CHAPITRE SIXIEME
Cépliale et Procris. — Les Mariages samniies. — Succès ;i l'étranger. Vova"e à Bruxelles et à Lié^e eu -n7(i.
Nous avons mentionné dans le chapitre précédent l'opéra de Céphale et Procris, composé pour les fêtes données à Versailles ù la fin de 1773, à Toccasion du mariage du comte d'Artois. Grétry, qui avait obtenu déjà tant de succès à la Comédie-Italienne, rêvait peut-être depuis quelque temps de s'essayer sur une scène plus vaste; sa première tentative de grand opéra est très intéressante à étudier, non seulement à cause de la valeur de l'ouvrage, mais parce qu'elle nous montre l'artiste aux prises avec des traditions nouvelles pour lui.
Marmontel, Fauteur du poème de Céphale et Procris, se flattait, comme à son ordinaire, d'avoir tout à fait réussi. Il est curieux de l'entendre parler, surtout lorsqu'il nous dit : ce J'avais donc démontré qu'au moins dans le comique, la » langue française pouvait avoir une musique du même style » que la musique italienne i ». Ne dirait-on pas qu'il était le compositeur en même temps que le poète de Zémire et Azor, de la Fausse Jiiagie, etc.? Il résolut donc de relever de la même manière la musique du grand opéra, et il confia à Grétry le livret (U; (léphale et Procris, qui n'était pas une merveille, il fallut bien en convenir, et qui fut assez rudement traité par les spectateurs de Versailles; on s'amusa beaucoup de quelques bons mots improvisés le jour de la première représentation : une des actrices, M'^*' Sophie Arnould, avait dit que « la » nnisi(|uo était plus française que les paroles »; un plaisant
• M.unuiNTia, Mémoires, l. III, |i|). 161, 10-2.
s'empara du mot latin aura, conservé p'ar Marmontel au milieu de ses vers français, et en fit ora pro nobis; le livret avait été imprimé pour la cour; on se fit un malin plaisir de l'éplucher et d'y relever des naïvetés, des puérilités de langage, des fautes de français ou des concetti ; Meister reproduit un fragment de dialogue oii Céphale vient faire à Procris de longues excuses de l'avoir tuée :
Pardonne, hélas! pardonne A l'erreur de ma main.
Procris.
Tu m'aimais, je pardonne A Terreur de ta main *.
L'ouvrage n'eut à Versailles qu'une seule représentation, le 30 décembre 1773; il terminait la série des réjouissances commandées et ne fut pas accueilli avec plus de faveur que les pièces données les jours précédents. « Toute la cour, en géné- » rai, dit Bachaumont, est contente d'être débarrassée de ces » spectacles d'étiquette, et M. le Dauphin, peu plaisant de son 0 naturel, a dit à M. de Richelieu : Enfin, voilà nos spectacles 0 finis, nous allons donc nous amuser '^. »
Gluck, qui arrivait de Vienne pour faire représenter à l'Académie de musique son Iphigénie en Aiilide, assista à deux répétitions de Céphale et Procris, et ne fit à Grétry aucune observation ; ce n'est pas sans amertume que notre artiste écrit dans îes 3Iémoires : « Il préparait Iphigénie, et il était plus naturel
qu'il profitât de mes erreurs que de m'en tirer ^ ».
Les registres des dépenses de la cour nous apprennent quel [Ut pour Grétry le résultat financier des fêtes de Versailles; à 'occasion des « grands spectacles » parmi lesquels avait figuré Céphale, il toucha 2,000 livres de gratification et 3,o99 livres
' Correspoii'Jance lillcraire de Grimni, DUlerot, etc.. l X, p. 555; celle etlre, datée de janvier 1774, est do Meisler. * Mémoires secrets, I. VII, p. 1 15.
5 Grétry, Essais, 1. 1, p. "284.
« pour copies »; deux mois auparavant, au moment du voyage de Fontainebleau, la représentation de la Rosière de Salency dans cette résidence lui avait valu 1,155 livres en plus de sa] pension annuelle de 1,200 livres ^.
Ces bénéfices, fort agréables sans doute, ne devaient qu'à moitié consoler Grétry de l'insuccès de Céphale et Procris. 11 se passa seize mois avant que cet ouvrage parût à l'Académie de musique, à Paris, le mardi 2 mai 1775, sous le titre de ballet héroïque en trois actes. Dans cet espace de temps, Grétry avait donné à la Comédie-Italienne la Rosière de Salency et la Fausse magie, et il avait travaillé avec Marmontel à l'inévitable remaniement de Céphale. Mais de grands événements s'étaient accomplis à l'Opéra, et un nouvel astre dramatique s'était levé, dont la gloire et les succès menaçaient d'étouffer tous ses rivaux : Gluck avait donné ïphigénie en Aulide le 19 avril 1774 et le 2 août de la même année Orphée et Eurydice. Comprenant immédiatement la puissance du génie nouveau qui s'offrait à son admiration, le public parisien, avec sa mobilité habituelle, avait de suite adopté pour son unique héros l'artislt* qui tiiiiiprenait de réformer l'opéra français. Ce fut une forluiie pour l'Académie de musique, mais cette vogue exclusive faillit nuire sérieusement à la Comédie-Italienne et même à Grétry, le favori du public sur ce théâtre. On rapprochait ces deux noms, on les comparait fun à l'autre ; la manie des classements, l'intolérance des grands enthousiasmes ne permettaient pas d'aimer à la fois, sans raisonner, Gluck et Grétry; M"^ de Lespinasse, après avoir tant admiré la Fausse magie, était obligée de se défendre contre d'inexactes interprétations de sa pensée :
« Je vous vois, je vous entends, et vous espérez que je vais » mettre Grétry au-dessus de Gluck parce que l'impression » du moment, fût-elle plus faible, doit effacer celle qui est » éloignée? Eh bien, il n'en sera rien, et je vous ferai remar- » quer que si je suis exagérée, je ne suis jamais exclusive, et
' Archives luilioiiales, 0'2937.
rt savez-vous pourquoi? C'est que c'est mon âme qui loue, » c'est que je hais le dénigrement, et que d'ailleurs je suis » assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui me » paraissent le plus opposées; si bien donc, que j'aime, que » je chéris le talent de M. Grétry, et j'estime et admire celui » de M. Gluck ; mais comme je n'ai ni les lumières, ni les con- » naissances, ni la sottise nécessaires pour assigner des places » et des rangs aux talents, je ne m'avise pas de prononcer » lequel vaut le mieux, ni même de comparer ce qui me » paraît ne pas devoir se rapprocher; je ne sais à quelle dis- » tance la nature les a mis l'un de l'autre, mais je sais qu'à » talent égal, ils auraient dû en faire un emploi différent, » puisque le genre de l'opéra-comique n'est pas celui de la » tragédie i. »
Pourtant ce rapprochement, cette comparaison entre Grétry et Gluck, que repoussaient les esprits éclectiques, devinrent inévitables le jour oii l'auteur du Tableau parlant, de la Rosière de Salency, de Silvain se hasarda sur le théâtre même qui retentissait chaque soir des accents magnifiques d" Iphi génie et (VOrpliée; Céphale et Procris, malgré de grandes beautés, ne put supporter un tel choc, et la même femme enthousiaste, exaltée, qui venait de défendre Grétry, en vint à le condamner; M"** de Lespinasse écrit à propos de Céphale et Procris : « Cette » musique a les pâles couleurs : il faut que mon ami Grétry » s'en tienne au genre doux, agréable, sensible, spirituel, c'est « bien assez; et quand on est bien fait dans sa petite taille, il » est dangereux et sûrement ridicule de monter sur des » échasses. On tombe sur le nez, et les passants rient. Vous » remarquerez que ce n'est point en contradiction, mais bien » en confirmation de mon engouement pour Zémire et Azor, » pour l'Ami delà maison, pour la Fausse magie, etc., etc., » que je vous parle ainsi -. »
Les œuvres de Gluck étaient présentes à toutes les mémoires,
1 l.etires de M"' de Lespinasse, pp. 148, lil). - Ibidem , p. 46j.
et le nom du grand liomme revient sous la plume de tous les littérateurs qui rendent compte de Céphale et Procris : « Le » poème est froid, obscur et mal écrit, dit La Harpe ; c'est ce » que Marmontel a fait de plus mauvais; la musique a paru )) faible. 11 y a pourtant quelques beaux morceaux, surtout un » duo du premier acte et quelques airs de danse; mais après » Gkuk il faut que la musique dramatique soit plus nourrie » et plus substantielle i. » Ecoutons Grimm : « Le poème a w paru dépourvu de convenance et d'intérêt, la musique froide » et faible, les idées agréables répandues dans quelques airs, » hors de leur cadre. On a trouvé surtout le récitatif d'un » ennui et d'une insipidité assommants ; et le public encore )) tout préoccupé des beautés cVIphigénie et (VOrphée a envoyé » fort durement le malheureux Grétry aux tréteaux de l'Opéra- » Comique 2. » Les Mémoires secrets nous donnent la même note : « En général, on veut que le plus mauvais des opéras » comiques de Grétry, à la Comédie-Italienne, soit meilleur » que cet essai au Théâtre-Lyrique 3 ». Le Merciwe, il est vrai, se répand en louanges 4; mais il ne reproduit pas l'opinion du public; son article est rédigé par un auteur bienveillant et sous l'inspiration des amis de Marmontel et de Grétry. L'insuccès ne fut que trop évident : Cépliale n'obtint que douze représentations ».
Certainement la partition de Grétry méritait un meilleur sort et se recommandait aux amateurs par des qualités qui ne sont pas ordinaires. La lecture en est très intéressante. Le duo du premier acte entre Procris et Céphale : « Donne-lamoi », est une des plus heureuses inspirations de Grétry; il est à la fois touchant et large ; le chœur ouvrant le second acte : (c Eveillez-vous, charmante Aurore », est plein de grâce; il
' La IIari'E, Correspondance liltéraire, t. I, p. 160.
* Correspondance liltéraire de Grimm, Diderot, etc., t. XI, p. 76. 3 Mémoires secrels, l VIIF, p. 23.
* Mercure de France, juin 1773, p|). 167 et suiv.
5 Th. i>K Lajaute, Catalogue de la bibliothèque musicale de VOpéra, 2 vol. in-S», l. I, p. 280. Paris, 1876-1880.
faut citer l'air de Céphale c; Parais, mortel »; le duo du troisième acte entre Procris et la Jalousie, et l'air de Procris qui ui succède, sont des pages remarquables et renferment des phrases d'un accent émouvant et dramatique ; parmi les airs Je ballet, il se trouve plus d'un morceau charmant et plein l'élégance. Dans tout l'ouvrage, Grétry fait preuve évidemment l'un grand sentiment et d'une inspiration soutenue, mais il est ncontestable que ce « ballet héroïque » n'a point la grandeur t la puissance des « tragédies lyriques » de Gluck. Le public français n'a jamais eu qu'une idole à la fois : il en a changé ouvent, du reste; mais quand deux maîtres se sont présentés nsemble pour partager ses faveurs, il a toujours fallu que l'un ût sacrifié à l'autre. Il faut rappeler ici un autre préjugé de 'esprit français en matière d'art, préjugé aujourd'hui à peu jrès disparu, mais qui était fort enraciné au XVIIP siècle : î'est celui de la spécialité des talents; on n'admettait point ju'un musicien de théâtre fût en même temps un bon compoiteur d'église, que l'auteur d'un joli opéra comique pût écrire me tragédie lyrique, qu'un peintre de portraits sût dessiner m paysage; chaque artiste devait se renfermer dans le genre )ar lequel il s'était fait connaître, et s'il essayait d'en sortir, le iublic lui opposait ses propres ouvrages comme une muraille de a Ghine, lui permettant de l'étendre, mais jamais de la franchir. Parmi les causes de l'insuccès de Céphale et Procris , il faut e garder d'omettre le chapitre important de l'exécution vocale. ^es chanteurs de l'Académie de musique ne s'étaient pas encore lépartis en 177o des habitudes surannées qui rendaient leur pectacle fatigant et monotone; ils se raidissaient à la fois dans eurs costumes ridicules et dans les traditions singulières de eur chant conventionnel, où de violents éclats de voix alterlaient avec des ornements mesquins et reproduits à satiété ; le our de gosier, le martellement, le flatté, le pincé, le balancé, a coulade, la tirade, et bien d'autres agréments i en usage
1 Voyez dans l'ouvrage de MM. Lemaihe kt Lavoix, Le chant, ses pn'nci/.es t son histoire, le chapitre des ornements de l'ancien ciiant français, pp. 1-21- 55. Paris, Heugel, 1881.
depuis plus d'un siècle constituaient encore le style vocal des acteurs du grand Opéra; au lieu de se conformer aux indications du compositeur, aux signes du chef d'orchestre, ils avaient la prétention de tout conduire et ne se gênaient point vis-à-vis de la musique ni de la mesure i. Gluck parvint à réformer ces usages, mais il se heurta d'abord à des résistances que sa volonté de fer eut assez de peine à vaincre 2.
V Le demi-succès de la Fausse magie et la chute de Céphale et Procris semblent avoir découragé Grétry, qui ne fit rien paraître dans tout le reste de l'année 1775. Il avait proposé à Marmontel des remaniements considérables de tout l'opéra de Céphale, la suppression du rôle de TAurore, etc.; l'académicien, content de son ouvrage et rejetant sans doute la faute tout entière sur son collaborateur, refusa de se prêter aux changements demandés, et le ballet héroïque fut mis de côté 3,
En janvier 1776, nous voyons Grétry s'efforcer de faire revivre sa belle partition de l'Amitié à l'épreuve, en la réduisant en un acte; chantée par Clairval et M'"*^ Billioni, elle obtint un assez grand succès ^K Ce ne fut que six mois après, le
1 GuKTRV, Essais, 1. 1, pj). 280-281.
* Beaucoup d'amaicurs applaudirent aux réformes tentées par Gluck. Mercier s'écrie : « Puisse le génie triompher des derniers obstacles qui s'op- » posent à la perfection de cet art, sorti pour nous de l'enfance où nous le » captivions! La pratique de notre antique psalmodie a raidi les organes et » durci le tympan de cette foule de clianleurs et de chanteuses, dont la » troupe étourdissante nous fatigue. Qu'on les chasse au plus tôt; qu'on » raccourcisse ces danses si longues et bi ma! amenées; qu'on choisisse des )) poèmes oii l'intérêt ne soit ni coupé, ni alTaibli; et (pie le décorateur ambi- » tieux, le despotique maître de ballet, le lourd orchestre cessent d'être » rebelles et de donner des entraves ridicules au génie qui doit commander » à ses subalternes et les soumettre à son autorité. » Meucieu, Tableau de Paris, t. Il, p. 281. Am.'^terdam, 1782.
5 CiiÉTuv, Essais, 1. 1, pp. 282, 283
* i/Oinc.NV, Annales du Tbéâlre-ltalicu, t. II, p. 89.
l-> juin 1776, que l'artiste donna un nouvel ouvrage à la lloiiiédie-ltalienne, les Mariages samnites, drame en trois actes, Il |)rose, dont les paroles étaient d'un « citoyen de Toulouse i », ;lu Kosoy.
( In se souvient qu'à son arrivée à Paris, Grétry avait com- [M)sc une partition portant le même titre, tirée du même conte le Marmontel et refusée par les comédiens italiens; depuis L-ette époque, il avait transporté dans d'autres partitions quelques morceaux de ce premier ouvrage; le livret de du Rosoy était tellement analogue à celui de son prédécesseur qu'il ne ifut pas difficile d'y adapter d'autres fragments de la partition composée en 1768, et Grétry n'eut guère à écrire que les morceaux d'un rôle nouveau, celui d'Éliane 2.
La reine Marie-Antoinette assista le 12 juin à la première représentation des Mariages samnites ; le public lui fit fête et s'unit aux acteurs pour chanter ce couplet :
Du monde entier formez la chaîne, (Vcst commander que vous servir; Quand on a la beauté pour reine.
Tout est devoir, tout est plaisir 3.
Le médiocre succès obtenu par cet ouvrage ne dédommagea point Grétry de ses ennuis passés ; sa musique souti'rit du mauvais accueil fait à la pièce qui était, selon La Harpe, « une des » plus plates choses dont le sieur Rosoy fût capable '^^ ». Pourtant ce livret, pitoyablement coupé et ridiculement écrit, avait été reçu avec acclamations par les comédiens; Grétry nous apprend la cause de cette réception mal justifiée par le mérite littéraire de l'œuvre : du Rosoy venait de donner sa pièce de Henri IV ou la bataille d'Ivry, dont le succès prolongé avait sutti pour allécher les comédiens en quête de grosses recettes '»;
' Almanacli musical pour 1117, in-2i. Paris. Delalaiii. 2 Grétry, Essah, t. l, p. 288.
5 d'Origny, Annales du Théâtre-Italien, l. Il, p. 105. •* La Harpe, Correspondance littéraire, l. I, p. 380. ' Grétry, Essais, t. I, p. 287.
cherchant tous les moyens d'attirer le public, ils avaient fait (( une dépense prodigieuse pour embellir la scène par une » grande pompe et une magnificence de cortège considéra- » ble 1 ». Le pauvre du Rosoy crut améliorer son O'uvre en transformant sa prose en vers; il ne réussit pas à communi- (|uer la vie et l'intérêt à sa malheureuse pièce que la musique seule soutint quelque temps et fit reprendre de loin en loin; (juoi qu'en ait dit le Mercure, qui s'épuise en louanges sur la partition des Mariages samuites, en affirmant que « M. Grétry » n'a jamais porté si haut l'art de la composition musicale - », nous ne tenons pas cet ouvrage pour un des meilleurs qu'ait j)roduits l'auteur de l'Aîni de la maison, de Zémire etAzor et de Ja Rosière de Salency ; la note guerrière, qui tient une grande [(lace dans les Mariages samnites, ne convient guère à son génie plus fin que fort, plus délicat que bruyant. Aussi les morceaux que nous préférons dans cette œuvre sont-ils plut(3t des scènes épisodiques, comme le joli chœur à deux voix des jeunes filles samnites, « Dieu d'amour ».
Le sort en ce moment ne se montrait pas favorable au musicien; mais si des échecs immérités avaient accueilli à l^iris ses dernières productions, bien des dédommagements lui arrivaient de l'étranger. En effet, depuis plusieurs années, ses opéras s'étaient répandus dans des contrées même éloignées et ils avaient commencé leur tour d'Europe par le tour de France. Il n'était point de petit théâtre ou de troupe ambulante qui ne mît à son répertoire les opéras-comiques de (irétry. Bientôt ces ouvrages acclamés passèrent les frontières. Nous avons dit comment Burney vit jouer à Mannheim Zémire et Azor, et comment il arriva que cette pièce charmante fut chantée à la fois sur trois théâtres dans la même ville germanique 3; la plupart des partitions de Grétry obtinrent des succès aussi flatteurs, et, d'après le témoignage d'un historien
* Mémoires secrets, t. IX, p. Ai'.
' Mercure de France, juillet 1776, S' vol., p. 198.
' Voyez ci-dessus, p. 103.
allemand, « furent traduites dans presque tous les pays, particulièrement en Allemagne i ». La Suède fut une des nations qui les accueillirent avec le plus d'empressement; le roi iGustave III, non content d'avoir fondé, en 1773, un théâtre national d'opéra suédois, faisait souvent exécuter dans ses résidences d'hiver et d'été de grandes œuvres musicales de toutes les écoles, des opéras de Gluck, de Grétry, de Monsigny 2 ; il figurait lui-même dans les ballets et ses historiens nous ont conservé le récit d'une fête donnée par ses soins en 1776, en l'honneur de sa sœur, Madame Royale; on joua la Rosière de Salency, et le divertissement final fut dansé par le roi, la reine et les principaux personnages de la cour 3.
Le succès des ouvrages de Grétry ne fut ni moins prompt, ni moins vif en Italie ; on en trouve une preuve curieuse dans une lettre écrite au musicien liégeois par Floquet, l'un de ses collègues parisiens qui voyageait en Italie en 1776 :
« Floi'ence, le 15 se[)leml)re i776.
» Je profite. Monsieur, d'un moment heureux et très » agréable pour avoir l'honneur de vous écrire et pour vous » faire mon compliment sur le succès que vos opéras ont eu » en Italie. Il vient de passer à Florence une troupe de comé- » diens français qui ont joué Lucile, les Deux Avares, Zémire » et Azor, etc. , avec un succès étonnant. Zémire et Azor sur- » tout a fait fanatisme, quoique représenté sans décorations » et par des chanteurs médiocres.
» On vous met ici au-dessus de tous les maîtres qui ont » travaillé dans ce genre. M. le marquis de Ligneviile, parent » du Grand-Duc et grand vontrqmntiste, m'a dit étant à dîner
* AiGisT Hr; issMAN.N, /l%cme//ie Gesc/iiclite (1er Musik, t. III, p.ôG. Leipzig, Fiiss, 18Gt.
* Geffroy, Gustave III et la cour de France, l. I, p. 5-28. Paris, Didier,
•* Idem, l. I, p. 554.
» chez lui, qu'un seul morceau de Zémire et Azov achetait tous » les opéras-comiques italiens qui ont été faits depuis trente n ans. On a trouvé tous vos motifs charmants, et vos airs « remplis de grâces, d'expression et du plus beau pathétique, » selon la situation. Le quatuor de Lucile a été recommencé )) trois fois, avec des applaudissements étonnants. Je vous » rends. Monsieur, les choses telles qu'elles se sont passées. » Vous devez des remercîments al signor Rutini, maître de « chapelle de cette cour et homme de beaucoup de mérite, » qui a fait toutes vos répétitions avec la même exactitude que » si les ouvrages lui eussent appartenu; et les jours de repré- » sentation, il s'est mis lui-même au clavecin pour faire aller )) l'orchestre,
» On traduit Zéîïiire et Azor en italien, et je crois que sous )) peu de temps on verra cet opéra sur tous les théâtres de )) ritalie. 3Ion intention serait que vous fissiez mettre cette )) lettre dans les papiers publics, afin que notre chère nation )) fût convaincue que nous avons de la belle musique en » France et qu'il est assez inutile qu'on se tue à faire traduire )) des opéras italiens, tandis que l'Italie elle-même traduit nos » ouvrages. Jouissez de vos succès. On parle de vous sans » cesse dans ce pays, et l'Italie vous réclame comme un de ses » enfants Je suis presque à la fin de mon voyage, que j'ai » tâché de faire avec tout le fruit possible. Puissé-je, comme » vous. Monsieur, continuer de plaire à ma nation et mériter » le suffrage de l'Europe entière, qui applaudit à vos » productions.
» J'ai l'honneur d'être, avec la plus parfaite considéra- » tion, etc..
» Floquet. »
En publiant cette lettre, le Mercure ajoutait : « Ainsi voilà » les pièces mises en musique par M. Grétry adoptées et » traduites en Italie, comme elles l'étaient déjà en Alle- » magne , en Flandre, en Suède, en Russie, en Hollande, etc.
n Rien sans doute ne prouve mieux que cet illustre composi- » teur parle dans sa musique la langue universelle des nations, » qui est partout celle de la belle nature, de la déclamation et » du sentiment i. »
De tous ces témoignages flatteurs qui parvenaient à Grétry, il n'en était point de plus doux à ses yeux que ceux qui lui venaient de sa patrie. La ville de Liège, justement tière du génie d'un de ses enfants, avait applaudi ses ouvrages presque en même temps que Paris. Le Huron fut joué pour la première fois à Liège le jeudi 26 janvier 1769, six mois après son apparition à Paris, et par un délicat hommage, les magistrats de la cité placèrent ce soir-là dans leur loge la mère du compositeur qui, à cette époque, n'avait pas encore rejoint son fds en France. En novembre 1770, le théâtre de Liègt' donna presque à la fois trois ouvrages de Grétry : Isabelle et Gertrude, le 15 novembre; le Tableau parlant, le 17, et Lucile, le 27 ^-2.
A Bruxelles, le succès de ces partitions n'était pas moins vif. Par un contrat conclu en 1774 entre Grétry et Compain, directeur du théâtre de cette ville, le musicien s'engageait à envoyer à Bruxelles, le lendemain de la première représentation, chacun de ses opéras ; il recevait pour chaque ouvrage une somme de 25 louis d'or 3, Compain, ayant résigné son privilège de directeur en janvier 1775, eut pour successeur Vitzthumb, déjà
' Mercure de France, novembre 1776, pp. 17-i et suiv.
' L. DE SAGiiEii, Grélry; Revue de Belgiqle, );i août 18G0, t. II, pp. :28û-
5 Cil. PioT, Quelques lettres de la correspondance de Grctnj avec Vitzthumb; Bulletin de l'Académie rotale des sciences, des lettres et des BEAUX-ARTS DE BELGIQUE, aniiée 1875, II" 10, pp. 408 et suiv.