‹ Gretry; sa vie et ses œuvresChapitre 8 sur 45 · Tome XXXVI · texte numérisé non relu

Tome XXXVI

plus intéressants au point de vue de la traduction musicale des caractères ; le duo du premier acte est du meilleur comique et les phrases de chant y sont disposées de la manière la plus ingi'nieuse. Il s'agit de dérober un trésor enfermé dans le tombeau d'un muphti. D'abord les avares s'interrogent, ils hésitent, ils dialoguent : « Prendre ainsi cet or, ces bijoux? — De moitié serons-nous ensemble? » Leurs deux voix se réunissent sur rallirmative : « De moitié nous serons ensemble » ; elles se séparent de nouveau au moment où les scrupules reparaissent; Martin et Gripon se demandent : « Vraiment, si c'était un chrétien? » mais leur conscience se rassure à la pensée de ne voler qu'un Turc ; en disant : « Mais un Turc, un muphti », ils parlent vite et presque en même temps. Leur résolution prise, ils chantent : « Prenons, prenons tout ce qu'il a » et les deux voix réunies ne se cèdent pas plus la parole que les avares tout à l'heure ne se céderont le butin.

L'air de Martin : « Sans cesse auprès de mon trésor », est également remarquable. Il règne dans les rôles d'Henriette et de Jérôme une jeunesse et un entrain qui contrastent parfaitement avec le chant des avares ; lorsque les deux jeunes gens échappés parviennent à se rejoindre, ils laissent éclater leur gaieté dans un duetto : « Les voilà partis »; c'est avec intention que Grétry leur fait chanter ensemble tout ce morceau : leur joie déborde et ils ne prennent pas le temps de s'écouter l'un l'autre. Rappelons encore le joli trio de Jérôme, Henriette et Madelon, dans la scène où le jeune homme descend au fond du puits : « Tiens la corde, prends bien garde »; un dessin imitatif du violon accompagne le mouvement de la poulie qui tourne et laisse filer la corde. Le public français ne connaît plus aujourd'hui ces morceaux charmants; mais, grâce aux sociétés orphéoniques, la petite marche en choeur des janissaires : « La garde passe, il est minuit », est encore dans la mémoire du peuple. Grétry avait composé cette marche pour musique militaire, à la demande d'un colonel, qui, l'ayant fait exécuter, ne s'en montra pas satisfait; introduite dans les Deux Avares, le grand succès qu'elle obtint la fit reprendre au

régiment et jouer par d'autres corps de troupe. Sa véritable place était cependant la scène, et ses meilleurs interprètes, les voix; l'effet pittoresque de l'éloignement, qui lui donne tant de piquant au théâtre, ne pouvait se rendre ni même s'essayer en plein air, dans une promenade militaire; le timbre rond des voix en chœur lui convient évidemment mieux que la sonorité criarde des hautbois tels qu'on les employait en quantité, à cette époque, dans les corps de musique de l'armée française. Voilà bien des raisons pour excuser le colonel ; on pourrait y ajouter une autre encore : la marche de Grétry, par son allure élégante et délicate, plutôt que martiale et vigoureuse, convenait peut-être à la parade, mais nullement à la bataille. Il est vrai que sous Louis XV l'esprit militaire allait se perdant et qu'il fallait un souffle terrible de révolution et de guerre pour réveiller le patriotisme national et pour I faire éclore aux frontières les strophes ardentes et le chant héroïque de la Marseillaise.

Les deux actes sérieux et froids de r Amitié à l'épreuve, que Favart avait tirés d'un conte de Marmontel, étaient d'un genre tout opposé à celui des Deux Avares', malgré le mérite supérieur de la musique, ce spectacle avait eu peu de succès à Fontainebleau : il ne fut pas beaucoup plus heureux à Paris, où les comédiens italiens le donnèrent pour la première fois le 17 janvier 4771. — « U Amitié à l'épreuve, dit La Harpe, » avait besoin du charme de la musique pour tempérer le » sérieux continu du sujet, qui, en lui-même, est tout ce qu'il » y a de plus rebattu et dont l'exécution n'offre pas la moin- 0 dre apparence d'intrigue, aucun nœud, aucun obstacle ^ ». Comme on l'avait déjà assuré pour quelques autres pro- Lluctions de Favart, on répéta que l'abbé de Voisenon avait pris une grande part à la composition de cette médiocre pièce 2. Ce n'est pas la dernière fois, à beaucoup près, que

' La Haiue, Cours de lillérature, t. XIV, p. 120.

2 Biographie universelle Michaitd, ÎJ» éd., t. XIII, pp. 442, 44.3, art. Favart, »ar Fabien Pillcl.

nous verrons les qualités vitales du génie de Grétry annihilées par les défauts incorrigibles des poèmes qui lui étaient fournis; en ce qui concerne l'Amitié à réjnruve, le fait est jiarticulièrement regrettable, car il s'agit d'une des partitions les plus soignées du maître. En la relisant après plus d'un siècle, on est charmé par ces thèmes à la fois simples et élégants, pleins de goût et de naturel, et dont l'allure ni le développement n'entravent jamais le mouvement de la pièce; on en veut à Favart d'avoir entraîné dans sa chute des morceaux tels que l'air de Nelson : a Mon âme est dans un trouble extrême », le spirituel duo de Juliette et Nelson : « Je m'y connais, mon cher frère », l'air de Corali : « Nelson part », le quatuor : « Quel bonheur extrême », et par-dessus tout le magnifique trio : « Remplis nos cœurs, douce amitié i ».

Si ces beautés ne suffirent pas à soutenir la pièce, du moins elles ne passèrent point inaperçues, et le trio du second acte fut particulièrement admiré: « Rien de si pathétique, de si » touchant, de si sublime, dit le Mercure, que l'invocation à » l'amitié rendue dans un trio avec des accords et une mélodie » qui pénètrent l'âme et l'élèvent 2. » Rebel et Francœur, après une représentation, s'empressèrent de féliciter Grétry et lui dirent que « c'était là le véritable genre qu'il devait adopter. Je » voulus, ajoute le maître, faire entendre à ces messieurs » qu'autant les couleurs dont je m'étais servi convenaient au » sentiment pieux de l'amitié, autant elles siéraient mal aux » passions profanes que l'on met plus souvent en jeu sur la » scène 3. » La comédie de Favart exigeait, en effet, du musicien beaucoup de goût, de charme et d'intelligence, mais elle ne lui permettait pas de provoquer l'émotion par les contrastes, ni l'entraînement par la gaieté et le comique. D'après Grétry, le sentiment de l'amitié exigeait une traduction musi-

• Les couplets (io Corali, acio II, se. III, « A quels maux il me livre », furent parodiés sur un air composé par Grétry en 1770, à Monligny, chez M""" Tni daine, sur des paroles de Métastase. (Ghéthv, Essais, 1. 1, p. 190.)

'■! Mercure, février 1771, p. 178.

' Grétry, Essais, t. I, p. 219.

cale toute particulière : « Une harmonie, une mélodie célestes » peuvent seules en reproduire les accents i. » C'est bien ainsi qu'il avait composé son trio et presque toute sa partition.

Malgré des beautés musicales de premier ordre, malgré les mérites d'une interprétation supérieure, confiée aux meilleurs acteurs, Caillot, Clairval, M'"*' Laruette, M"*^ Favart^, l'Amitié à l'épreuve n'obtint à Paris que douze représentations. Pour la faire reparaître au théâtre, il fallut la remanier : en 1776, on la joua en un acte, sans obtenir plus de succès; en 4786, elle reparut, en trois actes, avec l'adjonction d'un rôle comique et de nouveaux morceaux de musique. Nous reviendrons sur cet ouvrage dans la suite de notre récit, et nous raconterons à sa date l'efïét produit par la reprise de 1786. Sans intervertir l'ordre des événements de la vie de Grétry, nous allons passer à l'histoire et à l'examen d'une de ses créations les plus admirables et les plus célèbres, Zémire et Azor.

Nous avons vu que Marmontel avait présenté le poème de Zémire et Azor au duc d'Aumont pour les spectacles donnés à Fontainebleau à la suite du mariage du Dauphin et que la crainte d'une épigramme avait fait écarter la pièce. L'année suivante (1771), la cour fêtait encore un mariage dans la famille royale, celui du comte de Provence; dans l'intervalle, un autre des premiers gentilshommes de la chambre, le duc de Duras, avait succédé au duc d'Aumont dans les fonctions d'organisateur des spectacles ; moins habile que son prédécesseur à découvrir des allusions, le duc de Duras demanda lui-même à Marmontel la pièce refusée quelques mois auparavant '^. Grétry se mit avec ardeur à en composer la musique; sa santé et celle

' Gréthv, Essais, l. 11, p. 2'26.

- Ce fut un des derniers rôles de l'excellente actrice : M"» Favarl mourut l'année suivante, 1772, à l'âge de 45 an;?. 5 Marmontel, Mémoires, 1. 111, p. i28.

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