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qui n'était qu'un fruit hâtif, où l'art d'écrire correctement fait encore défaut, car le jeune musicien n'avait à cette époque aucune connaissance approfondie de la composition.
Plus tard il composa six symphonies à petit orchestre, qui furent exécutées à Liège avec succès, ainsi que quelques sonates. Il est bien naturel que le jeune compositeur en fut enchanté, mais ses études dans les grands principes de l'art en souflrirent sans aucun doute
Le chanoine de Harlez,. grand amateur de musique, qui organisait des concerts auxquels il invitait l'élite de la société et où les symphonies de Grétry furent exécutées, est le premier qui lui suggéra l'idée d'aller se fixer à Rome, le grand centre de l'art musical, pour y perfectionner ses connaissances et y développer son intelligence musicale. Mais les moyens pécuniers fesant défaut à la famille Grétry, le chanoine de Harlez se chargea d'entretenir le chapitre de la Collégiale de ce projet et d'obtenir son consentement pour achever ses études à Rome. Il reçut à cet effet une bourse du chapitre de la cathédrale.
C'est sans doute dans ce but que le Jeune Grétry composa une messe dont l'exécution fut bien accueillie. Il obtint à la suite le secours sollicité par le chanoine de Harlez et partit pour l'Italie.
Nous lisons au sujet de Grétry dans un article de M. Lavoix fils, inséré dans la France musicale :
« Le jeune Grétry, pour attendrir son terrible professeur, employait tout: assiduité, exactitude, travail. Lorsque le maître le chargeait d'aller acheter du tabac, le pauvre enfant donnait de l'argent pour que la tabatière fut mieux remplie, mais c'était en vain. Lorsqu'il fallut chanter au chœur, Grétry, dont les moyens étaient paralysés par la timidité et la crainte, s'en quitta fort mal. Après un second essai aussi infructueux les chanoines prièrent le père de l'enfant de se retirer. C'est aussi vers cette époque qu'il arrive à André un accident, qui, dit-il dans ses Mémoires, eut une grande influence sur sa destinée.
» Lorsque vint l'âge auquel la voix change, le jeune Grétry voulut chanter un air fort haut de Galuppi, mais cet effet occasionna un saignement, dont il se ressentit toute sa vie et qui mit fin à ses succès de chanteur; force fut alors de se rejeter sur la composition.
» En 17S5, une troupe italienne s'établit à Liège pour jouer les opéras de Pergolèse et de Buranelli. La troupe était dirigée par un nommé Resta, qui se lia avec le père de Grétry, et donna l'entrée h son enfant.
» C'est là qu'il puisa d'admiration qu'il conserva toujours pour la musique italienne.
» C'est à ses premières études aussi qu'il dut cette recherche de la déclamation vraie, poussée quelquefois jusqu'à la minutie, qui est le caractère distinctif de la musique de Grétry. »
Après quelques lignes sur le départ de Grétry pour Rome en mars 1759, Lavoix ajoute :
« Ici finit la jeunesse de Grétry, son âme va s'ouvrir à de nouvelles sensations, l'étude va seconder son génie-naissant, ce n'est plus un enfant, c'est un homme. »
Des biographes ont fait la remarque que le délicieux compositeur Grétry ne fut pas très-versé dans la connaissance de la langue française. Ils ont eu raison; mais les causes en sont fort naturelles.
D'abord l'enseignement populaire — et Grétry était un enfant du peuple — n'était pas organisé pour pouvoir porter de bons fruits. Les rares écoles primaires, qui existaient, étaient fort médiocres et sous le rapport du programme des études, et sous celui de la méthode qu'on y appliquait.
Et puis le jeune Grétry avait besoin de tout son temps, de tous ses moyens pour s'initier à l'art musical et donner satisfaction à ses maîtres souvent très exigeants. Il n'a donc pas dépendu de lui, que le jeune Grétry ne fut pas instruit : les circonstances dans lesquelles il passa sa jeunesse et même son adolescence en sont les causes uniques.
Ajoutons, que le wallon était généralement parlé à Liège dans les familles de la classe de Grétry.
Grétry à Rome.
Ce fut à la fin de mars 1759, à l'âge de 18 ans, que, plein d'espoir, il quitta sa famille si tendrement aimée et sa bonne ville de Liège. Il était alors faible de santé, aussi, son départ causa de vives douleurs et une grande inquiétude à ses parents et à ses amis. Le voyage entrepris à pied était long et fatigant; mais l'envie de se perfectionner sous le beau ciel de l'Italie entretenait ses rêves d'illusion et de bonheur.
En deux mois Grétry et ses compagnons de voyage (i) arrivèrent à Rome, exténués de fatigues.
Il y fut admis au collège fondé par un liégeois nommé Lambert
(i) Les trois compagnons do voyage de Grétry àRomo furent un nbbc^, un joiine chirurgien et le contrebandier Remacle.
Darchis, où les étudiants en médecine, en chirurgie, en droit, les musiciens, architectes ou sculpteurs, nés à Liège et âgés de moins de trente ans, avaient le droit de demeurer cinq ans (i)
A son arrivée, il chercha tout d'abord à se procurer un bon professeur pour se perfectionner dans les principes de l'harmonie et du contrepoint, ce qui était à sa charge. Il choisit le compositeur Jean-Baptiste Casali, maître de chapelle de Saint-Jean-de-Latran, le seul professeur qu'il ait avoué. — Aussi, malgré son ardent désir de composer immédiatement des motets, des cantiques, môme des opéras, il suivit les sages conseils de son maître et s'appliqua avec zèle à l'étude musicale.
Grétry n'avait pas assez approfondi l'étude de style, de forme, ni les principes du contrepoint.
Il avoue dans ses Essais qu'il apprit difficilement les lois de la formation des accords, et il l'attribut à la vicieuse méthode que l'on fesait suivre; il est admisible que dans ce temps là les méthodes d'enseignement laissaient en général beaucoup à désirer sous le rapport de la progression des études.
Casali lui enseigna donc l'harmonie, l'aride étude du contrepoint, et il en coûta beaucoup à Grétry pour entreprendre ce travail; mais son maître, homme persévérant, lui fit comprendre qu'il était venu en Italie pour se former à la bonne source des traditions de l'école italienne. Poussé par l'amour de son art, il étudia tant, en parcourant les partitions delà musique d'église et des opéras italiens, etc., qu'il devint malade, et que pendant plusieurs mois on lui ordonna un repos absolu.
Grétry profita de ce laps de temps pour visiter les environs de Rome, il s'établit à la campagne et bientôt le jeune artiste avait reprit ces forces physiques et put continuer ses études.
(i) Tout liégeois accepté avait le droit d'y demeurer cinq ans, pourvu qu'il se présentât avant l'âge de 30 ans.
Il y avait dix-huit chambres pour les étudiants en droit, médecine, musique, peinture, architecture et sculpture.
On y était fourni de tout, excepté du professeur. Il fallait s'habiller en abbé.
Un prêtre liégeois en était le recteur et habitait le collège.
Pour jouir des faveurs du collège belge à Rome, il fallait être né à Liège ou dans l'enceinte de trois lieues aux environs de la ville. Le quartier d'Outre-Meuse était exclu, dit même Grétry, parce qu'il régnait à cette époque une guerre civile entre les deux quartiers de la ville de Liège. Si j'étais né deux ans plus tard, dit Grétry, j'avais part à l'exclusion. Il faut donc conclure de cette déclaration que Grétry n'est pas né à Outre-Meuse, comme on le dit généralement, et qu'il avait déjà deux ans quand son père vint s'y (^i;;' lir.
Pendant son séjour à Rome, il composa quelques scènes italiennes et dirigea, en l'absence de Casali, quelques unes de ses compositions.
On y exécuta ses symphonies, qui eurent quelque succès, mais son goût se portait plutôt vers la musique d'opéra.
Nicolas Piccinni, qui était à cette époque le compositeur favori des Italiens, venait de composer son opéra : La Cecchina ossia la Buona Figliuola, opéra bouffon, (i) qui fut représenté à Rome en 1760 et à Paris aux Italiens, le 17 juin 1771, sous le titre : La bonne Fille, en 3 actes, qui obtint un immense succès à Rome et h Paris. Grétry, témoin du fanatisme des Italiens pour cette musique mélodique et à la fois naïve de Piccinni, résolut de se faire introduire chez le compositeur italien, mais comme il était, pour ainsi-dire, inconnu, le maître le reçut avec une certaine indifférence.
Blessé dans son amour-propre et très susceptible pour les convenances, Grétry se sentit froissé et parla avec une certaine aigreur de Piccinni. Plus tard, le compositeur italien témoin du succès de la musique et principalement du genre nouveau de Grétry, en fit publiquement l'éloge et la paix fut faite.
Selon le chroniqueur de la Gazette littéraire de l'Europe (N° du mois de mars 1777), Grétry, pendant son séjour en Italie, aurait eu pour maître le célèbre A. Piccinni, et dans une lettre adressée à cette revue, où il est question de l'arrivée du Maestro italien à Paris en 1777, on lit:
« L'objet de son séjour ici est d'instituer et de commencer une nouvelle école française sur les ruines de l'ancienne. Il a été accueilli de son digne élève, M. Grétry, et celui-ci est bien propre à l'éclairer promptcment sur la marche qu'il doit prendre, et sur la manière de plaire et de réussir. »
Impossible de décrire la patience et la persévérance qu'il fallut à Grétry pour parvenir à faire entendre ses œuvres en public. Le succès de quelques compositions détachées lui procura l'accès au théâtre Alberti, où l'on représenta au Carnaval de 1765 un de ses intermèdes le Vendemiatrice (les Vendageuses), paroles de Labbale.
Grétry écrit au sujet de cette pièce :
« Dès que j'eus fait entendre à Rome quelques scènes italiennes et quelques symphonies, je vis avec plaisir que l'on se promettait quelque chose de moi. Je fus, le carnaval suivant, choisi par les entrepreneurs
(i) Joui- au théâtre AlLcini.
d'Alberti, pour mettre en musique deux intermèdes ntitulds : F.es Vendageuses. Les jeunes maîtres de musique du pays crièrent au scandale en leur voyant préférer un jeune abbé du collège de Liège. Mille bruits se répandirent dans les cafés, mais ils m'étaient favorables : à Rome, comme ailleurs, on élève l'étranger pour humilier les nationaux.
» Ce qui me coûta le plus, fut de tenir le clavecin aux trois premières représentations; mais je ne pus m'en dispenser. Les entrepreneurs me dirent que mon jeune âge intéressait le public et contribuerait à mon succès.
» Il y eut gala le lendemain dans notre collège, à l'occasion de mon succès. Les tambours de la ville vinrent m'éveiller, en m'annonçanl que ce jour était un grand jour pour moi. Pendant que nous étions rassemblés dans le réfectoire pour déjeuner, je reçus ordre de me transporter sur-le-champ au palais du gouvernement. Monseigneur le gouverneur me reprocha de n'avoir pas observé la loi qui défend de recommencer aucun morceau de musique au théâtre, sous peine d'amende (i), à moins que le gouverneur ou son représentant ne l'autorise en laissant descendre un mouchoir blanc sur le bord de sa loge. »
Un amateur distingué sur la flûte, né sur les bords de la Tamise, vint s'établir à Rome afin de trouver un musicien capable de composer des morceaux de flûte. Bientôt il eut connaissance du succès de Grétry et s'adressa à lui pour composer expressément un concerto pour cet instrument.
Celui-ci s'engagea, et le riche mélomane lui envoya un beau présent avec promesse d'une pension annuelle, s'il voulut promettre de lui composer d'autres concertos. Grétry accepta cette proposition.
Quoique absorbé par le travail, il n'oublie pas son protecteur, et lui écrit ses impressions de voyage, son admission au collège et son bonheur d'avoir trouvé un maître aussi distingué que Casali.
Le jeune compositeur se trouve transporté comme dans un autre monde. Tout ce qu'il voyait et entendait était nouveau pour lui et produisit sur son âme sensible des impressions délicieuses, qui le poussaient pour-ainsi-dire continuellement à exprimer ses sentiments par la composition.
Déjà très au courant de la musique italienne, il composa enfin quelques scènes et symphonies qu'on a exécutées avec succès dans les salons particuliers d'amateurs à Rome.
C'est à la suite de ces succès que le nom de Grétry fut bientôt connu et
(i) L'amende était, je cmis, -le cent seqii- -, ou cinquante louis.
que le directeurjdu petit théâtre d'Alberti le chargea de mettre en musique deux intermèdes pour l'époque du Carnaval romain, intitulés : Les Vendageuses. Malgré le mécontentement des musiciens de Rome, qui se trouvaient froisés parce qu'on avait donné la préférence à un étranger, un jeune abbé du collège Liégeois, le public accueillit fort bien la musique de Grétry, quoiqu'il n'eut mis que huit jours pour la composer.
Ses intermèdes se composaient pour la plupart de petites ariettes et de morceaux de symphonie sans grande prétention. Ce fut un présage heureux pour son avenir,d'aulant plus, que le célèbre Alexandre Piccinni avait donné publiquement son assentiment à l'œuvre du jeune liégeois.
Le Veudemiatrice, représenté en 1765, obtint donc un succès complet.
Renonçant à la langue italienne, Grétry promit plus tard d'écrire uniquement pour l'opéra français et, après un séjour de neuf années àRome, il partit pour Paris plein de confiance dans ses nouveaux projets.
M. Ed. Fétis fils (qui ne donne à Grétry que deux prénoms), dans les Belges illustres, dit à propos du succès de ses intermèdes à Rome :
« L'œuvre du compositeur liégeois réussit ; un morceau fut redemandé et lui-même, de l'orchestre, où l'usage voulut qu'il tint le clavecin aux trois premières représentations, reçut directement les félicitations des spectateurs. Les tambours de la ville lui donnèrent une sérénade et il eut la satisfaction d'être suivi à la promenade par une troupe de jeunes perruquiers qui chantaient en chœur, et avec le goût qui distingue le peuple d'Italie, plusieurs motifs de son opéra.» (Intermède mais non pas opéra.)
Etant à Rome, Grétry apprit le clavecin d'un organiste nommé Nidas, et lui-même a reconnu les mauvais principes de son maître dans ses Mémoires :
« Je me suis ressenti toute la vie des mauvais principes sur le doigter que mon premier maître de clavecin me donna à Rome ; j'ai d'ailleurs contracté depuis l'habitude d'essayer souvent mes idées sur le clavier, en tenant une prise de tabac dans les doigts ; je n'ai donc que trois doigts de la main droite et lorsque je m'en donne deux de plus, je ne sais qu'en faire. »
Enfin, l'éloge du grand musicien Piccinni qui l'avait si froidement reçu à une visite que lui faisait Grétry avec l'abbate Nicole, et qui déclara spontanément qu'il avait une estime toute particulière pour Grélry,parce qu'il ne suivait pas la route commune, flatta singulièrement le jeune musicien.
Grétry écrit dans ses Essais :
« L'abbîite Nicolo,qui m'avoit conduit quelque temps auparavant chez
PiccinnijVint me dire qu'ils avoient assisté ensemble à une de mes représentations, et que ce célèbre compositeur avoit dit publiquement qu'il étoit content de mon ouvrage, parce que je ne suivois pas la route commune. »
Il paraît que les directeurs des théâtres di Tordinona et délia Pace, s'adressèrent à Grétry pour d'autres œuvres théâtrales, mais son départ pour Genève empêcha le jeune compositeur d'y répondre.
Enfin la déclaration si spontanée de Piccinni met le comble à son bonheur. Il instruit ses parents et ses amis de son succès de Rome; mais ceux-ci l'engageaient à concourir pour obtenir une place de maître de chant vacante à Liège. Il ne put s'y décider, mais composa un psaume sur le texte : Confitebor tibi Domine, à 4 voix et petit orchestre, et l'envoya à Liège. Cette œuvre le fit nommer maître de chant; mais Grétry, entouré de bons maîtres et d'amis dévoués, ne pouvait se décider à quitter la ville éternelle.
Son grand souci au sortir du collège deRome, car Grétry n'avait aucune ressource de fortune, fut de se créer une position pour subvenir aux besoins de la vie. La protection de quelques amis et de connaissances particulières, lui fournirent l'occasion de donner des leçons à Rome, et de se former comme professeur. Cette position lui procura une modeste rétribution pendant les quatre ans de professorat dans la capitale d'Italie.
Philibert Audebrand raconte l'anecdote suivante, dans un feuilleton du 7 septembre 1862 de l'Echo des Fontaiiies, journal de Spa :
Les Tulipes de Grétry.
« Dans sa jeunesse, c'est-à-dire au temps où il étudiait la musique ù Rome, Grétry aimait à poursuivre l'inspiration religieuse à travers le jardin de Santa-Maria Novella, couvent presque désert. En se promenant un jour au milieu de cette solitude, le futur auteur de la Caravane et de tant d'autres chefs-d'œuvre se disait, en se cognant le front : « Trouverai-je mon rondeau ? » Parlant ainsi il rencontra au pavillon un vieux religieux de vénérable figure qu'il ne cherchait pas.
» Depuis une heure, le saint homme séparait des graines d'un air méditatif, tout en les observant soigneusement au passage avec un microscope. Grétry, distrait, s'approche en silence, ne comprenant guère ce travail du cénobite.
» — Aimez-vous les fleurs, lui demanda alors le religieux ?
» — Beaucoup, mon père.
» — En êtes-vous bien sûr? »
» — Très sûr. »
Plus loin Audebrand continue cette légende, en faisant l'éloge des fleurs et Fliistorique de trois tulipes. Il finit ce feuilleton par ces lignes :
« Trente ans après, lorsqu'il était déjà en possession de la renommée et de la fortune, quand toutes les joies du monde se penchaient sur son chemin pour lui sourire, il devait se rappeler les trois tulipes du jardin avec un surcroit d'amertume. Grétry avait trois filles, belles et pures comme des anges : Jenny, Lucile et Antoinette. Toutes trois devaient mourir à peu de distance l'une de l'autre, dans la fleur de leur jeunesse. Chacune d'elle avait seize ans. Reproduire la douleur du grand musicien, ce serait au-dessus des forces humaines. Une sombre mélancolie s'empara du pauvre artiste et lorsque ce terrible coup l'eut frappé, on l'entendait répéter à chaque instant : « Ah ! mon Dieu, voilà mes trois tulipes du jardin du couvent de Rome. »
» Sur le déclin de sa vie, il s'était retiré à l'Ermitage de J. J. Rousseau, mais de temps en temps il retrouvait assez de force pour venir à Paris et pour se traîner jusqu'au cimetière du Père-Lachaise, afin de prier et de pleurer sur le tertre où dorment ses enfants. »
Grétry prit connaissance par la presse des modifications qui s'introduisaient dans la musique française avec les œuvres des compositeurs Duni, Dauvergne, Philidor et Monsigny.
M. Melon, attaché d'Ambassade française à Rome, lui procura la partition de Rose et Colas, paroles de Sedaine, musique de Monsigny, représenté aux Italiens à Paris, le 8 mars 1764.
Il fut frappé de la déclamation naturelle des paroles, de la marche et des formes de la mélodie, ainsi que de l'accord entre la musique et le poëme; aussi il préféra à tout autre le genre de musique de Monsigny.
Dès ce moment Grétry prit la résolution de quitter Rome pour prendre la route de Paris.
Ajoutons que l'exécution des œuvres sacrées et profanes, l'étude approfondie des maîtres italiens, avaient exercé sur l'esprit de Grétry les plus heureux résultats pour son avenir. Il assista à toutes les principales exécutions de musiques aux églises et concerts de Rome.
L'homme a dans la vie trois grands éléments d'éducation : 1° La nature qui l'environne, 2" son éducation qui lui communique ses connaissances, et 3° ses propres expériences et tendances.
Il est donc incontestable que la résidence de Grétry pendant neuf ans à Rome, a une grande part dans l'heureux développement de ses connaissances intellectuelles et le génie du maître.
Il est vrai que Grétry était doué defacultés très impressionnables et d'une
promptitude rare, qui sont certes les causes premières de cette grande expression et de cette vérité de conception qui se.reflètentdans ses œuvres.
Grétry ayant remplacé souvent son maître Casali dans l'exercice de ses fonctions comme directeur de chant, les artistes-musiciens de Rome, supposaient que le jeune liégeois voulait obtenir une place de maître de chapelle dans cette ville. Ses camarades lui firent observer qu'il ne pouvait obtenir une telle place sans être reçu membre de l'Académie des philharmoniques de Bologne. Par l'intermédiaire du père Martini (i) il fut bientôt à même d'être admis comme membre de cette institution. Ce fut en 1766, quelque temps avant son départ pour Genève, sans se faire illusion sur le succès qui attendait son premier opéra : Gertrude et Isabelle,suT des paroles françaises, qu'il obtint le diplôme de membre de l'Académie philharmonique de Bologne.
C'était une espèce de passe-port qui lui ouvrit le chemin de la gloire et de l'immortalité.
Grétry composa une fugue sur une pièce de vers et un morceau de plain-chant du Gradiiale, pour être admis à cette Académie.
Enfin l'œuvre produite à Rome prouva des progrès de Grétry, et justifia l'excellente méthode de Casali.
On y remarquait une tendance nouvelle à un genre de mérite musical , celui de l'expression dramatique et de la déclamation fidèlement notée, sous la dictée même de la nature.
Grétry était réellement le musicien de la nature, le mélodiste vrai, naïf, simple et expressif, étudiant à fond le caractère et le sentiment des paroles.
Dès son admission au Collège de Rome, ses maîtres furent étonnés de son incroyable avidité de s'instruire et la rapidité de ses progrès. Aussi, eurent-ils soin d'arrêter la vive imagination de leur élève de le tenir sévèrement sous le joug des règles, et de ne lui permettre de suivre son génie que du moment où l'art n'avait plus rien à lui apprendre. Cette partie delà vie musicale de Grétry mérite certainement l'attention du lecteur.
Il parait que Grétry avait peu d'aptitude pour le contrepoint et pour l'art d'instrumenter, et il n'était pas de l'avis qu'on ne peut être simple, expressif et surtout correct, sans avoir épuisé les difiîcultés du contrepoint. Lui-même dit : « Il faut, quand on travaille, savoir oublier le contrepoint, et attendre que ses formes, ses règles viennent d'elles-
(i) L'abbé Martini, célèbre contrepointiste et savant compositeur, qui lui donna (les conseils.
mêmes trouver le compositeur, pour fortifier la parole. » Grétry insiste ailleurs, sur la difficulté de trouver des chants aimables, quand on est trop plein de la mécanique de l'art, et de la force delà science harmonique. « Le cri de la nature^ dit-il, c'est lui qui constituela bonne musique. j> Ici, avouons-le, Grétry émet un prin cipe qui souvent est vrai. Nous avons connu d'habiles harmonistes, de savants contrepointistes, qui n'ont jamais été capables de mettre une mélodie coulante sur papier.
Grétry à Genève. — Succès de son premier opéra
français.
Grétry avait prit la ferme résolution de se rendre à Paris, et il quitta Rome, qui lui avait procuré tant d'instruction, de goût et d'espoir. Le l' janvier 1767, au cœur de l'hiver, parti de Rome, dit-il dans ses Essais, « je ne vis rien sur ma route, je n'eus ni plaisir, ni peine, j'étais dans une bonne voiture. »
Arrivé à Turin, il y trouve un baron allemand qu'il avait connu à Rome, et dont il accepte la proposition de faire route ensemble jusqu'à Genève. Dans cette ville agréable, située à la peinte 0 du lac de son nom, il s'occupa d'abord à gagner sa vie en donnant des leçons de chant; mais il s'en fatigua bien vite.
Donnons ici la parole au critique du Moniteur Universel, M. Amar, en mettant sous les yeux de nos lecteurs un extrait de la biographie de Grétry, insérée dans ce journal en 1813 :
« Précédé de quelque réputation, il parvint à se procurer des ressources à Genève. Une troupe ambulante vint donner quelques représentations d'opéras français, parmi lesquels se trouvait, Rose et Colas, dont il connaissait déjà la partition.
» Après bien des difficultés de toute espèce pour se procurer un poème, il profita de la chute d'un opéra de Favart et Biaise, Isabelle et Gertrude, joué à Paris le 14 août 176S, et à Genève en 1767. Cette pièce se composait d'airs connus habillement parodiés pour cette pièce.
» Plein d'enthousiasme pourla musiquc'française et le genre gracieux de Monsigny, il refit la musique de ce poëme et l'opéra fut joué par la même troupe à Genève, au mois de juin 1767.
» Le succès fut tel qu'on le rappela, et il vint en personne saluer sur la scène le nombreux public qui s'était rendu au spectacle.
» Six représentations consécutives eurent lieu, ce qui est beaucoup pour une ville de province. »
Grétry écrit dans ses Mémoires :
« Ce premier opéra français eut un succès encourageant pour moi ; le public s'y porta avec affluence pendant six représentations ; et c'est beaucoup pour une petite ville telle que Genève. »
Nous sommes heureux de communiquer un jugement du temps sur le premier opéra français composé par Grétry :
«... juillet. On écrit de Genève :
» On vient de donner h l'Opéra-Comique de cette ville, Isabelle et Gertrude, de Favart, avec une nouvelle musique de Grétry.
» On ne peut rien ajouter aux applaudissemens qu'a reçus à juste titre le compositeur. Sa musique est remplie d'idées neuves, d'un genre noble et relevé, et les accompagnemens sont fort brillants et variés.
» Cette pièce a été bien exécutée par les acteurs.
» Grétry a augmenté le poëme de quelques ariettes pour faire briller le talent de M'^'^ Gorion, qui joua avec succès le rôle de Gertrude. L'auteur travaille à un nouvel opéra qu'on attend avec une vive impatience.»
{Mémoires de Bachaumont.)
Etant à Genève, Grétry y fit la connaissance d'un musicien dont l'enfant exécutait tout à première vue. Pour qu'il ne restât aucun doute sur le talent de ce petit phénomène, le père s'adressa à Grétry qui composa un allégro en 7n/-bémol, morceau très diflTicile, et chacun, sauf Grétry, cria au miracle. L'enfant ne s'était point arrêté, mais, en suivant les modulations, il avait substitué une quantité de passages à ceux que Grétry avait écrits.
C'est aussi à Genève que Grétry songea sérieusement à travailler pour le théâtre, mais on y était trop occupé des affaires politiques, pour donner audience aux muses.
Nonobstant la maladie de Voltaire, Grétry prit le parti de lui écrire à peu près en ces termes :
« Monsieur,
» Un jeune musicien arrivant d'Italie, et établi depuis quelque temps » à Genève, voudrait essayer ses faibles talents sur une langue que vous » enrichissez chaque jour de vos productions immortelles ; je demande » en vain aux gens d'esprit de votre voisinage de venir au secours d'un » jeune homme plein d'émulation ; les Muses ont fui devant Bellone ; » elles se sont sans doute réfugiées chez vous, Monsieur, et j'implore » votre px^otection auprès d'elles, persuadé que, si j'obtiens de vous
« cette grâce, elles me seront favorables dans cet instant, et ne m'a- » bandonneront jamais. »♦
y> Je suis avec respect, etc., etc.
" Voltaire me fit dire par la personne qui s'était chargée de ma lettre, qu'il ne me répondait pas par écrit, parce qu'il était malade, et qu'il voulait me voir chez lui le plus tôt qu'il me serait possible. «fAfe'mozVes.j
Après avoir eu des relations artistiques avec Mad. Cranier et d'autres, il se rendit directement à Paris sur les instances de Voltaire, avec l'espoir de voir bientôt son nom figurer sur un des théâtres de Paris.
Cependant avant de partir, il écrivait le billet cité plus haut à Voltaire qu'on trouve dans ses Essais.
Le célèbre auteur étant malade, voulut le voir chez lui, et c'est Mad. Cramer qui l'introduisit à Fernay.
Voltaire lui remit plus tard les poèmes du Baron d'Otrant et les deux Tonneaux.
Grétry voulut s'excuser de s'être présenté à Voltaire sans être connu de lui.
« Comment donc, monsieur, lui dit Voltaire, en lui donnant la main, j'ai été enchanté de votre lettre; on m'avait parlé de vous et je désirais vous voir. Vous êtes musicien et vous avez de l'esprit! Cela est trop rare pour que je ne prenne pas à vous le plus vif intérêt. »
Le jeune compositeur sourit et remercia son hôte des bonnes dispositions qu'il lui témoignait.
Grétry avait passé près d'une année à Genève, doù il se rendit fréquemment à Fernay, et à cette occasion Mad. Cramer et M. de Voltaire le pressèrent vivement d'aller à Paris pour se faire représenter au théâtre.
Après une dernière et forte intéressante entrevue avec Voltaire, le jeune musicien prit la route de Paris, plein de courage et d'espoir dans son avenir.
Arrivée de Grétry à Paris en 1767.
Fixé dans la capitale de la France, muni de quelques recommandations particulières, son premier désir fut d'assister aux représentations de l'Opéra et de la Comédie-Italienne, où il y avait, <à cette époque, de grandes célébrités dans l'art du chant, mais le souvenir des mélodies suaves et expressives de l'école italienne ne s'était pas tout-à-fait effacé de sa mémoire.
Quelle fut donc sa déception quand il assista pour la première fois à une
représentation de : Dardanus, grand opéra en 5 actes, de Rameau.
Il ne pouvait s'habituer à cette musique tourmentée. Il assista ensuite à une représentation de l'Opéra-boulTe, où l'on jouait le genre de l'opéracomique et bouffe, et y trouva plus de satisfaction et une musique plus en harmonie avec son goût et ses talents.
Malgré tout l'attrait que ces deux théâtres offraient au public de Paris, il préférait la Comédie-Française, car son plus ardent désir était de perfectionner dans ses œuvres la déclamation lyrique, l'expression vraie et simple du caractère des paroles.
Cette idée à constamment guidé Grétry dans ses tendances artistiques.
L'artiste allait donc de préférence à la Comédie-Française pour apprendre à chanter, c'est-à-dire pour entendre les belles inflexions; il cherchait dans le charme et la vérité de la déclamation des Clairon, des Talma, des Duchesnois et autres acteurs sublimes, les nuances qu'il pourrait imiter avec la voix chantante; en aimant cette recherche, Grétry a prouvé que le grand art du compositeur est d'être vrai dans sa déclamation lyrique, avantage qu'il possédait à un haut degré, (i)
En attendant un poëme, Grétry étudia les partitions de Rameau, Philidor, Pergolèse et Paisiello.
Louet, à cette époque, (probablement Alexandre Louet), compositeur et auteur de quelques opéras, mort à Paris en 1817, prêta à Grétry un clavecin duquel il s'est servi pour écrire ses premiers opéras.
Ce clavecin est la propriété du Conservatoire de musique à Paris.
Le 15 mai 1882, à une vente d'une curieuse collection d'instruments de musique anciens, de M. Savoye, un clavecin fabriqué à Londres en 1769, par Jean Zumpé, et qui appartint successivement à J. J. Rousseau, à Grétry, à Gluck et à Nicolo, a été vendu pour la somme minime de 185 francs.
Mad. de Coubré, à Paris^ fut en possession du clavicorde sur lequel Grétry composa ses premiers opéras, et l'offrit à L. V. Flamand-Grétry ; elle termine sa lettre par cette phrase touchante :
« J'ai pensé, Monsieur, qu'en vous l'offrant (cet instrument) je pourrais adoucir l'injustice dont vous vous plaignez, et je n'ai pas hésité à un sacrifice qui devait être si bien apprécié par vous. »
(i) Grétry, étant à Paris, se lia intimement avec le peintre Vernet, amateur passionné de musique ; celui-ci devina son talent, prédit ses succès, et souvent il dit que plusieurs des chants de Grétry lui rappelaient la grande puissance de la musique de Pergolèse et cette expression vraie des paroles dont ce grand homme a donné à l'Italie les premiers modèles.
C'était en 1828.
Flamand lui répondit en ces lernies :
« Paris, le 16 juin 1828.
» Madame^
» Daignez me permettre de vous témoigner combien je suis sensible au don inappréciable que vous voulez bien me faire de l'instrument sur lequel Grétry modulait ses premiers et immortels essais. Pénétré de la plus vive reconnaissance pour un si grand bienfait, qui me devient d'autant plus précieux, Madame, qu'il est offert par vous avec tant de grâce et de générosité, je ne puis vous exprimer la douce émotion que m'ont fait éprouver vos touchantes expressions, comme admiratrice de la Ijre du célèbre compositeur.
« Ravie de posséder cet objet si précieux. Madame, et de le tenir de vous, ma femme s'unit à moi pour vous en témoigner toute sa reconnaissance. "
Flamand-Grétry ajoute dans ses Mémoires :
« Ce petit clavicorde fut prêté à Grétry par M. de Louët, au moment où, débarquant à Paris sans fortune, le jeune compositeur allait commencer à travailler à ses immortels essais. C'est sur ce modeste instrument qu'il composa \eHuron qui, dans le cours de deux années, fut suivi de Lucile, du Tableau-Parlant, de Sylvam, des Deux Avares, de l'Amitié à l'Épreuve, àe Zémire et Azor, ei Ae l'Ami de la Maison. Juste appréciateur de ces brillants débuts, M. de Louët redemanda à Grétry ce petit clavicorde, comme un objet précieux qu'il voulait conserver.
» A la mort de M. de Louët, cet instrument fut donné par mademoiselle Zélie, sa fille, à mademoiselle Félicie de Louët, sa cousine.
» Telle que son oncle, amateur comme lui des accens délicieux de Grétry, mademoiselle Félicie, maintenant veuve de Coubré, conservait jusqu'à présent, avec un soin religieux, le précieux instrument dont elle a daigné faire le sacrifice en ma faveur. »
Une fois installé à Paris, la grande difficulté qui, malheureusement, a arrêté bien de jeunes compositeurs, fut de trouver un bon poëme concordant avec le genre de sa musique. Le hasard lui fit faire la connaissance d'un poëte-amateur obscur, dont il reçut par pièces détachées les actes de son premier opéra à Paris: Les Mar/a^es Samnites.Yo'ûsL l'œuvre achevée, reste la difllculté grande de la faire représenter dans de bonnes conditions. M. Suard, de l'Académie, et l'abbé Arnaud, étaient connus comme deux hommes de mérite dans l'art musical et la littérature nationale.
Grétry avait été présenté à ces deux hommes d'élite, et il n'eut rien de plus pressé que de leur faire entendre ses compositions. Ils les trouvèrent charmantes, pleines d'orginalité et dignes d'être représentées avec succès.
L'abhé Arnaud ne tarda pas à faire connaître Grétry aux gens de lettres et l'introduisit chez le comte de Creutz, envoyé de Suède à Paris. Ce haut personnage invita Grétry à ses soirées, et le jeune artiste chanta lui-même en s'accompagnant, les principaux morceaux de son œuvre et il souleva un enthousiasme général.
Geoffroi s'exprime ainsi, en parlant des Mariages Samnites, dans le Journal de l'Empire :
« La marche des Mariages Samnites est un excellent morceau de musique, le seul qui fut remarqué lorsqu'on essaya la pièce chez le prince de Conti.
» Il paraît que c'est Trial, auquel le prince de Conti ordonna de tout préparer pour faire exécuter les Mariages Samnites.
» Il était bien décidé dans la tête de Trial, directeur de la musique de ce prince et de l'Opéra, que le premier ouvrage d'un inconnu, d'un Liégeois, à qui on avait donné un poème par charité, n'aurait point l'honneur d'être admis sur notre scène lyrique : et, sans contrarier le prince par aucune observation, il prit seulement ses mesures pour que le prince lui-même baillât de toutes ses forces à la répétition. Il renouvela la conspiration des musiciens qui eut lieu du temps des Bouffons. Il paraît que Trial arrangea les choses avec tant de sagesse, que l'exécution des Mariages Samnites endormit toute l'assemblée et le prince lui-même.
» Le prince, dans sa bonté naturelle, lui fit dire à Grétry : « Je n'ai pas trouvé dans votre ouvrage ce que vos amis m'avaient annoncé; mais je suis étonné que personne n'ait applaudi une marche qui m'a paru charmante. »
» Un seul artiste chantant, joua son rôle en honnête homme et y mit tout le zèle d'un ami, malheureusement il avait un rôle trop peu considérable. Il faut dire à la gloire du talent, que cet honnête homme était aussi le seul qui eut un vrai talent : c'était le célèbre Jéliotte, chanteur délicieux au théâtre, homme aimable en société, artiste plein d'âme et de sentiment. » (Grétry plaça cette marche dans le lluron.)
Après les applaudissements de tous les savants présents à l'exécution chez le Comte de Creutz, le bonheur de Grétry eut été parfait, si la crainte pour le rejet du poème ne l'avait inquiété.
Le Comte de Creutz a été pendant huit ans un protecteur zélé de Grélry,elillui montrait l'attachement le plus pur et le plus vrai. Il voyait très intimement Grétry même pendant qu'il composait, car l'ambassadeur de Suède était poêle estimé, cultivant les beaux-arts et fut très instruit dans les sciences. La musique, qu'il aimait avec passion, faisait le bonheur de sa vie.
L'inquiétude de Grétry malheureusement n'était que trop londée. Le lendemain matin son poëte vint lui annoncer que les acteurs de la Comédie-Italienne refusaient à l'unanimité la pièce. Quelle amère déception, après un jour de bonheur, portée à un cœur si fier et si sensible à la fois ! Et si c'était la dernière ?
Ses protecteurs l'engagèrent à arranger son œuvre pour le grand Opéra, lui promettant de faire entendre sa nouvelle forme de musique chez le prince de Conti. Il y consacra un mois de travail et la pièce fut acceptée.
Mais à la répétition la déception fut si grande et si générale, que sans l'abbé Arnaud, Grétry aurait quitté la salle après le premier acte. Nous ne donnons pas tort à ceux qui prétendent que les acteurs furent tous instigués contre le jeune maître.
Ce qui le prouve, c'est qu'en rentrant chez lui il trouva deux lettres, une d'un anonyme et l'autre de Millord W... qui lui retirait sa pension donnée pour quelques concertos écrits par Grétry à Rome.
Après cette chute Grétry reçut cette lettre de l'anonyme déjà cité :
" Vous croyez donc, honnête liégeois, venir figurer parmi les grands talens de cette capitale. Désabusez-vous, mon cher, retournez chez vos compatriotes et faite leur entendre votre musique baroque, qui n'a ni sens ni raison!^ (i)
Grétry fut chargé de présenter aux administrateurs de la Comédie- Italienne, les deux poèmes de Voltaire : Le baron d'Otrante et les deux Tonneaux, comme l'œuvre d'un jeune poëte de province.
Le sujet parut comique et moral et les détails très agréables ; mais les Comédiens italiens ne voulurent point recevoir ces pièces, à moins que l'auteur n'y fit de notables changements.
Dans le Baron d'Otrante le rôle du corsaire est écrit en italien et tous les autres en français. Ce mélange de deux idiomes n'était point rare sur leur théâtre dans les pièces dites ItaUennes ; mais ce fut une nouveauté dans rOpéra-Coniique, et les Comédiens italiens ne vouliiront
(ij Grétry, par M. Léon De Saegher, Revue de Bek 'jue, 1869.
point la hasarder, surtout n'ayant pas de chanteur italien à leur disposition.
Enfin, ils voyaient très bien dans le Baron d'Otrante un talent, qui aurait pu leur être utile, et engagèrent Grétry à faire venir l'auteur anonyme à Paris.
Voltaire s'amusa beaucoup de cette proposition et se consola facilement de ce refus.
Grétry, au contraire, très fâché de ce contre-temps, dût renoncer à mettre la pièce en musique.
Le coup était fatal. — Grétry se décida à quitter Paris pour retourner en Italie ou à Liège, mais une circonstance fortuite survint.
Le Comte de Creutz le mit en relation avec Jean Fr. Marmontel, littérateur, membre de l'Académie, qui lui promit un poëme.
Le Comte-protecteur de Grétry, s'exprima ainsi en recommandant le Jeune maître à Marmontel :
« C'est un jeune homme au désespoir et sur le point de se noyer, si vous ne le sauvez; il ne demande qu'un poëme d'opéra-comique pour faire fortune à Paris. Il vient d'Italie.
» Ce malheureux jeune homme est sans ressource; il me pria de vous le recommander. »
Sur cette recommandation particulière, Marmontel lui remit après peu de temps le poëme du premie repéra : Le Huron, en 2 actes, représenté à Paris, le 20 août 1768. (i)
C'est Cailleau, l'excellent auteur des Italiens, qui conduisit Grétry chez Mad. Laruette, une étoile de l'OpéraComique, et Grétry chanta devant elle au clavecin toute la musique du Huron.
Grétry, découragé, affaibli, démonté, reprend sa verve/<et son énergie, qui ne l'avaient pas quitté pendant son séjour à Rome.
Il donne quelques détails sur cette pièce dans ses Mémoires, dont nous extrayons :
« Si j'ai passé une nuit agréable, ce fut celle qui suivit cet heureux jour. Mon père (2) m'apparut en songe; il me tendait les bras; je m'élançois vers lui, en faisant un cri qui dissipa un si doux prestige. Cher auteur de mes jours, qu'il fut douloureux pour moi de penser que tu ne jouiroit pas de mon premier succès. »
»Cailleau parut, fit aimer le charmant Huron, qu'on a longtemps regretté
(1) Grétry dit 1769.
(2) Décédé avant. C'est pendant les répétitions du premier opéra joué à Paris, que son père décéda à Liège.
à la Comédie-Italienne. Mad. Laruetle chanta le rôle de M'^^ de Saint- Yves avec sa sensibilité toujours si décente; Laruette déploya dans celui de Gilotin sa pantomime comique sans charge; l'excellent acteur Clairval, toujours animé d'être utile à ses camarades et aux arts, ne dédaigna pas de se charger du petit rôle de l'ofTicier français : le succès fut décidé après le premier acte, et confirmé à la fin du second ; on demanda les auteurs : Clairval me nomma et dit que l'auteur des paroles était anonyme. »
La mort du père de Grétry accabla beaucoup le jeune maître, et quel bonheur pour le musicien si François Grétry eut pu assister à la représentation du Hmwi.
Mais le père Grétry mourut fatalement deux mois et dix jours avant la première représentation de cet opéra, donné le 20 août 1768.
L'honorable bourgmestre de Liège, M. Moltard, a eu la bienveillance de faire des recherches sur notre indication, et voici son acte de décès :
« Le \0 juin 1768 est décédé François-Pascal Grétry, époux de Marie-Jeanne-Françoise Dé fossé. »
Grâce à la simplicité des idées, a la sensibilité des mélodies, au talent de Mad. Laruette, Cailleau, Clairval et Laruette, le premier acte fut reçu favorablement, et après le second acte le succès redoubla et le public demanda les auteurs. Grétry parut seul.
M. Maurice Gay, dans un article concernant Grétry, publié dans le journal : La musique populaire, écrit :
« Le succès du Huron fut en eflet spontané, complet, éclatant, et tout Paris en parla pendant plusieurs semaines. A partir de ce jour Grétry n'eut plus qu'à se laisser entraîner sur la pente du bonheur. Son génie aidant, il marcha bientôt de triomphe en triomphe, et pendant trente ans il sema sa route des chefs-d'œuvre les plus aimaibles, les plus charmants et les plus accomplis. » (i)
Enfin le succès fut tel qu'un marchand, témoin de la beauté de cet opéra, et qui tenait un magasin de tabac dans le voisinage de la Comédie-Italienne, avait mis comme enseigne en grandes lettres :
Au Grand Huron, N.... marchand de tabac.
Grétry en passant dans une petite rue où habitait l'homme enthousiaste, y entra avec le peintre Greuze et y acheta une livre de tabac à priser sans se laire connaître.
()) Nous avons extrait différents jugements du Mercure de France, du Journal encyclopédique, du Journal des Sciences et des Bea 'Arts de Castilhon, du JourïKAl de Paris, à\x Moniteur universel, des ouvrrjes de La Harpe, Grimm, etc.
Voltaire, qui avait connaissance du premier succès à Paris, écrit :
« Est-il vrai que la musique du //(//-on soit charmante? Est-elle du petit liégeois, que vous avez peut-être vu à Fernay? » (i)
On sait que cet opéra fut joué à Liège, le 26 janvier 1769, en présence de la mère de Grétry.
Voici une pièce de vers adressée à Grétry à l'occasion de sa première pièce représentée à Paris :
Vers à M. Grétry, auteur de la musique iu Huron :
Il n'est pour toi qu'un cri flatteur
Ton pinceau fécond en images,
Cher Grétry, du public emporte les suffrages,
A chaque passion tu donna sa couleur.
Ta musique est à toi, simple, facile, pure,
Elle est de tout pays, ainsi que la nature.
D'un accompagnement au chant subordonné
L'esprit est satisfait, au lieu d'être étonné.
Tel un ruisseau modeste et sage dans sa course,
Laisse briller les fleurs qu'il mouille doucement.
Tandis qu'un fleuve altier, et bruyant dès sa source,
Se fait, du seul ravage, un fol amusement.
Ton premier pas dans la carrière
T'offre l'espoir de la remplir;
Vois de lauriers tout prêts, une moisson entière :
Trop heureux si je puis t'aider à les cueillir !