vu s'élever les monuments qui doivent éterniser sa mémoire
» Avant de lermer les yeux, il a, si j'ose m'exprimer ainsi, passé au jugement de la postérité, et joui de son immortaliié.
» Quil goûte le repos éternel, et cherchons à adoucir l'amertume de nos regrets en songeaiît qu il fut heareux, et qu'une plus longue vieillesse neùl fait qu'ajouter aux inlirmilés douloureuses qui attristèrent ses derniers jours.
» La mort d'un grand artiste ne ressemble point à celle de l'homme
vulgaire; l'un s'anéantit tout entier, tandis que l'autre semble, poui' ainsi dire, se réfugier et vivre encore dans les œuvres de son génie.
» Si Grétry nous est ravi par la commune loi, les trésors de sa féconde imagination nous restent.
» Cet héritage précieux pour nous et pour nos neveux, a fait une partie de la gloire du siècle qui vient do finir, et sera une source inépuisable de jouissance pour le siècle qui vient de commencer.
» Faible émule d'un si grand maîlre, d'un maître inimitable, en un mot, d'un Molière de la comédie lyrique, il me serait doux d'olTrir à ses mânes le tribut d'admiration dont je suis pénétré, et d'être le digne interprète des regrets de la classe des beaux-arts de rinslilut, mais je sens qu'il y aurait une présomption sacrilège à entreprendre une tâche qui est au-dessus de mes forces. D'ailleurs il est des hommes dont la renommée est à la fois si élevée et si populaire, qu'il suffit de les nommer pour rappeler les grandes qualités qui les distinguent Grétry est de ce nombre, et Grétry aura autant d'admirateurs et de panégyristes, qu'il existe d'êtres sensibles au bel art dans lequel il s'est illustré.
» Je me bornerai donc à dire qu'il fut admiré pour ses talents, qu'il fut estimé pour son caractère, et qu'il sera longtemps regretté par sa famille, par ses amis et par ses nombreux admirateurs. »
Bouilly, l'un de ses collaborateurs prit la parole après Méhul ; ces deux discours ont été entendus avec le plus touchant intérêt, et l'assemblée, s'est séparée pénétrée de l'émotion qu'elle avait partagée avec les deux orateurs.
Voici le discours de M. .1. N. Bouilly, orateur choisi dans l'assemblée générale des auteurs dramatiques :
« Messieurs,
« On vient de vous retracer les travaux et la gloire de l'homme célèbre que nous pleurons Je viens à mon tour, au nom des auteurs dramatiques et des compositeurs français, déposer sur sa tombe les regrets de l'amitié, les hommuges de la reconnaissance.
» Que la France entière qu'il enchanta pendant un demi-siècle, répète ses divins accents dans le palais des rois, comme dans la plus obscure chaumièrelqiie tous nos théâtres s'enrichissent et se soutiennent par ses nombreux chel's-d'œnvre ; quant à nous qu'il admettait dans sa vie privée, qu'il associait à ses succès, qu'il dirigeait par ses conseils, nous ne sommes plus en ce moment qu'une famille désolée dont il était le chef adoré ; et nous nous bornerons à vous retracer ici les bontés de son cœur.
» Ua nature en dotant Grétry de ce qui fait un homme célèbre, y joignit tout ce qui constitue l'iiomme aimable. Jamais on ne réunit à la fois plus de finesse et de simplicité, une âme plus expansive, un esprit plus observateur. Fier avec les grands, simple avec ses amis, affable avec ses inférieurs, il sut conslammenl se faire honorer et chérir. Avec quelle grâce il se plaisait à dessiller les yeux des jeunes artistes égarés par quelques succès éphémères! son plus grand plaisir surtout était de consoler, d'encourager ceux qui ne pouvaient parvenir à se faire connaître. Il leur rappelait alors l'époque de sa jeunesse où lui-même il entendait rejeter ses vœux, dédaigner ses efforts, mettre en problème son propre mérite, et leur disait : « N'oubliez pas que les jouissances d'une grande » réputation sont toujours en projjortion de la difTicullé qu'on éprouve » à l'établir. »
» Plein du souvenir de ce qu'il avait souffert en commençant sa carrière, Grétry prit la douce habitude de s'en venger, en traitant avec une bonté remarquable les jeunes compositeurs qui présentaient sur la scène les prémices de leurs travaux. Vous qui m'entourez en ce moment, et qui marchant sur ses traces arriverez un jour à l'immortalité rappelez vous l'accueil paternel qu'il vous faisait sans cesse, la part qu'il prenait à vos succès, les avis qu'il s'empressait de vous donner pour en perpétuer la durée. Récapitulez avec moi les entreliens profitables, les discusions lumineuses où ce grand compositeur aimait à descendre jusqu'à vous, pour vous élever jusqu'à lui. Ah ! quand il recevait ceux qu'il appelait ses légataires, quel charme dans ses expressions qu'elle ivresse sur tous ses traits ! c'était un chef d'école qui se voyait renaître dans ses élèves ; c'était un père heureux et fier de ses enfants dont il entrevoyait dans l'avenir le bonheur et la gloire. Un jour, il m'en souvient, l'un de vous s'entretenait avec lui sur les moyens d'exprimer les passions et de peindre la nature : ce grand maître le pressant dans ses bras, dit avec le plus tendre sourire : En voilà encore un qui me console de vieillir. Paroles touchantes, comment vous oublier jamais !
)) Qui mieux que Grétry, iMessieurs, sut ailier à l'imposante dignité d'un homme célèbre, cet esprit des convenances, ce tact sur et délicat, cette urbanité française dont il avait pris à la cour les plus parfaits modèles? Vous, artistes distingués, à qui tant de fois il confia l'exécution de ses chefs-d'œuvre, avez-vous jamais éprouvé de sa part le plus simple reproche, la moindre impatience? A cette époque même où son âge, son expérience, sa célébrité lui donnaient en quelque sorte le droit décommander, il vous pria toujours, il ne cessa de vous identifier à lui : « Ce sont mes frères d'armes, disait-il, je leur dois la plus grande » partie de mes victoires. »
» Ni l'éclat de la renommée, ni les faveurs du souverain, ni le cercle nombreux de ses admirateurs ne purent mettre Grétry à l'abri des coups les plus cruels du sort. Il perdit en peu de temps trois filles dans la lleur de l'âge, et qui déjà fières du beau nom qu'elles portaient, semblaient s'en rendre dignes par leurs talents. Cette perte irréparable, dont la trace ne s'efface jamais du cœur d'un père, fit trembler quelque temps pour sa vie: ses amis s'empressèrent de lui offrir leurs consolations.» Je » n'aurais jamais cru, leur disait-il, pouvoir survivre au coup qui m'a » frappé; mais si le destin m'a privé de mes trois filles, la mort de mon » frère vient de me rendre sept enfîints.... « Il fut en effet le père et l'unique soutien de tous ces orphelins, parmi lesquels on compte aujourd'hui des hommes distingués par leur mérite, des mères respectables dont les enfants diront à la postérité : « Si Grétry fit par son génie les » délices de sa patrie et de son siècle, il fit par ses bienfaits le bonheur » de sa famille. »
» Ce furent surtout les hommes de lettres dont ce chantre immortel embellit les productions, qui ressentirent plus vivement l'heureuse influence de sa gloire. J'ose vous évoquer en ce moment, ombres chéries de Marmoniel, ded'Hèleetde Sedaine; vous, ses dignes collaborateurs, dont les ouvrages semblaient donner à sa lyre plus de force et d'harmonie, venez nous dire avec quel charme, quelle fidélité il savait rendre vos idées, exprimer vos sentiments, avec quelle adresse il couvrait de fleurs le moindre précipice, aplanissait la route où quelquefois vous vous étiez imprudemment engagés, et vous soutenant dans votre marche incertaine, vous sauvait les dangers et les fatigues du voyage ! Combien de fois lui dûtes-vous les lauriers que vous partagiez ensemble! Combien de fois sur vos simples esquisses vit-on Grétry faire un tableau d'histoire !
» II semble en effet que le grand compositeur se soit surpassé luimême dans les différents ouvrages de ces trois auteurs dramatiques. Partout on y trouve l'expression de la nature et de la vérité. Chaque noie en frappant l'oreille, va droit au cœur, et sans effort se grave dans la mémoire. Aussi tous les chants de ces admirables productions sont-ils répétés sans cesse; ainsi que les vers de Molière, ils sont devenus proverbes parmi nous; ils influent sur les mœurs, ils concourent au bonheur de la société. De combien d'amis resserra les doux liens la touchante romance de Richard ! que de familles se sont réconciliées aux accents irrésistibles du quatuor de Uicilel Oui, Grétry, l'honneur de s'associer à toi était regardé comme un triomphe; et lorsque tu disais à l'un de nous : « Je me charge de votre ouvrage; » celui-là pouvait dire : je suis sûr de partager une ronronne. Qui mieux que moi en fit l'heureusf
épreuve? Jeune encore, caché soiis un des rayons de ta gloire, j'osai placer mon nom obscur auprès du tien; je te dus mon premier succès. (i) Honoré de ton estime, j'obtins quelques droits à celle des auteurs dramatiques et des compositeurs français ; je te dois enfin ce qui jamais ne s'effacera de mon souvenir, l'honneur d'être choisi par eux pour déposer sur la cendre révérée nos larmes confondues, nos regrets d'être séparés de toi.... Mais que dis-je ! nous ne perdons que ta dépouille mortelle; ton âme et ton génie sont impérissables :Grétry, tu vivras toujours parmi nous; souvent nous viendrons en ces lieux, devenus l'ÉIysée des grands hommes, te consulter sur nos travaux, nous animer de ce feu créateur dont ta cendre même fera jaillir encore de vives étincelles; nous y viendrons le faire hommage de nos succès, nous consoler de nos revers; nos successeurs y viendront à leur tour, et comme nous, admirant tes ouvrages, ils inscriront sur ta tombe cette vérité consolante : « Le temps » qui détruit tout, agrandit et propage une réputation méritée. »
Après les oraisons funèbres de Méliul et de Bouilly, le neveu de Grélry, Louis-Vicior-Flamand, qui épousa la fille du frère du compositeur, jeta quelques fleurs sur les restes de son oncle vénéré, en rappelant en même temps en quelques mots les qualités de son cœur, ses vertus, et surtout l'appui qu'il accorda si généreusement à sa famille infortunée.
Ajoutons que le corbillard, avant d'arriver à l'église, était couvert de fleurs et d'emblèmes, tellement la vénération publique était grande ; aussi, un concours immense de spectateurs s'était rendu au cimetière du Père Lachaise quelques heures auparavant.
Après la mort de Grétry, l'Opéra-Comique et l'Opéra ont repris : Zémire et Azoi\ V Amant jaloux, La Caravane du Caire, Sylvain, la Rosière deSalency, la Fausse Magie, l'Ami de la maison, Colinette à la Cour, Richard Cœur-de-Lion, Raoul barbe-bleue.
Nous n'entrerons plusdans de longs détails sur les qualités personnelles de Grétry, ni sur sa vie domestique : privé de ses enfants, il avait cependant une nombreuse famille dont il était le guide et l'appui. Tous l'ont aimé, honoré ; il eut son Antigone dans une nièce chérie, qui s'était consacrée tout entière aux soins pieux du vieillard infortuné, soins que reclamait une santé depuis nombre d'années affaiblie. Un étranger, M. Sigismond Neukomm, excellent compositeur, secondé de parents, d'amis et d'élèves lidèlcs, ne le quitta pas un instant ; il a recueilli ses dernières paroles, comme il avait reçu le dernier soupir d'Haydn, son maître et son ami.
(i) Celui Je Pierre- Je- ffrand, opéra en trois acte.
Enfin, le décès de Grétry fut un deuil général à Paris, et dès que l'on apprit la mort d'une des gloires de l'art musical, chacun voulut payer le tribut de reconnaissance à larliste, honoré et respecté.
Il y eut de grandes difficultés dans la famille au sujet du monument à ériger sur la tombe de Grétry, les uns se rappelant que lillustre maître avait dit : Je veux être enterré au Père Lachaise. Je veux qu'une simple pierre couvre ma tombe et que mon nom seulement y soit gravé. D'aulres voulaient, et avec raison, que ce monument fut digne de passer à la postérité. Finalement, comme nous l'avons déjà dit, M. Henreaux lut chargé d'exécuter en marbre blanc le monument, tel qu'on le voit sur la tombe du vénéré maître au cimetière de l'Est.