Tome XXXVL
ami l'ayant fait remarquer bien vite au musicien, celui-ci tint à se montrer bon parrain et, entrant dans le magasin, fit l'emplette d'une grosse provision de tabac.
Il est très intéressant de relire les jugements portés sur le lluron par les spectateurs de la première soirée. Le premier ouvrage d'un artiste dramatique est un pas décisif : s'il obtient le succès, la route est ouverte et le maître peut compter sur l'avenir; s'il tombe, sa chute entraîne celle de l'auteur, qui se trouve replacé plus loin peut-être qu'avant son début, car le souvenir de son échec nuit longtemps à sa carrière. En présence du Huron, il n'y avait point de doute possible : de toute évidence, l'auteur de cette musique gracieuse, naturelle, sincère, était un artiste de race, dont on pouvait attendre des chefs-d'œuvre. Les contemporains ne s'y trompèrent point, et si à leurs éloges ils mêlèrent quelques critiques, elles ne s'adressaient qu'au livret, qui était environné d'une sorte de mystère. Marmontel, en le confiant à Grétry, avait désiré conserver l'anonyme; ses amis lui tinrent fidèlement parole et, pour plus de précaution, firent présenter aux comédiens ce poème par un inconnu. Une partie du public le devina cependant, et prétendit reconnaître son style, et « son cachet à chaque ligne i « ; d'autres amateurs, qui se donnaient pour bien informés, attribuèrent le lluron à Voltaire, dont on connaissait les récentes relations avec Grétry : « C'est un hochet de sa vieillesse », disait irrévérencieusement Bachaumont'^. Ceux qui se divisaient pour nommer l'auteur, se réunissaient pour le critiquer; d'après les Mémoires secrets, sa pièce n'était qu' « une faible copie » de la comédie célèbre de Delisle, Arlequin sauvage 3, et elle se réduisait « à une
* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, Raynal, Meisier, etc., I.VIII, pp. 163 el suivantes,!" septembre 1768; édition revue par M. Maurice Tounienx. Paris, Garuler, 1877-1881.
* Mémoires secrets pour servir à riiistoire de la république des lettres, etc., t. IV, pp. «o, m, -20 août 1768. Londres, Adamson. 1777-1789.
3 Delisle de la I!uevetiére, Arlequin sauvaye, comédie en prose eu trois actes; imprimée pour la première fois en 1722.
)) intrigue de mariage plate et triviale, relevée par des acces- » soires bizarres et des incidents brusques et invraisem- » blables »; d'après Grimm, tout le succès du Huron était dû à la musique, et le génie de Grétry avait « soutenu le poète sur » le bord du précipice où sa maussaderie et sa maladresse » l'eussent infailliblement jeté » ; le Mercure lui-même se hasardait à dire : « On désirerait un peu plus d'intérêt et un )) dénouement un peu moins brusqué i. »
Nous allons reproduire les jugements portés sur la musique du Huron par la Correspondance littéraire de Grimm et par le Mercure de France ; nous ne craignons pas d'insister sur l'intérêt de ces deux fragments. On y voit à quelle place élevée un seul ouvrage avait porté Grétry et combien on attendait de lui.
« Ce M. Grétry, dit Grimm, est un jeune homme qui fait ici » son coup d'essai ; mais ce coup d'essai est le chef-d'œuvre » d'un maître qui élève l'auteur sans contradiction au premier » rang. Il n'y a dans toute la France que Philidor qui puisse » se mesurer avec celui-là, et espérer de conserver sa réputa- » tion et sa place. Le style de Grétry est purement italien. )) Philidor a le style un peu allemand, et en tout moins » châtié ; il entraîne souvent de force, par son nerf et sa » vigueur. Grétry entraîne d'une manière plus douce, plus » séduisante, plus voluptueuse; sans manquer de force » lorsqu'il le faut, il vous ôte, par le charme de son style, » la volonté de lui résister; du côté du métier, il est savant » et profond, mais jamais aux dépens du goût. La pureté de » son style enchante : le plus grand agrément est toujours à » côté du plus grand savoir ; il sait surtout finir ses airs » et leur donner la juste étendue, secret très peu connu de » nos compositeurs . . . Depuis le grand tragique jusqu'au » comique, depuis le gracieux jusqu'aux finesses d'une décla- » mation tranquille et sans passion, on trouve dans son opéra » des modèles de tous les caractères ...Le Huron tel qu'il est
' Mercure de France, octobre 1768, p. 10:2.
» peut se placer hardiment à côté de Tom Jones, le plus bel » ouvrage qui soil au théâtre, et bien hardi celui qui osera se » mettre au milieu ' ».
I^e Mercure : « M. (irétry, élev('' dans les écoles de Rome, )■> paraît y avoir puisé les grands principes des Pergolèse, « des Rinaldo, des Vinci, sans se laisser aller au genre en » quelque sorte épigrammatique et plus saillant que solide » de la nouvelle musique italienne. Sa composition est facile » et riche. Son harmonie n'est jamais trop chargée. Il n'étouffe » point la partie principale ni la voix par un allongement » tyrannique et bruyant. Son expression est juste et fidèle du )> sens des paroles, et ses motifs sont toujours distincts pour » l'oreille et pour l'âme. Sa musique offre des contrastes sans » confusion. Elle paraît se plier à tous les caractères; mais >) elle semble faite surtout pour le pathétique. Le récitatif du » second acte où M"« de Saint-Yves tremble pour son amant est » admirable : « Ah ! quel tourment, peut-être il est blessé ! » » La voix touchante de M""* Laruette et son chant plein d'âme » ont encore ajouté à l'effet de ce morceau. L'ariette : « Dans » quel canton est THuronie? n est pleine de vivacité et d'une » vérité pittoresque. Le récit du combat est encore au-dessus » et l'art du grand acteur qui l'a chanté [Caillot] s'est exercé » sans doute avec plaisir sur des morceaux aussi bien faits -. «
Si, après avoir lu ces fragments, où se traduisent avec tant d'entraînement et de sincérité l'étonnement et l'enthousiasme du premier jour, on se reporte à la partition qui les fit naître, on comprendra combien l'admiration put être à la fois subite, ardente et légitime. Le lluron, s'il ne prend point rang dans la série des chefs-d'œuvre de son auteur, contient vw germe les qualités qui les ont classés si haut. 11 y a un grand charme mélodique dans la plupart des ariettes, par exemple, dans celles de M"*' de Sainî-Yves « Si jamais je prends un époux »
' Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, Raynal, Mcisler, elc, l Vin, pp. 165 elsuiv. Édit Tourneux.
* Mercure de France , octobre 1768, pp. 16'2, 165. L'analyse du Huron, pièce el musique, va des pages 152 à 163.
et du Huron « Les joncs ne sont pas plus droits ». Le fameux morceau « Dans quel canton est FHuronie » est d'une allure si naturelle, Talliance du chant et de la parole y est si étroite, qu'aux répétitions les musiciens de l'orchestre s'arrêtèrent, croyant que Caillot parlait ; l'air de l'officier « Vaillants Français, courez aux armes, les Anglais menacent vos ports », en faisant vibrer la corde patriotique et guerrière, devait plaire au public français. Avec l'air où le Huron fait le récit de la bataille, Grétry s'essaya dans le genre descriptif; on doit préférer le « récitatif obligé » de M"" de Saint-Yves, fort admiré en 1768 et qui méritait de l'être; la première partie : « Ah! quel tourment! peut-être est-il blessé! » est d'un accent sincère et touchant ; le presto a de la chaleur. Tout en composant ses airs à l'italienne, Grétry faisait quelques concessions aux habitudes du chant français ; nous n'en voulons pour preuves que les vocalises placées sur le mot gloire dans le joli morceau : « Toi que j'aime », de M"° de Saint-Yves ^, et celles que le Huron chante sur le mot orage dans son air : « Qu'on mette à prix le cœur d'Hortense - ».
Le nombre des parties d'orchestre du Huron était déterminé à l'avance par les ressources du théâtre, qui possédait à cette époque cinq premiers violons, y compris le chef d'orchestre l^e Bel, cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux contrebasses, deux cors, deux bassons, timbales, et deux artistes chargés à la fois des parties de hautbois et de flûtes, ce (jui obligeait les compositeurs à n'employer jamais ensemble ces deux groupes d'instruments ou, s'ils voulaient en associer les timbres, à se contenter d'une seule flûte et d'un seul hautbois •^. Ce tableau de l'orchestre de la Comédie- Italienne en 1768 nous est fourni par un registre des Archives nationales et par l'Almanach des spectacles ^\ la partition du Huron
' Page 112 de la partilion d'oiclieslre.
» Pages 50 01 51.
î Grélry fit ainsi dans le duo du Huron et de M"" de S'-Yves a Ah! que lu m'aUendris»; acte II, scène IV.
* Archives nationales, 0'8o4. — />es spectacles de Paris, calendrier pour l'année 1769.
fait présumer que pour l'ouvrage de Grétry le théâtre employa, par extraordinaire, deux clarinettes ^. Le jeune musicien s'applique, dans cette première partition, à tirer tout le parti possible des ressources placées à sa disposition, et à nuancer son instrumentation selon le caractère du personnage et de la situation. Nous ferons cependant nos réserves sur le savoir profond que Grimm, plus pédant qu'instruit, attribue à Grétry dans les pages que nous venons de reproduire; la partition du Jluron, remarquable à bien des égards, ne porte pas l'empreinte d'une science harmonique qui ne fut jamais l'apanage du génie de Grétry. Nous nous expliquerons sur ce sujet d'une manière plus complète dans la partie de notre travail qui sera spécialement consacrée à l'étude des procédés et du style du maître.
Grétry dédia la partition du Hiiron à l'ami dévoué qui l'avait soutenu dans ses heures de découragement et qui, en le présentant à Marmontel, avait préparé son succès :
« A son excellence M. le comte de Creutz, 7ninistre plénipo- » tentiaire du roy de Suède auprès de Sa Majesté très » Chrétienne.
» Monsieur,
» Vous êtes digne de protéger les arts parce que vous les « aimés, et votre goût est éclairé autant que votre âme est sen- « sible ; vous avés encouragé mes faibles talents ; recevez, » Monsieur, l'hommage de mon premier essai dans un genre » que les Français ont créé, et qu'ils ont déjà enrichi de plu-
' La marche qui termine le |)rpmier acte du lluron et qui est tirée des Mariages samnites, comprend deux parties de clarinettes. L'air du Huron « Vous me charmez », acte I, scène IV, est accompagné de quatuor, deux cors en ré, deux flûtes, deux clarineUes, deux bassons; l'auteur a soin d'ajouter m note que si l'on n'a pas de clarinettes, les hautbois peuvent jouer leurs [larlics un Ion plus haut.
» sieurs chefs-d'œuvre. Si mon ouvrage n'est pas tout-à-fait » indigne de la bonté avec laquelle le public a daigné l'accueil- » lir, je le dois sans doute aux efforts que j'ai faits pour méri- » ter vos suffrages.
» Je suis avec un profond respect, Monsieur, de votre Excel- » lence, le très humble et très obéissant serviteur,
En intitulant le Hiiron « OEuvre premier ^ «, en le présentant au comte de Creutz comme « un premier essai », le musicien semblait vouloir dater toute sa carrière de son début à Paris, et ne pas accorder à ses compositions précédentes plus d'importance que n'en méritent des études et des devoirs d'écolier; ainsi, il paraissait oublier, ou même renier, l'opéracomique français Isabelle et Gertrude, qu'il avait écrit et fait jouer à Genève; il lui était impossible, il est vrai, de le faire représenter à Paris, puisque la partition de Biaise sur le même poème figurait encore au répertoire de la Comédie-Italienne 2. La même raison n'existait pas à l'égard des œuvres de musique instrumentale écrites ou publiées par Grétry depuis son arrivée à Paris, et qui consistaient en deux quatuors pour clavecin, flûte, violon et basse. Si l'auteur du Iluron attacha peu d'importance à ces morceaux, s'il ne leur donna pas rang parmi ses œuvres numérotées, cela dépend de deux causes faciles à définir : la première tient à l'état de l'art en France à cette époque
' Voici le tilre entier de la i)arlilioii d'orchestre : « OEuvre premier. Le ') Huron, comédie en deux actes et en vers, dédiée à Son Excellence M. le comte (le Creutz, ministre i)lénipotenliaire du roy de Suède auprès de S. M. très chrétienne; mise en musique par André Grétry de l'Académie des Philharmoniques de Bologne; représentée pour la première fois par les comédiens italiens, le 20 août 1768; prix, 18 livres. A Paris, chez m^ Beraux, nv''' de musique rue et à côté de la Comédie-Française. El chez M. Houhart, près la Comédic-Ilalienne. Et aux adresses ordinaires. Avec privilège du " roi. Imprimé par Montulay.»
* On l'y exécutait encore en 1778, ainsi qu'on peut s'en assurer en parcourant les annonces des spectacles du Journal de Paris.
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<>t à la situation effacée qui était faite ù la musique de chambre; la seconde est inhérente à la nature du talent de Grétry. Pour (jui le connaît tant soit peu, il est évident que la composition instrumentale n'était ni dans ses goûts ni dans ses aptitudes, et (jue, comme Gluck, il était essentiellement un compositeur de théâtre, ne comprenant et n'aimant dans son art que la partie dramatique, humaine, l'étude des passions et des caractères, plutiH que le côté abstrait, scientifique de la musique sans paroles; aussi, après que le succès du Huron lui eut mis le pied dans l'étrier, le voyons-nous s'élancer plein d'ardeur dans les régions de l'opéra-comique et de l'opéra, sans tourner la tête en arrière, vers ses essais oubliés de musique religieuse et instrumentale.