M. GUICHARD
Revenons à la représentation du Huron.
Déjà avant la fin du premier acte le public se montra très sympathique aux mélodies gracieuses, au souffle idéal, et le premier pas qui coûte tant aux artistes, fut décisif en faveur de l'auteur et devait assurer l'avenir de Grétry. Ce fut même un grand événement musical à Pans que l'apparition d'une première œuvre de l'artiste belge.
Le public s'était un peu mépris sur la musique de Grétry, et, son nom finissant par un /, le croyait italien. « Nous allons donc entendre des roulades et des points-d'orgue à ne jamais finir, » disait-on généralement.
On fut nécessairement tout surpris par la naïveté des ariettes et les formes nouvelles de ses mélodies, car Grétry fut toujours très sobre,
(i) Correspondances génôrn! • le Voltaire . KV. page 169.
quant aux roulades, qui souvent n'expriment aucun sentiment et ne servent d'ordinaire qu'à faire ressortir le gosier limpide de quelque artiste.
Enlin Grétry était sauvé. — Marmontel blâmé hier pour avoir fait un iihretto pour un artiste étranger, est applaudi aujourd'hui. Grétry ne trouvait pas un seul poëte pour lui composer une pièce, aujourd'hui après le succès du Iluron, (i) ils sont tous à son service. Voilà le monde qui devrait donner l'exemple de fraternité. Hier les acteurs osaient se moquer du talent de Grétry : aujourd'hui tout Paris retentit du talent du grand compositeur belge ; les salons, la cour, les théâtres, les cafés, les places publiques et les réunions de famille, répètent l'œuvre du nouvel Orphée et s'entretiennent du génie de Grétry.
Cette comédie est prise de V Ingénu, un des ouvrages les plus agréables de M. de Voltaire, mais dont il n'était pas possible de transporter sur la scène les traits les plus intéressants.
Quoique la comédie se ressente un peu de la gène où le sujet a réduit l'auteur, elle a été très applaudie, et malgré le grand nombre de représentations, qui en ont été données, on la voit encore avec plaisir. [Journal encyclopédique, octobre 1768.)
Celte revue ajoute :
« Une des scènes les plus plaisantes, mais qui tire son agrément de la musique, est celle où le Huron, impatienté des questions qu'on lui fait, les contrefait l'un après l'autre.
» L'ariette, qui fait le piquant de cette scène, est fort applaudie, et mérite de l'être. L'auteur de la comédie à mis, autant qu'il a pu, les
(i) Cet opéra fut joué à Liège le 26 janvier 17G9, c'est-à-dire cinq mois après Paris. Ce fut une véritable solennité dramatique. La salle regorgeait de monde, et la mère de Grétry (déjà veuve), ainsi que sa famille, y assistèrent dans la loge des magistrats. La musijue fut acclamée et trois représentations successives ne lassèrent pas la foule. (Fr. Falier, Histoire du théâtre français en Belgique.)
C'est étonnant que G-rétry ne soit pas venu cette année à Liège. Il est vrai, les communications étaient difficiles au cœur de l'hiver.
Grétry prit son domicile à Paris rue de Richelieu N° 1268, et chose étrange, en 179G. ([uand Flamand épousa sa nièce le 31 janvier, il habita la même maison.
En y entrant, Grétry dit : " Soudain j'ai demeuré dans cette maison en débarquant à Paris en IIGS, elle .-qipartenait à Mail. Forlier. C'est dans cette maison que j'ai Ciimposé mes premiers ouvrages ; c'est ici que j'ai connu ma Jeannetle. »
Grélry voulut voir l'appartement où il composa le Tableau parlant, qui était alors occupé par un tailleur.
Le soir môme de la noce, toute la famille assista à la repi'ésôntatloh de Zémirei^ Azor.
Lîtdle, fut jouée à Lièg'île29 octobre 1774. Nouveau triomphe pour Grétry.
mœurs du sauvage en oppssition avec nos mœurs ; c'était une entreprise bien hardie dans un opéra-comique. »
De la musique, dans son enseml)le, la revue n'en parle pas.
« Nous citerons, pour ceux qui aiment les brillantes paroles de nos opéras-comiques modernes, un air de la première scène de celui-ci : il est digne du nouveau genre; et on regrettera, sans doute, que nous l'ayons abrégé :
Comme il y va!
Comme il détale !
Quel chasseur que ce Huron là !
Il faut le voir dans ces valons ; Il a des ailes aux talons, II tire la baie, etc.
Si ce n'est pas là de bonne poésie, certes nous ne nous y connaissons pas. » {Journal des Beaux-Arts et des Sciences, décembre 1768.)
Voici comment s'exprime E. L. Gerberdans son Lexicon sur le Iluron :
« Dieser Tag erfûllte den Tonkûnstler mit Angst, aber es gelang. Das Stiick gefiel, und schon am nâchsten Morgen bekam Grétry fûnf Auftrâge von Dichtern, die er vorher umsonst gebeten hatte. »
Page 404, du môme Lexicon, il ajoute que ses symphonies eurent beaucoup de succès à Liège.
La Harpe écrit dans sa notice : Sur la musique théâtrale, volume V :
« Enfin Grétry, plus heureux, trouva un écrivain d'un talent plus élevé, dans Marmontel, el le Huron, Lucile, Sylvain, firent voir que notre langue était assez musicale pour produire les plus grands effets entre les mains d'un habile compositeur. De pareilles pièces où on allait s'attendrir et pleurer, et qui enchantaient les oreilles en remuant l'âme, ne s'appelèrent plus des opéras-comiques, mais des drames lyriques pleins de mérite et de charme. »
Nous extrayons d'une lettre particulière adressée au Journal littéraire :
«« Un homme cependant est venu, bien supérieur à ceux-là par son art merveilleux de faire beaucoup avec peu, c'est-à-dire d'obtenir de grands effets par les moyens les plus simples, c'est M. Grétry, le Pergolèse de nos jours : jeune comme lui, il semble tenir son secret de la nature. Dès ses premiers jours dans la carrière, il a touché le but ; son premier ouvrage, le Huron, a été un chef d'œuvre. Comme lui, poursuivi par l'envie, brûlé de l'ardeui Iv la gloire, il est à craindre qu'ayant
assez reçu déjà pour sa réputation et trop peu pour nos plaisirs, il ne
périsse à la fleur de l'âge. Son enthousiasme est tel, qu'il ne peut composer sans entrer dans les accès d'une fièvre violente ; alors dominé ]iar le dieu de l'harmonie, son imagination s'exalte, il faut qu'il cède à ces transports, et il reproduit des scènes fabuleuses de la pytlionisse antique ; il n'est pas étonnant que ses ouvrages se sentent de la chaleur de son délire, et qu'il passionne, subjugue, ravisse à son tour ceux qui Tontendent. "
Voici ropinion du baron deGrinim sur le premier succès de Grétry:(i)
« Ce M. Grétry est un jeune homme qui fait ici son coup d'essai; mais ce coup d'essai est le chef-d'œuvr? d'un maiire, qui élève l'auteur sans contiadiction au premier rang. Il n'y a dans toute la France que Philidoi' (|ui puisse se mesurer avec celui-là est espérer de conserver sa réputation et sa place. Le style de Grétry est purement italien, Philidor a le style un peu allemand et en tout moins châtié. Il entraine souvent de force, par son nerf et par sa vigueur ; Grétry entraine d'une manière ]-lus douce, plus séduisante, plus voluptueuse ; sans manquer de force, lorsqu'il le faut, il vous ôte, par le charme de son style, la volonté de lui résister : du côté du métier, il est savant et profond, mais jamais aux dépens du goût. La pureté de son style enchanie : le plus grand agrément est toujours à côté du plus grand savoir ; il sait surtout finir Ses aii's et leurs donner la plus grande étendue, secret très-peu connu de nos compositeurs. Vous avez pu remarquer, dans le cours de l'extrait, de cette pièce, combien sa musique est variée : depuis le grand tragique jusqu'au comijue, depuis le gracieux jusqu'aux finesses d'une déclamation tranquille et sans passion, on trouve dans son opéra des modèles de tous les caractères »
» Il a la poitrine faible et mauvaise, dit-il après avoir rendu compte de Sylvain ; il crache souvent le sang, il ne se ménage pas assez ; eh ! le moyen de se ménager, quand on est amoureux comme un fou d'une petite créature jolie comme un cœur et douée des deux plus beaux yeux noirs de la France ! Il faut donc s'attendre à voir périr le Pergolese français comme celui d'Italie, à la fleur de son âge. Détournons nos yeux de celte triste perspective ; jouissons de l'aurore, sans demander si elle sera suivi d'un beau jour ». Ce ne furent là, heureusement, que de vaines appréhensions, et le Pergolese français put fournir une longue et fructueuse carrière. »
(i) Correspondance Uttéior.r, 1 septembre \%Z.
Artistes dans le lluron : M''^^ Laruetle, Desgiands, MM. Dcsliayes, Desglands, Nainville, Cliampville, Laruette, Clairval et Caillot.
Poënie de celte pièce, Paris, chez Merlin.
Pendant l'été de 1770 on a repris le Huron, et les acteurs y obtinrent le môme succès,
Rei)ris en 1772, M"« Colombe l'aînée (Marie-Thcrèse-Théodorc Uo!nbocoli-Riggieri), née à Venise vers 1752, rentra à la Comédie-italienne, le 6 novembre, par le rôle d'Hortense de cetie pièce.
A. Gaussoin écrit dans l'Aperçu historique, etc., publié dans la Belgique musicale de 1845 :
« On citerait difficilement un compositeur français dont la réputation se serait consolidée autrement que par l'esprit et l'excellence de la déclamation lyrique que Grétry avait su porter à un si haut degré de perfection. Il est donc bien évident que de tous les compositeurs qui travaillèrent à Paris aux progrès de l'école française, ce fut l'artiste belge qui exerça sur elle rinfluence la plus forte et la plus décisive. »
Grétry, au milieu de ses succès et plein de confiance dans son avenir, commence à songer au mariage, avec une jeune fille qui vint habiter sa demeure, rue Traversière. M. Jal écrit à ce sujet dans son Dictionnaire :
« Hélas ! oui, Jeanne-Marie Grandon a cédé. Elle était seule, orpheline de père, presque orpheline de mère, car sa mère était à 120 lieues de Paris! Comment et pourquoi était-elle seule? à qui l'avail-on confiée? Je ne sais; mais quelle femme jettera la première pierre à cette coupable? Un prêtre a pitié d'elle, d'eux; il écrit à cette mère imprudente, lui demande son consentement à un mariage qui est dans les vœux des deux amants, et que l'amour, un amour impatient, a rendu nécessaire. La mère, irritée, résiste; mais tant de pleurs coulent dans la chambre de la pauvre lille, les jeunes gens sont si intéressants, le gendre qu'on oilre à la mère a un si bel avenir, qu'enfin elle se décide, et (|ue le 2inovembre 1770 elle déclare par-devant deux notaires de Lyon, consentir au mariage de Jeanne-Marie avec Grétry. Elle charge de procuration cet abbé qui est à Paris la providence des deux jeunes gens, Mcssire François Rozier, compatriote de Jeanne-Marie et, par cela, ami du musicien liégeois. »
Jeanne-Marie se rétablit de couches pénibles ; elle se rétablit lentement et le mariage s'ajourne. Cependant on baptise Andriette-Marie- Jeanne, qui est tenue sur le font de Rueil, (i) par l'abbé Rozier et la mère de Grétry.
(i) Près de Versailles, où l'eufaut chétif fut confié aux soinajd'une nourrice, femme de Jean Michel, maître vigneron.
Chose étrange, Grétry ne dit mot de ses amours avec la jeune M"*^ Jeanne-Marie Grandon, qu'il fréquentait intimement puisqu'elle mil au monde le 1 décembre 1770un enfant, et qui habitait avec lui depuis 1768.
Nous arrivons au second succès obtenu à Paris, par Lucile, comédie en 1 acte, de Marmontel, même auteur du Ilurou, représentée à la Comédie-Italienne, le 5 janvier 1769.
Le public théâtral, étant au courant des coulisses des Italiens, attendait avec impatience le second opéra de Grétry.
Grétry écrit dans ses Mémoires :
« Les paroles et la musique eurent un succès égal. L'on demanda les auteurs; Clairval vint comme au Huron, me nommer, en ajoutant que l'auteur des paroles était anonyme. Il a tort, dit une voix forte, et toute la salle applaudit. »
Dans les lettres de Dorât, ce poète s'exprime ainsi sur la musique de Lucile :
« Le fond de Lucile est pathétique, et je ne regrette point que l'harmonie prête ses charmes à l'expression de la douleur.
» Quand un opéra m'ennuie, je dis : c'est la faute du musicien et non celle de la musique. Je ne la trouve déplacée que dans les scènes froides et vuides d'intérêts. Voilà pourquoi les premières scènes de Lucile m'ont allarmé. Une toilette et de l'harmonie sont deux choses si loin l'une de l'autre. La pièce ne se réchauffe qu'à ce quatuor enchanteur qui fixe la réputation du musicien. L'entrée de Caillot m'a causé la plus vive sensation. J'ai tremblé, j'ai vu la décoration s'obscurcir en un instant, et mon imagination avec elle.
» Mes larmes ont coulé et j'ai rendu grâces à celui qui me procurait cette douleur voluptueuse, un des plus grands plaisirs de la vie.
» L'air qu'il chante ne vous a-t-il pas transporté? N'admirez vous pas le respect de la musique pour les paroles, des instrumens pour la voix? Comme la déclamation est sçavamment et sensiblement adaptée à ce qu'elle doit rendre! Harmonie, mélodie, desseins, motifs, jours ménagés dans les parties accessoires, pour faire ressortir la partie principale, tout s'y trouve. C'est un chel-d'œuvre selon moi, que Pergolèse n'auroit pas désavoué, et l'Hymne qu'il faut chanter sur sa tombe.
» Grelrick nous a indiqué en musique des effets inconnus jusqu'à lui. Un de ses titres, a l'admiration des connaisseurs, est sa fécondité. Je ne connois presque point de morceaux de musique de la longueur des siens; mais la variété des modulations, leurs gradations ou dégradations insensibles, la fidélité et l'adresse de ses rentrées dans le premier motif,
empêchent de remarquer la durée du morceau. Voilà le secret du génie cependant il faut des bornes.
» Gretrick doit se niéder même de son talent en ce genre, et c'est au poète qui travaille avec lui à ne lui pas fournir de trop fréquentes occasions à cette sorte d'écarts .
» Je reprocherai à notre charmant Gretrick le début de son ouverture. Les dix premières mesures sont communes. Si elles expriment la joie, c'est la joie de la guingette; et nous voulons celle d'une lète de village, même ennoblie par respect pour la scène. Je ne lui pardonnerai |)as davantage l'air de Dorval : Quel réveil, quel enchantejnent ! »
Avant la représentation de l'opéra Liiclle, il paraît que la Comédie- Italienne n'avait encore donné aucune pièce dans laquelle le sentiment prédominait; aussi, à la lin du célèbre quatuor : Où peut-on être mieux, etc., le public fut ravi, enthousiasmé de cette belle mélodie.-
L'acteur Joseph Caillot se distingua principalement dans celte pièce.
Faisons suivre un nouveau jugement sur Lucile, qui continue à faire de bonnes recettes aux Italiens :
« Par le charme d'une musique chantante, vive, ingénieuse et naturelle, cet opéra est irès-acclamé par un nombreux public qui se presse dans la salle de bonne heure. Tout Paris y passe. Il n'y a pas dans les annales du théâtre un exemple de celte vogue soutenue pendant plus de cinquante ans.
» Grétry, par son chant naturel, par ses combinaisons heureuses de la musique aux paroles, avait le talent de faire vibrer le cœur des masses, et de donner aux spectateurs de douces émotions et des sensations agréables. Quel dommage qu'il n'en soit plus ainsi aujourd'hui, car beaucoup d'auteurs modernes, sacrilient le charme aux recherches factices »
« Les paroles sont attribuées à un Académicien célèbre, et la musique est de Grétry, musicien qui s'annonce avec le plus grand talent.
» Cette pièce est suivie d'un divertissement. Elle a eu le plus grand succès. Le sujet est bien choisi et bien conduit. Il touche et il intéresse. On ne désire rien dans la musique; elle est toujours fidèle au sens des paroles, elle en augmente l'énergie; et partout exacte, pittoresque et du choix le mieux senti, elle rendroit seule dans le plus haut degré les différons sentimens et la situation des personnages. » (Gazette littéraire de l'Europe, Tome XXX, 1769.)
Citons parmi les artistes dignes de la musique de Grétry, Joseph Caillot, né le 24 janvier 1733, à Paris, qui dans le rôle de Biaise, tie Lucile, s'était fait une grande réputation.
« Le jeu de Caillot, dit le baron de Grimm {Correspondance littéraire), dans le rôle de Biaise est, je crois, une des choses les plus intéressantes que l'on puisse voir sur un théâtre. »
Il obtint ensuite un succès éclatant dans Sylvain. Ce charmant acteur décéda à Paris, le 30 septembre 1816, âgé de 84 ans.
Nous extrayons de l'ouvrage de Martine : De la musique dramatique en France :
« Grétry, le plus fécond de nos compositeurs, est en même temps le plus varié. Son génie flexible sait peindre tous les tons ; il traite avec un égal succès le pathétique et le comique. Sa musique est pleine d'esprit et de finesse ; presque toujours mélodieuse, constamment expressive, le mérite en sera mieux apprécié par l'examen que, d'après leur date, je ferai de ses productions, dont aucune ne ressemble aux autres.
» Lucile. — L'opéra de Lucile est rempli de chants frais, aimables et gracieux, entre lesquels tient sans doute la première place ce quatuor enchanteur que chacun a retenu, et qui a été si souvent chanté. On peut ensuite citer les deux morceaux de Lucile : Qu'il est doux de dire en aimant, Tout ce qui peut toucher une âme, et celui de Dorval : Quel réveil ! quel enchantement ! Le chœur final, le petit air : On dit qu'à quinze ans, etc., ont un chant agréable et facile. L'air de Timante : Autour de moi f entends, je veux, respire la gaîté franche ; la ritournelle est d'un effet heureux. Il y a des traits d'une expression pathétique dans le trio de Lucile, Dorval et Julie ; le même mérite caractérise le monologue de Biaise, que Grétry a savamment analysé dans ses Mémoires, et sur lequel il serait inutile de revenir. S'il ne produit pas actuellement le même effet que dans l'origine, il le faut attribuer, non-seulement à l'exécution, mais encore à la différence des époques. En 1769, les morceaux de ce genre étaient si rares, qiie celui-ci dût causer une vive impression, qui s'est affaiblie par l'habitude d'en entendre. »
Les paroles de Lucile passent pour appartenir constamment à M. le duc de Nivernois.
Cette charmante pièce eut plusieurs reprises, et on la donna le 15 et le 18 août 1804, avec la Fausse Magie.
Le Journal des Débats du 18 août écrit :
« On promet depuis longtemps l'Ami de la maison, ell'on vient de donner Lucile : c'est par reconnaissance, par bienséance, par devoir, qu'on rend cet hommage forcé au créateur de la comédie lyrique en France, au Molière de l'Opéra-Comique, mais c'est par goût, par inclination, par sentiment, qu'on joue les bouffonneries à la mode, les bagatelles du jour, les colifichets de musique soi-disant italienne.
» L'air : O ma femme, quuvez-vous fait, qui se li'ouve dans le rôle (le Clienard (Biaise), est un des plus beaux de la pièee; mais ce style large n'est plus à la mode; cette expression pathétique est ignoble et surannée....
» Les plus hérétiques ne peuvent refuser leur admiration au quatuor si touchant de Litcile; sa beauté est dans le chant et la mélodie, plus que dans l'harmonie; il est simple, naturel, facile et va au cœur. On se contente de dire : c'est dommage que cela soit ancien ; mais je dis c'est dommage que les modernes n'en puissent faire autant. »
Le 23 août suivant on représenta Lucile et Zémire et Azor, et cette journée a été pour Grétry un jour de gloire.
Le même journal écrit dans le N" du 25 août :
« Le quatuor de Lucile a été annoncé par des applaudissements. De pareils morceaux en défaut de toutes les hérésies modernes ont toujours la grâce de la nouveauté, sont toujours vraiment sentis. Il y a loin de cette musique pleine d'àmc et d'expression à tous ces charivaris soidisant finals qui ne diffèrent les uns des autres que par le plus ou moins de bruit, et qui tous ne se proposent que le môme objet à peindre, le désordre et la cohue de plusieurs personnes qui parlent ensemble et ne s'entendent pas. Cet abus de l'harmonie n'a pu être introduit sur la scène que par le désespoir d'exprimer des situations, des caractères et des sentiments.
» Si le quatuor de Lucile produit encore un si grand effet, il faut que les beautés en soient bien vraies et bien naturelles, car il est faiblement exécuté.
» Quand on entend la musique de Lucile, on est fâché qu'un si bel ouvrage soit resté enfoui si longtemps, tandis qu'on nous prodiguait des balivernes sans couleur, sans style, et qui n'avaient que le mérite de la nouveauté. »
» Zémire et Azor est un véritable opéra comique, où le merveilleux est employé sobrement et avec goût; la musique, l'une des meilleures productions de Grétry, rechauffe singulièrement la scène. Quelle abondaF:ce d'heureux motifs de chant ! quelle richesse d'accompagnements! les airs ont presque tous un caractère marqué. Mad. Holandeau a été vivement et justement applaudie dans le rôle de Zémire. » (i)
Le Tableau parlant, une des plus belles partitions du répertoire de ce temps, fut joué aux Italiens, le 20 septembre 1769.
(i) C'est Julien Geoffroy qui fesait à cette époque la critique tlieàtrale à ce journal.
Grétry s'est surtout appliqué d:ins cette parlition, à ennoblir, autant que faire se pouvait, sans blesse;' la vérité, le genre de la i)arade;el c'est une attention très nécessaire à to:U compositeur qui traite un sujet trivial.
Grétry écrit dans ses Essais :
« Cette pièce me parut la m 'illeure réponse que je pusse faire au public. Deux succès de suite m'avoient rendu ma gaieté naturelle, que j'aurois eu bien de la peine à exciter dans le temps que je lis le Hiiron. C'est dans les beaux jours de printemps (mai 1769;, que je composai le Tableau parlant, et je puis dire que pendant deux mois chanter et rire fut toute mon occupation. »
On avait reproché dans la presse, à Grétry de faire pleurer à l'Opéra- Comique, et on avait dit que la nature lui refusait le genre gai.
Je répondis, dit Grétry dans ses Essais, par la pièce, le Tableau parlant, aus.si le succès grandissait à chaque représentation. Les acteurs, qui n'avaient aucune idée de ce comique, n'osaient se livrer à la gaieté de ce genre, cependant ils finirent par y être charmants.
Mad. Laruette, dans le rôle de Colombine, était pétillante d'esprit et (le verve, et Clairval se dis ingua dans le rôle si piquant du pierrot. Tout deux furent inimitables, parce qu'ils surent unir la décence et la grâce à la gaieté la plus folle, aussi, le public a acclamé avec enthousiasme ces deux charmants artistes, qui faisaient rornement de la Comédie- Italienne.
Faisons suivre quelques jugements sur cet opéra :
« Si les grâces et le sentiment dominent dans la musique de Lucile, la gaité, l'esprit et la (inesse caractérisent celle du Tableau parlant où Grétry a pris habilement la manière de Pergolèse, pour lequel il a toujours professé une vive admiration. Cette composition charmante a eu de nos jours le plus brillant succès, et plusieurs autres de son auteur n'en obtiendraient pas moins si-elles étaient aussi bien exécutées, il la fit, dit-il, pour satisfaire ceux qui lui reprochaient de faire pleurer à l'Opéra Comique, et elle fut enfantée au milieu des jeux et des plaisirs. « Le bonheur dont l'artiste jouit (observe-t-il sensément à ce sujet), influe infiniment sur ses productions. » Celle ci démontre évidemment cette heureuse influence. » (Ouvrage de J. U. Martine déjà cité.)
Voici encore une de ces |)roductions laites exprès pour jirouver que la musique peut faire passer les situations les plus communes. Gardons nous bien d'en conclure que la musique est un art supérieur à la poésie?
Enfin, tout Paris a couru aux représentations du Tableau parlant, et jamais on n'avait vu une aliluence pareille.
Celle musique rend tous les jours ce musicien plus cher au pui)lic. (Journal encyclopédique, 1769.)
Palissot, litléraleur, morl en 1814, jaloux du succès de Grélry, surtout du Tableau parlant, lança une sanglante satire contre lOpéra- Comique. Cette pièce est adressée à son digne ami Nicolet.
Il est question de plusieurs musiciens dans cette cpîlre. Voici les vers qui s'adressent à Marmontel et Grétry :
Marmontel, tu rendis Cléopatre hydropique,
Tu fis à l'opéra mourir Hercule étique.
Tu sentis qu'il fallait, pour te faire un grand nom,
En vers bien boursoufflés composer le Huron ;
Mais comme un faible enfant, bronchant dans la carrière,
Tu fis choix de Grétry, pour tenir ta lisière.
L'originalité et l'expression si naturellement comique des motifs, la gaieté sans efforts de la verve qui régnent dans toute celte partition, la font considérer avec raison comme un des meilleurs opéras bouffes qui aient été écrits. Rien de plus gracieux que le Cantatileâu duo deColombine et de Pierrot; ce morceau serait un chef-d'œuvre, si la modulation en était plus variée, et si Grétry n'avait maladroitement parcouru deux fois la même série de tons au lieu de transporter la réponse du motif principal à la dominante. {Aperçu historique, etc., de Gaussoin.)
Nous extrayons de l'excellent livre de A. Thurner : Les transformations de V Opéra-Comique :
« Un mouvement irrésistible était désormais imprimé à l'opéracomique, bientôt il allait subir une transformation prodigieuse. Sous l'influence d'un vigoureux génie, il ira pénétrer plus avant dans le cœur humain, il parlera le langage des amours, il sera la vérité dramatique.
» Un enfant de la Flandre, nourri des œuvres de Scarlatli, Pergolèse, Buranello, elc, fut l'auteur de celle révolution, qui prolonge encore ses rayonnements jusqu'à nos jours. On devine que c'est de Grélry qu'il s'agit.
» Depuis l'apparition de ce colosse sur la scène de l'opéra-comique, toutes les œuvres qui ont paru à la Comédie-Italienne, et, plus tard, salle Favart, jusqu'à la période révolutionnaire, dont Méhul a élé la plus fidèle expression, toutes ces œuvres, disons-nous, pâlissent à côté de celles de Grétry.
« Un an avant le Déserteur, Grétry avait donné Lucile, une petite pièce qui suggéra plus tard l'idée de Félix à Monsigny. On y remarque le quatuor du déjeuner et le monologue du bonhomme Biaise, où la
déclamation, étroitement unie à la mélodie, concourt à l'expression. Ce petit tableau à la Greuze dut une certaine vogue, à celte époque, à la sensiblerie domestique dont il est empreint. « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? » lut bientôt chanté dans toutes les réunions. Cette même année 1769, qui vit éclore le Déserteur, est signalée par un autre chef-d'œuvre, le Tableau parlant, de Grétry, une des plus délicieuses bouifonneries de notre répertoire
» Un cnthousianie indescriptible accueillit cette ravissante production. D'un bond, le génie de Grétry atteignit l'expression vraie du comique. Le style musical creuse la pensée poétique, la note devient pateline et narquoise, vive et espiègle. La phrase s'assouplit avec une grâce merveilleuse à tous les contours de chaque caractère. »
Grimm (qui assistait à la première représentation) écrit, en parlant de cet opéra :
« Le Tableau parlant est un modèle de musique comi(|ue et bouffonne : cela est à tourner la tète; le compositeur ira loin s'il vit; son style clair et facile fait que le succès de ses pièces n'est jamais douteu.v un instant, et se fait entendre des ignorants comme des connaisseurs. »
Les Italiens donnent depuis peu une parade intitulée le Portrait parlant; les paroles sont d'Anseaiime et la musique de Grétry.
La pièce a réussi. Elle est plaisante, parfois graveleuse. L'éventail y est d'un grand secours pour les femmes. La musique en est excellente. En général ce genre plait plus à ce théâtre et y est mieux adapté que l'héroïque, sur lequel on a voulu monler depuis quelque tems. C'est une femme piquante et faite pour la gaillardise, qui emprunte la langueur et les grands airs d'une beauté sublime pour intéresser davantage et devient ridicule. [Mémoires de Louis de Bachaumont, Londres, 4777 )
Le Journal de Paris écrit au sujet de cette reprise en 180o :
« Depuis la retraite de Clairval, le chef-d'œuvre de Grétry n'avait produit une sensation plus délicieuse; jamais aussi il n'avait été exécuté avec un ensemble plus parfait. »
L'opéra fut joué par M"' Desbordes (i) et Elleviou.
Cet opéra fut aussi re[)ris vers 1808, avec Elleviou (!*ierrot) et Mad. Boulanger (Colombine), qui oblinrenl un succès sans égal et procurèrent à la pièce un grand nombre de représentations.
Napoléon F interdit la continuation des représentations, à cause du couplet : Vous étiez- ce que vous n'êtes pas, etc., paroles auxquelles on semblait donner une interprétation vague.
(i) M"e Desbordes est l'artiste qui sous le nom de Mad. Desbordes- Valmore s'est fait un nom distingué parmi les poêles en France.
Le musicien n'a reçu que des élocjes, aussi que de gaîté, de grâces et de variété dans ses airs ! M. Grétry semble créer un genre oouveau, ne s'écartant jamais du sens de ses paroles, il trouve le moyen d'ajouter encore à leur expression ; son génie abondant et facile se prête à tout sans elîort, et l'on voit que ses compositions lui coûtent aussi peu de peine qu'elles procurent de plaisir à les entendre. {Mercure). (!)
La Harpe écrit au sujet de cette pièce :
« Le Tableau parlant, l'un des premiers ouvrages de Grétry, est, je crois, ce que nous avons le plus voisin de Pergolèse, non pas toul-à-fait pour la richesse, mais pour l'esprit et les grâces du chant.
» C'est le véritable pendant de ce chef-d'œuvre fameux, la Serva Padrona, et peut-être encore celui de notre Pergolèse français, qui compte tant d'antres ouvrages d'un mérite supérieur. Lucile, Sylvain, Zémire et Azor, pièces qui honorent également le poêle et le musicien, et dont le ton et l'intérêt étaient assez ennoblis et assez soutenus pour prouver enfin, malgré Rousseau, que notre langue n'était pas si peu musicale, qu'elle ne put produire de beaux effets dans les mains d'un homme habile. »
Bernard Mengozzi, compositeur italien, qui vint, se fixer à Paris en 1787, composa une nouvelle musique pour cette pièce, représentée en 1792, au théâtre de W^"" Montansier, mais qui lit un fiasco complet.
Il est bien audacieux de se risquer à refaire une musique qui eut tant de retentissement. B. Mengozzi mit aussi en musique l'Amant jaloux, joué sans succès en 1793, au Théâtre National.
Parmi les artistes-femmes, qui ont eu leur part de succès dans les opéras de Grétry, signalons : M'^^ De Saint-Eveux, dite Rosalie, qui chanta agréablement le rôle de Colombine et qui créa le rôle d'Antonio dans le Mariage d'Antoine, l'opéra de Lucile Grétry, joué le 19 juillet 1786. Elle décéda à la fin du siècle dernier et naquit vers 1735.
Mad. Saint-Aubin (J. C. Schrœder).qui obtint un grand succès dans la Double épreuve ou Colinette à la Cour, dans VEpieuve villageoise (Denise), dans le Jugement de Midas (Chloé), etc. Elle décéda à Paris, en 1850, et naquit en 1764. Elle créa plusieurs rôles importants.
Un artiste peu connu, Charles Favart (fils du célèbre acteur Favart), ■ né vers 1747, joua avec succès le rôle de Cassandre en 1779. Il décéda à Paris, en 1806.
{\) Le Tableau parlant o^\ v.n des opéras le plus joués en France, en Belgique et en Hollande, et il a été mé:.i'^ traduit en flamand sous le titre : De sprehende Schikterij.
Le Journal des Débats écrit à sa reprise en 1811 : « J'ai tant parlé du Tableau parlant, que je ne sais plus qu'en dire, surtout depuis qu'il a perdu son Pierrot :
Le bonheur de Pierrot Est dans sa Colombine ; Colombine en Pierrot Trouve un bon lot.
» Huet est un acteur utile, laborieux, intelligent, d'un extérieur agréable. Sa voix et son jeu n'ont point de charmes.
» Huet le joue plus en Pierrot de la foire. Elleviou plus en amoureux de la comédie ; Huet y met plus de franchise et de gaieté. Elleviou plus de grâce et de délicatesse. »
Sylvain, en 1 acte, en vers, mêlé d'ariettes, poëme de Marmontel, est la quatrième pièce de Grétry.
Cet opéra fut joué le 19 février 1770 et il eut le même succès que Liicile, cependant la répétition première ne fit point d'effet.
Grétry en sortit fort triste et accablé.
Le dénouement de la pièce fut très applaudi et un accident qui arriva à Caillot y contribua beaucoup. Ce fait est relaté dans les Essais de Grétry.
Quant au succès obtenu, les journaux et revues de l'époque vont nous apprendre l'accueil favorable de Sylvain.
Autant Grétry s'était montré spirituel, piquant et gai dans le Tableau parlant, autant il est noble et pathétique dans Sylvain. Le duo du Tableau parlant est un chef-d'œuvre dans le genre comique ; le duo de Sylvain : dans le sein d'un père, en est un dans le genre pathétique. C'est, à mon avis, le meilleur de l'auteur qui en a fait un si grand nombre; la mélodie et l'expression y sont réunies au plus haut degré ; aucun morceau de nos tragédies lyriques n'est supérieur pour l'effet à l'allégro plein de chaleur et d'énergie qui le termine. On trouve encore beaucoup de verve et d'expression dans. Je puis braver les coups du sort, dans le récitatif obligé d'Hélène et le vivace qui le suit, dans le morceau d'ensemble où les gens du seigneur veulent faire poser les armes à Sylvain. {De la musique dramatique, etc., de Martine )
Cet opéra obtint un grand succès. Il y a beaucoup d'originalité et un duo charmant. J. Caillot se distingua principalement dans le rôle de Sylvain.
Un critique se plaint qu'on ralentissait un po i les mouvements, ce qui affaiblit l'effet do quelques morceaux ma -quants.
La musique de Grétry est toujours noble, pathétique et théâtrale, et elle ne manque jamais d'ajouter aux paroles qu elle anime, et au sens qu'elles renferment.
Artistes : M'"^ Laruette, Beaupré, Caillot, Suin, Trial. Clairval.
Sylvain M repris après la mort de l'auteur en 1813, avec M"«*Gavaudan, Duret, Regnault, MM. Chenard, Paul, Darancourt et Gauthier.
On lit à ce sujet dans le Journal des Débats (10 novembre 1813) : « Du vivant de Grétry, Sylvain était une des pièces les plus maltraitées: on l'abandonnait aux derniers sujets du théâtre; depuis sa mort, l'élite de lOpéra-Comique a brigué l'honneur de remonter Sylvain. De gens qui ne croient pas à la sensibilité et à la vertu, disent que c'est une spéculation de finances : si c'en est une, elle est bonne ; il va beaucoup de monde à cette reprise. »
Bachaumont écrit le 18 février 1770 dans ses Mémoires :
« Les Comédiens italiens ont alliché pour demain la l'*^ représentation de Sylvain. On annonce avec les plus grands éloges ce drame, dont la musique est de Grétry.
Grétry dit dans ses Essais :
« L'artiste le plus habile est donc celui qui'sail le mieux rectifier les écarts de son imagination, en donnant à son ouvrage un tour naturel, qui souvent n'est que le fruit d'un travail pénible. »
Il tient probablement ce langage pour faire mieux comprendre combien de difticultés il a rencontrées dans l'application ou plutôt dans la réalisation de son ardent désir de se perfectionner dans l'art de la déclamation musicale. Il voulut à toute lorce peindre les inflexions naturelles de la voix humaine dans les diverses affections de l'âme, tout eu combinant les sons de la manière à former des mélodies agréables et en rapport avec le sujet et les paroles, et de rester comme le fidèle interprète du poème. Chose à remarquer, Marmontel, doutant probablement de la réussite de la musique de Grétry, n'avait |)as consenti à mettre son nom sur l'affiche.
Dms Sylvain (irélry est noble et pathétique. Le duo : Dans le sein (Vun père, est un véritable chef-d'œuvre dans ce genre.
Une artiste de grande réputation, Louise-Rosalie Lefèvre-Dugazon, née à Berlin, le 18 juin 17oo, de parents français, débuta à la Comédie- Italienne le 19 juin 1774, dans le rôle de Pauline de l'opéra Sylvain, puis dans d'autres pièces de Grétry. Elle décéda hParis, le 2-2 sept. 1821.
Parmi les arlislCo f;ui ont fait valoir la musique de Grétry, citons particulièrement Soplii.' Dufayel, qui débuta dans le rôle de Lucilc dans
Sylvain, le 16 octobre 1774. Elle chanta avec succès dans VAmi de la maison (Agathe), Zémire et Az-or (Zémire). Elle naquit en 1760.
Sa sœur cadette, Augustine, parut dans la parodie de la Caravane, le Marchand d'Esclaves, en 1784, de Radet et Rosière.
Elles décédèrent à la fin du siècle dernier.
Les journaux de Paris font l'éloge de Mad. Lacaille, qui débuta dans le rôle d'Hélène de cet opéra, le 2 décembre 1780.
Démêlé entre le critique et historien La Harpe et Grétry, au sujet de Syhain.
De la Harpe, qui faisait la critique slh Mercure de France du 5 octobre 1778, s'était exprimé ainsi sur J. J. Rousseau :
" On a remarqué que le charme du Devin de Village naissoit surtout de l'accord le plus parfait entre la musique et les paroles, accord qui sembleroit ne pouvoir se trouver au même degré, que dans un auteur qui, comme Rousseau, auroit conçu à la fois les vers et le chant ; mais ceux qui savent que le fameux duo de Sylvain, Dmis le sein d'un père, l'un des beaux morceaux d'expression dont notre musique théâtrale se puisse glorifier, n'est pourtant qu'une Parodie, et que le Poëte travaille sur des notes, ceux-là concevront qu'il est possible que le Poëte et le Musicien n'ajent qu'une même âme, sans être réunis dans la même personne. »
Huit jours après l'impression de ce morceau, Grétry, froissé, fit paraître la lettre suivante dans le Journal de Paris :
" Ne seroit-il pas nécessaire, Messieurs, qu'en écrivant sur un objet quelconque, l'Auteur voulut bien s'instruire des faits avant que de les publier? On ma averti, qu'il s'est glissé dans le dernier Mercure une erreur que je ne puis laisser subsister.
" Il y est dit que le duo de Sylvain, Dans le seiii d'un père, est parodié, et moi je vous assure. Messieurs, qu'il ne l'est point et n'a pu ïùtre. J'espère que vous voudrez bien m'en croire sur ma parole, et détruire ce petit mensonge, en insérant ma lettre dans votre prochain n°.»
Dans le N° du 25 octobre 1778 du Mercure de France, de la Harpe répondit à la lettre de Grétry en ces termes :
« Peut-être sera-t-on un peu étonné du ton de cette réponse, surtout si on la compare à celui du passage qui en a été l'occasion. On aura peine à concevoir qu'un Musicien dont on parle d'u o manière si honorable, comblé de tant d'éloges, puisse prend, o une humeur si forte,
même en supposant que j'ai eu tort de citer ce duo comme fait de verve, sur une situation donnée, plutôt que sur des paroles écrites.
» Il est vrai qu'il paroit par la lettre même de M. Grétry, qu'il n'avoit pas lu le morceau dont il se plaint. Mais doit-on répondre à ce qu'on n'a pas lu? M. Grétry ignoroit à ce qu'il a dit depuis que je fusse l'auteur de ce fragment. Qu'importe! dans tous les cas il ne falloit passe servir du mot tnensonge. Il est aussi déplacé qu'impoli. On ne ment que lorsqu'on veut tromper. Quand il est évident qu'on se trompe de bonne foi, il n'y a point mensonge, il y a méprise. A'oilà pour le fond.
" L'année dernière (1777) en revenant de la campagne avec MM. Marmontel et Grétry, je parlois de l'avantage qu'il y avoit pour le musicien à trouver un Poëte qui sut se plier facilement à ses idées, croirez-vous, met dit alors M. Marmontel, gue le duo de Sylvain a été fait de cette manière; Grétry composant au clavecin, et moi arrangeant des paroles sur la musique qu'il jouoit? M. Grétry confirma ce récit dont je fus frappé, et l'on parla même d'autres morceaux faits de la môme façon. Voilà ce que ma mémoire me rappeloit, quand j'ai écrit. Sur la dénégation de M. Grétry, je courrus chez M. Marmontel, et voici ce qu'il m'a dit :
" L'on peut dans une conversation ne pas spécifier rigoureusement toutes les circonstances, et l'on peut, en se rappelant de mémoire, se méprendre sur quelques unes. Le duo dont vous avez parlé ne fut pas parodié en entier, mais en partie, et voici celui qui le fut.
0 mon bien suprême Moitié de moi-même, etc.
" M. Marmontel, ajouta ce qui a pu vous induire en erreur, c'est que dans cette même pièce il y a un autre duo qui en effet est parodié entièrement, c'est celui-ci :
Avec ton cœur il est fidèle Qu'aurois-je encore à désirer? etc. "
C'est l'ouvrage de deux acteurs célèbres.
Ce drame touchant où le poëte et le musicien ont réuni tout le patiiétique de leurs crayons, a eu le plus grand succès. (Gazette littéraire de VEurope, avril 1770.)
En juillet 1812, cet opéra fut joué à Anvers. Le rédacteur du Journal d'Anvers écrit à ce sujet :
« Je ne finirai pas cet article sans dire un mol de Sylvain qui a précédé JAilly et QuinavU, de Nicoïo. Ce chef-d'œuvre de Grétr\ sufliroil
pour combattre ce faux système que le plus puissant attrait de la musique est dans sa nouveauté; Cécile de Sylvain a survécu à nos roulades modernes et malgré l'empire de la mode on y revient encore avec un charme également senti de l'ancienne et de la nouvelle école. »
Le 17 octobre 1770 on représentait à la cour à Fontainebleau, les Deux Avares, en 2 actes, de Fenouillot de Falbaire.
Poëme, Paris, chez la veuve Duchesne.
Cette pièce fut jouée à Paris, aux Italiens, le 6 décembre 1770.
Elle eut peu de succès et on y rencontre une belle marche que presque tous les régiments approprièrent à leur musique.
Le Journal encyclopédique, de 1770, donne le sujet de cet opéra, et le chroniqueur de cette revue ajoute :
« Telle est la comédie des Deux Avares, ou plutôt des Deux Voleurs. C'est un canevas, ou, si l'on veut, une parade, dont quelques scènes sont amusantes ; mais en général cette pièce a été très mal accueillie et le méritoit. »
On annonçait dans les journaux qu'il était question de remonter à rOpéra-Comique l'un des plus jolis et des plus gais opéras-comiques de Grétry, les Deux Avares, dont un chœur bouffe est resté populaire.
On a joué cette pièce en mars 1803 à Vienne sur le théâtre de la ville.
M. Fischer y a introduit quelques airs de sa composition.
A la suite du peu de succès des Deux Avares, Grétry fut atteint d'accès de fièvre qui devinrent très inquiétants pour ses amis et mirent le compositeur dans un état de très grande faiblesse.
11 écrit dans ses Essais :
« Après un assoupissement aussi long que salutaire, le plus beau réveil contribua sans doute à hâter ma convalescence. Une mère adorée, que j'avois quittée avec tant de regrets, fut l'objet qui frappa ma vue. Inquiète de ce qu'on lui avoit écrit de ma santé , sa tendresse l'avoit fait voler auprès d'un fils qui la pressoit de venir s'établir à Paris. Elle fut témoin des soins touchans que prenoit de moi ma jeune épouse; étonnée de voir une jeune femme française se livrer,avec plaisir, aux travaux les plus durs, elle l'aima autant que son fils et nous promit de ne jamais nous quitter. Elle est aujourd'hui âgée de quatre-vingts ans, et jouit de la meilleure santé. »
La mère de Grétry fut obligée après le décès de son mari, en 1768, de céder la maison qu'elle habitait à Liège, à ftP'"'^ Bordeur, ses cousines, pour Irr, indemniser des secours qu'elle en avait reçus ; c'est alors que, sans ressource, file vint habiter chez son fils à Paris.
La mère de Grétry était dans une telle indigence que le compositeur dut lui envoyer l'arûcnt nécessaire pour payer les frais de voyages, qui à cette époque se montaient à une somme assez élevée.
Elle mourut dans les bras de son fils, qui lui témoigna une affection toute particulière, vers la fin du siècle dernier, âgée de 85 ans.
Elle était née par conséquent vers 1714.
Le roi Louis XVI, x^Lirie-Antoinette et les princes vinrent au secours de la mère de Grétry.
La révolution française la mit malheureusement dans une position très critique. A son décès, Grétry, très souffrant, chargea Flamand- Grétry, son neveu, avec son beau-frère, Grétry aîné, d'accompagner jusqu'au tombeau, la dépouille mortelle de l'honorable et infortunée femme.
Après les Deux Avares les Italiens représentèrent le 23 novembre 1770, à la cour : V Amitié à l'Epreuve, en 2 actes. Ce môme opéra ou comédie, comme on disait à l'époque, fut remis en 3 actes, et représenté à Fontainebleau devant la cour, le 24 octobre 1786 et à Paris le 30 du même mois.
Poème, Paris, chez la veuve Simon. In-8".
Le Journal de Paris s'exprime ainsi sur la reprise : « Nommer les deux auteurs, c'est annoncer un succès. Donnée en 2 actes en 1771, en un en 1776, le public raccueillit toujours. M. Favart, plus sévère, a retiré son ouvrage, et pour le remettre en 3 actes il y a introduit de nouveaux personnages, qui sont semé de la gaieté sans diminuer l'intérêt. On a surtout fort applaudi le rôle de Nègre, et des couplets charmants chantés d'une manière piquante par ce Nègre et la Soubrette. »
Ajoutons que Grétry mit toujours beaucoup de soins à peindre scrupuleusement le caractère des personnages.
1770. novembre. L'Amitié à l'Epreuve, à Fontainebleau. 1771.24 janvier, à Paris. « Cette pièce écrite avec délicatesse a fait plaisir. Les détails en sont agréables et ingénieusement exprimés. La musique, toujours heureusement adaptée au sens et aux sentiments des paroles, leur donne une nouvelle énergie et plus d'éclat. Rien de si palhéliquc, ùl .^i touchant, de si sublime que l'invocation à l'amitié rendue dans un trio avec des accords et une mélodie qui pénètrent l'âme et relèvent. Cette pièce a été supérieurement jouée et chantée par MM. Clairval, Caillot, ]yjmes Laruette, Favart et Desglands. »
On reprend en juin 1776 aux Italiens, l'Amitié à l'Epreuve. La musique fait toujours le plus grand plaisir; l'hymne en trio à l'amilié est de l'expression la plus touchante.
Mad. Trial, Billioni et Clairval chantent leurs rôles avec intelligence et sensibilité.
1786. Reprise en 3 actes. « Tous les changements ont réussi, et le public a reçu avec une vive reconnaissance les nouveaux efforts d'un acteur qui a travaillé si longtemps et si heureusement pour ses plaisirs.
L'auteur de la musique est au-dessus des éloges ; toujours son dernier ouvrage semble être un chef-d'œuvre. On le croirait encore aujourd'hui. Les anciens morceaux ont été entendus avec un vrai plaisir, et les nouveaux avec transport : surtout un duo entre Corali et son frère, et une ariette laite pour M"® Renaud par Grétrj. Le public a demandé les auteurs, et leur a témoigné tout l'intérêt que leur vue devait inspirer. »
On va reprendre aux Italiens : la Fausse Mafjie, avec une augmentation dans la musique. (Journal de Paris.)
Elle a été reprise avec le début de M"® Fayel et la pièce a eu le plus grand succès.
Grétry a ajouté plusieurs morceaux d'ensemble qui sont d'un effet étonnant. La musique en est délicieuse, neuve et pittoresque. Les rôles sont parfaitement joués et chantés.
Mad. Trial y est admirable et son chant est du plus grand éclat dans le rôle de Lucette.
Grétry sortait de la maladie nerveuse dont il souffrait depuis l'échec des Deux Avares, et jamais il n'eut de moments plus difficiles d'exalter son imagination, aussi, ce n'est qu'après bien des peines qu'il composa et termina cet opéra.
Grétry, brouillé avec les intendants de la musique du roi, qui le regardaient comme un innovateur sacrilège envers l'ancienne musique française, se reconcilia avec Rebel et Francœur, intendants des spectacles de la cour, qui lui dirent, que c'était là le véritable genre de musique qu'il devait adopter.
Cet opéra parut froid à Fontainebleau et n'eut que douze représentations à Paris aux Italiens, théâtre à cette époque très en vogue et où le public s'amusait fort bien.
Cette pièce reparut, comme nous l'avons dit, en 1786 avec des changements ordonnés parGrétry.
Le public aimait le comique, et il fallait suivre ses goûts. Grétry en effet comprit les tendances dn public parisien.
Alors K''-" lie: ;>:ul, actrice douée d'une voix flexible et qui chantait d'une manière exqui^ ■ "reprit le rôle de Corali, que Grétry arrangea selon
ses moyens; Trial, l'excellent acteur et le plus infatigable et le plus zélé qu'on vit, chanta en perfection le rôle du nègre.
Cette fois-ci le succès fut complet, et le public, pour témoigner sa satisfaction aux acteurs, les rappela après la pièce.
Favart, octogénaire, auteur de tant d'ouvrages estimables, et hors d'état par sa cécité de se présenter, fut conduit par Grétry sur la scène, pour recevoir un des dernier fleurons de sa couronne.
Un des grands succès de Grétry, son opéra le plus populaire et qu'on chanta en sept langues différentes, est l'opéra Zémire et Azov, pièce en 4 actes, en vers libres, de Marmontel, représentée à la cour à Fontainebleau le 9 novembre 1771, et à Paris, aux Italiens, le 10 décembre de la même année.
Grétry dit dans ses Mémoires, que cet opéra obtint à Fontainebleau, le 9 novembre 1771, un succès extraordinaire.
« J'étois rendu à la vie, la nature étoit neuve pour mes organes débarassés lorsque je commençai cet ouvrage. Une féerie étoit ce qui convenoit le mieux à ma situation. Cet ouvrage m'occupa pendant l'hiver de 1770; j'eus une jouissance presque continuelle en y travaillant parce que je sentois que cette production étoit à la fois d'une expression vraie et forte: il me paroît même difficile de réunir plus de vérité, d'expression, de mélodie et d'harmonie. Elle fut traduite dans presque toutes les langues. »
Toute cette partition est empreinte d'un parfum de poésie qui seconde admirablement l'action toute féerique du drame. Jamais Grétry ne fit preuve de plus d'imagination, de verve et d'élégante simplicité.
Au nombre des morceaux qui produisirent le plus d'effet, on remarque surtout au S'"** acte le trio du tableau magique, accompagné par les clarinettes, cors et bassons placés derrière le théâtre, combinaison instrumentale qui prête au charme indéfinissable à la magie de cette scène.
On distingue encore l'air si franchement dessiné : les esprits dont on nous fait peur; le trio : Veillons mes sœurs; le rondo : du moment qu'on aime, et enfin l'air : Ah ! quel tourment.
Une des meilleures partitions, celle qui restera le plus longtemps au répertoire avec Richard, «st incontestablement Zémire et Azor. Ce chefd'œuvre effaça bientôt le souvenir de deux échecs que venait de subir l'auteur des Deux Avares et de l'Amitié à l'Epreuve. L'espèce d'énervement, de tranquille jouissance qu'éprouvent les convalescents semble avoir inilué vivement sur ses idées. (Aperçu historique, de Gaussoin.)
On écrit de Fontainebleau que Zémire et Azor ou la belle et la bête, opéra-comique nouveau, y a été exécuté sur le théâtre de la cour, le
samedi 9 novembre, avec beaucoup de satisfaction de la part des specta" leurs. On en a été si content qu'on l'a donné une seconde fois. La musique du sieur Grétry, ainsi que c'est l'usage, a fait le succès de ce petit ouvrage. {Mémoires de Bacliaumont.)
Burney, qui vit jouer à Bruxelles, en 1772, Zéniire et Azor, en fait le plus grand éloge dans son ouvrage : Thet présent state of music.
La mélodie est plus souvent italienne que française. Les accompagnements sont riches, ingénieux et clairs, dit le musicologue anglais.
Zémire et Azor ou la Belle et la Bête, sujet tiré des contes dit-on de Mad. D'Aulnoy, (?) avec danses.
Cette pièce avoit déjà fait une grande sensation à la cour le 9 novembre 1771, et n'a pas moins plu à la ville; elle mérite quelque détail.
Cette pièce, dans laquelle il y a beaucoup de jeu et de mouvement, doit produire un grand effet au théâtre et faire la plus grande sensation, accompagnée de toute la magie du spectacle, de la pompe de la danse et des ballets, et surtout d'une musique délicieuse. {Gazette littéraire de l'Europe, février 1772.)
La même revue écrit, en parlant de l'opéra le Faucon :
« Quant à la musique, elle est du S' Moncini (Monsigny), compositeur fort estimé autrefois, et tout-à-fait éclipsé, ainsi que ses confrères, par le S'" Grétry. »
C'est très flatteur pour notre compatriote.
Zémire et Azor, opéra très populaire, fut représenté dans plusieurs pays.
E. Gerber écrit dans son Lcxicon, en parlant de plusieurs de ses partitions :
« Aile dièse Opern sindnic'.t nur zu Paris in Partitur gestochen, sodern auch ein grosser Theil davon ins Italienische, Schwedische, Russische und Englische ùbersetzt worden. Auf deutschen Theatern sind bisher so viel ich iveiss gegeben : le Hiiron, Lucile, Sylvain, le Tableau parlant, les deux Avares, V Amitié à l'épreuve, Zémire et Azor, l'Ami de la maison, la Rosière de Salency, le Magnifique, les Mariages Samnites, la Fausse Magie, le Jugement de Midas, l'Amant jaloux, les Evénements imprévus. »
Le même biographe dit qu'il ne connaît de Grétry que 2 Sonates de clavecin avec flûte, violon et basse, publiées à Paris, en 1775.
Il est à remarquer qu'aucun grand opéra n'a été traduit en allemand.
Dans une lettre adressée de Londres le 24 février 1779, au Mercure de France, on parle en ces termes des opéras et de Zémire de Grétry :
" Les Opéras-Comiques de Grétry sont aujourd'hui applaudis sur tous les théâtres de l'Europe, même sur ceux d'Italie, et ils survivront
aux plus beaux ouvrages des B , des P , des S...., etc., car ce qui
ne flatte que les sens ne les flatte qu'un certain tems; mais ce qui attache l'esprit et intéresse le cœur, en flattant l'oreille, est de tous les temps.
" Vous savez ou vous ignorez que le charmant opéra de Zémire et Azor a été traduit en Italien par Verezzi, et a été exécuté à Mannheim avec le plus grand succès ; les airs en ont été scrupuleusement conservés, et le dialogue a été mis en récitatif par Holtzbauer. M. L. T. s'est procuré cet opéra et vient de le faire exécuter sur le théâtre de Hay-Market.
« Enfin la représentation si long-temps attendue à eu lieu hier (à Londres Ie23 février 1779). La salle étoit comble. Malgré la disposition des esprits, on a écouté avec beaucoup d'attention. La pièce a été en général bien jouée et encore mieux chantée.
" La musique a été trouvée charmante, et l'on a demandé à grands cris l'air de Rose chérie et celui de la Fauvette. Le directeur n'avoit rien épargné pour rendre le spectacle riche et varié. L'effet total a été un très-grand plaisir et les critiques de l'opposition ont été étouffées par les applaudissemens de la majorité. Je suis persuadé que les représentations suivantes iront encore mieux. Je vous en manderai le succès, etc.»
Il paraît que cette nouveauté n'a pas manqué d'élever deux grandes fractions pour et contre. Les G..., les R..., tous les iiii possible (termes de la lettre), et tous leurs partisans ont fait ce qu'on appelle ici une opposition ; mais les gens raisonnables et éclairés, et surtout les femmes, se sont déclarés pour le nouveau genre.
Grétry a encore triomphé par ses belles mélodies sur une cabale montée.
L'Empereur Napoléon assistait un jour à une représentation de Zémire et Azor, donnée à la cour. En s'approchant de Grétry, celui-ci lui dit : « D'où vient que j'entends toujours à merveille les airs de vos opéras? » — « C'est, répondit Grétry, que je n'ai point l'habitude de placer le piédestal sur le théâtre et la statue dans l'orchestre. »
Ceci se passa au commencement de ce siècle.
En 1811, on donnait un opéra comique de Boïcldieu au théâtre Feydeau, et à ce sujet on lit dans le Journal de l'Empire :
« Grétry, ilans ses plus beaux ouvrages, dans Zémire et Âzor, dans la Fausse Magie et autres, a payé ce tribut au goût du siècle ; c'est une grande autorité ; mais par quelle foule de beaux chants, par quels prodiges d'expression et de mélodie n'a-t-il pas expié cette complaisance légère pour des actrices et pour leurs nombreux partisans. »
En janvier 1821, on reprit cet opéra, et le chroniqueur du Journal des Débats écrit :
« Et moi aussi, je suis allé voir cet opéra, applaudir une œuvre du génie fécond de Grétry. Mon imagination me transportoit au temps où l'Opéra-Gomique bégayoit ses premiers airs; Zémire et Azor est un sublime effort, et l'on conçoit aisément l'enthousiasme qu'il dut exciter. Comparez cette pièce aux opéras qui l'ont précédé et suivi immédiatement, tout le monde s'accordera sur l'excellence de sa musique.
» Les mélodies de cet opéra sont généralement belles, leur expression vraie; on y trouve de la gaieté, du pathétique, de l'esprit et une grande connaissance de la scène. »
On a représenté cette pièce toute l'année.
Eu 1846, J. Lardin publie à Paris, chez Moessard :
Zémire et Azor, (i) par Grétry. Quelques questions à propos de la nouvelle falsification de cet opéra. In-8" de 32 pages.
11 est question dans cet opuscule de la réorchestration de l'opéra Zémire et Azor, faite par Ad. Adam, et représentée en 1846.
Parmi les artistes qui se sont distingués dans les opéras de Grétry, rendons hommage à Jacques Béron, dit Dorsonville, qui débuta sous ce nom à la Comédie-Italienne, le 12 juin 1777, dans le rôle d'Azor de cette pièce. Il chanta si bien ce personnage que le public le demanda après le spectaclCv faveur dont, i}:iraît-il, aucun artiste avait joui avant lui à ce théâtre.
Il doit être décédé à la fin du siècle dernier, après avoir épousé une jeune artiste du même théâtre. M"'' E. Tessier, qui n'avait alors que 17 ans, et dont il se sépara.
Mentionnons encore spécialement un artiste, interprète fidèle de la musique de Grétry, J. B. Guignard, dit Clairval, né en 1735, à Paris, auquel on confia le rôle principal d'Azor dans Zémire et Azor, en 1771, qu'il chanta à la cour à Versailles avec grand succès.
En 1773 (4 mars) il créa le rôle principal dans le Magnifique, et le
(i) On trouve une analyse de cette pièce dans le livre de Grosheini : Versuch einer œsthetischen Dnrstellung mefirerer Werke dramatischer Tonmeister. ISIayence, Schottfils, 1834.
21 octobre 1784, c'est lui qui créa le rôle de Blondel dans iijc/m/ï/, qu'il chanta avec une rare perleclion. Il mourut en 1795.
G. Groslieim, dans son livre: Chronologisches Verzeichniss vorzûglicher Meister der Tonkunst, écrit :
« Ein Meisterwerk, das nacli seinem Ersclieinen in elf Spmchen ubersetzt, au f eh en so viel verschiedenen Biihnen mit dem hôchsten Beifall, und ohne Unterlass (jegeben wurde. Ein Beispiel ilirer Volksthûmlichkeit zeigte sicli besonders in London, wo nach der zweiten Auffuhrnng, als eine fremde Arie eingelegt worden, das Volk sich dem widersetzte, indeni es ausrief : « Weg damit ! das isl keine Musik von Grétry ! »
Mariage de Grétry.
Nous avons déjà annoncé le futur mariage du compositeur avec Jeanne- Marie Grandon, de Lyon, mariage qui fut ajourné à cause de la maladie de Grétry et de son état de faiblesse.
A cette époque, notre compatriote était dans toute la splendeur de sa carrière, mais il avait l'esprit tourmenté, sur le sort de sa compagne, aussi, son état de santé donna quelques inquiétudes à ses amis et au monde musical.
Différentes publications, les répétitions fréquentes h la Comédie-Italienne et chez lui, ses relations artistiques avec les acteurs, les représentations à la cour de plusieurs de ses pièces, la naissance d'un enfant, etc., tout cela avait profondément accablé sa nature frêle, et excité singulièrement son état nerveux.
Bachaumont écrit dans ses Mémoires :
« C'est avec douleur que les amateurs du Théâtre-Italien, qui avoient conçu les plus grandes espérances sur le compte du S*" Grétry, ce Pergolèse de la France, voient que ce musicien est sur le point d'être moissonné à la fleur de son âge II est attaqué de la poitrine, et son genre de vivre ne contribue pas peu à aggraver son état. On convient assez généralement qu'il étoit fait pour faire une révolution dans la musique de ce théâtre dont les coryphées ne paroissent que des gens médiocres de cet auteur. »
Le projet de mariage, qui lui coula tant d'angoisses et de chagrins, vint mettre fin à ses souff'rances et fut un des plus grands événements de la vie de Grétrv.
Le !'■ décembre 1770, (i) J(,>anne-Marie Grandon mit au monde un enfant du sexe féminin.
Cette femme, jolie comme un cœur,comme 1 écrit un critique, était fille de Jacques-René Grandon, peintre distingué de portraits, (maître de J. B. Greuze,) et Benoite Toupet. Grandon était venu s'établir à Paris, où Greuze le suivit et s'y fixa également.
Jeanne-Marie, née à Lyon, avait pour protecteur Tabbé Fr. Rozier, du diocèse de Lyon, et c'est lui qui prit toutes les précautions possibles pour hâter le mariage du compositeur.
La mère de Grétry, Marie-Jeanne De Fossez, qui habitait Paris depuis peu de temps (1770), avait des soins particuliers de l'état maladif de son fils et de sa future belle-fille.
Malgré tout le désir de Grétry de s'unir à M"^ Grandon en 1769, le mariage n'eut lieu qu'en 1771, huit mois après la naissance de la première fille.
C'est le 3 juillet 1771 (2) qu'on célébra ce mariage à l'église de Saint- Roch, en présence de quelques amis et connaissances mais dans la plus grande simplicité. Les jeunes époux goûtèrent enfin après bien des angoisses et des revers, le parfait bonheur.
La mère de Grétry, femme honorable, d'une simplicité modèle et très robuste, assistait assez régulièrement aux représentations des opéras de son fils aimé.
Voici l'acte de mariage :
« 1771. Ont été unis : André-Ernest-Modeste Grétry, compositeur de musique, fils de défunt François et de Marie-Jeanne Defossez de cette paroisse Saint-Roch ; et Jeanne-Marie Grandon, fille mineure de défunt
(1) Grétry, selon un manuscrit, aurait eu des relations en 1784 avec Barbe-Ttiérèse Moreau, de Liège.
M. De Busscher, archiviste de la ville de Gand, décédé en 1882, possédait des autographes de Grétry, renfermant des correspondances entre Grétry et cette demoiselle.
Ce manuscrit a été vendu à la vente de l'ancien archiviste de Gand en 1882, pour la somme de 140 francs, mais il a été reconnu que ce manuscrit est faux, quant à la soi-disante correspondance amoureuse de Grétry et de M"e Moreau.
(2) Cette année Tapray publie : Quatuor et ariettes de Liicile et du Tableau parlant, arrangés pour le clavecin.
Au concert spirituel du 15 août 1770 on chanta à la fin un Lauclate, motet arrangé sur plusieurs airs de Grétry, dont la musique savante et agréable, écrit le critique du Mercure de France, ne peut manquer de plaire sous telle forme qu'on la produise. La musique de Grétry obtint à cette époque une vogue sans exemple.
Jacques-lrenée et de Benoîte Toupet, de fait de cette paroisse, de droit de celle de St-Pierre-et-St-Saturin, de la ville de Lyon. »
Jacques Grandon, peintre, naquit à Lyon, le 8 septembre 1746, et décéda le 23 octobre 1763.
L'Ami de la maison, en 3 actes et en vers, de Marmontel, fut joué à la cour à Fontainebleau, le 26 octobre 1771, et à Paris, aux Italiens, le 14 mai 1772.
Le succès en fut équivoque à la cour, mais pour la représentation de Paris, les auteurs firent des coupures, et on croyait qu'une comédie proprement dite, d'un genre où le comique ne domine point, qui n'est pas une comédie d'intrigue, était peu faite pour la musique, c'est ainsi que Grétry s'exprime dans ses Mémoires :
« Malgré le succès de Zémire et Azor, qui se soutenoit toujours, celui de cette pièce augmenta avec les représentations. Cette gradation de succès était naturelle dans une comédie de cette nature. Cette musique souvent parlante, quoique d'un genre assez élevé, n'avoit été traitée, je crois, par aucun musicien. »
Grétry en retranchait les morceaux qui avaient produit le moins d'effet en société et aux répétitions particulières.
Le Journal des Sciences et des Beaux-Arts, tome VI, 1778, écrit :
« MM., nous assure que les opéras de M. Gluck sont faits pour ennuyer Naples, Rome, Venise, Londres, Vienne et Madrid, et qu'au contraire on ne se lasse jamais et avec raison de l'Ami de la ynaison, de Sylvain, de Zémire et Azor ; et qu'il y a dix ans qu'on raffole du genre de ces divins opéras. »
On a joué rA7ni de la maison depuis Pâques ; il peut aller très longtems. [Gazette littéraire de l'Europe, août 1772.)
La verve mélodique du musicien réussit à lui assurer du succès, à côté de celui qu'obtenait à la même époque le délicieux opéra de Zémire et Azor.
Le Journal encyclopédique écrit :
« Toutes les scènes de cette pièce sont théâtrales et demandent beaucoup de jeu et de finesse. Il faut annoncer que les acteurs se sont surpassés et que Mad. Laruette est céleste dans son rôle, ainsi que le Cliton à Orphise. M. Grétry adonne de nouvelles preuves d'un rare talent par son genre de comédie ; sa musique est tantôt noble, tantôt comique, suivant ce qu'il a à exprimer, sans la moindre charge, ni les extravagances de chant qui font gémir le goût. »
L'Ami de la maison n'a pas encore été repris au théâtre. {Dictionnaire de Larousse.)
La comédie de l'Ami de la maison, exécutée pour la première fois hier samedi 26 octobre, sur le théâtre de la cour, n'a pas eu le succès qu'on s'en promettoit.
C'est un opéra comique en 3 actes et en vers libres.
Quant à la musique, tout en a paru de la meilleure composition. L'ouverture a produit un grand effet. On a été vivement ému de plusieurs Adagio très-tendres, mais qui, trop répétés, ont dégénéré en monotonie. Tel est le jugement de la cour, communément en contradiction avec celui de la ville.
L'activité du S*" Grétry se distinguoit par des attitudes plus vives et plus variées. Il battoit la mesure, et tout le désordre de sa personne caractérisoit l'intérêt qu'il prenoit à la chose. Son amour-propre a paru mieux fondé, d'autant plus que le succès de ces jolis riens est dû, presque toujours uniquement au musicien. (Gazette littéraire)
Grétry a voulu s'essayer dans un genre de musique plus pathétique, de plus de conception et de formes plus dramatiques.
Cet opéra n'eut pas un succès éclatant, mais resta tout de même au répertoire. Ce fut un succès d'estime, comme le dit Grétry dans ses Mémoires.
Le Magnifique, ÛYàme en 3 actes, par Sedaine, donné le 4 mars 1773. Malgré les cabales organisées par les partisans du compositeur Monsigny et ceux de Marmontel, cet opéra obtint un succès d'estime.
Les comédiens italiens ont donné hier la première représentation du Magnifique, comédie en 3 actes. La musique est du S"" Grétry. Depuis longtems le public n'avoit rien vu de ces deux auteurs et s'est porté en foule au spectacle. On ne peut reprocher à l'auteur de la musique qu'une trop grande abondance de richesses harmoniques ; elle devient fatigante pour l'auditeur; d'ailleurs il n'y a pas assez de variété. Le meilleur de l'ouvrage dans l'un et l'autre genre est l'ouverture qui est en action; elle commence par une marche de captifs, où il y a beaucoup d'art, de goût et de symphonie. C'est un coup de tambour qui donne le signal, et a paru une nouveauté heureuse. (Mémoires, de Bachaumont.)
Grétry dit dans ses Mémoires :
« Le Magnifique n'eut pas un succès éclatant, mais ce qu'on appelle un succès d'estime et il est resté au théâtre. »
Il y a une scène où le Magnifique triomphe de son rival. Ce moment
est enchanteur et il fait beaucoup d'honneur à l'actrice, Mad. Laruette, et au musicien ; c'est à ce morceau que le drame devra tout son succès.
A l'égard du musicien, l'avoir nommé, c'est avoir fait son éloge : si le peuple français était généralement musicien, la scène de la rose ne serait pas trop longue; mais elle l'est pour le grand nombre de nos ignorans en ce genre. (Journal encyclopédique.)
Artistes : Mad. Laruette, MM. Clairval, Berard et Trial.
Un critique écrit dans son enthousiasme :
« La musique est excellente ; elle soutient et augmente la réputation de Grétry, génie fécond qui se plie à tous les genres, et qui sait donner avec tant de succès un langage intelligible à son chant, et des formes gracieuses et pittoresques à sa composition. Le Magnifique et Clémentine sont joués et chantés par Clairval et par M"'' Laruette, avec un art, un sentiment et un jeu admirables, »
Il y a une belle ouverture, dans laquelle Grétry a introduit l'air de : Vive Henri IV.
Clairval y déployait un talent extraordinaire dans la scène de la rose.
En rendant compte des théâtres de Paris, la Gazette littéraire de l'Europe, dans la livraison de juin 4773, écrit au sujet de cet opéra :
« Cette comédie a été jouée le 4 mars dernier (1778) ; comme elle éloit annoncée depuis longtemps, qu'on soupirait après quelqu'ouvrage du S'" Sedaine et du S'" Grétry, on s'y est porté en foule. »
Parmi les chanteurs qui ont contribué à la bonne exécution des œuvres de Grétry citons, Louis Michu, né à Reims en 1754, qui débuta le 18 janvier 1775, ùàns le Magnifique, et chanta ensuite dans l' Ami delà maison, etc. Il se noya dans la Seine en 1802, à la ^suite de la déconfiture de la salle Favart.
LaRosière deSalency, comédie-pastorale en vers, dePezai, fut représentée à la cour de Fontainebleau en 4 actes, et à Paris en 3 actes, le 28 février 1774. (i)
La première nouveauté qu'on ait donnée à Fontainebleau c'est la Rosière de Salency, paroles d'un anonyme, musique de Grétry.
Les paroles en sont agréables et prêtent à la mélodie : cependant la rumeur générale est qu'il n'a point eu de succès. On attribue ce dégoût à la musique, elle n'a pas plu ; ce qui a occasionné l'insuccès, c'est que le public a repoussé les actrices dont les mœurs sont peu régulières.
La musique est de Grétry, dont le nom seul suffit aujourd'hui pour son éloge.
(i) Ses Mémoires indiquent l'autivenn'nt 1777.
Ce n'est ni le mouvement ni l'intérêt qni manquent dans ces quatres actes de la seconde Bosière. On se réunit à porter sur la musique douce, ingénieuse et fraîche de M. Grétry, la plus grande partie du succès de cette pièce, jouée d'ailleurs en perfection par Mad. Trial, dont la voix et le talent semblent s'augmenter tous les jours, par M. Clerval, si adroit à rendre avec justesse les différens caractères, et par 3IM. Nainville, Trial et Laruette, toujours agréables au public. {Journal encyclopédique.)
Malgré la protection éclatante dont une auguste Princesse couvroit les deux auteurs, elle a peu réussi. {Gazette littéraire de l'Europe, juin 1774).
La musique en est agréable, mais plus faible que tout ce que nous avons vu de Grétry.
Il y a trois ou quatre morceaux saillants, le reste ressemble à tout. Il y a même plusieurs traits qui sont pris mot pour mot de ses premières compositions. Quoique le motif des airs soit presque toujours choisi avec esprit, on le perd bientôt de vue et l'on s'égare ensuite dans des idées communes.
Nous lisons dans le livre précité de Grosheim :
Meisterhaft ist hier der Trugscliluss nach A dur (Dieu que etc.), statt C dur wohin der Satzt sich neigte. Und so ist dièse Oper ein Lieblingstûck geworden. Sic hatt auch in Deutschland allgemeinen Beifall gefunden. »
Les auteurs ont retiré la pièce après les premières représentations. Il y a dans la scène de Colin et Cécile un duo dialogué, d'un très bon effet, parce que le musicien a eu soin de varier son style à mesure que le poète exprime divers sentiments.
Ces vers, // faut par notre tendresse, sont exprimés avec toute l'énergie du sentiment qu'ils indiquaient au musicien. Ce n'est ni finesse, ni esprit ; c'est la nature avec sa simplicité.
Le trio du Bailli furieux est bien caractérisé ; mais le duo de Lucile et Nina a paru trop long. Il est vrai que ce duo est rempli d'esprit, et l'esprit est le fléau de la bonne musique.
Le récitatif obligé : J'ai tout perdu mon amant et la rose, a été fort applaudi. Il est très pathétique.
II y a un duo entre le Bailli et Cécile, qui forme un ensemble très intéressant. La scène des paysans etc. offre de grandes difficultés au musicien, mais tout cela paraissait dilTicile à accorder ; mais Grétry a tiré des beautés de la difliculté même.
Le récitatif obligé du 3™^ acte a été fort applaudi. Il est très p::thétique. La fête de cet acte est très belle, et les danses on! î'té applaudies.
Quoiqu'il y ait d'exf^ellents morceaux dans cet ouvrage, et que la
musique soit digne de Grétry, cependant il n'a pas eu le même succès que ses autres opéras-comiques. Les duos y sont trop multipliés. (Chronique du temps.)
On adressa des vers à Grétry lors de la représentation de la Rosière de Sidency h la cour. En voici quatre adressés à Tauteur des paroles, Masson de Pézai :
Ce jeune homme a tjeaucoup acquis,
Beaucoup acquis, je vous assure ;
En deux ans, malgré la nature.
Il s'est fait poëte et marquis.
Les acteurs de cette pièce ont fait le compliment de clôture, et ont chanté des airs choisis de différents drames.
Artistes : M'"<^^ Trial, Beaupré, MM. Trial, Laruelte, Clairval, Nainville, Narbonne.
Nous extrayons du Musikalischer Almanach, de Forkel, de l'année 1782 :
« Man muss sagen, dass die ^'atur fur Grétry ailes gethan hat. Er componirt blos aus Instinkt. In allen seinen Werken findet man ivahre Deklamation, und dièse Deklamation weiss er imnier zu eiuem melodischen Gesange zu bilden.
18 juin. La Rosière de Salency, de Grétry, réduite en 3 actes.
La musique de Grétry a fait un nouveau plaisir par la fraîcheur délicieuse de chants neufs, variés et très piquants. La pièce est très bien jouée.
Ce n'est qu'après bien de changements que cette pièce fut mise au répertoire, aussi Grétry fut très tourmenté par les changements continuels que faisait l'auteur du poëme.
Pour s'initier au genre pastoral, Grétry lisait les poésies de Gesner, et il dit dans ses Essais : Je crois même que l'on doit remarquer le fruit de cette lecture par la douceur, et j'ose dire la piété des chants qui caractérisent cet ouvrage. »
Le duo : Colin, quel est mon crime? est regardé comme un morceau bien réussi, mais il produit jamais grand effet au théâtre.
Cette pièce n'a jamais attiré la foule, quoique le public ait eu de la satisfaction aux représentations de cet opéra.
L'instrumentation dont il faisait habituellement usage étant beaucoup plus favorable à exprimer les passions douces, les situations comiques, les scènes spirituelles ou divertissantes, servait merveilleusement à donner à cet opéra le cachet pastoral exigé par le sujet du libretto. (Aperçu historique, etc., de Gaussoin.)
Grétry voulait faire une pastorale en sa vie, on lui offrit la Rosière de Salency, dont toute le monde aimait le sujet, (i)
La musique de Grétry était très en vogue à la cour, car voilà quatre pièces jouées de suite à Fontainebleau.
Le roi prit du plaisir à écouter les mélodies simples de Grétry et à encourager le jeune maître.
Le l'" février 1775 (2) les Italiens représentèrent la Fausse Magie, comédie en 2 actes, en vers, de Marmontel, mêlée d'ariettes.
Après quelques représentations, cet ouvrage, dit Grétry dans ses Mémoires, ne se soutint pas longtemps; je sollicitai le début d'une jeune actrice, M"*' Dérouville, qui chanta supérieurement dans cette pièce, et ne fut pas reçue parce qu'elle chantait trop bien ; mais la Fausse Magie resta au théâtre et fut souvent repris avec succès.
Grétry ajoute dans ses Mémoires :
« Les anciens ont beaucoup parlé de l'empire du rythme ou du mouvement ; il opère plus puissamment que la mélodie et l'harmonie ; mais lorsqu'il est réuni, son empire est irrésistible. »
Nous lisons dans rAperçu historique, d'A. Gaussoin : « La Fausse Magie se distingue des autres ouvrages de Grétry par le soin qu'il a tâché d'apporter pour la première fois dans l'harmonie de ses œuvres dramatiques. Ce fut à cette représentation que Grétry fut présenté à J. J. Rousseau, mais par un pur hasard celui-ci voulut franchir des pierres laissées dans la rue; Grétry prit son bras et lui dit : Prenez garde, Monsieur Rousseau ! il le quitta brusquement en disant : Laissez-moi me servir de mes propres forces ! Grétry fut anéanti par ces paroles et chacun prit son chemin pour ne plus jamais se revoir. Il faut supposer que Rousseau fut froissé des paroles, cependant très obligeantes de Grétry. »
1773. 31 janvier. Les italiens donneront demain la 1''^ représentation de la Fausse Magie, comédie en 2 actes et en vers, mêlée d'ariettes, musique du S' Grétry; comme le poète Marmontel est un des coryphées de la secte encyclopédique, tous les Bureaux divers de littérature auxquels il préside se sont empressés d'aller aujourd'hui à la répétition, qui a été très brillante. On a trouvé l'ouvrage délicieux ; quant à la musique, on dit que c'est la meilleure qu'ait fait le compositeur jusqu'à présent. {Mémoires de Bachaumonl.)
(1) Voir les Ëssain de Grétry.
(2) Beaucoup de ces dates ne s'accordent pas avec celler ' >nnées dans les Mémoncx de Grétry, et il y a piui-iours erreurs dans ces notes ^ ir>giuiiques.
C'est après la représentation de la Fausse Magie que l'on présenta J. J. Rousseau à Grétry.
Voici comment Grétry s'exprime dans ses Mémoires :
« J'aime aussi à me rappeler que ce fut à une représentation de la Fausse Magie, que l'on me présenta à J. J. Rousseau. J'entendis quelqu'un qui disait : « M. Rousseau, voilà Grétry, que vous nous demandiez tout à l'heure». Je volai auprès de lui, je le considérai avec attendrissement. — Que je suis aise de vous voir, me dit-il ; depuis long-temps je croyais que mon cœur s'élait fermé aux douces sensations que votre musique me fait encore éprouver. Je veux vous connaître, monsieur, ou, pour mieux dire, je vous connais déjà par vos ouvrages ; mais je veux être votre ami. — Ah ! monsieur ! lui dis-je, ma plus douce récompense est de vous plaire par mes talens. — Étez-vous marié? — Oui. — Avez-vous épousé ce qu'on appelle une femme d'esprit? — Non. — Je m'en doutais ! — C'est une fille d'arlisle ; elle ne dit jamais que ce qu'elle sent, et la simple nature est son guide. — Je m'en doutais : oh ! j'aime les artistes, ils sont enfants de la nature. Je veux connaître votre femme, et je veux vous voir souvent. — Je ne quittai pas Rousseau pendant la Fausse Magie ; nous sortîmes ensemhle : j'étais loin de penser que c'était la première et la dernière fois que je lui parlais ! En passant par la rue Française, il voulut franchir des pierres que les paveurs avaient laissées dans la rue ; je pris son hras, et lui dis : Prenez garde, M. Rousseau. — Il le retira brusquement, en disant : Laissezmoi me servir de mes propres forces. — Je fus anéanti par ces paroles ; les voitures nous séparèrent, il prit son chemin, moi le mien, et jamais depuis je ne lui ai parlé.
» Si j'avais moins aimé Rousseau, dès de lendemain je l'aurais visité; mais la timidité, compagne fidèle de mes désirs les plus vifs, m'en empêcha. Toujours la crainte d'être trompé dans mes espérances, m'a fait renoncer à ce que je souhaite le plus ; si cette manière d'être expose à moins de regrets, elle contrarie sans cesse l'espérance, cette douce illusion des mortels. »
Ce fut la première et la dernière fois qu'il s'entretint avec le célèbre écrivain-musicien.
Cet opéra, d'après la déclaration de Grétry dans ses Mémoires, ne se soutint pas longtemps, cependant il a été repris plusieurs fois après la mort de Grétry, et notamment en 1828 et en 1863.
De 1775 à 1863, voilà quatre-vingt-huit années. Y a-t-il beaucoup d'œuvres musicales qui ont pu se maintenir aussi longtemps ?
Une artiste de talent, M"^ Marie Rabin de Grandmaison, dite Rurelte,
née à Blois, vers 1765, contribua beaucoup au succès des œuvres de Grélry, dans le Tableau parlant (Colombine), dans la Fausse Magie (Lucc;te),puis dans le rôle d'Ag^allie de l'Ami de la maison. Cette artiste, accusée de participation à la conjuration de l'étranger et de liaison avec le baron de Batz, lut exécutée sur Téchafaud en 1793.
La Fausse Magie reparut à rOpéra-Coniique à différentes reprises et toujours avec un nouveau succès.
177o. On a donné mercredi l"" février la Fausse Magie, au théâtre italien. Cette pièce en 2 actes et en vers a eu peu de succès ce jour-là; mais cela ne conclut rien pour les représentations suivantes : les ouvrai^es de musique veulent être revus plus d'une fois pour être bien sentis et bien appréciés.
Ce n'est pas qu'on n'ait applaudi vivement plusieurs morceaux du V acte, surtout deux duos et un quatuor qui égalent ce que Crétry a fait de mieux et même en général on a été content de la musique, malgré l'infériorité sensible du second acte au premier, faute du poète qui n'a pns fourni au musicien des matériaux aussi heureux dans le second acte que dans le premier.
Le fond de la pièce est peu de chose; l'intrigue en est commune et faible, et le dénouement est une farce. Les ariettes et les duos sont faits à merveille, et c'est le principal dans cette sorte d'ouvrages où le poète se met, pour ainsi dire, sous le musicien.
On a réduit les 2 actes delà Fausse Magie en un seul, et les représentations se continuent avec succès.
La pièce est un peu froide; mais Crétry n'a fait guère de meilleure musique que trois ou quatre morceaux de cette pièce, et la bonne musique gagne toujours avec le temps.
Nous aurons à la rentrée des spectacles Céphale et Procris, paroles de Marmontel, musique de Crétry.
Céphale n'a pas eu de succès. Le poème est froid, obscur et mal écrit; c'est ce que Marmontel a fait de plus mauvais; la musique a paru f.ible II y a pourtant quelques beaux morceaux, surtout un duo du 1'' acte et quelques aU's de danse; mais après Cluck, il faut que la musique dranritique soit plus nourie et plus substantielle. (La Harpe, Cours de littérature.)
Il n'y a qu'une seule voix sur la musique de la Fausse Magie. Grétry semble s'être surpassé lui-même ; chaque air est un morceau achevé qui charme autant qu'il étonne. Invention dans les pensées, art prodigieux
pour varier les formes musicales, talent particulier de rendre tous les instruments acteurs, goût exquis pour saisir, embellir et fortifier le langage propre du sentiment ou de la passion, science profonde de l'art avec toutes les grâces de la belle nature ; tant d'avantages réunis feront toujours distinguer les compositions de Grétry.
L'ouverture est une très belle symphonie suivie d'un air, dont la modulation est neuve et très agréable.
Le erand air : Comme la flatteuse espérance a plus qu'on n'exige d'un chant délicat et varié.
La musique du duo, // vous souvient de cette fête, a une fraîcheur, une aménité, un charme délicieux, qni se sentent mieux qu'on ne peut le dire.
Quoi de plus comique et d'une imitation plus pantomime que le duo du songe ? Le duo des vieillards est encore d'une musique plus saillante et plaisamment imitative.
Le quatuor est un chef-d'œuvre où les traits de caractères et de vérité, où les contrastes, la variété, les différents mouvements, les expressions pittoresques de la musique forment un ensemble ravissant.
L'orchestration que Grétry rend si intéressante qu'il la fait pour ainsi dire participer à l'action de la scène, est d'une perfection d'exécution peu commune.
Les rôles sont parfaitement remplis par Trial, excellent musicien et acteur (Dalin) ; Clairval, qui joue avec art et finesse Lintral, qu'il chante avec goût ; par M'"^ Vial, dont l'organe admirable et le jeu intelligent ont été applaudis dans Lucette ; par M'"^ Billioni, qui a joué avec beaucoup d'intelligence et de sensibilité le rôle de la tante ; par Nainville dont la voix superbe et le jeu franc et gai font le plus grand plaisir ; par M'"^ Moulinghem, qui a très bien joué et chanté le rôle de magicienne. M"^ Fayel chanta aux Italiens dans le Maître de jnusique, de Pergolèse, et dans la Fausse Magie. Celte dernière pièce avait été remise avec le plus grand succès.
Grétry a ajouté plusieurs airs et plusieurs morceaux d'enror:i!)V, nm sont d'un effet étonnant.
La musique est délicieuse, neuve et pittoresque et les rôles sont parfaitement joués et chantés.
Mad. Trial y est admirable et son chant est du plus grand éclat dans le rôle de Lucette.
Mad. Billioni, Trial, Clairval, Nainville, Mad. Moulinghem, tous se distinguent dans cette charmante musique. La Fausse Magie est un des meilleurs ouvrages de Grétry, qui était