CHAPITRE CINQUIÈME
L'Ami de la maison. — Sedaine et le Magnifique. — La Rosière de Salency. — Mort de Louis XV, avènement de Louis XVI et Marie-Antoinette. — La Fausse magie.
En même temps que la réputation de Grétry s'étend et s'affermit, sa position de fortune s'améliore et d'heureux résultats financiers affirment ses succès; en commençant l'année 1772, il n'est plus le pauvre artiste obligé d'emprunter quelques louis au comte de Creutz et de copier ses parties d'orchestre luimême, par économie; le roi lui a fait don d'une pension de douze cents livres ^, et depuis le 1*'' octobre 1771 il touche une somme égale à la Comédie-Italienne , sans préjudice de ses droits d'auteur et à titre d'appointements. Les artistes de ce spectacle, reconnaissants des succès du Hiiron, de Liicile, de Silvain, du Tableau parlant, avaient voulu s'attacher le jeune compositeur d'une manière plus étroite, en lui donnant la charge de veiller, dans leur théâtre, à tout ce qui concernait la musique, le chant et l'orchestre -.
L'aisance arrivait à point, car en même temps s'accroissait la famille de Grétry : le lo juillet 1772, une seconde petite fille venait au monde dans le modeste logis de la rue Traversière
• Voyez ci-dessus p. 73.
* Archives nationales, 0*8i7, carlous de la Comédie-italienne : « 1771, » 18 septembre; délibération des comédiens approuvée par M. le duc de Duras « pour accorder 1,200 livres d'appointements à commencer du 1"" octobre au « sieur Grétry pour reconnaître ses services journaliers et qu'il ne travaillera » que pour leur spectacle et veillera à tout ce qui concerne ce genre de » musique, le chant et l'orchestre. »
S'-Honoré; on la baptisait le lendemain à la paroisse S'-Roch, sous les noms de c< Angélique-Dorothée-Louise w ; les noms aristocratiques de ses, parrain et marraine montrent la place (|ue (irétry s'était faite dans la société française : ce sont le marquis Louis-Paul de Brancas, lieutenant-général des armées du roi, chevalier des ordres, et dame Angélique-Dorothée Habaud, épouse de Jean-Dominique de Cassini, maréchal des camps et des armées '.
(irétry n'était pas homme à s'end(U'mir dans les délices de la célébrité, de l'aisance, ni même de la famille ; à peine le succès de Zémire et Az-or était-il établi à la (Comédie-Italienne que poète et musicien se mettaient à retoucher leur opéra de l'Ami de la maison, représenté à Fontainebleau le 26 octobre 1771, presque en même temps que Zémire, mais avec un résultat bien différent, un succès « au moins équivoque, » selon les propres paroles de Grétry. Si l'on consulte Marmontel 2, l'interprétation aurait causé cette chute; le poète en écrivant sa pièce destinait le rôle de Cliton, l'ami de la maison, à Caillot; l'excellent acteur refusa avec opiniâtreté de s'en charger et donna pour expliquer sa résistance des raisons à la fois originales et délicates : « cette situation, disait-il, ressemble trop » à celle où nous nous trouvons quelquefois, et ce caractère » est aussi trop semblable à celui qu'on nous attribue » ; et il ajoutait que le rôle lui ferait dans la société d'autant plus de tort qu'il l'aurait mieux joué. En même temps, il semblait désigner Laruette comme l'acteur le plus capable de le remplacer ; les deux auteurs avaient à M""' Laruette de grandes obligations ; ils saisirent cette occasion de lui être agréable en confiant à son mari le rôle en question. Ils n'eurent qu'à s'en repentir, en voyant Laruette jouer et chanter tout au rebours d(! leurs intentions ; le vieil acteur, qui s'c'tait fait une spécialité des emplois de père et de tuteur, se sentait mal à son aise dans un rôle trop jeune, et sa contrainte exerçait une fâcheuse
' Jal, Dictionnaire critique, p. 638.
'2 Marmontel, Mémoires, I. III, pp. 155 el suiv.