III
Le 20 septembre, le corps du célèbre artiste fut transporté de l'Erniitage à son domicile de Paris, Les funérailles se firent avec une très grande solennité.; le cercueil était couvert de fleurs apportées de toutes parts depuis deux jours. Aux députations officielles de l'Institut et du Conservatoire s'était jointe une foule compacte, émue, respectueuse. Les coins du drap
^ Le Breton, Notice historique sur la vie et les ouvrages de Grélnj, p. 29.
* Flamand-Griîtry, VErmilage, p. 228.
3 B0CIL1.Y, Mes rt'capilulations, 1. 111, p. 122.
iiiortiiairo étaient portés par Méliul, Marsollicr, Berton et ilouilly; les élèves du Conservatoire formaient la haie. Un (•orps de cent musiciens dirigés par Persuis occupait la tète du convoi; j)lus loin venait une seconde troupe aussi nombreuse (|ue conduisait Kreutzer. On s'arrêta devant le théâtre Feydeau, où les artistes, tous vêtus de deuil, attendaient pour rendre honneur à Grétry ; Gavaudan prononça quelques mots d'une voix émue, un orchestre caché fit entendre le trio de Zémire et Azor : « Ah ! laissez-moi, laissez-moi la pleurer! » Le cortège se remit en marche et s'arrêta devant l'Opéra, où l'on avait pré- |)aré un hommage semblable; ce tut Aignan qui parla au nom des artistes de l'Académie de musique.
A 2 heures, on arrivait à l'église Saint -Hoch, où s'était rassemblée une foule plus nombreuse encore ; pendant la cérémonie religieuse, l'orchestre et les chœurs exécutèrent, selon les uns la messe des morts de Gossec, selon d'autres celle de Gherubini. Le cortège n'entra qu'à o heures dans l'enceinte du cimetière de l'Est (Père Lachaise) ; à ce moment , plusieurs milliers de personnes accompagnaient le corps ; des chœurs de jeunes fdles jetaient des lleurs en chantant le trio de Zémire et Azor, avec des paroles adaptées par Marsollier. Méhul et P)0uilly prononcèrent des discours.
« Ce qu'il y eut surtout de remarquable dans celte triste » et glorieuse cérémonie, c'est que nul ne demandait à son » voisin : A qui rend-on de si grands honneurs? Depuis le » prince de l'Empire jusqu'au plus pauvre artisan, tous con- » naissaient Grétry, tous savaient par CŒ'ur quelques-uns des » airs qu'il avait composés, en un mot tous hii avaient (h'i des » jouissances ^. »
• M""" DE BwvR, Notice sur Grelry ; — pour |tlus de délyils sur los funérailles de Gréiry, voyez \e Moniteur universel du :29 septembre 1X15, n" 272, pp. 1075, 1074; les diseours de Méhul et de Houilly sont publiés en enlier; — Doiii.LY, Mes récapitulations , I. 111, p. 12:2-152; — Flama.nd-Ohêtry, L'frtnt/aje, pp. 251-245; les deux discours sont reproduits.— On trouvera encore le discours de Méhul dans le Magasin encyclopédique, année 1813, K' volume, et celui de liouilly dans l'ouvrage de Guétrv >E\EV,Grétry en famille, \)\t vij xxij.
Pendant plusieurs jours, les théâtres lyriques de Paris ne représentèrent que des opéras de Grctry ; l'Opéra donna la Caravane, avec un divertissement adapté sur différents morceaux du maître i. L'Opéra-Comique prépara un spectacle composé de l'Amant jaloux et de Zémire et Azov; entre ces deux ouvrages, l'orchestre exécuta l'ouverture iVElisca, et la toile en se levant découvrit le buste de Grétry entouré de tous les sociétaires en costume de deuil; trois d'entre eux. M"'' Regnaull, M"'" Boulanger et Chenard, chantèrent le trio de Zémire et Az-or ; Gavaudan lut une pièce de vers et tous les artistes défilèrent en déposant des branches de laurier au pied d(i l'image de Grétry. Le public applaudit cette scène avec une ardente émotion, et remarqua avec plaisir que l'on avait tracé sur la toile du théâtre le nom du compositeur, entouré d'une allégorie renfermant les titres de ses principaux chefsd'œuvre ^.
Les artistes et les parents qui préparèrent la cérémonitî funèbre de Grétry avaient cru retrouver dans ses papiers le De profit ndis auquel il travaillait de temps en temps et dont il parlait dans ses Essais 3 ; malgré leurs recherches, ses neveux ne purent découvrir que des fragments sans aucune suite. 11 est probable que plusieurs des partitions d'opéras que, selon quelques auteurs, Grétry laissa inédites, étaient aussi incomplètes ; Fétis en porte le nombre à six : Alcimlor et Zaide — Zimeo — Zelmar ou l'asile — Electre — Diogène et Alejcandre — Les Maures d'Espagne '<■. (îrétry neveu n'en mentionne que deux : Séraphine ou absente et présente, sujet espagnol en trois actes, et Zelmar ou l'asile, grand-opéra en deux actes, dont les paroles étaient de ce même neveu s. Nous avons parlé à leur date de trois d(! ces ouvrages f et Fétis ne nous donne sur les
' Ma(janin encyclopédique, année 1815, 5'' volume, p. •iîâô.
* Moniteur universel du 30 septembre 1815, p. 1080. 3 Grétry, Essais, 1. 1, p. 79.
* Fétis, Biographie des musiciens.
^ Grétry neveu, Crélry en famille, p. 28. <* Voyez, ci-dessus, pp. ITiS, 178 el '224.
autres aucun renseignement; il est probable que les partitions, si toutefois elles étaient terminées, ont été détruites comme l'acte d'OEdipe à Colone i, ou qu'elles ont été éparpillées comme les Réflexions d'un solitaire.
A peine Grétry avait-il fermé les yeux que de misérables discussions d'intérêt s'élevaient entre les sept neveux et nièces qu'il avait institués ses légataires universels par un testament du 9 juin 1809 2. Flamand, qui les a racontées minutieusement, aurait mieux fait de les taire. On fit une vente du mobilier de Grétry, et l'empressement des acquéreurs, les prix élevés atteints par les moindres objets donnèrent une nouvelle preuve de la popularité du maître . Nioolo acheta le piano, Berton la canne avec laquelle l'auteur de Silvain battait la mesure aux répétitions de ses ouvrages ; Boieldieu eut la cartelle, petit morceau de peau d'âne réglé qui servait à noter au passage les inspirations musicales.-^.
S'il est pénible de voir les héritiers d'un grand homme se diviser sur de mesquines questions d'intérêt, il n'est pas moins triste de penser que la possession d'un lambeau de sa dépouille mortelle donna lieu à de longs débats entre son neveu et sa ville natale; il semble que cette relique soit profanée par les procès auxquels elle sert d'enjeu , et que nous rappellerons le plus brièvement possible.
Peu de temps après la mort de Grétry, son neveu Flamand, en son nom et en celui de quatre autres héritiers, sollicita et obtint du préfet de police l'autorisation de faire procéder -h l'exhumation de son oncle et à l'extraction du cœur, dont il voulait faire hommage à la ville de Liège. C'était l'accomplissement d'un désir bien coniui du compositeur, qui en avait parlé quelquefois, sans en faire mention <lans son testament. Le 23 novembre, on procéda dans les formes légales à l'exhumation, et quelques jours après, Flamand écrivit au maire de
* Voyez ci-dossus, pp. 120, 121.
' Ce teslamenl a clé reproduit en fac-siniile dans l'ouvrage de Flamand: Itinéraire, etc.
î FL\MA.>D-GnÉTUY. UErmUiKje, p. 245.
Liège pour lui offrir le cœur de Grétry. La réponse, qui se fit longtemps attendre, n'était pas telle qu'on se croyait en droit de l'espérer ; elle se terminait par ces mots : « Je vous prie de » m'adresser la boite renfermant la précieuse dépouille par le » premier courrier en prenant les précautions nécessaires et « en faisant les recommandations convenables ». Ce mode de transport n'offrait pas les garanties et le caractère de respect exigés par l'objet dont il s'agissait. Flamand se dispensa d'envoyer le cœur de son oncle et bientôt, ayant acheté l'Ermitage, il se promit d'y conserver cette relique. Il laissa donc sans réponse la réclamation tardive que lui envoyèrent, en 1816, les magistrats liégeois; le lo juillet de cette même année, il inaugura par une fête semi-religieuse et semi-profane un petit monument construit dans son jardin de l'Ermitage, et dans lequel il plaça le cœur de Grétry. Plusieurs années se passèrent encore, pendant lesquelles le public admis à l'Ermitage vint examiner l'habitation du grand artiste et son mausolée. En 1821, la ville de Liège fit une nouvelle réclamation, appuyée cette fois par plusieurs des héritiers de Grétry, mais à laquelle Flamand refusa d'acquiescer.
Ce fut le commencement des procès. Les juges du tribunal de Pontoise donnèrent gain de cause à Flamand en disant « qu'en matière de disposition de la dépouille mortelle d'un » défunt, ij n'y a que le défunt lui-même qui puisse dicter des » volontés, et seulement d'une manière authentique ». La ville de Liège en appela, et sa cause fut défendue à la cour royale (le Paris par le célèbre avocat Hennequin ; voici le texte de l'arrêt rendu le 17 mai 1823 :
« La cour, considérant que l'extraction du cœur de Grétry » n'ayant été demandée au nom de la famille et accordée par » l'autorité publique que pour en faire hommage à Liège, sa » ville natale, qui l'a accepté, et a fait préparer un monument » pour le recevoir, ordonne que le cœur de Grétry sera retiré » du jardin de l'Ermitage, en présence du maire de Montmo- » rency - Enghien et des commissaires de la ville de Liège, » pour être remis à ceux-ci, sur décharge qui sera insérée » au procès-verbal. »
Flamand, qui depuis 1818 avait obtenu l'autorisation de joindre à son nom celui de son oncle, était poète, et si ses vers ne lui attiraient pas de succès littéraires, ils avaient du moins l'avantage de lui procurer les faveurs de la duchesse de Berri, à laquelle il dédiait quelques-unes de ses élucubrations; en 1823, il eut l'idée fort habile de placer, d'inaugurer et de couronner un buste de la princesse dans le jardin de l'Ermitage et d'écrire à cette occasion un nouveau poème. Ses peines ne furent pas perdues, et il dut à la protection de la duchesse de Berri un arrêté du préfet de Seine-et-Oise qui interdit l'enlèvement du cœur de Grétry ; le ministre de rintc*rieur confirma cet arrêté le 22 juin 1824. Ce furent de nouveaux obstacles pour la ville de Liège et les héritiers qui prenaient son parti; la question fut portée en 1827 devant le conseil d'État, et en 1828 seulement, quinze ans après la mort de Grétry, le cœur fut remis aux commissaires liégeois, MM. Ansiaux et Bigault de Rochefort i . Le 30 août 1828, ils apportèrent à la ville de Liège la précieuse boîte de plomb; ce fut l'occasion d'une fête solennelle; plusieurs discours furent prononcés et l'on déposa le cœur de Grétry dans le piédestal de son buste, sculpté par Ruxthiel pour l'hôtel de ville de Liège. En 1842, une statue en bronze, œuvre de M. (Guillaume Geefs, fut élevée au célèbre compositeur par sa ville natale.
* Pour les détails de ce procès célèbre, voyez les ouvrages suivants: Hen- NEQuiN, Plaidoyer pour la ville de Liège; dans les Annales du barreau français, barreau moderne, iii-S», t. VI, jjp. 299 à 355. Paris, Warée, 182i. — Flamanu-Grétrv, Cause célèbre relative à la consécration du cœur de Grétry, ou précis historique des faits énoncés dans te procès intenté à son neveu par la ville de Liège, etc., in-8". Paris, l'auteur, 1823. — Flamand- Grétry, Itinéraire de la vallée d'Enghien-Monlmorency, 1. 1, pp. 515-4G4. — Flamand-Grétry, a Messieurs les conseillers d'État, in-4", 8 pages. Paris, iinp. de Béthune, 1826. — Rochelle, avocat au conseil {l'Klal, Requête pour plusieurs des héritiers Grétry contre les bourgmestres de la ville de Liège, in-8°, 14 pages, hiip. de Béthune, 1827. — Pour le détail des jjoésies offertes par Flamand à la famille royale, voyez Quérard, La France littéraire, l. \^ p. 126.