CHAPITRE QUATRIEME
1770-1771.— Silvaiii.— Mariage de Grétry.— Spectacles de la cour : les Di'u.v Avares, l'Amitii' à l'épreuve, Zcinirc et Aznr,
Le livret de Silvain fut i''( rit par .Marnioiitel dans une circonstance intéressante dont nous lui enipi'untcrons le récit :
ce Dans Fintervalle de Lucile à Silvain, j'avais fait un opéra- » comique en trois actes de celui de mes contes qui a pour » titre le Connaifiseur. J'en fis hîcture au petit comité. (inUry » en fut charmé, M'"^ La Ruette et Clairval applaudirent; » mais Caillot fut froid et muet. Je le pris en particulier : » « Vous n'êtes pas content, lui dis-je; parlez-moi librement : » que pensez-vous de ce que vous venez d'entendre! — Je » pense, me dit-il, que ce n'est qu'un diminutif de la Métro- » manie; (jue le ridicule du bel esprit n'est pas assez piquant » pour un parterre comme le nôtre, et (jUc cet ouvrage pour-
• Corresponilauce tilleiairc de (iriviiu, Diderot, t*io. i \III, () iG8.
» rait bien n'avoir aucun succès. » Alors, revenant vers la » cheminée où était notre monde : « Mesdames, et vous, Mes- » sieurs, leur dis-je, nous sommes tous des bêtes; Caillot seul » a raison. » Et je jetai mon manuscrit au feu. Ils s'écrièrent » que Caillot me faisait faire une folie. Crétry en pleura de » douleur et, en s'en allant avec moi, il me parut si désolé, » qu'en le quittant j'avais la tristesse dans l'âme.
» L'impatience de le tirer de l'état où je l'avais vu m'ayant » empêché de dormir, le plan et les premières scènes de Sil- » vain furent le fruit de cette insomnie. Le matin je les écri- » vais, quand je vis arriver Crétry. « Je n'ai pas fermé l'œil de » la nuit, me dit-il. — Ni moi non plus, lui dis-je. Asseyez-vous, » et m'écoutez. « Je lui lus mon plan et deux scènes. « Pour » le coup, ajoutai-je, me voilà sûr de ma besogne, et je vous » réponds du succès. » Il se saisit des deux premiers airs et » s'en alla consolé... i. »
Marmontel n'était point gâté en fait de succès de théâtre : ses tragédies, Denis le ti/ran, Aristomène, Cléopdtre, les Héraclides, avaient eu une courte existence; la dernière, Mijijptus, jouée en 1753, était tombée tout à plat. Le Huron, au contraire, et Lucile, moins ambitieux, mais vivifiés par la musique, obtenaient des succès durables; en donnant Silvain, Marmontel se décida à y mettre son nom, et à confirmer les conjectures du public, qui lui attribuait les deux ouvrages précédents; son amour-propre, qui n'était pas médiocrement développé, lui fit bientôt attacher une grande importance à ces petites comédies, et il ne tarda pas à croire que le succès tenait au moins autant à ses vers qu'à la musique de Crétry. Illusion de poète ! Ajoutons pourtant que peu d'auteurs prenaient autant de soin pour rythmer leurs couplets d'une manière favorable à la musique.
Silvain rauKaiait Crétry au genre pathétique de Lucile. Certains détails parurent en leur temps presque révolutionnaires, et la noblesse, jalouse de ses privilèges, s'éleva hautement
' Marmo.>tel, }témoires, l. III, |i|). lOo-iOT. Paris, an XIII.
contre la morale d'une pièce où l'on parlait de la liberté de la chasse ^ et dont les derniers vers étaient :
Il est lion de montrer quelquefois Que la simple vertu tient lieu de la naissance.
La première représentation de Silvain, comédie en un acte et en vers, mêlée d'ariettes, fut donnée le 19 février 1770 à la Comédie-Italienne. Les rôles t'taicnt ainsi distribués :
Hélène M"'' Trial.
Lucette iM""- Be.\upré.
Pauline M"!"! Lakikttk.
Silvain Caillot.
Basile Clairval.
DolmonI Lahiette.
c( C'est souvent une grande atï'aire pour un artiste célèbre » que de soutenir une réputation brillante; celui-ci ajoute » chaque jour à la sienne par autant de succès que de produc- » tions '-; » ainsi parlait le Mercure, en constatant la réussite de Siivnin. Chose curieuse, les répétitions n'avaient point produit d'effet ^>, malgré les beautés de la musique. Grétry nous raconte les soins qu'il avait apportés à la composition de cet ouvrage; conduit tout récemment par Marmontel chez la célèbre Clairon, qui avait déjà quitté le Théâtre français, il lui avait fait lire des fragments du livret de Silvain et avait corrigé d'après sa déclamation -i le chant du fameux duo : « Dans le sein d'un père ». Ce beau morceau demeura longtemps classique, et un auteur va jusqu'à dire qu' <.<■ aucun morceau de » nos tragédies lyriques n'est supérieur pour l'effet à l'allégro » plein de chaleur et d'énergie qui le termine -' ». L'ouverture
* Correspovdance littéraire de Grimm, Diderot, etc., 1. VIII, p. i67.
* Mercure de France, avril 1770, pp. 175 cl siiiv. ^ (iRETnv, Essais, I. I, p. 200.
* Idem. I. I, p. 201.
5 Mai;tixk, De la musique dramatique en France, ou des principes d'après lesquels les compositions Iyri-dnini;iti(iues doivent être jui;('es, etc.. in-8«' p. 155 Paris, 181.5.
de Silvain était empruntée en grande partie à celle des Mariages samnites i, et le duo : « Avec ton cœur s'il est fidèle », était tiré de la même partition; Marmontel l'avait parodié, comme on disait alors, ce qui veut dire qu'il y avait adapté de nouvelles paroles '■^. Parmi les beaux morceaux de cet ouvrage, il faut placer en première ligne le duo « Dans le sein d'un père », d'Hélène et Silvain, si touchant, si pathétique; l'air d'Hélène « Nos cœurs cessent de s'entendre », dont la mélodie est pleine de tendresse; celui de Basile « Tout le village me l'envie », où la joie déborde; l'ariette de Lucette (c Je ne sais pas si ma sŒuir aime », d'un tour vieilli, mais charmant. Grétry, pour l'accompagner, réduit à dessein son orchestre, et le fait simple pour l'assortir au caractère enfantin de Lucette; au contraire, dans Tair de Silvain, il écrit de longues ritournelles où les modulations sont rapprochées, et il choisit les tons mineurs pour le chant pathétique de l'acteur. H se laisse même entraîner par la mélodie à des contre-sens de déclamation qui ne lui sont pas liabituels : à deux reprises, il place sur un temps fort et sur un(^ note tenue les syllabes finales de deux rimes féminines '■^. Ces fautes se font d'autant plus remarquer dans son œuvre qu'elles sont plus rares, et que les yeux et l'oreille, en les rencontrant, en éprouvent une sorte d'étonnement.
Dans ce dernier opéra, Marmontel avait donné pour thème à Grétry ramf)ur conjugal de Silvain et d'Hélène, et si le jeune nmsicien avait placé dans la bouche de ses acteurs des chants si heureux, si vrais, si touchants, c'est que le sujet l'inspirait et qu'il entrevoyait pour lui-même et dans un avenir prochain les joies de la famille. En arrivant à Paris, il avait pris un modeste logement dans la rue Traversière S'-Honoré, qui était située sur le territoire de la paroisse de S'-Roch, et bientôt, dans la même maison, il avait rencontré les « yeux
' (jRKTItV, fù'iSnif!, I. I, |>. i'il.
* Idem, I. I, p. i:i(!.
^ l'aj^es "J7 et "»0 de l:i parlitioii <r(iiThi'>li('.
bien noirs » d'une jeiini' fille, Jeanne-Marie, orpheline de père, venue seule de Lyon à Paris, probablement pour y gagner sa vie, car sa mère, veuve et chargée de trois autres enfants, était pauvre. Au moment de la représentation de Silvaiu, les amoureux pressaient la veuve (îrandon de consentir à leur union, et un excellent prêtre lyonnais, fabbé François Kozier, qui était à Paris fami «;t le prott'Cteur de Jeanne-Marie, appuyait leurs instances '. Quand, au printemps suivant, la mère de (irétry accourut au chevet de son fils, malade d'une tièvre violente, elle y trouva la douce figure et les tendres soins de la jeune tille, et lorsque l'artiste, longtemps en proie au dt'lire, reprit connaissance, il eut le l)onheur de voir réunis auprès de lui les deux visages qu'il chérissait. Touchée du dévouement de J(;anne-Marie, la mère de Grétry l'aima bientôt comme sa fille, et les jeunes gens n'eurent point de peine à la retenir auprès d'eux -.
Pourtant le consentement de la veuve Grandon n'arrivait pas. Le 24 novembre 1770, elle déclare enfin, par devant deux notaires de Lyon, qu'elle consent au mariage de sa fille avec Grétry, compositeur de musique, et elle charge l'abbé Kozier de sa procuration, mais le mariage se trouve ajourné par suite de circonstances dont nous empruntons le récit au Dictionnaire de Jal : « Le !•"" décembre 1770, Jeanne-Marie met au » monde une petite fille, en danger de mort immédiate; le » bon abbé ondoie tout de suite la petite créature que sa mère » croit perdue pour elle, mais qui se reprend à la vie, et que » l'on commet aux soins d'une nourrice, femme de Jean- » Michel, maître vigneron à liueil. Jeanue-Marie se remet de M couches pénibles; elle se rétablit lentement, et le mariage » s'ajourne. Cependant on baptise « Andriette-Marie-Jeanne », » qui est tenue sur les fonts de Hueil par « François Rozier » » et par a Marie-Jeanne Defossez » mère de Grétry ^. »
' Jal, Dictionnaire critique de biographie et d' histoire, p. 657, :irt. (irèlry.
* GitÉTRY, Essai.'i, 1. 1, p. 218.
* Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, p 657.
Le 3 juillet 1771, le mariage de Grétry avec Jeanne-Marie Grandon est célébré en l'église S'-Koch, en présence de la mère du musicien, de l'abbé Rozier, de l'abbé Morellet, témoins. Grétry avait trente ans, sa femme, née à Lyon le 8 septembre 1746, en avait vingt-quatre. Le père de cette dernière, Jacques- Irénée Grandon, mort à Lyon le 23 octobere 1763 à l'âge de quarante ans, était peintre ; il a passé longtemps pour le premier maître de Greuze: les patientes et fructueuses recherches de Jal ont apporté sur ce sujet des lumières nouvelles et semblent établir nettement qu'un autre Grandon, portant le prénom de Gharles, avait été le professeur de Greuze ; nous renvoyons nos lecteurs à l'ouvrage de Jal i pour l'étude de cette question qui ne se rapporte qu'indirectement au roman du mariage de Grétry '■2.
Marie-Jeanne Defossez, veuve de François Grétry, la mère du compositeur, était encore à Paris. Elle se décida facilement à se fixer pour toujours auprès du jeune ménage, et toutes les précautions furent prises pour assurer sa tranquillité : par un acte passé par-devant les conseillers du roi, notaires à Paris, le 8 août 1771, Grétry assurait à sa mère une rente viagère de quatre cents livres, exempte de la retenue des impositions, et qu'il devait lui servir dans le cas où elle cesserait de demeurer avec lui 3. L'acte de donation s'endormit dans les cartons des notaires, sans que la veuve de François Grétry en réclamât
* Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, art. Grandon, pp. 6r)2-6oi; art. Grétry, pp. 6a7-058.
* D'après le Guide musical, de Bruxelles, du 7 février 1882, feu M Edmond De Busscberj archiviste de la ville de (îand, membre de l'Académie royale de Belgique, possédait dans sa collection d'autographes plusieurs lettres amoureuses et des poésies galantes adressées par Grétry à M""^ Barbe-Thérèse Moi'oau, de Liège. Un vif iulérèt de curiosiié s'aUachait à ces documents, dont on souhaitait la publication. Acquis en 1883 par la Bibliothèque royale de iîruxelles, ils ont été reconnus apocryphes. Voyez dans les Bulletins de l'Acad. royale de llehjique, juillet et août 1885 (ô« série, t. Vil, pp. 72, 1H9, 19:2), les communications de M. Edouard Eétis et de M. S. Bormans à ce sujet.
* Archives nationales, Y, 429. — E. Camparuo^', Les comédiens du rot de la troupe italienne, 1. 1, pp. 259, 260.
jamais roxécution ; elle niourut chez son fils, au printemp de l'an VIII (1801', âgée de plus de quatre-vingt-cinq ans i. W
' i L'intérêt qui s'attache à cette étude de la vie de famille de
Grétry nous a fait un peu perdre de vue ses ouvrages et, pour en reprendre l'histoire, il nous faut revenir à l'année 1770. Pour la première fois, Grétry allait être appelé à concourir aux spectacles de la cour, donnés pendant le séjour d'automne à Fontainebleau, et empruntant cette année un éclat tout particulier au récent mariage du Dauphin avec l'archiduchesse d'Autriche, Marie-Antoinette.
Quelques mois après la représentation de Silvain, le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre, chargé d'organiser les spectacles de Fontainebleau, fit appeler Marmontel et lui demanda un opéra nduvcau dont Grétry composerait la musique; l'académicien venait de terminer le livret de Zémire et Azor et lui en fit lecture « en particulier ». Contre son attente, le duc ne se montra point satisfait : « Comme son » érudition, dit Marmontel, s'étendait jusqu'aux contes de » fées, ayant reconnu dans mon sujet celui de la Belle et la » bête : « Il m'est impossible, dit-il, de donner ce spectacle au » mariage du Dauphin; on prendrait cela pour une épi- » gramme. » C'i'lait lui qui l'avait faite, et je lui gardai le » secret -. » 3IarmonleI n'avait rien de plus en portefeuille et Grétry dut collaborer avec d'autres auteurs. Fenouillot de Falbaire, littérateur obscur et médiocre, lui fournit le livret des Deux Avares; Favart, l'un des soutiens de l'ancien opéracomique, lui (i(UHia rAniitié à l't'preure.
Grétry conq^osa ces deux partitions dans l'c'té de 1770, au milieu des ("motions (pii précédèrent son mariage et au sortir de la maladie grave qui l'atteignit à cette ('pofpie; dans le plus
' (ÎHKTitY, De la rrrilé,iAc.., I. III, [) 17<) * Maiimomi;!,. Mémoires, t. III. |>. 11H.
fort de sa fièvre, les scènes des Deux Avares Tobsédaient, et ce fut après une nuit de délire qu'il écrivit le chœur des janissaires de cet opéra ^.
Pendant le voyage de Fontainebleau, en 1770, les représentations dramatiques se succédèrent à intervalles rapprochés, alternant avec le jeu, les bals et les « grands couverts » du dimanche; les troupes de l'Académie de musique, de la Comédie-Française et de la Comédie-Italienne défrayaient à tour de rôle ces spectacles d'apparat, où la cour écoutait d'une oreille distraite des pièces que l'étiquette lui défendait d'applaudir. Parmi les princes et les princesses du sang, très peu avaient du goût pour la musique, et le Dauphin particulièrement la tenait en aversion, préférant aux opéras et aux comédies françaises les arlequinades italiennes '^.
Dans la série de ces spectacles se placèrent trois ouvrages de Grétry : les Deux Avares, joués le samedi 27 octobre 1770 -^ avec une comédie-canevas. Arlequin charbonnier ; le Tableau parlant, joué le 7 novembre, avec adjonction de ballets qui n'avaient certes rien à faire dans la pièce et qui se composaient de matelots et de matelotes, de provençaux et de provençales'*; enfin l'Amitié à l'épreuve, représentée le 13 novembre, et dans laquelle on avait pareillement introduit des ballets de nègres, d'Indiennes, d'Anglais, dansés par Dauberval, Gardel, M"<' Peslin, M"" Guimard. La musique de ces divertissements n'était point de Grétry; les programmes de la représentation nous donnent la liste des morceaux de ballets :
< GitÉTKY, Essrih, t. I, p. "217.
■^ d'Arneth et Geffrov, Marie-Anloinelle. Coirespondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenleau, 1. 1, p. (iC. lettre de Mercy à Marie-Thérèse, du 20 octobre 1770. Paris, Didol, 1873.
5 F^ar suite d'une erreur ou d'une faute d'impression, les Essais de Grétry, t. I, p. 21^, donnent la date du 17 oclol)re; celle du 27 est indi(|uée sur la partition, dans le Mercure, janvier 1771, p. li^O, et dans les |)rogramnies des spectacles de la cour, cités plus loin.
* Programmes des spectacles de la cour à i'onlaiiicbleau en 1770. ArchÎTes nationales, 0*848.
les plus importants étaient tirés de la partition (VErnelinde, de IMiilidor, et de eelle (ÏAlcimadure, de Mondonville l. Avec l'Aînitié à l'épreuve, on donna encore, le 13 novembre, une pièce italienne, Arlequin baron suisse. Évidemment, dans ces spectacles, le duc d'Aumont cherchait à satisfaire les goûts opposés des deux princes en l'honneur desquels on donnait les fêtes : Marie-Antoinette, qui aimait la musique, et le Dauphin qui ne goûtait que les parades italiennes.
Grétry toucha pour ce voyage, à titre de « ouvrage commandé et gratification », une somme assez ronde, 4,^00 livres, vt fut en outre indemnisé des « frais de postt; », 19() livres ~. 11 offrit la dédicace des Deux Avares au duc d'Aumont, qui les lui avait commandés 3, et celle de l'Amitié à l'épreuve à la Dauphine :
« Madame, tous les arts vous doivent leur hommage; vous » avez reçu déjà celui de tous les cœurs. Jlais je sais ce qu'un » ouvrage en musique doit redouter de vous. Madame ; de vous » accoutumée dès l'enfance à entendre les chefs-d'œuvre que » l'Italie a multipliés en ce genre sur les opéras du célèbre » Métastase. Si j'ose prendre la liberté de vous offrir celui-ci, » c'est que je l'ai composé pour la suite des fêtes de votre » auguste mariage, et votre l)onté me rassure contre la délica- » tesse de votre goût.
» Je suis avec le plus {)rofond respect, etc., (iHKTUY. »
* Programinc des spectacles de la cour à Fonlainohleau en 1 770. Archives ualionales, 0'<S4<S.
* Aichives nalioiialcs. Bordereaux des dépenses de l'argenterie, 0*2936.
5 Dédicace des Deux Avares à Mgr le duc d'AunionI : « Monseigneur, la » dislinclion la plus honorable pour moi, dans l'ai t où je m'exerce, est de vous » avoir paru digne de concourir à l'embellissement des fêles que vous avez » ordonnées pour le mariage de Mgr le Dauphin et dont la magnificence et la » pompe onl, en quelque sorte, égalé la pompe de leur objet. Je vous dois, » Monseigneur, toute l'émulation qu'un si glorieux emploi de mes talents m'a » inspirée; et si quelcjucs succès la suivent, je les comiterai au nombre de » vos l)ienfaits. Je sui.^ avec respect, etc. >
C'est vers la même époque, et probablement avant le voyage de Fontainebleau, qu'eut lieu la présentation de Grétry au roi ; l'artiste était encore malade lorsqu'il reçut l'ordre de se rendre à la rour, et pour obéir il sortit de son lit; la réception que lui fit Louis XV ne le dédommagea guère de cette fatigue : ce II me regarda et dit, tout haut, que j'avais mauvais visage. » N'est-il pas agréable de s'incliner et de partir après un tel » compliment? i » Alfieri, présenté deux ou trois ans auparavant, n'avait pas eu lieu de s'estimer plus heureux : « Quoique » je fusse prévenu, dit-il, que le roi ne parlait pas aux étran- « gers ordinaires, je ne pus digérer le regard de Jupiter » Olympien avec lequel Louis XV toisait de la tête aux pieds » l'homme présenté, d'un air impassible '^. »
Les représentations de la cour, toutes d'apparat, ne faisaient rien présumer du succès des ouvrages à Paris, et nous verrons dans la suite que souvent la grande ville réformait les jugements de Versailles et de Fontainebleau. Le 6 décembre 1770, la Comédie-Italienne offrit aux Parisiens la première représentation des Deux Avares, opéra-ljuutfon en deux actes, en prose, paroles de Fenouillot de Falbaire, musique de Grétry; dès le commencement la pièce fut trouvée défectueuse, et il fallut à plusieurs reprises la remettre sur le chantier, « pour » retrancher ce qui avait le plus déplu et faire les coutures » nécessaires pour faire aller le reste 3. » On fut obligé de supprimer un air pathétique, tout à fait déplacé dans l'action, mais pour lequel Grétry avait, dit-on, composé une musique sup«^rbe : « En Italie, on n'aurait pas été si difficile ; l'air étant » beau, on se serait peu soucié de la manière dont il est placé, » et l'on aurait écouté avec transport •'k » Grétry regretta peut-
1 Grktiiy, De la vérité, t. I, p. xlviij.
2 Alfieri, Memone, t. F, p. 138; ciU' par Tai>e, C Ancien régime, p. 16.1, en iiolo.
* Correspondance litléraire de Grimm, Diderot, etc., t. IX, p. 188.
* Il/idem. L'air supprimé élail chaulé par HenrieUe conleinplant un médaillon oii SI' trouvait le portrait de sa mère ; il était placé au deuxième acte, au moment oii Henriette et Jérôme. |irolilaiil de lahsence des avares, rassemble ni les hijoux et s'enfuienl.
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être son air, mais il avait à un trop haut degré le sens du théâtre pour ne pas sentir tout le premier la nécessité de cette coupure.
Malgré toutes les concessions de « ce pauvre diable de Falbaire », la pièce fut encore sévèrement jugée et le public réserva tous ses éloges pour la musique : « 11 est certain, dit » Bachaumont, que quant au poème, il n'a pas le sens com- » mun, à commencer par le titre. Ces avares ne le sont que » parce que l'auteur l'annonce ; ce sont des voleurs très témé- » raires et très étourdis, et que les autres acteurs cherchent à « voler à leur tour... Quant à la musique, elle est du sieur » Grétry, c'est-à-dire du plus grand maître que nous ayons en » ce genre ^ . »
Un arrêt non moins rigoui-ciix a ('té })rononcé récemment sur la même pièce; M. Félix Clément écrit que aies Deux » Avares seraient encore entendus avec plaisir aujourd'hui, si » le dialogue n'en était pas d'une faiblesse extrême. Adaptée à » d'autres paroles, cetle pîirûlion charmerait encore les oreilles » délicates 2 ». Tous les amis de la mémoire de Grétry, tous les musiciens qui ont étudié d'un peu près ses ouvrages repousseront formellement une telle conclusion : adapti'r sa musique à des paroles pour lesquelles elle n'a point été composée, ce serait lui ôter une grande part de son originalité; en eflet, elle brille surtout, et d'un éclat que peu d'autres artistes ont égalé, par la finesse de la déclamation, l'esprit, l'exactitude avec laquelle sont saisis les rapports de la parole et du chant; la recherche de la vérité d'acci'nt y est poussée jusqu'aux moindres nuances. Sortie de son cadre, de la situation qui l'a inspirée, adaptée non seulement à d'autres sentiments, mais à d'autres mots, elle pâlirait infailliblement. Par une curieuse coïncidence, tandis que M. Clément proposait, pour faire revivre une des plus charmantes partitions du siècle dernier, de la transporter sur un nouveau texte, deux compositt^urs, au
' MémoTi-s .secrets, l. \\ |)|t. "223, 226.
* Félix CLkME>T, Les musiciens célèbres dejiuis le XVI" siècle jusqu'à nos jours, \n-H", \i 169. Paiis, llacli(!lte, 1868.
cuntrairi', s'emparaient de cette pièce condamnée, et substituaient, sur les vers de Falbaire, leurs propres inspirations à <'elles de Grétry : les Deux Avares, musique de M. Agnelli, parurent sur le grand théâtre de Marseille, le 22 mars 1860; les Deux Avares, musique de M. Pellet, furent représentés à Nîmes en 1864 i.
Ceux des musiciens français qui n'ont pas encore tout à fait abandonné l'espoir de posséder à Paris un théâtre lyrique fécond en ouvrages nouveaux et en reprises des chefs-d'œuvre anciens, comptent y voir un jour ou l'autre plusieurs des exquises partitions de Grétry; les Deux Avares seraient du nombre, et nous ne croyons nullement que le texte de Falbaire soit assez mauvais pour mettre obstacle à une reprise. Dès 1770, Bachaumont, après l'avoir critiqué comme nous venons de le montrer, reconnaissait cependant que cette pièce en valait» vingt autres du même genre », applaudies sur le même théâtre '-. Le public actuel, moins difficile, admet chaque jour des spectacles assurément peu dignes de succès et qui n'ont pas toujours le mérite de servir de canevas à une musique originale, fine et véritablement spirituelle.
Il y a bien des choses à citer dans la partition des Deux Avares, depuis l'ouverture jusqu'au vaudeville final, où, d'après un usage déjà négligé à cette époque, les acteurs s'adressaient au public :
Oui, Messieurs, ce trésor si rare, C'est lorsque vous apjilaudissez.
De ce bien chacun est avare, Et ne dit jamais : C'est assez.
Les rôles de Martin et de Gripon (les deux avares) sont les
' M. Sahator Agnelli, né à Païenne en 1817, sVsl Gxé à Marseille en 1846. — M. Alphonse Pellet occupe à Nîmes les l'onclions de directeur du Conservatoire (voyez les notices consacrées à ces artistes par MM. Rostand el Pougin, dans le Supplément à la biographie des musirienu , de Félis, l. 1, p. 7, et I. II, p. 516).
° Mémoires secrets, l. V, p. 223.