Tome XXXVL
influence sur le talent de M'™ Laruette, qui chantait Agathe sans oser s'abandonner à l'espièglerie exigée par la pièce et par la musique ; Marmontel et Grétry, présents à la représen tation à la cour, eurent beau s'agiter, exciter les artistes ^, ils ne réussirent point à éveiller leur ardeur ni l'enthousiasme du public. Tout en jouant, Laruette sentit parfaitement qu'il n'était pas à sa place dans l'habit de Cliton et, de lui-même, il rendit le rôle aux auteurs dont il avait, sans le prévoir, si mal serv les intérêts. Marmontel et Grétry rencontrèrent alors dans la troupe un artiste obscur, du nom de Julien, auquel ils enseignèrent patiemment leurs scènes et leur musique, et la repré sentation eut lieu à Paris, à la Comédie -Italienne, le jeudi 14 mai 1772 2, avec la distribution suivante :
Célicour . . .
. . Clairval.
Cliton . . . .
. . Julien.
Oronte . . . .
. . Nainville.
Agathe . . . .
. . M™"= Laruette
Orphise. . . .
. . M-n^ Trial ':
Grétry et Marmontel curent tout lieu de se féliciter de leur choix : Julien se montra acteur intelligent, chanteur démérite; 3I™« Laruette retrouva son aplomb, son enjouement. L'opéra avait été remanié et le compositeur n'avait pas hésité à faire le sacrifice de plusieurs morceaux de musique qui retardaient
• Mémoires secrets, t. VI, pp. 26, 27 : « Le sieur Marmontel, de TAcadémie » française, auteur des paroles, était présent, l'épaule haute, le sourcil élevé, » la bouche béante. Il semblait prêt à dévorer l'acteur qui eût bronché daus » son rôle. On a été surpris de la prétention qu'annonçait sur une pareille « misère ce poète devenu philosophe et se livrant aciuellemeiit à l'instruclion » la plus sublime du genre humain. L'activité du sieur Grétry, auteur de la » musique, se di-linguait par des altitudes plus vives et plus variées 1! battoit » la mesure et lout le désordre de sa personne caraclérisoit l'intérêt qu'il » prenoil à la chose. Son amour-propre a paru mieux fondé, d'autant que le » succès de ce.s jolis rien* est dû, presque toujours, uniquement au musicien.
' Grétry, Essais, 1. I, p. 252, dit le \i mars; c'est une faute d'impression
^ Mercure de France, juin 1772, p. 165.
l'action i ; sa partition péchait par excès de richesse et, après ces coupures utiles, il restait des beautés musicales au delà de ce qui était nécessaire pour assurer à l'Ami de la maison un succès durable. Nous rappellerons seulement les premiers morceaux de cet opéra, l'air d'Agathe : « Je suis de vous très mécontente », et son duo avec Célicour : « Vous avec deviné cela », tous deux remplis de grâce et de finesse. « Voilà, » s'écriait le Mercure, le véritable modèle des scènes musi- » cales. Jusqu'ici on n'avait pas risqué de mettre en musique » le comique pur et noble sans aucun mélange de grotesque » ou de bouffonnerie. On croyait que l'expression musicale » ne pouvait se passer ou du pathétique ou de l'exagération » bouffonne. C'est un pas de plus que l'art de M. Grétry a fait » sur le théâtre lyrique !2. »
De tous les personnages de l'Ami de la maison, c'est celui d'Agathe dont la physionomie musicale est le plus finement saisie. Le type de Cliton, intrigant, hypocrite et lâche, ressemblant de près à Tartuffe, était peut-être plus difficile à traduire musicalement, et l'on doit approuver le parti qu'en a tiré Grétry; le public applaudissait aussi volontiers le morceau chanté par Oronte au premier acte : « Rien ne plaît tant aux yeux des belles », qui fut longtemps tenu pour un des plus beaux airs militaires du répertoire 3. Grétry dédia la partition de l'Ami de la maison au duc de Duras, qui la lui avait commandée, ainsi que celle de Zémire et Azor, pour les spectacles de la cour ^.
c( A mesure, dit Grétry, que j'acquérais les connaissances
' (iRÉTRY, Essais, 1. 1, p. 232.
' Mercure de France, juin 1772, pp. 16o et suiv. '' Martine, De la musique dramatique en France, p. 1G8. * Dédicace à Mgr le duc de Duras, pair de France, elc. : « Mouseigneur, la )) |)roteclion dont vous honorez les arls réunit tout ce qui peut flatter et oncoui> ryger les artistes; elle annonce un goût éclairé (jui sait apprécier leurs » travaux el montre une âme sensible qui jouit elle-aiènie de leurs succès et (le leurs récompenses. C'est ainsi, Monseigneur, que vous avez daigné favoriser mes eflorls; recevez avec la même bonlc l'hommage de ma reconnais- ^ance el du profond respect avec lequel je suis, Monseigneur, votre très humble el très obéissant serviteur, Gréiry. »
» propres au théâtre, je désirais de mettre en musique un )) poème de Sedaine, qui me semblait l'homme par excellence, » soit pour l'invention des caractères, soit pour le mérite si » rare d'amener les situations d'une manière à produire des » effets neufs, et cependant toujours dans la nature •. »
Le talent de Sedaine était tout différent de celui de Marmontel ; on pourrait presque dire que les qualités de ces deux écrivains étaient absolument contraires et que ce qui manquait à Tun l)rillait chez l'autre, Marmontel entendait fort bien tous les procédés d'un bon style et personne ne rythmait et ne disposait mieux les paroles d'une ariette, mais on l'accusait de manquer d'invention et de gaieté ^. Sedaine excellait à trouver des situations neuves et des types intéressants; avant 1772, il avait donné de nombreuses preuves d'un réel génie dramatique dans ses opéras Rose et Colas, On ne s'avise jamais de tout, Aline reine de Golconde, écrits pour Monsigny, et dans sa célèbre comédie le Philosophe sans le savoir, mais on lui reprochait de ne point savoir écrire. Son talent et celui de Grétry avaient de telles affinités que l'on pourrait presque appliquer à l'un les jugements portés sur l'autre, et que Dessales-Régis, en les comparant, les appelle des « esprits jumeaux 3 ». H nous suffira, pour rendre ce rapprochement plus frappant, de citer quelques lignes consacrées à Sedaine et à Grétry par deux critiques modernes :
« Sedaine, dit 31. Victor Fourncl, était original, novateur » même à sa manière: il devait tout à l'instinct de son génie, » rien à l'imitation; il ne lui a peut-être manqué, i\ cause des » lacunes de sa première éducation, que l'étude de la gram- » maire, le soin et le sentiment du style, pour s'élever aux » premiers rangs '^ » — Kétis écrit à propos de Grétry :
' GiiÉTRY, Essais, l I, p. '^47.
2 La Harpe, Cours de littérature, L XIV, p. ^71.
^ Uessales-Rkcis, l'oi'le et musicien (Sedaine et Grétry); licrue de Paris du 1ô août 1843.
* Victor Foirnel, arlicle Sedaine, (lat)s h\ i\ouvelle bioijraphle générale Didot, l. XLIIJ, p. G78,
<( Ce musicien, le plus singulier de tous ceux que mentionne » riiistoire de la musique, quoiqu'il lut né avec l'inspiration » des beaux chants et avec le sentiment le plus vrai qu'on » puisse citer, ne posséda pas la faculté d'apprendre le méca- » nisme de son art, même en Italie, où il passa sept ans dans
» l'école de savants musiciens C'était dans toute l'accep-
» tion du mot le musicien de la nature i. »
Ce fut M'"*' d'Epinay qui s'entremit pour présenter à Grétry le livret du Magiiifique, opéra-comique en trois actes, que Sedaine avait tiré d'un conte de La Fontaine. Ce sujet avait déjà été mis au théâtre par Houdard de La Motte et représenté à la Comédie-Française en 1731 ; dans l'avertissement placé en tète de son livret, Sedaine se défend d'avoir voulu lutter avec son prédécesseur, dont il ne connaissait même pas la pièce. « Ce conte, dit-il, m'a paru propre au genre de l'opéra-co- » mique, il promettait des situations sur lesquelles la musique » put s'arrêter, et j'ai cherché à en profiter '2. » Grétry fut séduit par une de ces situations, la fameuse scène de la rose, et tout en comprenant la difiiculté de mettre en musique un épisode aussi long, il n'hésita point à accepter la pièce proposée; avec sa finesse habituelle, il s'attacha à diversifier son style et à l'assortir au genre de ce poème, genre un peu différent de ceux qu'il avait traités auparavant.
La première représentation eut lieu à Paris, le jeudi 4 mars 177;-5, et quelques jours après les comédiens italiens se rendirent à Versailles, pour jouer le Magnifique devant Louis XV et sa cour '^. La collaboration de Sedaine avec Grétry excita ([ucUjue bruit dans le monde des lettres et des théâtres, et le
' Fétis, Curiosités historiques de la musique, in-8", pp. 112, 1 13. Paris et Bruxelles, 1850.
* Le Magnifique, comédie en trois ncles, en i)rose et en vers, mis en niusi(|ut', terminé par un tliverlissemeni. Représenté devant Sa Majesté à Versailles, le 19 mars 1773 Imprimé à Paris chez Ballard, par exprès commandement du roi, in-8»; avertissement, |>. v.
5 Le 26 mars, suivant la partition; le 19, suivant le livret. La partition est dédiée au duc d'Albe.
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succès (lu Magnifique faillit être compromis par les clameurs de deux petites cabales, qui allaient disant « les dernières horreurs » de la pièce et de la musique; c'étaient les Monsigimtes, fâchés de voir Sedaine travailler pour Grétry, et les Marmontélistes, qui s'indignaient de voir Grétry s'associer à Sedaine i. En faisant abstraction de la valeur littéraire de Marmontel et de Sedaine, il restait un point sur lequel le musicien n'avait qu'à se louer de son nouveau collaborateur : l'auteur du Philosophe sans le savoir était d'une modestie beaucoup plus grande que 3Iarmontel et, au lieu d'afficher des airs de suffisance et de s'attribuer le succès, il écrivait dans la courte préface de son livret : « Si cet ouvrage réussit, je dois encore )) être bien modeste : le musicien enlève et mérite toujours )) la plus grande partie des éloges. Il faut quelque réflexion » pour s'apercevoir du soin avec lequel Fauteur du drame » écarte les moyens de paraître aux dépens de son associé, » comme il se replie, comme il s'eiface, combien enfin il a » fait de sacrifices pour n'être que le piédestal de statue qu'il » lui élève. Il est besoin, il est vrai, que le piédestal soit » solide, et je n'ose m'en flatter...'^ «
Sans être éclatant, le succès du Magnifique fut évident e durable; il était dû presque entièrement à la scène de la rose, admirablement traitée par Grétry; plus d'un amateur affectait d'aller au théâtre uniquement pour l'entendre. Voici le canevas de cet épisode célèbre :
Le Magnifique a obtenu d'Aldobrandin, le tuteur de Clé-
* Correspondance littéraire de Grimm, Didi-rot, etc., l. X, pp. 208, 20!'.
* Livret du il/a^/nj^^ue, averiissement pp vj, vij. — Ln Harpe, qui s'est plu à critiquer dans son Cours de littérature le poème du ifagnipque, fait une longue note pour se moquer de la phrase que nous venons de reproduire, et pour démontrer que Sedaine a fait une faute de grammaire en omettant l'article et eu disant le piédestal de statue au lieu du piédestal de la statue. La phrase de Sedaine est |)eut-élre obscure et mal construite, mais la correction de La Harpe en changerait le sens: évidemment Sedaine ne veut pas élever au musicien une statue, mais seulement lui olfrir un piédestal solide pour soutenir l'œuvre d'art, la statue qu'il n'appartient qu'au compositeur de créer. Voy. La Harpe, Cours de littérature, t. XIV, p. 138.
iiu'iitine, la permission do voir la jeune fille et de lui parler 3ans être entendu pendant l'espace d'un quart d'heure; Aldoibrandin et Fabio, son valet, assisteront de loin à l'entrevue. Le vieux tuteur a consenti à cet arrangement, mais il se promet bien de déjouer les projets du Magnifique, et s'il permet à Clémentine de l'écouter, il lui défend de répondre un seul mot. L<s personnages se placent selon ce qui a été convenu et la >( me commence : le Magnifique s'adresse à la jeune fille et •liante : « Pardonnez, ô belle Clémentine », mais il s'aperçoit hicntcjt que le silence a été imposé à son interlocutrice et tandis juindigné il s'écrie : « Seigneur Aldobrandin, cette contrainte ^st détestable », le tuteur et le valet, restés au fond du théâtre, s'applaudissent de leur ruse. Le Magnifique va les jouer à son tour : il a vu une rose dans la main de Clémentine, cette fieur parlera pour la jeune fille et il la supplie de la laisser tomber l'U signe d'aveu. Clémentine laisse échapper la rose et le Magnifique reprend avec l'accent de l'ironie et du triomphe sa phrase : « Cette contrainte est détestable », pendant laquelle Aldobrandin et Fabio répètent l'expression de leur satisfaction; l'heure s'avance, le temps fixé est près d'être écoulé : le Magnifique ramasse la précieuse fleur et un nouveau trio termine la scène.
Il est ditîîcile de rendre compte des effets spirituels et délicats répandus par Grétry dans cette scène ; Martine en a donné en quelques lignes une assez juste appréciation : « Ce mor- » ceau, le plus long qui ait été entendu à ce théâtre, occupe » sans cesse l'attention quand il est bien exécuté. Les accom- » pagnements en sont si pittoresques, ils coupent si heureuse- » ment le chant; les solos du Magnifique, les trios entre lui, » Aldobrandin et Fabio, sont si bien distribués, que la scène » ne languit point. C'est le seul endroit de la pièce qui ait de «l'intérêt; mais le compositeur avait à vaincre de grandes » difficultés : c'est un tour de force dont le génie seul se pou- » vait tirer ' . »
• Mautine, De In musique dramalique en France, p. 170.
Clairval ('-tait acteur charmant et chanteur exquis dans ce rôle du Magnifique; il avait en M""^ Laruette une digne partenaire, et dans cette scène muette si difficile à jouer, l'excellente actrice se montrait pleine de talent et de grâces; quelques jours après la représentation elle reçut ces vers, signés Guérin de Frémicourt, qui furent publiés dans le Mercure :
Que ton jeu toujours vrai sait rendre intéressant Le moment où tes doigts laissent tomber la rose !
Oui, tu triomphes eu cétiant.
En vain sur ton silence un tuteur se repose : Que Laruette parle, ou qu'elle ait bouche close. Le sentiment par elle est sur d'être vainqueur;
Elle le peint d'après son cœur '.
Dans l'automne de 1773, deux ouvrages nouveaux de Grétry furent représentés à la cour : un opéra-comique, la Rosière de Salency, donné pendant le voyage annuel du roi à Fontainebleau, le samedi 23 octobre 1773, et Céphale et Procris, premier essai de Grétry dans le genre du grand-opéra, joué à Versailles le 30 décembre, pour la clôture des fêtes célébrées à la cour en rhonneur du mariage du comte d'Artois, le dernier des petits-fds de Louis XV. Nous nous proposons de consacrer un chapitre spécial à l'opéra de Céphale et Procris, et d'accorder auparavant toute notre attention à la Rosière, son aînée.
Depuis longtemps Grétry désirait écrire une pastorale, et il s'entretenait dans cette idée par la lecture des idylles de Gessner, qui étaient tout à tait à la mode, à cette époque, dans la société française; un colonel, qui prenait le titre de marquis de Pezay, tout en s'appelant de son vrai nom Masson -, lui proposa, en 1773, la Rosière de Saleucy, pastorale en quatre actes. Le dramaturge amateur ne s'était pas mis en grands frais d'invention, car le titre de sa pièce et la légende de fin-
* Mercure (le Frnnte, avril 1773, l. I, p. 15.
• Corresijondance litiéraire de Grimm, Diderot, etc., t. X, p 400.
stitution dinic rosière dans le village de Salency avaient déjà servi quatre ou cinq fois pour des romans ou des pièces de théâtre i ; la dernière de ces pièces avait été un opéra-comique de Favart, joué à la cour et à Paris en 1769, avec quelque succès, mais dont la partition, commencée par Biaise, reprise par Philidor, achevée par « plusieurs amateurs de la première
Idistinction "^ », était faite de pièces et de morceaux; les plus
jmédiocres avaient etî'acé Timpression des meilleurs et, au bout de quinze ans, l'ouvrage était assez suranné pour que le mar- (|uis de Pezay et Grétry pussent s'en approprier le titre sans ('■tonner personne. La première représentation de leur ouvrage,
■ donnée à la cour, à Fontainebleau, le 23 octobre 1773, n'obtint pas un grand succès; il eii fut à peu près de même à Paris où la Jlosière de Salency parut le lundi 28 février 1774, chantée par Clairval, Nainville, Laruette, Narbonne, Trial, M"''' Trial, W"-^ Beaupré et Linguet 3, La Dauphine Marie-Antoinette assistait à cette représentation '^, dont le résultat fut assez douteux pour obliger les auteurs à des remaniements. Grétry nous dit lui-même qu'il fallut « mille changements » pour fixer la Rosière au répertoire ■>. Cinq mois environ après sa première apparition, la pièce subit un dernier et considérable changement : elle fut réduite en trois actes et jouée sous cette forme le 18 juin 177i *• ; le public approuva cette importante modification, et le succès de la Rosière de Salency s'établit enfin d'une manière certaine.
Les jugements port('S sur la nouvelle partition de Grétry par
! ses contemporains sont moins unanimes que pour d'autres
' u M"« Cçs.son de la Cressonnière, l'abbé Coyer, l'abbé de Malespine et » M. de Sauvigny ont composé des choses cliarmanles à roccasion de la rosière k de Sulency » Mercure de France, janvier 1770, pp. 153 el suiv.
* Mercure de France, idem.
^ Mercure de France, avril 1774, |i. 171.
* Mémoires sécréta, t. VII, p. 133.
^' Grétry, Essais, I. I, pp. :2o6, 257.
^ D'Origny, Annales du Théâlre-Ualien, depuis son origine jusqu'à ce [jour, l.ll, p. 90. Paris, Duchesne, 1788. Le lendemain, 19 juin, M"" Dngazon débuta à ce tlit-àlre dans le rôle de Pauline, de l'opéra de Silcain.
ouvrages; tandis que le Mercure redouble de louanges en disant : « La musique de cette comédie est agréable, pleine » de goût et d'élégance, il y a des chants neufs, variés, d'une )) fraîcheur délicieuse et d'un effet très piquant i », Grimm déclare que la musique est « plus faible » que tout ce qu'il a vu de Grétry, qu'il y a « trois ou quatre morceaux saillants » et que le reste « ressemble à tout '2. « VAlmcmach musical estime que cette partition est trop savante, il « regrette de n'y » trouver que de grands tableaux qu'on ne peut admirer qu'au » théâtre », tandis que Lucile, Zémire et Azor « sont remplis » d'airs charmants, qu'on chante partout, et qui sont devenus » un plaisir de tous les états, une jouissance de tous les » instants 3. »
C'est à nous de prononcer, la partition en main, entre ces juges si peu d'accord. Dès les premières pages, nous dirions volontiers dès les premières notes, on s'aperçoit du soin avec lequel Grétry s'est attaché à donner à ses morceaux un caractère pastoral et rustique, un coloris frais et naïf; les deux hautbois, instruments par excellence de la musique champêtre, dessinent dans l'ouverture quelques thèmes simples de forme et d'allure. Le premier air de Cécile : « Quel beau jour », son duo avec Colin : « La plus douce espérance », ont des chants gracieux de courtes dimensions et dont un accompagnement réduit souligne la simplicité; le duo des deux jeunes filles jalouses de Cécile, et comme elle prétendantes à la rose, est un des fragments les plus intéressants de l'opéra, et l'on y admire les qualités de finesse et de naturel qui sont si saillantes chez Grétry. L'air de Cécile « Quand le rossignol du bocage », avec ses vocalises auxquelles répondent de petits solos imitatifs de fiûte et de hautbois, détonne au milieu de ce tableau rustique si vrai et d'une simplicité si heureuse. C'était sans doute une concession faite par l'auteur à la
' Mercure de France, avril 1774., pp. 171 el suiv,
• Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, elc, t. X, p. 400.
^ Almanarh musical pour lllii, in-i24, p. 41. Paris, Huaull.
virtuosité de M'"^ Trial. Le duo de Cécile avec Colin : « Colin, quel est mon crime? » qui ouvre le second acte, est d'un tout mtre genre que nous préférons de beaucoup ; Grétry nous iit qu'il ne produisait point d'effet au théâtre : la lecture de :e morceau n'explique pas cet insuccès. Est-il besoin de [•appeler encore l'air si célèbre de Jean Gaud au troisième icte : « Ma barque légère », resté longtemps populaire et qui i servi de thème à Dussek pour un de ses meilleurs morceaux ie piano? Les rôles d'Herpin et du bailli ne sont pas moins iieureusement rendus; le divertissement final a bien le carac- :ère voulu de gaieté franche et rustique ^. Au total, réformant es jugements de Grimm et de VAlmanach musical, nous conclurons avec La Fage, en disant que « la Rosière de Salency 0 se distingue par son caractère champêtre et par quelques 0 morceaux pleins de grâce et de finesse 2 », ou avec Fétis, n disant que dans cet opéra « tout est frais, élégant, dramatique 3 ». Grétry nous donne un exemple de l'affectation sentimentale de ce temps, en assurant que le public aimait à voir le rôle de la Rosière tenu par une actrice vertueuse 4'.
Peu de temps après la première représentation de la Rosière de Salency, les théâtres furent fermés par ordre du gouvernement, à cause de la maladie et de la mort de Louis XV : « Le 30 avril 1774, sur les sept heures du soir, tandis qu'on » jouait le premier acte de rAmi de la maison, M. Laurent, » secrétaire de la Police, s'est transporté à la Comédie-Ita- )) lienne et a fait cesser sur-le-champ le spectacle, à cause des » prières de quarante heures, qui venaient d'être ordonnées » pour le roi, dont la petite vérole menaçait les jours ^ ».
' Parmi les morceaux qui le composent se trouve une gigue qui, selon une note de la partition, « n'est point de M. Grétry ».
* La Fage, Grétry, dans la Biographie Michaud. ' Fétis, Biographie des musiciens, l. IV, p. 104.
* Grétry, Essais, t. I, p. 237. La partition de la Rosière de Salency est dédiée à la comtesse de Stroganofl".
D'OniGNY, Annales du Théûlre-UaHen, t. II, p. 89. Après la mort du roi, les théâtres furent fermés pendant un mois cl quatre jours.
Le 10 mai, Louis XV expirait à Versailles, abandonné de presque tous ses familiers, qui avaient fui la contagion d'une terrible maladie. A cette époque, les relations des artistes avec la cour étaient fréquentes, et un changement de règne pouvait t^xercer une influence décisive sur leur carrière. Grétry avait dû à son talent et à sa réputation d'être appelé plusieurs fois en peu d'années à collaborer aux séries de spectacles de la cour et il avait eu aussitôt sa part des gratifications et des pensions que le trésor royal distribuait en ces occasions; cependant il avait conservé un souvenir désagréable de sa pn-sentation à Louis XV : le vieux roi, fatigué, indiftérent, n'accordait guère d'attention aux artistes, qu'il regardait à peu près comme des outils nécessaires au luxe de sa cour. Son petit-fils, le Dauphin, qui lui succédait sous le nom de Louis XVI, n'avait jamais eu de goût pour les arts; il ne s'enthousiasmait vraiment que pour la chasse i, et chacun connaissait son « aversion décidée pour la musique 2 », La jeune archiduchesse avait apporté de la cour de Vienne un goût tout opposé; elle chantait volontiers, avec « une voix très agréable et fort juste », nous assure l'ambassadeur Mercy 3; cependant, M""^ Vigée- Lebrun dit que sa voix n'était pas d'une grande justesse '*; sans jouer avec un vrai talent d'aucun instrument, Marie-Antoinette était parvenue au bout de peu de leçons à déchiffrer à livre ouvert S; elle avait pour la harpe une grande préférence C; mais la jeune reine apportait dans ses études et ses distractions nmsicales le même esprit léger et inconstant qui lui faisait adopter et abandonner tour à tour des plaisirs très divers; pendant un temps (1774), elle se livre à la musique avec tant d'ardeur que le comte de Mercy se voit obligé de lui
' Tai.\e, iJancifii régime, passim.
* D'Ahneth et Geffroy. Sfnrw-Anloinette, coiTos|>oiid.moe secrète enlio Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argeiiteaii, 1. 1, i> GG.
î Idem, 1. 111, p. -178.
* M™« Vigée-Lebrln, Souvenirs, t. I, |). G7. ^ M""= Campan, Mémoires, 1. 1, p. 10.
" D'Auneth et Geffroy, ouvrage cité, 1. 1, p. 455, et t II, p. 25G.
adresser des remontrances approuvées par Marie-Thérèse ^ ; deux ou trois ans après, le même ambassadeur déplore que le gt)ùt pour la musique ait « presque totalement disparu » pour faire place à des conversations sans fin, et « certainement très oiseuses », avec la comtesse de Polignac '2. Au bout de quelque temps, la reine se remet tout à coup à prendre des leçons de harpe 3. Passant ainsi sans cesse d'un extrême à l'autre, Marie-Antoinette eut cependant toujours pour la musique une prédilection marquée aux dépens des autres arts *.
On sait combien elle protégea Gluck ; Grétry ne pouvait rester inaperçu pour elle, et les morceaux du charmant musicien étaient de ceux qu'elle chantait le plus volontiers. ]y[me Vigée-Lebrun nous l'atteste; elle faisait le portrait de la reine : « Dès que Sa Majesté eut entendu dire que j'avais une » jolie voix, elle me donnait peu de séances sans me faire » chanter avec elle plusieurs duos de Grétry» ». Nous avons dit avec quelle chaleur 3Iarie-Antoinette, encore Dauphine, avait félicité Grétry sur la musique de Zémire et Azor ; nous avons vu qu'elle vint à Paris pour la première représentation de la Rosière de Salency. La reine ne tarda point à donner à Grétry des marques plus sensibles de sa bienveillance. Dans les premiers temps de son règne, elle daigna servir de marraine à la troisième fille du musicien; le parrain fut le second frère du roi, M^"" le comte d'Artois, et l'enfant reçut le nom d'Antoinette. Jal, qui a découvert et publié, dans son dictionnaire critique, les actes de baptême des deux premières fdles de
' D'Arneth et Geffiîoy, ouvrage cilé.t. ll^ p. 267; leUrede Marie-Thérèse à Meioy, de Vienne le 1" décembre 1774 : « Vous avez très bien faii de faire » sentir à ma fille que la musique peut l'amuser sans l'occuper cependant au » fioinl de la délourner des objets plus essentiels et plus conformes à son rang ».
2 Idem, l. m, p. 120; letlie de Mercy, 17 oclobre 1777.
'" Idem, t. III, p. 5.j2; lettre de Mercy, septembre 1779.
* M""= Campan, Mémoires, 1. 1, pp. lîil, loô.
5 lyimc Vigée-Leurun, So»veM/r6-, t. I, p. 07; M""^ Vigée-Lebrun lit deux Cois le jorlrail de la reine, en 1779 et en 1786.
Grétry, n'a rien dit d'Antoinette. On ignore la date précise de la naissance de cette enfant, qu'on peut, selon quelques in dices, placer dans l'année 1774 ; il n'y a du moins aucun doute quant aux noms de ses illustres parrain et marraine, qui nous sont certifiés par les témoignages d'amis et de parents de Grétry ''.
• La fastidieuse besogne des remaniements, qui n'avait pas été ménagée à Grétry à propos de la Rosière de Salency, l'atten dait encore après la Fausse magie; cette pièce, dont le livret était de Marmontel, fut jouée à la Comédie-Italienne le mer credi l*"" mars 1773; le public auquel on l'annonçait depuis près de deux ans était impatient de la connaître 2. Marmontel ne craignait pas d'en aftirmer le succès à l'avance; il « avouait )) franchement qu'aucun de ses ouvrages ne lui avait coûté » plus de peines et de soins » ; il n'avait qu'une crainte, c'était c( qu'on ne trouvât la pièce trop gaie, et qu'elle ne » fît mourir de rire la moitié des spectateurs. » 11 ne fut que trop bien rassuré ; le public qui attendait des merveilles ne trouva rien que de fort ordinaire ; il s'impatienta, se montra irritable, mécontent, et finit par huer cette pièce si estimée de son auteur 3. Sans la musique, la chute eût été plus brusque encore. Marmontel se doutait d'autant moins de ce résultat que la veille la répétition avait été très brillante; tous les gens de lettres et les gens à la mode étaient venus lui faire compliment, comme à l'un des « coryphées de la secte encyclopédiste -i ».
De son côté, Grétry était satisfait de sa musique : « Le
' L.-V. Flamand-Guétry, L'Ermitage de J.-J. Rousseau cl de Grétry, iji-8", p. 173. Paris, 1820. — J.-N. Bouilly, Mes recapitulations, l. 1, |t. loô. Paris, Janel, s. d.
* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., 1. XI, |). iQ.
* Idem.
* Mémoi7rs secrets, etc., l. VII, p. 501.
» premier acte, nous dit-il, est peut-être ce qu'il y a de plus » estimable dans mes ouvrages i ». Ce fut l'avis général : « Grétry n'a guère fait de meilleure musique que trois ou » quatre morceaux de cette pièce », dit La Harpe 2; « M. Gré- » try semble s'être surpassé lui-même », s'écrie le Mercure 3. On trouve sur la même œuvre un joli fragment, plein d'effusion et d'enthousiasme, dans les lettres de M"" de Lespinasse : « J'ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir, à cette répétition, » et je défie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu » tort. J'ai admiré le talent de Grétry; j'ai dit vingt fois avec » transport : jamais on n'a eu plus d'esprit, jamais on n'a mis » tant de délicatesse, de finesse et de goût dans la musique. » J'ai toujours été animée, toujours soutenue par le plaisir; » l'orchestre me semblait parler, et je m'écriais sans cesse : » oh! que cela est ravissant! Oui, je le répète, il est ravissant » de passer deux heures de suite avec des sensations douces, » vraies et toujours variées ! Le poème m'a paru charmant, il » me semble que le poète n'a été occupé d'un bout à l'autre » qu'à faire valoir le musicien : les airs sont distribués avec » beaucoup d'intelligence et de goût ; il a trouvé le moyen » de rendre ses vieillards aussi comiques, aussi piquants que » ceux de Molière ; Grétry a fait de cette scène un duo qui en » rend le comique et la gaieté d'une manière aussi animée
' Grétry, Essais, 1. 1, p. 260.
2 La Harpe, Correspondance littéraire adressée à S. A. l. Mgr le grandduc de Russie, t. I, p. 27. Paris, Migueret, an IX.
' Mercure de France, mars 1773, pp. 165 el suiv. — Une hrochuro de 48 pages in-18, qui parut à la même époque, conlienl une appréciation plus .sévère de la pièce et de la partition; c'est la Lettre de Madame Le Hoc à Monsieur Le Hic, au sujet de la Fausse magie, opéra-comique de MM. Marvumtel et Grétry, représenté pour la première fois par les comédiens italiens le 1" février 1775; après avoir reproduit (pielques fragments de journaux, l'auteur anonyme écrit p. 40 : » Tout considéré, on doit regarder » la Fausse magie comme un opéra-comique qui pèche par le sujet, la marche, )> le dénouement et même par le tilre, attendu qu'il n'y a point de magie.... » La musicpie est charmante, pleine de iinesse et de gaieté. Il n'y a cependant )' pas à crier au miracle, comme a fait l'auteur du Mercure »
» qu'originale; enfin, que vous dirai-je, j'ai été ravie, charmée, » et je ne sais que louer et aimer, et point critiquer ce qui m'a » fait autant de plaisir i »,
Malgré ces beautés musicales, la Fausse maijie dut être remise sur le chantier par les auteurs et reparut en un acte; encore n'obtint-elle que huit représentations, après lesquelles elle fut retirée pour être de nouveau arrangée en deux actes. Parmi les plaisanteries qui circulaient à son sujet, le public répétait volontiers ce jeu de mots, que le dénouement était à In glace, parce qu'il se faisait avec un miroir -. Le succès s'établit peu à peu, et 3Iarmontel constate volontiers dans ses mémoires que « depuis plus de vingt ans qu'on la revoit fré- » quemment remiseau théâtre, le publicne s'en lasse pointa»,
La partition de la Fausse magie contient en effet plusieurs morceaux exquis et qui sont restés célèbres; le plus fameux, qu'il faut citer au premier rang, est le duo des vieillards « Quoi, c'est vous qu'elle préfère »; il obtenait à chaque représentation un succès extraordinaire , et l'usage s'établit à la Comédie-Italienne de le redemander; c'était, paraît-il, un honneur bien rare ^; les temps ont donc bien changé! aujourd'hui c'est d'après le nombre des morceaux bissés que beaucoup de gens mesurent le succès et le mérite d'un ouvrage. Ce duo de la Fausse magie produisait à la scène un efiet irrésistible; il est en chant syllabique, d'un rythme vif et symétrique, et (irétry remarque que « cette sorte de musique a un empire prodigieux sur tous les spectateurs « ». Dans un tout autre genre, le duo de Linval et Lucette : « Il vous souvient de cette fête », ne UK-rite pas moins d'éloges; ce ne sont plus deux vieillards dont l'un se fâche et l'autre se mocpie, et qui excitent bientôt le rire des spectateurs; ce sont deux amoureux qui se
' Lettres de 3/"'' de Lespinasse , in-M, p. 147; leitrc du 51 janvier 177o. Paris, Amyot, s. cl. (1847).
2 La Haupe, Correspondance littéraire, t. I, p. 84. ^ Marmomel, Mémoires, t. lll, pp. i^Q et suiv. * Martine, De la musique dramatique en France, p. 177. 5 Grétry, Essais, t. 1, p. 264.
rappellent avec émotion une fête où ils dansèrent ensemble; autant le chant des vieillards est animé, carré d'allure, comique et franc de rythme, autant celui des jeunes gens est gracieux, doux et caressant dans sa mélodie, dans sa tonalité, dans ses ensembles où dominent le mouvement semblable et les intervalles harmonieux de tierces et de sixtes. Grétry aimait particulièrement le trio «Vous auriez affaire à moi », qui dans l'origine était un air du rcjle de M™« S'-Clair ; l'artiste, en le composant, fut si content de sa basse qu'il pria Marmontel de disposer cette scène en trio, par l'adjonction des rôles de Linval et Dorimon i ; la voix de basse et celle de ténor soutiennent le soprano par un dessin gracieux et très simple que Grétry avait d'abord placé dans l'orchestre ; en le transportant dans les parties vocales, il comptait le faire mieux distinguer, et c'est un exemple entre cent de la prépondérance qu'il attribuait aux voix. Le morceau est joli, et l'on s'étonne de lire dans les Essais de Grétry qu'il obtenait peu de succès au théâtre. 11 faut encore citer le duo de Dalin et Lucette, dans lequel la jeune fille et son tuteur commentent le rcve prophétique du vieillard : « Quoi, ce vieux coq i) ; le morceau est très spirituel, et de curieuses ritournelles instrumentales , en imitant les chants de la poule et du coq, accentuent d'une façon très comique le récit du songe.
C'est pendant une représentation de la Fausse Magie que Grétry rencontra J.-J. Rousseau ; depuis longtemps il brûlait du désir de le connaître, et la première entrevue de ces deux hommes d'élite fut une scène touchante par ses effusions de sympathie, mutuelle. Ils sortirent ensemble du théâtre ; dans la rue, pour franchir un tas de pierres, Grétry prit Rousseau par le bras ; cette attention suffit pour réveiller l'ombrageuse susceptibilité du philosophe : « Laissez-moi me servir de mes propres forces », dit-il avec l'accent d'un homme froissé : et les relations furent rompues 2.
' Grétry, Essais, I. I, pp. 202, 203.
'' Idem, 1. 1, pp. 270 et suiv.