‹ Gretry; sa vie et ses œuvresChapitre 19 sur 45 · ITO · texte numérisé non relu

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produits, d'après lesquels l'auteur des livrets de la Canivane et de Panurge aurait eu pour collaborateur le comte de Provence, frère de Louis XVI, et plus tard roi de France sous le nom de Louis XVIII; il est difiicile de préciser l'époque à laquelle ces bruits commencèrent à s'accréditer, et il est plus ditiîcile encore de les atiirmer ou de les nier avec certitude. Un prov(!rbe dit qu'on ne prête qu'aux riches : il ne s'agit pas tout à fait ici de richesses littéraires, mais il faut cependant se souvenir du goût de Louis XVIII pour les lettres, des petits vers que, dans sa jeunesse, il envoyait au Mercure de France sous des noms empruntés i, des petits billets à la Dorât qu'il composait avec grand soin dans ses vieux jours, pour les adresser à ses familiers 2. En 1784, Morel était attaché h sa maison, avec le titre de « secrétaire du conseil de Monsieur », et il pouvait fort bien avoir l'honneur de partager les distractions littéraires de son royal maître; on a même écrit qu'il n'(''tait qu'un prête-nom, et que les livrets de la Caravane et de Panur(je n'avaient point d'autre auteur que le comte de Provence ''^ ; en ce cas les plagiats dont on accusait si formellement 3[oicl auraient été commis par le prince; comme l'ont dit les n'dacleurs d'un recueil biographi(jue publié sous le règne de (Ihai-les X, a cette » réclamation n'est flatteuse ni jiour le poète, «[u'on juge inca- » j)able d'avoir fait cet opéra, ni pour celui qu'on croit capable » de l'avoir fait '' ».

' M""= Cami'an, Mémuhes, 1. 1, |). |-^:>.

* Dk Vaulabellk. Hisloire dr.s dvu.r icslaiirntiuhs, t. IV, p .".(iO. en iiole. 3 Castil-Blaze, Théâtres li.riquc.s de Pans: l'Acndémii- impériale de

musique, de 10 iH à fV.'.;;, t I, p. 450. P;iris, l'auleur, ISo.^. ■ /.'/ Caravane et^l i< pourliint la meilleuie pièce (pic Mord ail (iomiée sons son nom. La raison, » c'est (pi'il ne l'avail pas faHe: ce livret est du eonile de F'rovenco », clo. - PoisoT, Histoire de la musique en Frnnrc, in-lS, p. 1:24 Paris, Dentii, IMfiO Dans la « nomcnclalnre {\e> principaux ouvrages représentes ;» l't^péra : ... 4» la Caravane du Caire, livret du comte de Provence, mis en mu^icjue par Crélry; ... 7" l'anunje, dû à i'Iiciireuse coI!al)oralion du comte de Provence et de Oretry ■ .

* Biographie nouvelle des conieniporoins, par MM Arnaull, Jay, Jouy, Norvins, etc., t. XiV, p. 158, article Morel Paris, 18^4 — L'auteur anonyme

( ni )

Pour apprécier avec équité la partition de la (Inravane du CaiVd et s'expliquer son prodigieux succès, il faut se transporter, par un effort d'imagination, au temps où elle fut représentée, et faire abstraction complète de tout ce que la science, la poésie, la peinture, la musique nous ont appris depuis quarante ans sur l'Orient; il faut se rappeler qu'en 1784 et pendant bien des années après, c'est à peine si de temps en temps quelque voyageur courageux entreprenait ces excursions en Egypte ou en Asie, qui sont aujourd'hui si fréquentes, et pour ainsi dire si faciles; il faut oublier à la fois les vers de Victor Hugo et les tableaux de Decamps, et surtout mettre à l'écart les chants arabes notés par les voyageurs et qui ont inspiré le Désert de Félicien David. Ni le poète, ni le musicien de la Caravane du Caire ne cherchaient et ne pouvaient trouver les effets de couleur locale que d'ailleurs personne ne leur demandait, et leur opéra, qui différait par l'action, le d(''cor, le costume, des tragédies lyriques du répertoire, semblait offrir une description exacte et nouvelle des mœurs d'un autre climat.

La surprise et le ravissement du public furent au comble, en voyant au premier acte l'arrivée de la caravane, spectacle animé, nouveau, soutenu par une musique fraîche et vive, et dont le décor et l'aspect semblaient un tableau de genre « dans la » manière de Le Prince i, » peintre fort goûté en ce temps; l'irruption des Arabes pillards, le combat qui avait lieu sur la scène, le départ de la caravane, qui se remettait en route pour le Caire, achevaient de remplir cet acte toujours applaudi, et

(le La vie privée, politique et liltéraire de Louis XV III, iu-18 (Paris, Persan, 1825), reproduit plusieurs petites |)ièc('s de vers du comte de Provence, et se borne, en ce qui concerne les livrets d'opéras, à dire qu'on aUribue au prince une part dans leur conqwsilion. — C'est ainsi que l'entendent plusieurs auteurs modernes : MM. G. Cholquf.t (Histoire de la musique dramatique en France, pp. 366,567. Paris, Didot, 187Ô); de Lajauti: {Catalogue de la bibliothèque musicale de r Opéra, 1. 1, pp. 558, 5'iS); V. Wildeu (Xoticc historique sur la Caravane, en tète de la réduction de cet ouvrage pour piano et chant, publiée chez Michaélis).

' Correspondance littéraire de Griinm, Diderot, etc., t. Xlll, p. 574.

dans lequel (irétry avait répandu sans compter des motifs heureux, qui devinrent bientôt célèbres.

Le deuxième acte, qui se passait dans l'appartement du pacha, puis dans le bazar du Caire, formait un ensemble moins homogène; il fut robjet de quelques critiques qui portaient, le croirait-on, sur la moralité du spectacle : le public du XVlIIe siècle, si peu rigide en d'autres cas, s'effaroucha un moment devoir vendre des esclaves sur le théâtre de l'Opéra; en revanche il applaudit des scènes qui nous sembleraient ridicules, comme celle où le pacha chante :

Oui, oui, toujours j aimai la France.

Le Français est joyeux.

Sensible et j;énéreux; Son air galant, sa noble aisance

Le font adorer en tous lieux;

Il semble né pour plaire;

Sensible et généreux,

Des peuples de la terre

Il est le plus heureux.

Sitôt que la trompette sonne, Brûlant de voler aux combats.

Le sang dans ses veines bouillonne :

En vain l'amour veut arrêter ses pas.

Ceux mêmes (|ui avaient ri de voir dans l'Embarras des richesses un Grec parler de dimanche et d'écus, ne s'étonnèrent point d'entendre dans la (Caravane un Turc compter des ducats^. Dans le tableau du bazar, les auteurs offraient au public une bigarrure internationale d'une assez singulière invention : au milieu des danses, trois cantatrices venaient chanter tour à tour, la première un air français, la deuxième un air italien (sur des paroles italiennes), la dernière un air allemand (avec des paroles françaises), que Grétry harmonisait ensuite à quatre voix, croyant faire contraster pleinement Tharmonie germanique avec la nn'lodie italienne; il y avait un pas dansé par un Gc'uois cl une (iénoisc, un niitic par un Anglais et une

' Finale du |>remier acte, solo do Hiisca.

Anglaise, et au rebours de ce qui se ferait aujourd'hui , les Orientaux étaient les seuls qui n'eussent p^int de rôle dans ce divertissement d'un bazar du Caire.

Les qualités originales du génie de Grétry se faisaient du reste remarquer dans la plupart des morceaux de la Caravane, et plusieurs d'entre eux, par exemple les deux airs de basse du troisième acte : « Ah ! si pour la patrie », et « Vainement » Almaïde », demeurèrent longtemps classiques. Le dernier acte se terminait par un ballet dans lequel, à la demande des danseurs de l'Opéra, Grétry avait fait reparaître deux fragments de Céphale et Procris i .

Quoiqu'il s'écartât beaucoup du genre habituel des pièces représentées à l'Académie de musique, l'opéra de la Caravane n'offrait cependant pas de scènes constamment et complètement comiques; Morel et Grétry hrent un pas de plus dansée sens, lorsqu'ils donnèrent Panurge dans File des lanternes, le 23 janvier 1785. Nous avons dit déjà quelles accusations furent dirigées un peu plus tard contre 3Iorel à propos de cet opéra ; en 1783, les journaux et les correspondances, sans répéter les bruits fâcheux qu'on commençait à faire courir sur son compte, se contentaient de critiquer son style et de blâmer la manière <lont il avait compris et défiguré le caractère de Panurge, faisant du personnage spirituel et plaisant de Rabelais un niais vain et crédule. Le jour de la première représentation, le public n'accepta point sans de violents inurniures le nouvel opéra, dont le succès ne fut décidé (jue par la dernière scène : c'était un pas de quatre dansé par Vestris, Gardel, M"«' Langlois et Saunier ; les spectateurs récalcitrants se laissèrent vaincre par la nouveauté de cette danse, et (iiiittèrent la salle enfin satisfaits. Mais pendant bien des jours, ils s'anuisèrent aux dépens du librettiste, en répétant les épigrannnes improvisées par

* Ce sont l;i loure en ré mineur et la cliacuune sans le chœur.

quelques plaisants, et dont les eontemjmrainsnous ont transmis de nombreux (Vhantillons. L'ne carieaturci-eprésentaitPanurge tombant par une l'enôti'e, et sauve- [)ar Vestris et (iardel, qui le retenaient avec des balais; un (|iKi(raiii rappelait le récent voyage de Taéronaute Blanchard :

Voyez H quoi tient un succès!

lin rien fait réussir, un rien peut nous aiiattre. Blanchard était perdu sans le |)as de Calais,

Et Morel sans le pas de quatre.

Un autre lait allusion au landxjur (pii paraissait sur le théâtre dans un divertissement :

Dans cet opéra, je vous prie Qui frappe avec tant de fureur?

Cest le dieu du goiU, je parie, Qui prend le tambour pour l'auteur •.

Cirétry aussi fut critiqué; on lui reprocha « un manque » absolu de goût » pour avoir consenti à travailler sur « un » fond aussi puéril et aussi misérable - ». I.a Harpe, opposé par principe à l'introduction du genre comique; sur la scène de l'Opéra, écrit : « On court actuellement voir une très plate farce )) à grand spectacle, à grand tintamarre et à petite musique, « quoicju'elle soit de Grétry -^ n. Comme à l'ordinaire, \e Mermre et le Journal de Paris se font les soutiens du musicien, et chacun d'eux consacre plusieurs articles à l'éloge de Punurge. « Ce compositeur fécoiul n'a point enclore donné à ce spectacle » d'ouvrages dans ce genre, sans en excepter la Caravane, où » il y eût autant de richesses musicales, placées plus convena- » blement relativement à l'esprit de la situation et au caractère » des personnages '* ». — « Tout 1«' monde convient, dit le Mer-

• Carres l)ondance littéraire de Griinm, Didevot, etc., t. XIV, pp. 95,96. — Correspondance littéraire de La Harpe, l IV, p. ."î^C.

» Mémoires secrets, l. XXVIII, p. 68.

s La IIakpe, Correspondance littéraire, l. IV, p. 292.

* Journal de Paris du 1"" IVvrier llHl). ii" 3>. — Voyez aussi le ii" 26, du 26 janvier.

» cure, qu'aucun compositeur n'a mis plus de finesse et d'es- » prit dans la musique que M. (irétry, et nous croyons que » dans aucune de ses compositions, il n'en a mis plus que » dans celle-ci i. »

Sans être aussi grand que celui de la Caravane, le succès de Panurfje fut considérable et s'affirma par plusieurs reprises formant de 1785 à 1824 un total de deux cent quarante-huit représentations '^. \ l'origine, l'opéra de Morel et Grétry avait pour interprètes le célèbre S'-Huberty (dans le rôle de Climène), M"<^ Gavaudan cadette lAgarène), M"<^ Castello (Zénire), Laïs (Panurgel, Ghéron (Zirphile), Kousseau (Acaste), et comme danseurs. M""'" Guimard, Langlois, Saunier, les sieurs Vestris, (iardel, Lefebvre, etc.

Quoi qu'en aient pensé La Harpe et ses contemporains, nous ne trouvons point la partition de Panurge inférieure à celle de la (Caravane, et nous y remarquons au contraire en maints fragments les dons heureux et les recherches de vérité dramatique qui constituent l'originalité de Grétry; évidemment le maître a composé cet ouvrage avec grand soin, et dans les scènes comiques il a déployé tout l'esprit que lui permettait le pauvre livret de Morel; il nous suffira de citer celle où Panurge hésite entre Zénire et Agarène, et celle où il se voit complimenté par Acaste et Zirphile. Le fameux pas de quatre qui terminait l'opéra était dansé, non pas sur un air de ballet composé dans les formes traditionnelles de la chaconne, mais sur l'ouverture, que Grétry et le chorégraphe avaient imaginé de répéter à la tin de l'ouvrage ; cette nouveauté, à laquelle le public donna une pleine approbation, trouva des contradicteurs, i)armi lesquels nous remarquons (^inguené : « Quelque; » parti qu'un habile maître de ballet puisse tirer d'une sym- » phonie qui n'a pas été faite pour la danse, il y a toujours une

• Mercure de France, féviicr 178."), p. TH. — Les articles consacrés à Panurge par le Mercure se trouveni dans le volume de t'cviier, pp. 32-42, 77-84 et 125-130.

* De Lajarte, Catalogue de la bil/liailièque de rOpéra, t. I. p. 546.

» très grande différence entre le caractère d'une ouverture et » celui d'une chaconne. Dans un art où règne déjà beaucoup » de confusion, faire ainsi servir à un double usage les mêmes » morceaux de musique , ce serait achever de tout con- » fondre, i » On voit que malgré les innovations de Noverre et le succès de ses ballets d'action, les amateurs réclamaient encore pour les divertissements d'opéras, les danses conventionnelles, et qu'ils demandaient la gavotte, le tambourin, la chaconne, aussi bien dans les sujets comiques et orientaux, comme la Caravane et Panurge, que dans les tragédies grec- (jues et romaines, comme Andromaque.

Pour les ballets d'action, on ne composait point de musique spéciale ; le chorégraphe qui réglait les pas choisissait dans les partitions d'opéras et d'opéras -comiques des morceaux de chant ou de danse qu'il faisait exécuter par l'orchestre sans s'inquiéter d'en former un ensemble artistique. C'est ainsi que quelques mois après Pamirge, le 26 juillet 1785, l'Académie de musique représenta le Premier navigateur ou le pouvoir de l'amour, ballet pantomime en deux actes, de Gardel, dont la musique, faite de pièces rapportées, assemblait sans ordre et sans cohésion les morceaux les plus divers, l'air de Zémire et Azor a Le malheur me rend intrépide », le trio du tableau magique du même opéra, l'air « Ma barque légère » de la Rosière de Salency, quelques autres fragments de Grétry, un morceau de Boccherini , la célèbre pièce des Sauvages de Hameau, et des gavottes, des gigues, des tambourins, empruntés à toutes sortes d'ouvrages -.

A la même époque, Grétry composa quelques nouveaux airs de ballet pour la reprise de Colinette à la cour, qui eut lieu le 5 juillet à l'Académie de musique '^.

Depuis 1782, Grétry touchait à l'Académie de musique une pension de 1,000 livres; en mars 1785, fort des succès récents

I Encyclopédie mélhodique, 1. 1, p. 223, art. Chaconne, parGiiigueué. * La parlilion de ce i)allel est conservée à la bibliothèque de l'Opéra. » Journal de Paris du G juillet 1T8j, ii» 187.

de la Caravane el de Panitrgc, il adressa au ministre, le baron de Breteuil, un mémoire dans lequel il demandait la « grande pension » de 3,000 livres, attribuée par le règlement de 1776 à tout auteur ayant donné k l'Opéra six ouvrages formant spectacle complet. 11 n'obtint pas tout à fait ce qu'il désirait; le ministre reçut des membres du comité du théâtre auxquels il avait transmis son mémoire, la réponse suivante :

« Le comité de l'Opéra a l'honneur d'observer au ministre » que l'article 20 du règlement de 1776 n'accorde la pension » de 3,000 livres demandée par M. Grétry qu'en faveur de six » grands ouvrages dont le succès aura été assez décidé pour » les faire rester au théâtre.

» CoUnette, la Caravane et Panurge sont des six ouvrages de M M. Grétry ceux dont le succès peut faire présumer qu'ils res- » teront au théâtre ; les trois autres, savoir Céphale et Procris, » Andromaque et l'Embarras des richesses,' ne sont pas dans le » même cas. Cependant, comme ce compositeur ne s'est pas » moins distingué par son mérite que par son zèle, à enrichir » le théâtre de l'Opéra de ses ouvrages vraiment estimables, le » comité est d'avis que M. Grétry pourrait être censé en avoir » cinq dans les conditions prescrites par le règlement et que » par cette raison il serait dans le cas de prétendre à la pen- » sion de 2,000 livres. Le comité a l'honneur de supplier le » ministre de vouloir bien la lui accorder.

» Signé : Gardel, Rey, de la Suze, La Salle. »

Le ministre écrivit en marge : « Bon pour une pension de n 2,000 livres, qui sera augmentée de 1,000 autres livres, » lorsque le sieur Grétry aura donné encore un autre ouvrage » à l'Académie royale de musique ^ . »

Depuis la Caravane, Grétry avait pris une grande importance aux yeux des administrateurs de l'Opéra, et leurs papiers nous éclairent sur plusieurs projets intéressants. En 1784, on songe

' Archives nationales, 0'626. Compte que le comilé de l'Opéra reuJ au ministre sur ce qui s'est passé en son assemblée du 18 niais 1783.

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