COMPOSITEUR BELGE, PAR
Edouard G. J. GREGOIR.
Origine de la famille Grétry.
Grétry est le nom d'un petit hameau situé dans la province de Liège près de Boliand, village de plus de 50Q habitants et situé à 4 kilomètres de Hervé, terre de l'Empire, diocèse de Liège; c'est de là que la famille du célèbre compositeur tire son origine.
Celle-ci, paraît-il, a de tout temps aimé la musique et plusieurs de ses membres, sans être des musiciens distingués, cultivaient l'art musical avec passion.
Le grand-père de Grétry, Jean-Noé, riche propriétaire, né selon toute probabilité au susdit hameau vers 1680, après avoir vendu ou aliéné ses biens, épousa sans le consentement de ses parents, une jeune allemande nommée Dieudonnée Campinado, probablement d'origine espagnole.
Mais les parents, voyant la bonne harmonie des jeunes mariés, se reconcilièrent avec eux après quelques années après ce mariage.
Jean-Noé Grétry avait un oncle, le prélat Delvilette, qui fut instituteur de l'empereur Joseph P' et trésorier de Notre-Dame de Presbourg.
Attaché au chapitre de la cathédrale de Liège, en qualité de commissaire de l'empereur, l'oncle eut l'occasion de les voir à Blegnez, et les trouva dans une position aussi heureuse que lucrative.
Ce grand-père du compositeur jouait du violon chez lui, pour l'aire danser les campagnards.
Le chanoine-prélat, qui aimait tendrement sa nièce Campinado et son époux, les encouragea à venir s'établir à Presbourg, où il voulait donner au fils Grétry un bénéfice, mais le jeune homme, attaché à sa famille et à son art, ne put se décider à s'expatrier.
En 4677, un des aïeux de Grétry a été élu membre du fameux Tribunal des vingt-deux. Voici le texte de la pièce qui le constate :
« Election des vingt-deux.
» Le 13 décembre 1677, jour S^" Lucye, sont étez éleus, par la généralité des Trente-deux Bons Mesliers, pour Vingt-deux de cette cité. Pays de Liège et Comté de Loos : les sieurs D'Ans et Plenevaux; par roye de S^ Esprit, sur le mosticr des Mairniers, le S"" Grétuy, et sur cehiy dos Entretailleurs, le S"" advocat Laurenty. Et sont élez publiez aux ballustrcs de la Maison de ville par Jean Ghinolle, clercque sermente du S"" Grand Greffier. {liécès de la Magistrature, Mst. de la bibliothèque publique de Liège, N" 744, folio 245 V°.) » (i)
Dans un autre document on trouve le même Grétry élu à un autre office public :
« Rénovation magistrale du 25 juillet 1679.
» Bon Métier des Merniers.
» Est élu Juré : Nicollas Grétry. {Récès de la Magistrature, Mst. de la bibliothèque publique de Liège, N° 745, folio 40.) »
E. L. Gerber écrit au sujet de la famille de Grétry dans son Lexicon ;
« Grétry stammt aus musikalischen Geschlechte. Schon sein Groasvater war Spielmann in dem Liittichschen Dorfe Grétry. Dieser hatte einen Lier- îind Branteweins-Schank in seinem Hause, ivobey er sich seiner Geige bediente, iim die Gàste durch den Tanz an sich zu locken. Sa iveithatten ihn hànfige Ungliicksfâlle herimter gebracht; demi zuvor besass er in den nàmlichen Dorfe nicht nnbetràchtliche Giiter. Seine Gattin, die Nichte einer Domherrn aus Pressbnrg, hatte ihn ans Liebe zurMusik, wieder den Willen der Familie geheyrathet, welche sich aher nachher mit ihr und ihrem Manne wieder aussôhnte. Der Sohn aus dieser Ehe, als der Vater misères Grétry, ivurde von seiner zartesten Kindhcit an zu Violinspielen angehalten. Und schon als siebenjàhiiger Knnhe fiedelte er bey einem Bauernballe an der Seite seines Vaters, als eben der Donihcrr seine Eltern besuchte. »
(i, Communiqué par M. De Saegher, capitaine au i'^'^ de ligne.
Le grand-père de Grétry, compositeur, qui avait appris fort jeune la
musique à ses fils, formait avec ces jeunes enfants un petit orchestre, en wallon: m bonne Joive; aussi la famille Grétry allait clic se faire entendre aux kermesses, aux foires, aux fêtes de noces, comme le faisaient les Ménétriers dès le XV™® siècle.
Enfin partout où on les appelaient, ils réjouissaient par leurs airs légers et parfois très originaux, les fêtes publiques.
On les payait convenablement et on les régalait par dessus le marché. Ils étaient très habiles, suivant la tradition restée dans la mémoire de bien des vieilles gens du pays.
L'art musical devint pour François Grétry, père du compositeur, non pas une noble distraction, mais un gagne-pain, un moyen d'existence; aussi, ce trio, composé de Jean-Noé et ses deux fils, formait un ensemble si parfait, que bien de gens s'intéressaient particulièrement à la famille de Grétry, qui par sa bonhomie et ses bonnes convenances inspirait la sympathie générale.
La danse fut, à cette époque, plus en vogue qu'aujourd'hui dans les petits cercles et les familles.
Déjà précédemment, le père d'André Grétry, âgé seulement de 7 ans, accompagnait son père de la partie de second violon.
François Grétry, père du compositeur, né à Bolland, selon toute vraisemblance en 1715, violoniste d'un certain talent, épousa le 18 août 1738 à Liège, M"'' Marie-Jeanne De Fossé, amateur de musique et son élève. Elle n'avait point ou peu de fortune ainsi que son prétendant.
L'honorable M. Mottard, Bourgmestre de Liège, sur notre demande, a eu l'obligeance de nous faire parvenir l'extrait de l'acte constatant ce mariage Le voici :
« // conste (lu registre aux actes de mariage, que l'an 1738, le 18 août, dans réglise de Saint- Jean-Baptiste, à Liège, ont contracté mariage François Grétry, de St-Jean-Baptiste, et Marie-Jeanne De Fossé, de Saint-Nicolas outre Meuse. »
François Grétry père avait alors 23 ans.
Le premier enfant de cette union fut Jean-Joseph Grétry, né à Liège, entre 1739 et 1740, qui vécut avec Marie-Marguerite Kempenecr, laissant sept enfants sans l'avoir épousée, et qui décéda avant son jeune frère, le compositeur, (i)
Ces sept enfants et leur mère ont été élevés par Grétry et demeuraient avec lui. Boulevard des Italiens, N" 7, à Paris.
(i) La femme Kempeneer, qui fut une excellente mère, décéda le 15 janvier 1827, âgée de 74 à 75 ans. Ses enfants ont cru devoir déposer sa dépouille mortelle dans le caveau de Grétry, au cimetière de l'Est à Paris.
Le compositeur s'est sacrifié de la manière la plus large pour l'éducation de ses nièces et neveux, et c'est un des plus beaux traits de la vie de cet homme de cœur et de bien.
Le père François Grétry, déjà connu avantageusement comme musicien, et ayant un certain degré de force sur le violon, concourut pour la place de l"" violon à l'église Saint-Martin de Liège. C'est vers 1744 qu'il obtint cette place, mais la musique d'ensemble était fort simple, à cette époque, dans les églises.
Ajoutons, que l'art de jouer du violon était généralement négligé en Belgique, faute d'école et de méthode rationnelle, et quelques privilégiés seuls allaient se perfectionner, au siècle dernier, en Italie.
Les virtuoses étaient rares, et on s'appliquait principalement à jouer correctement sa partie dans un orchestre d'église et les sociétés particulières.
Le père de François-Pascal Grétry, fut un violoniste ordinaire, sans avoir reçu une éducation musicale marquée, comme le dit Grétry dans ses Mémoires.
Enfin, le père de Grétry, installé plus tard à Liège avec le titre de 1'^ violon principal de Saint-Martin, se fit peu-à-peu une position lucrative pour les besoins de la vie ordinaire. Pauvre en principe, il se fit respecter par ses qualités d'homme et d'artiste.
Comme professeur, il s'était fait en quelques années une position honorable.
II avait donc épousé M^^Marie-Jeanne- Françoise Des Fossés ou Defossé, de Liège, qu'il eut pour élève et qui appartenait à une honorable famille noble peu fortunée, mais alliée aux D'Udiken, aux Blavier, auxDelchef, aux Blistin, aux Orval, etc., toutes familles très distinguées.
Sa famille s'opposa formellem 'nt à son mariage, mais sensible à la musique que lui enseignait le jeune Grétry, M"^ Marie voulut récompenser son maître en lui donnant sa main.
Les parents de Grétry, d'origine très modeste, ont mené une vie fOrt simple, en harmonie avec leurs besoins et leur position sociale.
Le second enfant qui naquit de cette union, est le célèbre compositeur. Il s'initia de bonne heure dans la musique populaire, légère, mais souvent originale, qui à cette époque, plus qu'aujourd'hui, constitue, pour ainsi dire les éléments fondementaux de l'art musical des familles.
La chanson fut très en vogue, et il est regrettable que la plus grande partie des chansons et airs de ce temps soient à jamais perdus ; car c'est un principe évident et universel, que l'homme, soit écrivain, peintre, musicien,.... ne rend que ce qu'il a acquis. Par son génie il le trans-
forme certainement et se l'approprie comme provenant de lui-même; mais les éléments constitutifs venus du monde extérieur s'y retrouvent toujours.
L'enfant qui dès sa tendre jeunesse est environné de musiciens dont l'ouïe est nourrie et formée par des sons harmonieux, se trouve certes dans des conditions meilleures pour devenir un i^rand artiste; Grétry était dans cette situation. Les impressions ou sensations acquises dans la jeunesse forment pour-ainsi-dire l'àme de la vie et restent le plus longtemps, parce qu'elles sont les plus fortes, les plus puissantes. Toute la vie s'en ressent, et pour les rendre moins dominantes, pour les immobiliser, il faut des efforts inouis, des circonstances extraordinaires. Aussi, peu d'hommes, même avec la plus torte volonté, y parviennent rarement. La plupart meurent avec les préjugés, les défauts et les qualités de leur i)remière éducation.
Le grand compositeur nous en donne un nouvel exemple.
L'idée préconisée généralement qu'un art quelconque est inné chez l'homme, est certainement un faux principe de ce siècle, qui ne se répand que trop facilement dans la classe ignorante.
Naissance de Grétry, le compositeur, (i)
Les auteurs ne sont pas d'accord sur le jour de naissance de Grétry. Les uns le font naître le 11 février (et Grétry lui-môme dit dans ses Essais qu'il naquit ce jour), les autres admettent le 8 février 1741.
Il y a donc doute sur le jour de la naissance de notre artiste liégeois.
M. Gustave Mottard, officier de l'Elat civil à Liège en 1876 (aujourd'hui bourgmestre), nous écrit au sujet de Grétry, en nous délivrant l'acte de sa naissance :
« Tout porte à croire que la date du 11 février 1741, renseignée dans l'acte de baptême de ce dernier, est bien la date de sa naissance, car toutes les personnes qui se sont occupées de recherches généalogiques en notre ville, ont toutes pris cette date comme celle de la naissance du célèbre musicien.
» En second lieu, lorsque la date delà naissance n'était pas la même que celle du baptême, Messieurs les curés en faisaient généralement
(i) Il y a encore des Grétry à Liège, car en 187C, Emile Grétry, âgé de 55 ans, reçut du Gouvernement la décoration civique pour sa bonne conduite. Il est descendant de la cinquième branche et vit encore à Liège.
mention dans la rédaction des actes ; c'est ce qui n'a pas lieu dans l'acte de baptême de Grétry.
» De plus, la pierre qui se trouve au-dessus delà porte d'entrée de la maison où naquit le grand compositeur, porte qu'il est né le 11 février 1741. «
Les extraits délivrés par l'administration communale ou autre, diffèrent même comme texte.
M. Jal reproduit dans son livre: Dictionnaire critique et biographique, un extrait de naissance autre que celui publié par M. Albin Body, archiviste de Spa, et de celui que nous avons demandé à l'administration de Liège.
Le Gîiicle musical du 21 décembre 1876 publie ce qui suit à ce sujet :
« Tel est le problème posé aux biographes qui se piquent d'exactitude. Suivant toutes les données admises jusqu'ici, Grétry vit le jour le 11 février, et lui-même indique cette date dans ses Mémoires. Nous avons reproduit, d'après A. Jal [Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, Paris, Pion, 1857, gr. in-8°), l'acte de baptême du célèbre musicien, d'où il ressort clairement que le 8 février est le jour de la naissance, et le 11 février, celui de la présentation à l'église. L'extrait qui nous a été délivré depuis par l'état civil de la ville de Liège diffère en plusieurs points avec le document produit par M. Jal ; on va en juger par les deux pièces mises en regard l'une de l'autre: