‹ Gretry; sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 45 · Tome XXXVi · texte numérisé non relu

Tome XXXVi

ration, l'entraîrement quV'Ile lit éprouver au publie de 1769. J.a France ne possédait encore en ce genre rien d'aussi élégant, d'aussi vif; et Grétry lui nK)ntrait pour la première fois que la musique pouvait allier la grâce et la délicatesse à la gaieté la plus folle, au comique le plus franc.

La niusifjue ne peut à elle seule provoquer le rire et décrire une situation comique, son rôle est de souligner les intentions du texte et de les commenter; mais elle leur donne' un tel relief, elle en augmente tellement les effets (|u"elle se les approprie entièrement et que le spectateur, entraîné, ne distingue plus la source de ses émotions; il faut qu'il raisonne et qu'il réfléchisse pour discerner la part du texte et celle de la musique. Grétry est un des maîtres qui ont le plus étroitement resserré cette union de la parole et du chant, et qui en ont tiré les plus heureux résultats. D;:ns le Tableau parlant, on le voit manier avec une grande dextérité les ditlicultés de la langue française, et particulièrement les rimes féminines, qui l'embarrassaient si fort à Genève, deux ans auparavant; il compose le premier air : « Je suis jeune, je suis tille », où les terminaisons muettes dominent, de manière à émerveiller les granmiairiens ^ ; l'esprit déborde dans sa musique; il saisit toutes les nuances du dialogue et se sert de l'orchestre pour les accentuer par des imitations pittoresques, des moqueries spirituelles: dans le second air d'Isabelle, la jeune fille contrefait la voix cassée de son tuteur Cassandre; puis la basse, par son rythme boiteux, décrit le pas incertain du vieillard. Lorsque Colombine, à son tour, se moque de Cassandre, et qu'elle lui chante : « Ils sont passés, ces jours de fête «, les deux cors et les deux [lûtes font entendre ironiquement le chant du coucou -; si le tuteur ridicule veut parler d'amour à Isabelle, le musicien le fait soupirer sur un air à la fois langoureux et suranné, réservant des chants plus tendres et plus juvéniles pour le duo de Pierrot et Colombine : «Je brûlerai d'une ardeur éternelle»,

* La Haupe, Cours de liUératurt', t. XIII, [». 599, noie. ' I'iif^e61 do la partition d'orchestre.

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et pour celui de Léandre et Isabelle. Sans doute la technique musicale n'est pas aussi habilement maniée; on regrette avec Fétis 1 qu'une modulation n'amène pas plus de variété dans ce même duo de Pierrot et Colombine; on remarque que l'ensemble de la scène XII, annoncé comme un quintette, n'est, à peu de chose près, qu'un trio : mais ces défauts de science sont rachetés par de telles qualités d'inspiration et d'esprit que l'on n'a pas le courage de s'y attacher longtemps, et que l'on peut sans crainte citer l'ouvrage comme un modèle de comédie musicale.

Le succès obtenu par le Tableau parlant mit le comble à la réputation de Grétry, que trois ouvrages ont suffi à rendre célèbre. Burney, qui passe à Paris en 1770, le déclare le compositeur le plus à la mode, « the most t'ashionable », de l'opéracomique - et cette qualification est justifiée par d'autres témoignages. Grétry est devenu l'idole du public, il est fêté à la fois par les grands et par les petits, applaudi au théâtre, choyé dans les salons; ses partitions sont sur tous les clavecins, il n'est point de soirée musicale où l'on ne chante un de ses airs; les théâtres de société, qui foisonnent autour de Paris, dans les maisons princières, s'emparent de ses opéras. La duchesse de Mazarin veut-elle recevoir magnifiquement les filles de Louis XV, « Mesdames », au beau château de M. d'Effiat, à Chilly, près de Lonjumeau, elle leur offre un spectacle composé de la Partie de chasse de Henri IV, pièce de Collé dont la représentation avait été interdite à Paris, de Lucile, « qui plut beaucoup », et d'un ballet 3. — Pendant l'été, Grétry est l'hôte des châteaux des environs de Paris : il est reçu à Montigny, chez Madame Trudaine; à Croix-Fontaine, habitation somptueuse du fameux fermier général Bouret, célèbre par son immense fortune, sa générosité, son luxe; il fait entendre, avant la représentation, des fragments du Tableau parlant chez la duchesse de la Roche-

* Fétis, Biographie des rnmicieits, 2'' éd., t. IV, p. 103.

* BuFiNEY, The présent stalc of music in France and Italy, p. 46.

3 Celait le 13 tepleiiibre 1769. Mémoires secrets, t. IV, pp. .Î48, 349.

foucauld, à Forges ^ ; le duc de Nivernais retouche son livret, le duc de Choiseul protège sa partition contre des critiques trop vives et en reçoit la dédicace "^. — Pendant l'hiver, Grétry fréquente les salons, les soupers à la mode. Il dîne chez le sculpteur Le Moine, avec l'avocat Gerbier, le peintre Latour, et M°'^ Vigée-Lebrun, (jui nous a laissé le récit de ces soirées agréables : « On riait, on s'amusait. L'usage à cette époque » était de chanter au dessert. M""' de Bonneuil, qui avait une » voix charmante, chantait avec son mari des duos de Grétry... » Le dîner finissait gaiement, on se quittait toujours à regrets.» 11 fait de la nmsique chez l'abbé Morellet, le premier dimanche de chaque mois •*, avec Philidor, Caillot, le claveciniste Hulmandel, en présence de Delille, de l'abbé Arnaud, du chevalier de Chastelux, de la Harpe, de d'Alembert; parmi ces hommes célèbres, plusieurs sont ses amis, d'autres le deviendront : nous le verrons se lier avec Delille. Mais il trouvera peu d'amis plus dévoués, plus atiectueux que le comte de Creutz. L'ambassadeur de Suède avait pour lui une passion, une sorte de « culte religieux «, où se mêlaient l'aifection la plus vive, l'admiration d'un homme de goût, la satisfaction d'un protecteur tier de son protégé et heureux de ses succès ; comme ce personnage d'un roman de Dickens, il passait de longues heures, silencieux, à le voir écrire, et suivait avec amour la plume traçant

' Gi'.iiTRY, La vérité, ou rc fjuc nous fûmes, ce que nous sommes, ce que nous devrions être, l. I, introclucliuii, p. Ixix. Paris, Pougens, au X.

* Dédicace du Tableau parlant au duc de Choiseul : « Monseigneur, en me » permettani de placer voire illustre nom à la lèle de cel ouvrage, vous >' honorez un arl ijue vous avez toujours chéri et dont les charmes sont bien » dignes de contribuer à vos deiassemenls. La bouté avec laquelle vous avez » daigné, Monseigneur, accueillir mon dernier ouvrage, est j)our moi un nou- » veau motif d'émulation et de zèle. Je croirai être sur de mériter le sutfrage » de la nation aimable à qui j'ai consacré mes veilles, si j'ai le bonheur d'ob- » tenir le vôtre et si vous agréez les témoignages du profond respect avec » le(|uel je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, » Grétry. »

' M""" Vigee-Lecko, Souvenirs, 1. 1, p. 4t.

* Gauai, Mémoires sur le A'l7//^ siècle, 1. 1, |)p. 537, 358. Paris, 1829.

les mélodies sur le papier réglé i. Après chaque opéra, il recueillait les témoignages d'approbation, il les écoutait avec émotion, il les provoquait au besoin. N'y a-t-il pas quelque chose de touchant dans cette amitié si tendre?

Si le talent du jeune musicien était la cause déterminante de ses succès dans le monde, l'agrément de son intelligence lui attirait aussi des sympathies. De l'aveu général, il avait beaucoup d'esprit, de finesse; bien que son origine fût très modeste, il ne se trouvait pas déplacé dans les salons les plus brillants. D'après Burney, il avait un physique et des manières agréables; jfme Vigée-Lebrun l'appelle constamment : « cet aimable Grétry. « Il parlait de son art avec une grande finesse, mais il en parlait rarement '-î. Dès son arrivée à Paris, il s'était familiarisé avec la littérature française : ses amis les Encyclopédistes lui avaient fait connaître les philosophes, et nous le voyons dans ses écrits citer Montaigne et Condillac; le Théâtre français, que dans les premiers mois il fréquentait assidûment, lui avait révélé les chefs-d'œuvre de Molière, de Corneille et de Racine; c'est en les écoutant (ju'il avait acquis la connaissance parfaite de notre langue, et qu'il s'était préparé à en traduire musicalement les inflexions variées 3.

Au moment de la représentation du Tableau parlant, Grétry avait vingt-huit ans; sa physionomie était « douce et fine ^ », mais sa pâleur, son apparence frêle, sa santé délicate inquiétaient ses amis. Sa poitrine était toujours faible et souvent il crachait le sang. « Qu'il tâche de vivre, s'il est possible! », s'écriait Grimm au lendemain du Huron S ; et après Silvain, le même auteur écrivait : « En nous charmant par ses ouvrages, » ou, s'il faut parler comme l'abbé Arnaud, en doublant notre

' Ghétiu, fîssais, i. I, |). Ul:2. — Dickens, Les (jrandes espérances. — Correspondance littéraire d'' Grimm, Diderot, cic,. l. IX, p|) 43o-445. 2 La Harpe, Cours de littérature, l. XIII, p. 4Î10. ' (jUÉTitv, Essais, I. I, |)p. liri, 14().

* Correspond'inie lillériire de Grimm Diderot^ etc., t. IX, p. 4-43 5 Ibidem, t. VIII. pp. Iii."» cl suiv.

» existence, M. Grétry nous a fait craindre pour la sienne ' ». Par bonheur, ces craintes si naturelles ne furent point confirmées, et Grétry, avec la santé la plus frêle, parvint à l'âge de soixante-douze ans, et fut l'un des compositeurs les plus actifs et les plus féconds de l'école française.

Il est temps de revenir à ses ouvrages et d'étudier Silvain, qui suivit de fort près le Tableau parlant.

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