CHAPITRE NEUVIÈME
La Caravane du Caire. — Pauurge.
La Caravane du Caire, n opéra-ballet en trois actes », fut représentée pour la première fois le ^50 octobre 1783 sur le théâtre de la cour i\ Fontainebleau. Depuis quelques années, la cour s'était privée, par mesure d'économie, du spectacle du grand opéra i, et ni Andromaque, ni CoUneîte, ni V Embarras des richesses n'avaient été joués à Versailles ou à Fontainebleau. (Irétry, paraît-il, ne se souciait pas beaucoup d'y donner la Caravane. Dans cet automne de 1783, les artistes de l'Académie royale de musique étaient appelés à Fontainebleau pour y représenter quatre grands ouvrages, Didon, Endymion, Chimène et la Caravane, et le bruit des partis qui s'animaient longtemps à l'avance , n'était pas fait pour encourager le maître liégeois; à peine Gluck avait-il quitté la France que les adversaires de Piccinni avaient choisi un nouveau héros, Saccliini ; au lieu des Gluckistes et des Piccinnistes, on avait à |)résent les Piccinnistes et les Sacchinistes ; mais pour Grétry, sous quelque nom qu'ils parussent, les partis étaient toujours aussi dangereux, et son nouvel ouvrage risquait d'être étouffé dans la lutte ainsi renouvelée; plus d'un coup égaré dans la bataille seml)lait devoir retomber sur la Caravane, contre laquelle on cabalait avant même les répétitions générales î^. I
' D'Arneth et Geffroy, Marie- Anloinellc, l.ll, p. 270.
- Archives nalionales, O'Oôi, lettre de La Ferlé à Amelot, Fontainebleau, le
:J8 octobre 17H5 : « ... Demain est le jour cl<' la répétition générale de la
» Caravane, contre laquelle je nraiiiusc de voir les personnes qui ne l'ont
» ni lue ni entendue cabaler d'avance; ce n'est pas le moyen d'encourager
» Grétry, qui n'était nullement curieux d'être joué ici, et qui ne se souciait
Ces prévisions fâcheuses ne se réalisèrent point, et la première représentation tut un grand succès. Intéressés par des tableaux d'un genre neuf, par une mise en scène magnifique, charmés par la musique oi^i Ton trouvait « beaucoup de fraî- » cheur, de grâce et de sensibilité i », les spectateurs de la cour donnèrent à l'opéra de Grétry une pleine approbation; seul, le succès de IHdon égala celui de la Caravane, dont on prépara bientôt la représentation à Paris.
L'ouvrage fut donné à l'Académie royale de musique le jeudi 15 janvier 1784 -, avec la distribution suivante :
Le Pacha Chéron.
S'-Phar Laîné.
Husca Lays.
Florestan Lakrivée.
Tamorin Rousseau.
Zélime M"'- Maillard.
Almaïde M"'' Joinmlle.
Dès la première soirée, on put prévoir un éclatant succès; cependant les Piccinnistes, qui ne voyaient pas sans humeur le triomphe de Grétry, se signalèrent par du tapage; le lieutenant de police Lenoir intervint; il fit consigner à la porte du Ihéâtre un sieur Moulgue, architecte, qui avait trop bruyamment manifesté son déplaisir ;^; ses amis crièrent aussitôt au scandale, à l'injustice, mais leurs clameurs furent couvertes par le bruit des applaudissements que chaque soir une foule plus empressée accordait à la Caravane. Les Piccinnistes mortifiés crurent s<' venger par des épigrammes assez médiocres et par
• pas de sf liouver entre les partis picliiiiistes et saciiiistes [sic); je crois « (juc ces derniers l'emporteront au grand regret d( s premiers, j'ai beau m'en- » rouer à répéter sans cesse qu'on a tort de se prévenir pour ou contre... »
j ' Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., I. XIIF, p. 574.
! * La date du lo janvier est donnée par tous les journaux el recueils du temps; par erreur la partition gravée dit le l'2, el le livret le 15.
I ^ Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., l. XIIF, pp. 479 et suivantes.
(les phrases aigres-douces; I.a Harpe écrivit dans sa Correspondance littéraire : « La Caravane de Grétry, placée entre Didon » et Chimène, fait une assez pauvre figure; mais quand on veut » être partout, il est diflicile d'être toujours bien • »; comme échantillon de la courtoisie du parti, nous reproduisons une de ces petites pièces de vers, celle que Gingucné composa en réponse à Tarticie que Suard avait fait paraître sur l'opéra de Grétry dans le Mercure de France :
Éi.OGE DK i.A Caravane par un Arabk.
Amis, vive la Caravane'.
Lisez l'article de Suard, Nargue à Didon, vive la Caravane'.
Ànjs est l'opi-robre de l'art; l'i de Henattd, vive la Caravane!
Oreilles à Suard i)Ourlant ne manquent pas, Mais oreilles qu'avait le palefroi de Jeanne, Et que l'on voit en pareil cas Orner la tète de Midas. Poui' ces oreilles-là, vive la Cararane! -
Si l'opéra nouveau ne se fût pas acquis un grand succès par son propre mérite, il eût été puissamment soutenu par le parti Gluckiste, qui mit à l'applaudir autant de chaleur que les Piccinnistes avaient mis d'aigreur à l'attaquer; le Journal de Paris et le Mercure de France rivalisèrent de louanges, et chacun de ces deux importants recueils consacra plusieurs articles à la Caravane. Dès le lendemain de la première représentation, \e Journal de Paris, rendant compte du poème et de la nmsique, écrivait :
« Le premier acte, dans son entier, présente le s[)ectacle le » plus agréable, le plus imposant, et en même lenq)s le plus » nouveau. Le musicien a parfaitement profité de la variété » des situations ; le chœur des esclaves, en opposition avec celui
' I>A Haiu'i:, Correspondance liltcraire, l. IV, p. ;207. * Correspondame littéraire de Grimni cl Correspondance de La Harpe, loc. cit.
» des voyageurs libres, contraste d'une manière très agréable... » le départ de la caravane termine cet acte de la manière la » plus heureuse, parce que le compositeur a trouvé un motif » qui rend agréablement l'idée d'un tel départ;... le spectacle » du bazar a produit le plus grand effet; il présente à la fois » la richesse, la variété des costumes, la pompe des décora- » tions et la réunion de tous les talents. Le succès a été aussi » complet qu'il peut l'être à une première représentation... On » ne fait point de difficulté de compter cet ouvrage au nombre » des chefs-d'œuvre de M. (^rétry, et l'on sait combien ce com- » positeur en a déjà produits '. » Après la seconde représentation, qui fut donnée le 17, la même feuille revient sur l'opéra et ses interprètes :
c( Cette pièce, entièrement dans le genre où 31. (irétry a « donné des preuves si multipliées du plus grand talent, pré- « sente les tableaux les plus variés et les fêtes les plus agréa- « blés... On ne peut trop applaudir au zèle soutenu de M. Lar- » rivée; il est fort applaudi dans le petit rôle de Florestan, « mais surtout dans le morceau : « Ah ! si pour la patrie! » Cet » air est regardé comme le meilleur air de basse-taille qui soit » sorti de la plume de M. Grétry '^. » Et encore le 13 mars : « Cet opéra éprouve le sort du petit nombre des véritablement » bons ouvrages, qui gagnent à être vus plus souvent ^ ».
Le Mercure entre dans de bien plus longs détails dont nous ferons grâce à nos lecteurs; il revient à cinq ou six reprises sur l'opéra de Grétry, et lui consacre au total plus devingt-cinq pages '^, auxquelles nous n'emprunterons que quelques lignes;
' Journal de l'ai is du IGjaiivici 1784, ii" 16.
8 Ibidem du 20 janvier, n" 20.
5 Ibidem du 13 mars, ii" 73.
' Mercure de France Le 17 janvier ITSi, analyse du |K)ènie (volume de janvier, pp. 12i-150). — Le 24 janvier, compte rendu de la iiremière n>i>réseutalion (pp. 107-172). — Le 51 janvier, nouveau compte rendu (pp. 228-255).
— Le 7 février, analyse délaillée de la niusi(|ue (volume de février, pp. 32-42).
— En mai, annonce de la partition pnl)liee comme œuvre XXII, et nouvel éloge de la musique (volume de mai, i>[i. 11)1-192).
le 31 janvier on lit : « C'est, et pour Faction théâtrale, et pour » la niusi(iue, un des spectacles les plus riches, les plus élé- » gants et les plus variés qu'on ait vus sur ce théâtre, et nous » croyons que plus on en entendra la nnisique, mieux on en » sentira le mérite et les beautés », Le 7 février, Suard examine la Caravane, scène par scène : « Le premier acte, dit-il, » nous paraît un modèle pour l'ensemble, l'unité et la simpli- » cité de la composition... », et il loue successivement les principaux morceaux.
La Caravane fut un des plus grands succès que mentionne l'histoire du théâtre de l'Opéra; reprise fréquemment jusqu'en 1829, elle atteignit le chiffre énorme de cinq cent six représentations et rapporta plus d'un million de recette i. Ce fut une source de fortune pour (irétry, (pii toucha de beaux honoraires : en mars 1784, l'Opéra lui remet 1,400 livres; en avril, 4oO; en mai, 450; en juin, 300, etc.; en novembre, il touche 500 livres de gratification à l'occasion de la quarantième représentation "^ ; les règlements de l'Académie de musique accordent aux auteurs 00 livres en plus des honoraires pour chaque représentation qui excède; le nombre de quarante 3, et Grétry a droit l)ientôt à ce supplément pour la Caravane et pour Colinette, dont les auditions se continuent.
31oins de quinze jours après la première représentation, la Caravane avait déjà l'honneur d'une parodie : le 27 janvier, on jouait à la Comédie-Italienne le Marchand d'eficlaves '^, ()ièce bouffonne dans laquelle le livret de l'Opéra était suivi pas à pas, et dont le dénouement était d'un assez bon comique; on y voyait Florestan , le père de S'-Phar, arrivant en ballon au secours de son fils, et cett(î invention avait un doubU; intérêt pour \cs spectateurs de 1784, j)uisqu'elle parodiait à la fois l'opéra du jour et les n'-centes ascensions a('roslati((ues lenh-es
• Tu. DE Lajarte, Catalogue de la bihliolhùque de VOpcra, t. I, p ."58. ' Archives nalioiialos, 0*6^3.
= Ibidem, 0'652.
* Journal de Paris (\\i 28 janvier 1784^, ii" 28.— Correspondance liltéraire de Grimm, Diderot, eic, t. XIII, p. 479,
par Charles et Robert. L'auteur de cette parodie ne s'était fait aucun scrupule d'introduire dans sa pièce un grand nombre (1(^ vers de la Caravane; quand le poète Morel lui fit une réclamation, le parodiste répondit avec le plus beau sang-froid qu'il ne croyait pas lui avoir dérobé la moindre rime, que ces vers depuis longtemps étaient à tout le monde, puisqu'au moment des étrennes chacun les voyait reproduits sur les enveloppes des bonbons.
Etienne Morel de Chefdeville n'avait signé que d'un j\[. le livret de la Caravane du Caire ou llieureux esclavage; on ne le connaissait encore, comme auteur, que par le poème de l'opéra Alexandre aux Indes, représenté sans grand succès en 4783, avec la musique de Lefroid de Méreaux; la vogue subite et éclatante de la Caravane, le succès obtenu l'année suivante par Panurge, dont la musique fut aussi composée par Grétry, lui attirèrent des jaloux, et malgré leur médiocrité, ses ouvrages lui furent contestés ; Morel était beau-frère du puissant intendant des menus-plaisirs, la Ferté, et la protection de son parent acheva d'exciter l'envie. On fit pleuvoir sur lui les moqueries, les épigrammes; on prétendit qu'il profitait de ses entrées dans les bureaux de l'Opéra pour fouiller les cartons des pièces non représentées et y puiser le sujet, le plan, les scènes, voire même les vers de ses livrets '. On s'acharna surtout contre Panurge et la Caravane, dont les succès excitaient plus particulièrement la curiosité du public et la jalousie de ses rivaux; près de vingt ans après la première représentation de Panurge, la publication d'une curieuse brochure vint donner plus de consistance à ces accusations de plagiat : Moutonnet- Clairfons se fit l'éditeur et le défenseur anonyme d'un ballet comique non représenté, Panurge, de Fr. Parfaict, et il écrivit que Morel en avait volé le manuscrit pour le copier à peu près d'un bout à l'autre - Depuis cette é|»o(jue, d'autres récits se sont
' Biographie Michaiid, 2'' édil , 1. 1, ail Morel, par Després.
* Panurge, ballet comique en trois actea, par Fr. Parfaict el M*** (Morel), dénoucé au public comme le plus grand des plagiaires, avec des notes et des preuves matérielles de ses plagiats (Moutoniiel-Clairfons), in-8". Paris, Dabin, an XI, 1805.