I.ncile et le Tablenit parlant
A peine le succès du Uuron était-il établi, que les poètes affluaient chez Grétry pour lui offrir des livrets; ceux qui, la veille, lui refusaient leur collaboration furent peut-être des plus empressés à se mettre à son service. Les uns s'adressaient à lui directement, les autres d'une manière détournée, comme ce Guichard, qui publiait dans le Mercure des vers très médiocres, mais pleins de bonnes intentions, et se terminant ainsi :
Vois, de lauriers tout prêts, une moisson entière : Trop heureux si je puis t'aider à les cueillir '.
Malgré tout le mal qu'on avait dit de son poème du Uuron,
* On peut supposer que ce Guichard était Jean-François Guicliani le fabuliste, auteur de VAmanl statue, opéra-conii(iue qui avait réussi en 1759 avec la nm-iiquc de M. de Lusse.
Warmontel était tout disposé à écrire pour Grétry de nouvelles îomédies, et le jeune musicien ne songeait pas encore à chercher d'autres collaborateurs. Il se lit un malin plaisir de congédier tous les gens de lettres que son succès séduisait, comme a lumière, dans une nuit d'été, attire les mouches et les Dapillons.
Cependant, parmi les offres qui lui étaient faites il y en eut ine à laquelle il ne s'attendait guère et qui lui procura un rand plaisir, car elle venait de Voltaire lui-même et lui prouait que le vieux poète était loin de l'avoir oublié. Le bruit des ipplaudissements du Uuron était allé jusqu'à Ferney, et en 'crivant à Chabanon, trois semaines après la représentation de •et opéra, l'auteur de Mérope s'informait s'il était vrai que la nusique en fût charmante •. Vers la fin de septembre, il 'iivoyait à Grétry deux projets d'opéras-comiques, l'un déjà léveloppé, ayant pour titre le Baron d'Otrante, et qu'il avait iré d'un de ses contes, l'Éducation d'un prince ; l'autre, intitulé es Deux Tonneaux, à l'état de simple esquisse. Mais il recomnandait à son jeune ami une grande discrétion, lui demandant le ne point le nommer aux comédiens italiens et de leur préienter ces pièces comme les œuvres d'un jeune homme de n-ovince 2. Lui-même mentait effrontément en écrivant à il'"" de Saint-Julien : « Madame Denis m'a mandé qu'un jeune ) homme a tourné en opéra-comique un certain conte intitulé riùlucation d'un prince. Je n'ai point vu cette facétie, mais elle prétend qu'elle prête beaucoup à la musique 3. » Grétry i'acquitta scrupuleusement de sa mission, mais la réponse des omédiens ne fut pas tout à fait celle qu'attendait probablenent Voltaire : ils demandèrent des changements et engagèrent 'auteur à quitter la province pour venir à Paris suivre une
^ Voltaire à M. de Clial)iiii()ii, !i sciilcmbre 1768. Œuvres complètes de 'oltaire, l LXVI, p. 298; édil. Dupont.
2 Grétry, IUssais, l I, pp. IG.'i, KUî.
' Voliaiie à .M"" de S'-Julion, 30 septembre 1708. OEuvres complètes, vol. ilé, p. 316.
carrière pour laquelle il montrait des dispositions. On dit que cette décision fit beaucoup rire le vieux philosophe; le rirt était mêlé d'un léger grain de dépit, dont on retrouve la trace dans une lettre du 3 mars 1769 : « L'opéra-comique n'esl » autre chose que la foire renforcée, écrit Voltaire. Je sais que » ce spectacle est aujourd'hui le favori de la nation ; mais je » sais aussi à quel point la nation s'est dégradée. Le siècle. » présent n'est presque composé que des excréments du grand » siècle de Louis XIV. Cette turpitude est notre lot dans » presque tous les genres. » Et il appelle les acteurs de ce théâtre « les bateleurs de l'opéra-comique i. »
L'affaire en resta là. Les deux projets d'opéras, imprimés dans les diverses éditions des œuvres complètes, n'offraient rien de remarquable, et La Harpe n'a point péché par excès de sévérité en disant : « Du grand opéra Voltaire voulut passer à » l'opéra-comique, et fit voir seulement qu'il n'entendait pas » mieux l'un que l'autre 2. » Le Baron d'Otrante fut pourtant repris dans la suite par trois auteurs dramatiques, qui en tirèrent un vaudeville, un drame et un opéra-comique également oubliés aujourd'hui 3.
Les amis de Grétry et le public tout entier attendaient avec impatience son second ouvrage, qui ne se fit pas trop long-
' Voltaire à M'^'^ de S'-Julien, ô mars 1769. Volume cité, pp. -ioô, 4o4.
- La Harpe, Lycée ou Cours de littérature, t. XIII, p. 336.
5 « Mercier de Compiègne (qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur du " Tableau de Paris) mit en vaudeville vers 1795 l'opéra de Vollaire et l'a fait » imprimer dans un petit volume intitulé les IS'tiitsde la Concitryerie (au III, » 1795, in-18). Tout en conservant le titre de la pièce, il a changé le nom du « principal personnage, qu'il nomme le baron de la Ràtardiére. Le travail de » Mercier n'a paru sur aucun théâtre. — Les comédiens italiens donnèrent, v en 1784, le Duc de Bénevent, drame héroïque en trois actes, par Renquil- » Lieutaud. — Le Prince de Calane, opéra en trois actes, paroles de Castel, » musique de Nicolo Isouard, fut joué le 4 mars 1813 sur le théâtre de l'Opéra- » Comi(|ue.Ces d ux pièces, dont le sujet est le même que le Baron d'Olranle, » sont imprimées. » (IJarthélemv, Voltaire librettiste; dans la Chro.mqle MUSICALE, t. VI, p.217.) On peut consulter aussi : Va.ndek Straete.>, Voltaire musicien, m-H". Paris, Caur, 1H78. ;
temps désirer; cinq mois après le Huron parut Lucile, comédie en un acte, mêlée d'ariettes, dont la première représentation eut lieu à la Comédie- Italienne, le o janvier 1769. Le poème de Marmontel était anonyme comme celui du Huron; mais les spectateurs n'hésitaient plus à nommer l'auteur et accordaient à son nouvel ouvrage plus d'éloges qu'au précédent. Nulle pièce n'eût mieux répondu aux dispositions du moment, à ce singulier sentiment de la société française qui affectait « l'enthousiasme de la vertu, » sans chercher à la pratiquer. L'avènement de la sensibilité datait de quelques années; excitée par les écrits de Rousseau, de Diderot, par les tableaux de Greuze, elle était devenue le « trait final » du dix-huitième siècle : « La mode autorise une affectation nouvelle, des efîu- 6 » sions, des rêveries, des attendrissements qu'on n'avait point » encore connus. Il s'agit de revenir à la nature, d'admirer la » campagne, d'aimer la simplicité des mœurs rustiques, de » s'intéresser aux villageois, d'être humain, d'avoir un cœur, » de goûter les douceurs et les tendresses des affections natu- » relies, d'être époux et père, bien plus d'avoir une àme, des » vertus, des émotions religieuses, de croire à la Providence » et à l'immortalité , d'être capable d'enthousiasme. On veut » être ainsi, ou du moins on a la velléité d'être ainsi. En tous » cas, si on le veut, c'est à la condition sous-entendue qu'on » ne sera pas trop dérangé de son train ordinaire et que les « sensations de cette nouvelle vie n'ôteront rien aux jouis- » sances de l'ancienne. Aussi l'exaltation qui commence ne » sera guère qu'une ébullition de la cervelle. . . i » Marmontel prend part à son tour à cette ébullition, et il jette dans Lucile tout ce qu'il peut d'émotions honnêtes, de sensibilité, de vertu; pour Grétry, à peine arrivé à Paris et qui ne connaît pas encore à fond comme son collaborateur la frivolité et l'égoïsme des mœurs, ni le scepticisme des philosophes, il ne s'agit pas d'une effervescence superficielle, c'est bel et bien avec
' Taine, Les origines de la France contemporaine. L'ancien régime, pp. 208, -209.
son cœur qu'il chante et qu'il émeut les spectateurs. Pour la première fois peut-être à la Comédie-Italienne, tout l'auditoire fond en larmes, et chacun sort pleurant, mais enchanté i. La nmsique est la cause principale de cette émotion, car l'intrigue est peu de chose : Lucile, fiancée de Dorval, fait venir pour assister à son mariage le vieux paysan Biaise, son père nourricier ; il arrive chargé d'un secret que sa femme lui a révélé en mourant et qu'à son tour il apprend à Lucile : Lucile n'est point la fille du riche limante, mais celle du pauvre paysan ; une substitution a été commise par la nourrice à l'insu de son mari. La pauvre enfant renonce à son bonheur et se prépare à partir avec Biaise ; mais Dorval l'aime trop pour songer à s'en séparer, et Dorval père, instruit de tout, ne se fait point prier pour consentir au mariage.
Il faut voir les écrits du temps pour se rendre compte de l'effet produit par le livret et la musique de Lucile sur un public si bien préparé aux émotions pathétiques : « Il règne « d'un bout de la pièce à l'autre, dit le Mercure, une sorte » d'enthousiasme de bonté et de vertu qui se communique au » spectateur, et qui lui fait éprouver le sentiment le plus doux » pour les âmes honnêtes, celui de voir exprimer ce qu'elles » ressentent; mais il faut absolument la voir représenter pour )) connaître tout ce qui résulte de l'accord heureux de la » musique et des paroles, et du jeu des acteurs tels que » MM. Caillot et Laruette. . . - »; et un peu plus tard : « On » a continué les représentations de Lucile, ce drame honnête » et intéressant, embelli encore et animé par la musique élo- » quente, pleine d'expression, de vérité et de cette simplicité » sublime qui parle au cœur et peint à l'imagination ^. »
Pour suppléer au petit nombre des journaux, les auteurs de ce temps faisaient paraître fréquemment des brochures, le plus
* Mémoires secrets pour servir à l'/ùstoire de la république des lettres, t. IV, i).20i.
* Mercure de France, février 1769, pp. 192, 195. ' Idem, mars 1769, p. 153.
souvent anonymes, sur les sujets iV actualité. L'apparition de Lucile donna lieu à la publication d'un ouvrage de ce genre, dont l'auteur était le comte de la Touraille, gentilhomme du prince de Condé, et qui avait pour titre : Lettre à M. de Voltaire sur les opéras philosophi-comiques i. Entièrement consacrée à un examen sévère du livret de Lucile, cette brochure ne parlait du musicien qu'incidemment, dans deux courtes notes, mais en lui rendant pleine justice; à propos du quatuor: « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? » le comte écrivait : « On ne saurait accuser le musicien de la même sté- » rilité. La délicatesse, le jeu et la variété qu'il a mis dans ce » quatuor, prouvent plus que jamais combien la musique est » indépendante des paroles » ; un peu plus loin, parlant du monologue de Biaise : « Ah! ma femme, qu'avez-vous fait? » l'auteur ajoute : « Ici, nouveau triomphe pour le musicien et » même pour l'acteur -. »
Ces deux morceaux sont, en etfet, les pages les plus saillantes de la partition de Lucile; le quatuor est, selon La Fage, « l'expression la plus vraie du bonheur domestique 3 ». Rarement morceau de musique eut une fortune plus universelle et plus longue; après avoir été applaudi avec frénésie par les spectateurs de la Comédie-Italienne, il devint populaire, proverbial même, il se grava dans toutes les mémoires et reçut les applications les plus diverses. Pendant les guerres de la Révolution, on vit des émigrés et des officiers du corps de Pichegru, rapprochés un moment par un échange de prisonniers, s'asseoir à la même table et heurter fraternellement les verres en chantant le quatuor de Grétry 4; le 8 ventôse an III (26 février iT9o),
' Leltre à M. de Voltaire sur les opéras philosophi-comiques , où l'on linuve la critique de Lucile, comédie en un acte, en vers, mêlée d'ariettes, in-12, 68 pages, Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Desnos, 17G9.
^ Noies des pages 23 et 29 de celle brochure,
} La Fage, article Grétry de la Biographie M i chaud , 2« édil., t. XVII, pp. 500-506
* Comte d'Hausson VILLE, Souvenirs et mélanges, in-18, pp. 27, 28, au chapitre intitulé la Vie de mon père. Paris, Lévy, 1879.
tandis que Charette, le fameux Vendéen, entrait à Nantes avec les représentants du peuple après le traité de pacification, la foule criait : Vive la paix! vive l'union! et les musiques militaires jouaient l'air : « Où peut-on être mieux, etc. i ». Dans un des jours les plus sombres de notre histoire, le même chant prit par une application nouvelle un caractère héroïque : ce fut pendant la retraite de Russie, alors que la grande armée sortait de Smolensk, en novembre 1812, poursuivie par les Husses et les Cosaques : « L'ennemi, voyant cette tête de colonne » marcher en bon ordre, n'osa l'attaquer que par ses boulets : » ils furent méprisés, et bientôt on les laissa derrière soi. )) Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à passer au » travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon, » comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. » Leur musique exprima cet orgueil. Au plus fort du danger » elle fit entendre cet air dont les paroles sont si connues : » Oii peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? 2 ». L'empereur, se méprenant peut-être sur le sens prêté en cet instant par ses soldats à cet air, les arrêta en s'écriant: « Dites plutôt: Veillons au salut de l'empire ! » Napoléon tombé, les Bourbons s'emparèrent à leur tour du quatuor de Lucile; on le jouait, avec l'air de Vive Henri IV, dans les lieux où la famille royale se montrait en public, et il était devenu en quelque sorte un chant officiel 3. Il avait pénétré dans l'église, et en 1825, appliqué à d'autres paroles, il servait à exprimer le bonheur des élus , après un sermon sur le Jugement dernier 4. Grétry n'avait point rêvé pour son œuvre une fortune si diverse et si éclatante, mais il se plaît à nous rapporter d'autres effets de cette mélodie calme et sereine, dont l'audition, en provoquant
1 lievuc des documents historiques, dirigée par Charavay; soplième année, p. 43.
2 Comte UE Séglh, Histoire de Napoléon et de la grande armée en lSf2, 1 1' édil., l. H, p. 225. Paris, 1838.
5 Cléme>t, Dictionnaire des opéras, p. 412.
* De Vailabelle, Histoire des deux 7-estauralions, 5« édil., l. VII, p. loO. Paris, Perroliii, 1857.
de douces émotions, suftît pour réconcilier des parents ou des amis brouillés ^.
Liicile eut à peu de chose près les mêmes interprètes que le Huron : Caillot, Laruette, Nainville, M"i«'Laruette, M"" Desglands. Caillot attachait une grande importance à l'exactitude du costume; dans cette pièce, on le vit paraître la tête chauve, vêtu d'une blouse de paysan ; c'était une hardiesse, mais qui faisait honneur à son intelligence d'artiste. Il fut inimitable, selon le témoignage de Grétry, comme acteur et comme chanteur, dans le monologue de Biaise ; le comte de la Touraille se montre plus sévère lorsqu'il écrit : « C'est le seul morceau où il )) peigne la nature, et paraisse sentir le personnage qu'il » joue '^. »
Reconnaissants des belles recettes que leur procuraient les succès du Huron et de Lucile, les comédiens italiens offrirent à Grétry, en avril 1769, une gratification de 1200 livres 3.
Après le Huron et Lucile, tout le public était resté persuadé que Grétry était le chantre par excellence des émotions pathétiques, de la sensibilité, des douces affections, des sentiments tendres et délicats. En voyant déborder dans le Tableau parlant la gaieté la plus franche, la plus communicative, chacun fut surpris et émerveillé. C'était une transformation complète et tout à fait imprévue. Le nom de Pergolèse fut prononcé par toutes les bouches, et l'on fut si frappé des beautés de ce nouvel ouvrage qu'on le cita bientôt comme le chef-d'œuvre de son auteur. Bien des années après, La Harpe disait encore : « Le Tableau parlant est, je crois, ce que nous avons de plus » voisin de Pergolèse, non pas tout à fait pour la richesse,
1 Grétry, Essais, 1. 1, pp. 170 à 180.
2 Lettre à M. de Voltaire, etc., p. 50, uoie. 5 Archives nationales, 0*854.
» mais pour l'esprit et les grâces du chant. C'est le véritable » pendant de ce chef-d'œuvre fameux, la Senm padrona, et )) peut-être encore celui de notre Pergolèsc français, qui compte » tant d'autres ouvrages d'un mérite supérieur •. »
Marmontel aurait cru déroger à sa dignité de philosophe et d'académicien en écrivant une bouffonnerie; le livret du Tableau parlant, qui portait le titre de comédie-parade en un acte, n'était donc pas de lui, mais d'Anseaume, ancien sous-directeur d'un des théâtres de la foire, souffleur de l'Opéra-Comique, et poète attitré de la Comédie-Italienne pour les compliments de clôture. Grétry en avait composé la musique pendant le printemps et l'été de 1769, et en grande partie à la campagne, au château de Croix-Fontaine, Le sujet l'entraînait et il s'étonne lui-même de sa fécondité: en un jour, chez le comte de Creutz, il composa quatre des principaux morceaux de l'ouvrage 2. La première représentation eut lieu le 20 septembre 1769 et, chose curieuse, ne sembla point promettre le succès considérable qui s'établit bientôt; la cause de cette hésitation étant sans doute dans l'étonnement du public, et dans la timidité des acteurs, qui n'osèrent pas s'abandonner dès le premier jour à la gaieté de leurs rôles -i En peu de temps, Clairval, M'"« Laruette, M""* Trial et le public s'accoutumèrent à cette nouvelle pièce, si différente de Lucile et du Huron, et qui montrait Grétry maître de la comédie bouffonne, tandis qu'on le croyait fait exclusivement pour le drame sentimental. Ce furent alors des applaudissements sans fin et des éloges pleins de chaleur : « C'est une musique absolument neuve et dont il » n'y avait point de modèle en France; c'est un modèle de » musique comique et bouffonne, cela est à tourner la tête ^.»
^ La Haiîpk, Cours de Ultéralure, l. XIII, p. 397.
* L'air « Pour Iromper un pauvre vieillard »; l'air « Vous étiez ce que vous n'èles plus »; la tempête de Pierrot et le duo « Je brûlerai d'une ardeur éternelle. » Grétry, Essais, 1. 1, p. 182.
s Idem.l. I,p. 188.
* Correspondance lUléraire de Grirnm, Diderot, etc., éd.Tourneux, t. Vlll, p. 547.
» — Que de gaieté, de grâces et de variété dans les airs ! P M. Grétry semble créer un genre nouveau pour chaque nou- » velle production; ne s'écartant jamais du sens des paroles, » il trouve le moyen d'ajouter encore à leur expression ; son » génie abondant et facile se prête à tout sans effort... i. «Les amateurs de l'ancien opéra-comique, qui regrettaient le rire gaulois des pièces de la foire, approuvèrent hautement le Tableau parlant. Ils comparaient le théâtre de la Comédie-Italienne à « une femme piquante et faite pour la gaillardise, qui » emprunte la langueur et les grands airs d'une beauté sublime » pour intéresser davantage et devient ridicule 2. » En ce temps-là, on était quelquefois plus difficile qu'aujourd'hui sur le mérite littéraire et la vraisemblance dramatique des livrets d'opéras; depuis les loges jusqu'au parterre, maint bel esprit s'évertuait à faire preuve d'un goût raffiné en critiquant l'ensemble ou les détails. La farce amusante et sans prétention du Tableau parlant n'échappa point à cet examen. Le duc de Nivernais , qui était à Croix-Fontaine lorsque Grétry termina sa partition, avait fait au livret de légers changements, approuvés ensuite par Anseaume ; il n'en fallut pas davantage pour que le public lui attribuât tout l'ouvrage.
Une brochure parut, anonyme comme la plupart de celles qui pullulaient au XYIII"^ siècle, et dans laquelle on critiquait avec une certaine aigreur le Tableau parlant et d'autres pièces du même genre ; les lecteurs qui cherchaient à en deviner l'auteur eurent bientôt remarqué que Favart seul était épargné, et ils en tirèrent cette conclusion que la brochure devait être l'ouvrage de son ami l'abbé de Voisenon 3.
La pièce d'Anseaume ne méritait pas tant de reproches et, grâce à la musique de Grétry, elle eut une longue fortune, qui pourrait certainement être renouvelée de nos jours. En lisant cette partition charmante, on comprend l'étonnement, l'admi-
' Mircure de France, octobre 1769, p. 179.
- Mémoires secrets, l IV, |). 552.
3 Mémoires secrets, l. IV, |)i). 563 364; 23 octobn; 1769.