‹ Grétry, sa vie et ses œuvresChapitre 18 sur 40 · V. Paris, 17 juillet · texte numérisé non relu

V. Paris, 17 juillet

» Monsieur, les changements faits hier dans l'opéra d'^m- » phitryon par MM. les auteurs et de convention avec nous, » portent sur l'augmentation du ballet du second acte et la )> suppression d'un chœur de peuple mêlé d'un bavardage de » femmes qui terminait cet acte , et d'un nombre de mots qui

' Grétry, Essais, t. II, ch. LXV.

» avaient paru trop bas : nous verrons demain ce que le public » pensera de ces changements, mais quoi qu'il en dise, il ne » diminuera pas la haute opinion que MM. les auteurs ont de » leur ouvrage.

» J'ai l'honneur d'être, etc. D'Auvergne ^. »

Le public ne fut pas plus satisfait le 18 juillet qu'il ne l'avait été le 45, et après cinq représentations peu productives, Amphitryon fut retiré. Les documents officiels 2 nous donnent sur ces cinq soirées des détails assez curieux :

Mardi 45 juillet, ir» représentation. Recette 3,865 liv. 2 s. etiil billets gratuits. Vendredi 48 . - 2* - - 2,539 i2 128 —

Dimanche 20 - 3» - — 4,359 6 139 -

Vendredi 25 — \* — — 2,040 12 141 —

Vendredi i" août 5» et dernière >— 1,445 10 149 —

Les deux auteurs subirent de très vives critiques, mais Sedaine surtout, qui venait d'être élu membre de l'Académie française en remplacement de Watelet, fut traité dans les salons et les correspondances avec la dernière sévérité ; il faut voir dans quels termes une femme de génie, M™® de Staël, annonce au roi de Suède l'élection récente du poète tailleur de pierres : « Sedaine, par pitié, vient d'être nommé de l'Académie. Ces » messieurs disent que c'est par considération pour son âge 3, » on dirait qu'ils sont une société de bienfaisance et qu'ils » donnent la préférence aux octogénaires ; mais Sedaine a tant » amusé le public sur les trois théâtres, qu'il méritait une » récompense 4. » La Harpe s'arme de toute son admiration pour Molière, pour en écraser Sedaine : « Le ridicule de l'exé- » cution est en raison de l'extravagance du projet... On ne » peut se figurer ce que c'est qu'une comédie de Molière récrite

* Archives nationales, 0^629.

« Ibidem, 0»636.

* Sedaine était né en 1719.

* Geffroy, Gustave III et la cour de France, t. 1, pp. 393, 394 ; lettre de M">" de Staël au roi de Suède, de novembre 1786.

» par Sedaine. La platitude et l'ineptie ne peuvent aller plus » loin ^. » La correspondance de Grimm n'est pas moins catégorique, et après s'être vivement indigné contre l'entreprise de Sedaine, l'auteur critique la musique, qui n'a point produit l'effet que l'on attendait d'une nouvelle partition de Grétry 2.

Quelques morceaux seulement en étaient applaudis, et il est aisé de les reconnaître dans la partition manuscrite 3 : c'est un duo de Mercure et Bromia, chanté au premier acte par Rousseau et M"® Gavaudan cadette , morceau spirituel , mais long, et d'un comique parfois un peu forcé ; c'est le duo de Sosie et Bromia, au deuxième acte, auquel nous ferons les mêmes reproches; c'est encore, probablement, le quatuor du premier acte, habilement contrasté. L'esprit et Ja finesse de Grétry se font apprécier en plus d'une page, sans toutefois constituer un ensemble très heureux.

La pièce de Raoul Barbe-Bleue^ intitulée par Sedaine drame en trois actes, offrait à Grétry un ensemble et des détails bien différents de ceux d'Amphitryon; certes, ce n'est pas ici que trop d'esprit dans le dialogue peut nuire à la musique; au contraire, la pièce est mal écrite, médiocrement agencée, et la succession de tableaux effrayants qu'elle présente excite les critiques et presque les murmures des spectateurs de la Comédie- Italienne, le jour de la première représentation, le 2 mars 1789. « Il y a de l'intérêt dans l'ouvrage, dit le Mercure; mais quand » il y en a, il découle toujours d'incidents ou de situations » atroces... De pareils sujets ne devraient jamais être portés » sur la scène, et surtout sur la scène lyrique 4- ». Cependant, Barbe-Bleue réussit, grâce à plusieurs morceaux de musique très émouvants, grâce surtout à l'actrice incomparable chargée de les interpréter : M"« Dugazon, que l'on a déjà tant admirée dans le rôle de la comtesse d'Albert, se surpasse elle-même dans celui d'Isaure; au premier acte, elle détaille avec un art

* La Harpe, Correspondance littéraire, t. V, pp. 185 et 198. Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., t. XV, pp. 283, 284

s La partition d'Amphitryon n'a pas été gravée.

* Mercure de France, mars 1789, p 98.

inimitable la scène de la toilette, favorablement disposée par Sedaine, et traduite par Grétry de la manière la plus heureuse : Isaure, fiancée à Raoul Barbe-Bleue, se répète qu'elle ne peut aimer que Vergy, qu'elle ne veut épouser que lui ; cependant les présents de Raoul l'entourent et attirent invinciblement son attention; Isaure les admire et les essaie, se parant d'un bijou, puis d'un autre ; sa pensée la ramène à Vergy, et les alternatives de ces deux sentiments sont exprimées avec bonheur par le musicien. Enfin, la coquetterie féminine l'emporte, Isaure, parée du diadème étincelant que lui offre Raoul, s'admire dans le miroir et s'écrie : « Est-il beauté que je n'efface? » L'allégro s'élance sans hésitation nouvelle et son allure n'exprime plus que le plaisir i. Bien secondée par Michu qui jouait Vergy et par Chenard qui chantait Raoul, la grande actrice n'était pas moins remarquable dans l'expression des sentiments de terreur et de désespoir qui remplissaient son rôle dans les actes suivants; tout Paris courait la voir et tout Paris l'admirait : ce II n'y a pas deux avis aujourd'hui sur son compte, dit La » Harpe, et l'on convient unanimement que c'est le prenïier » talent des trois théâtres 2... » Attirés par le charme de l'actrice, les amateurs se voyaient retenus par celui du musicien ; ils applaudissaient vivement « des motifs heureux et pleins de » mélodie 3 », qui contrastaient avec « des morceaux d'un » pathétique déchirant 4- », ils appréciaient l'art avec lequel Grétry avait diversifié les caractères, et distinguaient a de » grandes beautés d'orchestre ^ ». L'artiste pouvait donc trouver dans le succès de Raoul Barbe-Bleue quelque compensation aux échecs successifs qu'il avait essuyés depuis deux ans sur les deux théâtres.

*■ On le voit par celle rapide analyse, la scèue d'Isaure daus Barbe-Bleue a quelque analogie avec la scène de Marguerite dans Fausl. Il c^l curieux de comparer de près ces deux morceaux écrils à soixante-dix ans de distance.

* La Harpe» Correspondance //(/^ratre, t. VI, p. 37. ' Mercure de France ^ mars \ 789, p. 98.~

* Journal de Paris du 3 mars 1789, n» 62.

5 Ibidem^

Quinze jours après la première représentation deBarbe-Blem, un nouvel ouvrage de Grétry faisait son apparition sur la scène de l'Académie de musique : Aspasie, opéra en trois actes, dont les paroles étaient de Morel, fut donné le 17 mars 1789. Le succès, contesté le premier soir, parut s'établir quelques jours après ; mais l'ouvrage, après s'être soutenu à grand'peine pendant trois mois, disparut sans avoir pu obtenir plus de quatorze représentations ^. Morel s'était efforcé de persuader au public qu'on ne devait regarder le sujet à'Aspasie que comme un cadre favorable aux fêtes et aux ballets; il avait fait disposer sur la scène, au lever du rideau, une reproduction vivante de la célèbre peinture de Raphaël, VÉcole d'Athènes'^; mais il avait, dans toute sa pièce, présenté sous un jour si inattendu et si ridicule les plus grands hommes de l'antiquité, il avait placé dans la bouche de Zenon, d'Anaxagore, d'Alcibiade, d'Aristophane, d'Anacréon 3, tant de fadeurs, tant de banalités, tant de platitudes même, que le public se mit à rire *, et que probablement il eût manifesté plus bruyamment sa désapprobation, sans le luxe de la mise en scène et l'agrément des ballets. La partie vocale de la musique de Grétry fut sévèrement jugée, et sa faiblesse était notoire; mais les airs de danse gracieux, élégants, bien rythmés, obtinrent de grands applaudissements, et plusieurs survécurent, dans d'autres partitions, à l'opéra pour lequel ils avaient été composés ^ ; l'un d'eux était calqué sur le célèbre morceau des Sauvages, de Rameau, et Gréti7, craignant peut-être qu'on l'accusât de réminiscence,

^ Archives naliouales, 0^656. — Th. de Lajarte, Catalogue de la bibliothèque de l'Opéra, 1 1, p. 361.

* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., t. XV, pp. 439-440. ^ Dans 'la partition manuscrite d'Aspasie conservée à la bibliothèqae de

rOpéra, au lieu de Zénou et Anaxagore, on voit Platon et Pythagore; Tidée de Morel était ainsi plus ridicule encore, sMl est possible; dans la scène oii Aspasie avoue son amour pour Alcibiade, Tiogénieux librettiste avait soin d'écrire, H Platon et Pythagore font la mine. » (Partition manuscrite, t. 1, p. 253.)

* La Harpe, Correspondance littéraire, t. VI, pp. 38, 39.

K DE Lajarte, Catalogue de la bibliothèque de POpéra, 1. 1, p 361.

prit rinitiative d'une explication; le jour de la première représentation d'AspasiCy il fit insérer la lettre suivante datis le Journal de Paris :

« Messieurs, un des premiers sujets de la danse à l'Opéra » m'a demandé un air dans le genre et le caractère de celui » des Sauvages de Rameau pour l'opéra d'Aspasie, que l'on- » donne aujourd'hui ; cet air était sans doute plus facile à imi- » ter qu'à créer; celui que j'ai fait, quoique différent par la » mélodie ou le chant, en a souvent conservé le rythme ou le » mouvement parce que c'est surtout sur le rythme musical » que le danseur règle ses pas. Je n'ai pas voulu copier » Rameau, mais j'ai voulu complaire à un artiste dont le rare » talent est bien fait pour contribuer au succès d'un opéra- » ballet. ^ »

Par quelles causes peut-on expliquer la faiblesse ou l'inégalité de la plupart des partitions produites par Grétry dans ces années 1786-1789? Était-il arrivé à l'âge où l'inspiration devient moins abondante, le travail plus pénible? Non sans doute, car en 1789 il était loin encore de la vieillesse. Né en 1741, il n'avait pas atteint sa cinquantième année quand il fit paraître Aspasie. Sa santé débile, ses hémorrhagies fréquentes l'avaientelles vieilli de bonne heure? Était-il rassasié d'honneurs et de succès? Peut-être; peut-être aussi se lassait-il des travaux de la composition ; c'est vers cette époque qu'il s'était mis à écrire ses souvenirs personnels, ses réflexions sur la musique ou la philosophie. Il prit en peu de temps un goût très vif pour cette nouvelle occupation, à laquelle nous le verrons se livrer et s'attacher de plus en plus ; dans un ouvrage écrit pendant la Révolution, Grétry arrive à déclarer sa préférence pour la lit-

' Journal de Paris du 17 mars 1789. — Comme dans Panurge, Grétry faisait répéter dans Aspasie Pouverture à la fin de Topera, en guise de cbaconne.

térature, et va même jusqu'à dire que sa prose durera plus que sa musique ^. En 4789, il faisait imprimer le premier volume de ses Mémoires ou Essais sur la musique, et préparant déjà les deux tomes suivants, il en dictait des fragments à ses filles 2. Il n'est pas temps encore de juger Grétry écrivain; au moment où nous sommes parvenus dans l'histoire de sa vie, il ne nous apparaît que comme compositeur, et c'est bien là, quoi qu'il en ait pensé dans ses vieux jours, le plus beau côté de son esprit.

A la veille de la Révolution, sa réputation et sa fortune étaient au conible. La ville de Paris avait donné son nom à l'une de ses rues; il se passait peu de jours où l'on ne jouât un de ses ouvrages sur les théâtres de Paris. Les comédiens italiens lui avaient offert une loge pour lui et sa famille, et il y paraissait à peu près tous les soirs 3, écoutant avec un plaisir marqué et bien légitime les applaudissements qu'obtenaient ses inspirations si vraies et si originales.

Ses revenus étaient fort beaux; en 1771, Louis XV lui avait accordé une pension de 1,200 livres : elle avait été portée à 2,400 livres par Louis XVI, en 1778; par un brevet daté du 26 novembre 1786, le roi lui accorda une augmentation de 3,600 livres sans retenue, qui portait à 6,000 livres la somme totale de sa pension ^. En 1787, la pension de Grétry à l'Opéra avait été élevée de 2,000 à 3,000 livres î> ; la même année, par arrêt du conseil du roi, il avait été nommé inspecteur de la Comédie-Italienne, touchant à titre d'appointements une part entière de sociétaire dans les produits de ce théâtre, et cela sans préjudice de ses droits d'auteur 6.

A ces divers revenus Grétr>' ajoutait les appointements d'une

* Grétry, La venté, 1. 1, p. xvj.

* BouiLLT, Mes récapitulations f 1. 1, p. 21 7.

* M"»* DK Bawr, Notice sur Grétry, daas le Plutarque français, t. VI, p. 30.

* Archives Datlooales, 0^677. , ' » Ibidem, 0*623.

^ Archives Daliooales, 0*848. — Cahpardon, Les comédiens du roi de la troupe italienne, 1. 1, pp. 262, 264.

charge créée tout exprès pour lui, celle de censeur royal pour la musique, véritable sinécure, puisque la partie littéraire des opéras passait à l'examen des censeurs désignés pour les belleslettres; le maître avait pour toutes fonctions d'apposer, sur quelques publications musicales, sa signature et des permissions d'imprimer; les collections d'autographes renferment quelquefois de ces approbations i.

Grétry nous dit que son goût pour l'étude, son éloignement pour les mœurs des grands lui firent refuser à la cour les premières places relatives à la musique. « Celle de maître des » enfants de France, de surintendant de la musique du roi, le » cordon de Saint-Michel, qui me fut offert deux fois, rien ne » put me tenter 2. » n parle ailleurs des gens médiocres et intrigants, qui profitent des œuvres du génie pour les piller» faire de détestables ouvrages, et qui parviennent aux plus beaux emplois :. « Voilà, ajoute-t-il, ce que j'ai vu en France » pendant trente ans, voilà ce qui m'a éloigné de toute place » relative à la musique, que je n'eusse pu conserver un mois, » parce qu'il m'eût été impossible d'obéir aux ordres ineptes » d'un ministre ignorant 3 ». Ces motifs ne l'avaient point empêché d'accepter les fonctions de censeur royal ; ils ne le portèrent pas davantage à refuser le titre de directeur de la musique particulière de la reine ^, Cet emploi lui procurait ses grandes entrées chez la reine, sans l'astreindre à un service régulier; Marie- Antoinette désirait seulement qu'il assistât aux concerts et aux spectacles dans lesquels on exécutait quel-

* Inventaire df la collection Fillon, n® 2382. « Grétry, 30 novembre 1786. » Approbation donnée par ordre du garde des sceaux à la gravure de deux » concertos de clavecin, composés par Viotti ». — Catalogue d'une vente d^ autographes, Cbaravay, 1860, n^ 248. u Rapport autographe signé comme » censeur sur onze symphonies d'Ignace Pleyel, in-8®, une page. Paris, 1787. »^ On trouvera le nom de Grétry, seul censeur royal pour la musique, dans VAlmanach royal de ces années.

* Grétry, La vérité, t. I, p. 165.

3 Grétry, Essais, l. III, p. 9.

* BouiLLY, Mes récapitulations, t I, p. 239.

qu'un de ses ouvrages *, et cette circonstance se produisit très fréquemment pendant plusieurs années ; pourtant il vint un jour où la reine parut se lasser de la musique de Grétry ; ce fut vers 1789, au moment de l'arrivée des acteurs italiens, et dans le temps où l'auteur de Richard Cœur de Lion semblait luimême éprouver quelque fatigue. Grétry, soit discrétion, soit susceptibilité, ralentit ses visites; Marie-Antoinette le fit rappeler : « Elle me reprocha mon éloignement; j'eus le courage » de lui dire que, moi-même fatigué de ma musique, elle » devait en être rassasiée, et je fis l'éloge des bouflbns italiens, » qu'elle protégeait alors. — Vous savez sans doute mieux que » moi ce qui me plaît, me dit-elle. Elle vit que je l'avais devinée, » et me conserva de loin des sentiments de bienveillance, qui » bientôt se seraient changés en dégoût, si je me fusse obstiné » à vouloir lui plaire 2. »

Cependant la lassitude que la reine éprouvait à l'égard des opéras de Grétry n'eut point pour effet de ralentir les bontés qu'elle témoignait sans cesse à la plus jeune fille de l'artiste, Antoinette, qui était, comme nous l'avons dit, sa filleule. « Marie-Antoinette l'aime beaucoup, » disait M™« Dugazon à Bouilly, « il ne se passe pas de mois qu'elle ne la fasse venir à » Versailles, où toujours elle la comble de présents. Chaque » fois que Sa Majesté vient à notre théâtre, après avoir fait au » public ses trois révérences d'étiquette avec une grâce inimi- » table, elle cherche des yeux sa charmante filleule, et de sa » loge lui envoie un baiser, aux applaudissements de tous les » spectateurs 3 ».

Dans ces quelques années qui précédèrent la Révolution, Grétry jouissait de la vie la plus douce et la plus agréable, et semblait posséder à la fois tout ce qui peut rendre heureux. c< Il fallait, » nous dit encore Bouilly, « être initié dans la vie » intérieure de Grétry pour avoir une juste idée de toutes les

* Grétry, La vérité, 1. 1, p. 163.

* Idem,t.hp,^m.

* BotiLLY, Mes récapitulations, 1. 1, pp. 1S3, 154.

» jouissances dont l'environnait sa renommée. Aucun corapo- » siteur célèbre des nations étrangères ne venait visiter la capi- » taie de la France sans éprouver le besoin de rendre honot- » mage à l'auteur de tant de chefs-d'œuvre qui retentissaient » dans toutes les cours de l'Europe ^. » Sa société intime était formée des esprits les plus distingués dans les lettres et les arts; à ses anciens et fidèles amis, Suard, l'abbé Arnaud, d'Alembert, Joseph Vernet, Marmontel , Favart, étaient peu à peu venus s'ajouter Sedaine, Delille, Greuze, Ménageot, Vien, l'abbé Lemonnier ; comme autrefois, il passait l'été à la campagne, tantôt en famille, à Auteuil 2, dans une petite maison où il composait volontiers, remarquant l'heureuse influence dp la belle saison sur son inspiration ; tantôt en Normandie, à Montmartin, chez l'abbé Lemonnier 3; tantôt à Lyon, lieu de naissance de sa femme.

Ses trois filles grandissaient, et chacune se faisait aimer par des qualités particulières : « l'aînée avait la figure d'une vierge ; » sa douceur, sa candeur la distinguaient des deux cadettes * »; Lucile, la seconde, avait un caractère plus actif, plus énergique, « en tout semblable au mien », dit Grétry S; elle était au physique « l'image vivante de son père 6 » ; Antoinette, la plus jeune, avait encore plus de grâce et de beauté. — La mère du compositeur ne l'avait point quitté depuis 4771; Grétry avait encore fait venir à Paris son frère aîné Joseph, et il se trouvait entouré de tout ce qu'il avait de plus cher. .

Pourtant les mauvais jours approchaient, et la première douleur qui vint troubler cette existence favorisée fut bien cruelle; Jeanjie Grétry, qu'on appelait Jenny, l'aînée des filles du musicien, mourut d'une sorte d'anémie ou de consomption; on ignore la date exacte de ce triste deuil. Son père nous dit

* Boi'iLLY, Mes récapitulations, t. III, p. 101.

* Grétry, Essais, l. II, p. 99.

' Grétry, La vérité, t. ï, p. Lviij.

* Grétry, Essais, t. II, p. 599.

5 Ibidem, t. II, p. 405.

^ BouiLLY, Mes récapitulations, 1. 1, p. 146.

c|u'elle avait seize ans ^ ; elle avait atteint cet âge le 1^ décembre 1786 : c'est donc dans l'hiver de 1786-1787 que Grétry la perdit.

Ce fut le prélude d'autres peines qui se succédèrent à quelques années de distance; nous verrons dans le chapitre suivant que Grétry perdit Lucile presque aussi jeune que Jenny ; avant dç la voir mourir, il éprouva d'autres regrets non moins amers : « Je crus la rendre heureuse en lui donnant pour époux un » jeune homme dont l'éducation et les talents répondaient a

» mes désirs Je fus trompé 2. » Ce jeune homme était

Marin, fils du censeur royal que les procès de Beaumarchais ont rendu célèbre.

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