‹ Grétry, sa vie et ses œuvresChapitre 19 sur 40 · CHAPITRE DOUZIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIEME

La Révolution.

Le 12 juillet 1789, les affiches de l'Opéra annonçaient Aspasie; la représentation devait, comme à l'ordinaire, commencer à 5 heures, et quelques auditeurs étaient déjà installés dans la salle, lorsque vers 4 heures et demie une troupe bruyante d'hommes et de femmes du peuple vint réclamer à grands cris l'interruption du spectacle : dans la nuit, le bruit de l'exil de Necker s'était répandu, et la foule, rassemblée depuis midi dans le jardin du Palais-Royal, s'était avisée tout k coup de faire fermer les théâtres, « en signe de deuil ». La (]omédie-Italienne obéit, l'Opéra n'essaya pas de résister à trois

*■ GrKtry, Essais, t. II, pp. 400, 401.

» !dem, l. II, p. 409.

mille têtes exaltées, qui parlaient d'incendie : Dauvergne et Francœur firent rendre l'argent aux rares amateurs déjà placés, et l'émeute, en voyant sortir du monde et fermer les portes, prit une autre direction ^. Le peuple s'achemina vers les petits spectacles d'Audinot et de Nicolet, puii^ il promena dans Paris les bustes voilés de crêpe de Necker et du duc d'Orléans, que Ton croyait aussi exilé 2. On sait comment se produisit, place Vendôme, la rencontre de cette foule hors d'elle-même avec le régiment Royal-Allemand et comment se termina cette fatale journée. On sait aussi que cette émeute fut le prélude d'événements plus graves et que le surlendemain la prise de la Bastille donnait à la Révolution le baptême du sang.

L'Opéra rouvrit ses portes le 21 juillet, avec permission de l'assembléegénérale des électeurs, qui se tenait à l'hôtel de ville, par une représentation au bénéfice « des pauvres ouvriers qui ont combattu pour la liberté et la patrie » ; il y eut trois spectacles semblables, le 21, le 26 et le 29 juillet : on donna ce dernier jour Orphée et Panurge, et la recette de 5,188 1. 12 s. fut versée à la ville sans déduction d'aucun frais 3.

C'est pendant ces journées d'agitation publique ■* que M"® Dugazon vint présenter à Grétry un jeune auteur lie vingt-sept ans, J.-N. Bouilly, de qui les comédiens italiens venaient de recevoir un poème d'opéra -comique, intitulé Pierre le Grand, Au milieu d'un grand nombre d'ouvrages vieillis et démodés au point d'être presque illisibles, Bouilly a laissé des mémoires d'un style emphatique et prolixe, mais qui contiennent sur Grétry plus d'un détail intéressant. En 1789, le maître habitait la rue Poissonnière, en face la rue Beauregard ; c'est là que M"« Dugazon conduisit son jeune

* Archives nationales, 0*628. — Manuscrit de Francœur à la bibliothèque (le rOpéra. — Ch. Nuitter, L'Opéra en juillet 1789, dans la Chronique musicale, 1. 1, pp 110 et suiv. Une estampe du temps, reproduite dans ce volume, représente le peuple assemblé devant FOpéra.

* Railly, Mémoires, 1. 1, p. 327. Paris, Baudoin, 1821. 5 Ch Nuitter, VOpéra en 1789,

* J -N. Bouilly, Mes récapitulations, 1. 1, pp. 130-136.

protégé, et voici le portrait que Bouilly nous fait du grand musicien : « Tout ce que l'esprit et la finesse ont de plus ravis- » sant, était empreint sur sa figure vénérable. A travers cette » dignité d'un grand artiste habitué à d'éclatants hommages, » perçait une bonhomie qui charmait et rapprochait les dis- » tances. Un vieil accent liégeois qu'il avait conservé depuis son » enfance, donnait à ses paroles je ne sais quel attrait qui en » doublait l'expression. Je croyais voir Anacréon rajeuni, ou » bien Orphée ayant pris une nouvelle forme pour enchanter » les mortels par les sons ravissants de sa lyre ^... » Comme tous les vieillards qui ont eu une jeunesse heureuse, Grétry aimait les jeunes visages ; il fit bon accueil au nouveau poète qui se présentait à lui, et, partant pour Lyon, le pays de sa femme, il promit d'emporter le livret et d'écrire rapidement toute la partition.

Pierre le Grand fut représenté au Théâtre-Italien le mercredi 13 janvier 1790, sous le titre de comédie en quatre actes, en prose, mêlée de chant; indépendamment de la musique de Grétry, du jeu de Chenard, Narbonne, Philippe, de M°*®® Dugazon, Gonthier, Saint-Aubin, Renaud, l'opéra nouveau répondait trop aux préoccupations et aux passions du moment pour ne point obtenir un grand succès. Le compte rendu du Moniteur nous indique nettement l'impression produite par cette pièce sur des spectateurs tout prêts à découvrir des allusions politiques :

c< Il était difficile de choisir un sujet plus propre à inspirer » un très grand intérêt. Le souverain d'un vaste empire, né » avec un caractère bouillant, impétueux, capable de se porter » aux plus grands excès, quittant ses États pour s'instruire et » y faire naître les sciences et les arts ; voyageant comme un » simple particulier; travaillant dans les ateliers; avide de » toutes les connaissances qui peuvent tirer ses sujets de la » barbarie dans laquelle ils sont plongés ; se laissant conduire n par un homme de génie, qui devint son compagnon et son

* J.-N. Bouilly, Mes récapitulations, 1. 1, pp. 140, 14i.

» ami le plus intime; oubliant sa naissance, son rang; foulant » aux pieds tous les préjugés qui enchaînent les âmes communes ; devenant amoureux d'une jeune Livonienne, veuve d'un sergent, et qui a été réduite à l'esclavage, qui n'a point de fortune, mais qui joint à beaucoup de charmes un esprit agréable et un courage au-dessus de son sexe ; enfin, plaçant le diadème sur sa tête : voilà certainement un caractère qui ne pouvait pas manquer de produire un effet réel au théâtre, surtout dans un moment où les droits de l'homme paraissent devoir être assurés, et où les citoyens ont l'espoir de devenir plus libres et plus heureux, par le rapprochement de toutes les conditions ^... )> Tout le monde reconnut Necker dans le personnage de Lefort, l'ami et le guide de Pierre le Grand; M"« de Staël, qui assistait à la première représentation, envoya son mari féliciter et remercier Bouilly, qui fut invité dès le lendemain aux soirées de M"»« Necker; dans la même semaine, Grétry se chargea de l'y conduire î^.

La pièce nouvelle contenait aussi une allusion directe au roi Louis XVI, dans un couplet final, chanté par M°»« Dugazon et que toute la salle applaudit :

Si par des travaux assidus Pierre fit fleurir son empire, Louis par ses grandes vertus Force tous les Français à dire :

Ciel, entends la prière

Qu'ici je fais,

Conserve ce bon père

A ses sujets.

Chaque soir le public redemandait ce fragment, dans lequel le compositeur avait eu l'ingénieuse pensée de rappeler l'air attribué à Henri IV : « Charmante Gabrielle ». On parla bientôt à la reine du couplet de Pierre le Grand; elle voulut en connaître l'auteur et pria Grétry de lui présenter le jeune Bouilly,

< Moniteur universel du dimanche 17 janvier 1790, w* 17. • J.-N. Bouilly, Mes récapitulations, 1. 1, p. 218.

qu'elle reçut avec bonté ^. Marie- Antoinette assista quelques semaines plus tard à la quinzième représentation de l'opéra, nouveau; le fameux couplet fut chanté debout par tous les spectateurs , qui confondirent la reine et l'artiste dans leurs applaudissements, criant en même temps : Vive la Reine ! et Vive Grétry ! Ces ovations touchantes avaient d'autant plus de prix pour Marie -Antoinette qu'elles devenaient déjà rares et qu'elles semblaient démentir les sombres présages de cette époque troublée.

Les allusions libérales mais monarchistes que l'on distinguait dans Pierre le Grand ne devaient pas contenter longtemps les esprits excités, et les théâtres ne tardèrent pas à entrer plus franchement dans la voie des spectacles de circon-! stance; au moment de la fête de la Fédération (14 juillet 1790), on vit paraître des pièces intitulées : Le Souper du Champ de Mars, la Famille patriote, la Confédération, la Fête du grenadier au retour de la Bastille, etc., qui n'étaient pas encore assez avancées pour satisfaire les patriotes : « Toutes ces esquisses » dramatiques, écrit l'un d'eux, ont présenté aux spectateurs » tout ce qu'il y a de plus respectable dans la Révolution, la » cocarde, la prise de la Bastille, le serment civique, les » décrets de l'Assemblée nationale ; mais on n'a parlé de tout » cela que pour amener les plus fades et les plus dégoûtantes » louanges en l'honneur du roi 2. »

L'ouvrage que Grétry préparait en ce moment même ne devait pas encourir de tels reproches. Sedaine lui avait remis, peu de temps après la représentation de Pierre le Grand, le livret de Guillaume Tell; au moment d'en commencer la partition, l'artiste fut frappé d'un nouveau deuil : il perdit sa seconde fille, Lucile, qu'on voyait décliner depuis quelques mois, et dont les chagrins d'un mariage malheureux avaient hâté la mort. Lucile expira en mars 1790, le lendemain des

*■ J -N. BouiLLT, Mes récapitulalions, 1. 1, p. â44.

< Les Révolutions de Paris, publiées par Prudhomme, n*> 54, juillet 1790. — Tome V de la collection, p. 80,

fiançailles de sa jeune sœur Antoinette avec Bouilly. La douleur de Grétry et de sa femme fut navrante. Le maître, ne pouvant plus se résoudre à occuper l'appartement où il avait passé de si heureuses années avec ses deux enfants, prit une nouvelle habitation, boulevard des Italiens, et en attendant le moment où le départ des locataires lui permettrait de s'y installer, il partit pour Lyon avec sa femme et sa dernière fille.

Grétry emportait le poème de Sedaine, pour en composer au moins quelques fragments. Son absence se prolongea pendant près de six mois, et se termina par un accident qui devait avoir de funestes conséquences : en quittant Lyon, on avait placé la voiture de l'artiste sur le coche d'eau qui remontait la Saône ; Antoinette, en montant dans une barque, fit un faux pas et tomba dans le fleuve ; Grétry qui ne savait pas nager, n'écoutant que son instinct paternel, se précipita à sa suite. Tous deux furent sauvés par quelques bateliers, mais l'émotion et l'action physique de l'eau froide hâtèrent le développement de la maladie fatale dont la jeune fille portait le germe ; dès son arrivée à Paris, son fiancé s'aperçut avec effroi du changement de son visage. Grétry cependant non plus que sa femme ne semblaient inquiets ; le maître avait repris la composition de Guillaume Tell et faisait entendre à sa fille chacun de ses morceaux. Bouilly lui avait oflert le livret de la Jeunesse de Henri IV, et Grétry avait immédiatement composé un fragment pour en faire hommage à la reine ; c'étaient des stances que le prince chantait en arrosant des lys. Marie- Antoinette se montra sensible à cette attention et fit apprendre au jeune Dauphin le morceau de Grétry.

Chaque jour la pauvre Antoinette se rendait un compte plus exact des progrès de son mal ; l'ouverture de Guillaume Tell fut la dernière page de musique que lui fit entendre son père; on avait placé l'épinette près de son lit, sur une petite table de trio-trac; elle approuva, en disant : « Bien, père, cela sent le serpolet ». Ce furent presque ses suprêmes paroles ^.

* J.-N. Bouilly, Mes rëcapilulationsy 1. 1, pp. 375-43â.

Les répétitions de Guiliaume Tell étaient commencées ; on les suspendit. L'opéra fut donné pour la première fois Je 9 avril 1791, et son bruyant succès ne dut être pour le malheureux père qu'une satisfaction mélangée d'amertume. Le public du Théâtre-Italien avait demandé les auteurs à grands cris; tous deux s'abstinrent de paraître ; les acteurs ne s'étant pas tous rendus à ses tumultueuses invitations, le public impatient franchit les séparations de la salle, déchira le rideau qu'on avait descendu et parcourut la scène en vociférant. Le Moniteur se permit d'adresser des remontrances sévères aux auteurs de ce désordre, et déclara que de telles exigences n'étaient que « l'exercice d'un despotisme très répréhensible de la part d'un » peuple qui ne connaît pas encore les vraies limites de la » liberté ^ ».

Le sujet héroïque de Guillaume Tell était tout à fait approprié aux passions du moment; « l'ouvrage respire la haine de » l'oppression et l'amour de la liberté, dit le Journal de Paris; » tout ce qui a rapport à ces deux sentiments a été applaudi 2 ». Le Moniteur rappelle la tragédie écrite par Lemierre sur le même sujet « qui plus que jamais, ajoute-t-il, a droit de nous » intéresser 3 ». Ces deux recueils accordaient à Grétry les plus beaux éloges. Evidemment, le maître s'était identifié avec son livret; il y déployait une énergie peu commune dans son œuvre, et qui n'excluait pas le soin attentif des détails ; plusieurs morceaux très remarquables plaçaient cette partition parmi ses ouvrages les plus intéressants, et les contemporains remarquaient avec plaisir l'heureux effet de couleur locale obtenu par l'emploi de quelques thèmes alpestres.

Grétry ne fut pas aussi bien inspiré par la comédie de Desprez, Clarisse et Ermancé, qu'il mit en musique après Guillaume Tell; la première représentation de cet opéra en trois actes fut donnée au Théâtre-Italien, le lundi 16 janvier 1792,

* Moniteur universel du samedi 23 avril 1791, n« 1 15.

* Journal de Paris du H avril 1791, n« 101.

* Moniteur, comme ci-dessus.

avec si peu de succès que les auteurs durent immédiatement le reprendre pour y faire des changements; la deuxième audition eut lieu le 16 février, sous Je titre de Clarisse et Ermancé ou les deux Couvents; le résultat n'en fut pas beaucoup plus favorable, et l'ouvrage disparut définitivement après un très petit nombre de représentations. On reprochait au livret trop d'analogie avec une pièce du Théâtre-Français, les Victimes cloîtrées, et le public , auquel on avait offert depuis quelques années plusieurs sujets de ce genre, se montrait enfin las des épisodes de couvents. Quant à la musique, les journaux du. temps en louaient le caractère « riche et dramatique », disant qu'on y découvrirait de nouvelles beautés à mesure qu'on l'entendrait davantage <; on l'entendit très peu et Grétry ne la fit point graver.

Basile ou à trompeur trompeur et deini, pièce en un acte tirée par Sedaine de l'épisode des noces de Gamache dans Dœi Quichotte, et que Grétry mit en musique, n'obtint pas plus de succès au mois d'octobre 1792 sur le Théâtre-Italien. Sedaine avait eu l'idée de remplacer Don Quichotte et Sancho par deux gentilshommes qui lui permettaient de mettre en scène « l'orgueil, l'ignorance et l'inutilité » de la noblesse; il reçut des éloges, mais sa pièce ne vécut que quelques soirées. Le Moniteur écrivit : « La musique a paru digne de Grétry ; on y trouve » plusieurs morceaux qui rappellent sa première originalité, » et qui prouvent que cette imagination si féconde n'est pas » encore épuisée 2 ».

Parmi les compositions de Grétry à cette époque, il ne faut pas oublier la romance du Saule d'Othello, qu'il écrivit pour la première représentation de la tragédie de Ducis au Théâtre- Français, le 26 novembre 1792. Dans l'avertissement de sa pièce, le poète adresse à l'artiste des louanges et des remerciements : « C'est le citoyen Grétry, son nom n'a pas besoin

< Moniteur universel du 27 janvier 1792, 16 février 1792 et jours suivants. — Journal de Paris du 49 janvier 1792.

Moniteur universel du 22 octobre 1792.

)) d'éloge, qui en a composé l'air avec son accompagnement. Il » s'est contenté, en grand maître, de quelques sons plaintifs, » douloureux et profondément mélancoliques, conformes à la » scène et à la romance qui semblaient les demander. Ils sont » pour ainsi dire le chant de mort d'une malheureuse amante. y> On ne les retient point, ils ne sont point distingués de la » situation et de la scène ; ils se mêlent naturellement avec » elle, ils s'y confondent, comme une eau paisible qui, sous )) des saules, irait se perdre insensiblement dans le cours » tranquille d'un autre ruisseau ^.... »

L'aspect de Paris changeait rapidement et les théâtres entraient dans le mouvement révolutionnaire; en 1791, on voyait encore sur l'affiche du Théâtre-Italien Silyain, VÉprmve villageoise, Zémire et Azor, F Ami de la maison, la Fausse magie, Raoul Barbe-Bleue, Aucassin et Nicolette, F Amant jaloux, le Jugement de Midas; toutes ces pièces n'allaient point tarder à disparaître, pour faire place aux ouvrages d'actualité. En attendant, elles servaient de prétexte aux manifestations des partis : le lundi 20 février 1792, on jouait les Événements imprévus, et M"« Dugazon remplissait le rôle de la soubrette. « La reine » assistait au spectacle, et dans un duo que le valet commence » en disant : « J'aime mon maître tendrement », M"« Dugazon Y) qui devait répondre : « Ah ! comme j'aime ma maîtresse », se » tourna vers la loge de Sa Majesté, la main sur son cœur, et

* Othello ou le More de Venise, tragédie par le citoyen Dacis. Représentée pour la première fois à Paris, sar le théâtre de la République, le lundi 26 novembre 1792. Paris, Maradan, an 11; avertissement, p. 6. — Ducis, à la fin de sa brochure, place une seconde version de la romance du Saule beaucoup plus développée, en douze couplets, c Peut-être, dit-il, cette romance sera-t-elle » agréable à quelques personnes, et surtout aux femmes tendres et mélanco- » liques qui trouveront du plaisir à la chanter dans la solitude. Elles pour- » ront 8*acoompagner avec la guitare, ou avec la harpe, ou le clavecin, sur » lequel il sera très aisé de transporter la musique du citoyen Grétry *>.

» chanta sa réplique d'une voix émue, en s'inclinant devant la » reine ^ . » Une partie du public se leva et applaudit ; les patriotes qui se trouvaient dans la salle ripostèrent par les cris de Vive la nation ! et « firent taire la cabale autrichienne. . . » Il est douteux, dit un de leurs journaux, que Louis XVI )) et sa compagne viennent à bout par le moyen de leurs » valets et des histrions, de regagner Testime et la confiance » d'une nation qui rougit enfin d'avoir obéi à une si longue » suite de rois sots ou méchants, et trop souvent l'un et l'autre » ensemble 2. »

Bientôt on se rappelle qu'un air de Richard Cœur de Lion a été chanté par les gardes du corps dans le banquet de Versailles le i^ octobre 1789 : « Richard, ô mon roi, l'univers t'abandonne ! » Voilà l'opéra de Grétry proscrit des théâtres, et quelques patriotes en brûlent solennellement la partition dans un café du Palais-Royal 3. L'un d'eux trouve plaisant d'en choisir un autre air pour insulter Louis XVI, captif au Temple; il rythme trois nouveaux couplets sur le thème de Grétry « Que le sultan Saladin » et les intitule le nouveau Grégoire :

Qu'un prisonnier de renom Gémisse dans un donjon.

Pour a?oir trahi la France En la livrant sans défense Au sanguinaire Autrichien,

C'est bien, fort bien, Mais cela ne lui fait rien.

[i pense en tout comme Grégoire

Vivre et bien boire.

Qu'on prenne ses revenus Pour qu'il n'en abuse plus, El qu'on ne lui laisse en place Qu'une somme dont la masse Ne fournisse aucun moyen, C'est bien, fort bien, etc.

* M"»* Vigée-Lebrun, Souvenirs, 1. 1, p UO.

< Révolutions de Paris, n'> 137; tome XI de la collection, p. 369. ' Welschinger, Le théâtre de la Révolution, in-18, p. 99. Paris, Charavay,

Que Tarbre de la liberté Près de sa toar soit planté Et qu'on nargue sa faiblesse Par des chants pleins d'allégresse Suivis du plus doux refrain, C'est bien, fort bien, etc. *.

Plus de Richard au théâtre, plus de Pierre le Grand, plus de rois, plus de princes; par ordre du comité de salut public, on substitue la dénomination de père sérieux à celle de père noble 2. Grétry essaie de faire reparaître son opéra du Prisonnier anglais sous le titre de Clarice et Belton ; l'ouvrage, complètement remanié, se joue au théâtre de l'Opéra-Comique national, ci-devant Comédie-Italienne, le 23 mars 1793; il reçoit des applaudissements, des éloges très vifs dans le Journal de Paris 3, mais il ne se soutient pas à la scène, sur laquelle on ne veut plus guère voir que des pièces politiques. Les spectacles doivent suivre l'opinion du peuple et les exigences du gouvernement; on les a fermés pendant plusieurs jours après le 10 août 1792 ^: on les ferme en mars 1793 à propos d'un échec de Dumouriez s. Le i^ août de la même année, la Convention nationale décrète :

« Tout théâtre qui se permettrait de faire représenter des

* Bibliothèque de ta ville de Paris, n« 2:^,843, recueil de chansons républicaines. — Le même air de Grétry sert pour d'autres chansons : Couplets sur la prise de Bruxelles, par Ferru, employé à la commission de commerce, etc. (On les trouve dans le Recueil d'hymnes républicaines qui ont paru à Vocca' sion de la fête de V Être-Suprême, în-24, p. 120. Paris, Barba, an II.) Petite gaieté patriotique sur la défaite de Brunswick; dans le Journal de Paris du 23 octobre 1792, reproduite dans V Histoire-Musée de la République française, de M. A. Ghallahel, 1. 1, p. 251 Paris, Challamel, 1842. — Un air de Pierre le Grand : « Jadis un célèbre empereur » sert aussi de thème à une chanson patriotique, La mort des tyrans, qu'on trouve dans le recueil n» 22,830 de la Bibliothèque de la ville de Paris.

* Welschinger, Le théâtre de la Révolution, p. 23. > Journal de Paris du 25 mars 1793.

* Ghallahel, Histoire-Musée de la République française, 1. 1, p. 222. 8 jdem, 1. 1, p. 298.

» pièces tendantes (sic) à réveiller la superstition de la royauté, » sera fermé; et les directeurs en seront poursuivis et punis » selon toute la rigueur des lois ^. »

Mais l'abstention de toute manifestation royaliste ne suffit pas, il faut donner des preuves de civisme, il faut célébrer les actes de la Révolution! Poètes et musiciens se mettent à l'œuvre, et les pièces patriotiques se multiplient, plus remarquables par leur nombre que par leur valeur artistique. Comme l'a très bien dit un écrivain moderne, « cet élan qui faisait naître des » armées, cette formidable lutte soutenue aux frontières par » des soldats sans pain et sans souliers, c'était là, semble-t-il, » de quoi enflammer le génie. Eh bien ! l'on cherche vaine- » ment des pièces où de tels sujets aient trouvé des accents » dignes d'eux. Les poètes de valeur se taisaient, comme » Ducis, ou bien ils puisaient leurs œuvres républicaines dans » l'histoire de l'antiquité. Le côté horrible de l'époque semble » avoir porté malheur à ce qu'elle eut d'héroïque 2. »

Grétry apporte sa contribution à ces spectacles révolutionnaires. Au mois de décembre 1793 (frimaire et nivôse an II) les annonces de l'Opéra sont suivies de ces mots : « En attendant » la première représentation de la Fête de la Raison 3 ». Cette Fête de la Raison est une pièce en un acte, dont la musique est de Grétry et les paroles de Silvain Maréchal ; on l'annonce jusqu'au l^' janvier 1794, mais à cette époque son nom disparaît subitement des affiches de l'Opéra ; on ne la donne que huit mois plus tard, le 2 septembre 1794 (16 fructidor an II), et sous un autre titre, la Rosière 7'êpublicaine, Comment expliquer ce fait singulier? Les registres de l'Académie de musique sont incomplets à cette époque de bouleversements politiques, et une lacune de plusieurs mois nous prive des documents officiels qui éclairciraient infailliblement cette question. Les recueils périodiques du temps, le Moniteur universel^ le Jow^nal

* Révolutions de Paris, n»2f 1, t.XVll, p. 63.

* Th. Muret, Vhisioire par le théâtre, L I, p. 13:2. Paris, Ainyot, 1865.

* Moniteur universel, annonce des spectacles, du 17 aa 31 décembre 1793.

de Paris, les Révolutiam de Paris, le Journal de Perlet, ne nous apportent pas de renseignements sur ce sujet; nous sommes donc forcé de nous en tenir au récit de Castil-Blaze, que nous n'acceptons du reste que sous bénéfice d'inventaire. Il écrit dans son ouvrage sur le théâtre de l'Opéra : « La Fête de la » Raison, opéra en un acte, devait être offert au public le !«' jan- » vier 1794 ; l'affiche l'annonçait. On peut juger de l'effroyable » licence de cette pièce par l'ordre qui vint en arrêter l'exhibi- » tion et fit rendre l'argent. D'après ce qu'il permettait, on se » fait une idée des choses qu'un tel gouvernement frappait de

» réprobation ^ Les auteurs firent disparaître les scènes

» dont le comité de salut public condamnait la licence; ils » rajustèrent leur pièce qui fut donnée sous le titre de la » Rosière républicaine î^. »

Tel qu'on le représenta le 2 septembre 1794, l'opérade Maréchal et Grétry était « un outrage sans nom fait au culte catholique 3, 9) une odieuse et grossière manifestation d'athéisme ; on y voyait une troupe de femmes assemblée devant la porte fermée d'une église et s'endormant en récitant le Pater noster et VAve Maria ; la toile du fond changeait, et l'on apercevait la Raison sur l'autel ; on chantait en son honneur un hymne avec chœur :

Divinité de toas les âges, Toi qu'on adore sans rougir.

Raison que nos aYeux peu sages Sous le joug de Terreur firent longtemps gémir, etc.

Puis venait le curé qui déchirait son bréviaire, sa soutane, et paraissait vêtu en sans-culotte, tenant en main le bonnet rouge dont il voulait coiffer le pape ; ensuite deux religieuses qui passaient, étaient invitées à danser par un citoyen et, quittant progressivement leur allure timide, finissaient par se

* Gastil-Blaze, Théâtres lyriques de Paris; Académie de musique, t. II, p. 25.

* Jdam, t. Il, p. 40.

> Welschinger, Le théâtre de la Révolution, p. 271.

mêler à la carmagnole générale. Le Journal de Paris trouvait cette scène « très gaie » et donnait une pleine approbation à l'ouvrage tout entier i, dont la critique moderne ne parle qu'avec indignation, si ce n'est même avec dégoût 2.

La Fête de la Raison ne fut pas la seule partition composée par Grétry pour les spectacles révolutionnaires ; nous en avons parlé d'abord parce qu'elle fut écrite la première, mais d'autres opéras du même artiste composés après elle, la précédèrent au théâtre.

Dans les derniers jours de février 1794 ou les premiers jours de mars (ventôse an II), l'Opéra-Comique national (ancienne Comédie -Italienne) offrit au peuple de Paris la première représentation du Congrès des rois, pièce en trois actes. C'était, dit le Journal de Paris, « une suite de caricatures sans liaison » et sans motifs », terminée par une carmagnole que les rois dansaient en bonnet rouge. Les paroles étaient du citoyen Des Maillot. La musique avait été c( composée en commun » par plusieurs auteurs célèbres * », parmi lesquels figure Grétry.

Le 5 juin 1794 (17 prairial an II), on donnait sur le même théâtre Joseph Barra, fait historique en un acte, paroles de Lévrier, ci-deva7it Lévrier de Champrion, musique de Grétry. La mort récente de l'héroïque enfant était un sujet à l'ordre du jour, que les auteurs du temps se disputaient l'honneur de célébrer : le même soir, le théâtre Feydeau représentait V Apothéose du jeune Barra, paroles de Léger, musique de Jadin, et

* Journal de Paris national du 18 fructidor an II (4 septembre 1794),

« Voyez Th. Muret, Vhistoire par le théâtre, 1. 1, pp. 134, 133; Welsghin- GER, Le théâtre de la Révolution, pp. 271, 272; Ch. Nuitter, Deux opéras révolutionnaires de Grétry, dans la Chronique musicale, t. I, pp. 256-264; Th. de Lajarte, La politique dans le Répertoire de VOpéra, dans la Nouvelle revue du 15 avril 1881; Castil-Blaze, L'Académie de musique, I. Il, pp. 23, 40,41.

3 Journal de Paris national du 13 ventôse an II (3 mars 1794), n» 427.

* Journal de Paris national du 13 venlôse iain II.

l'on vit paraître en même temps une quantité d'odes, d'hymnes et de romances sur le même sujet. Lévrier, le librettiste de Grétry, eut l'idée ingénieuse d'inviter la mère du jeune Barra à la représentation de sa pièce et d'offrir ainsi au public deux spectacles à la fois ^. Joseph Barra eut un petit nombre d'auditions, et les journaux jugèrent la musique très différemment : « Grétry s'est oublié »,dit la Décade philosophique ; a un chœur » neuf et agréable, voilà tout ; c'est trop peu pour Grétry 2 ». Le Jouiixai de Paris écrit au contraire : « La musique du citoyen » Grétry est digne de la réputation de ce célèbre composi- » teur 3 ».

Quelques mois après, parut Denys le Tyran, maître d'école à Syracuse, opéra en un acte, paroles de Silvain Maréchal, musique de Grétry, joué le 23 août 1794 (6 fructidor an II) sur le théâtre des Arts (ancienne Académie de musique). La représentation de Denys précéda donc de quelques jours seulement celle de la Rosière républicaine ou la Fête de la Raison, dont nous avons parlé plus haut; l'ineptie du livret de Denys égale la violence du poème de la Fête de la Raison. Les spectateurs peu difficiles de l'époque révolutionnaire y trouvèrent des « situations très gaies ^ », un ballet c< rempli d'originalité et » des scènes pittoresques s ». C'étaient des danses d'écoliers jouant au roi fondu. La musique fut approuvée et le Journal de Paris déclara que cet ouvrage ajouterait à la réputation « de » ce compositeur célèbre, si elle n'était depuis longtemps soli- » dément établie 6 »,

Le troisième jour complémentaire, ou troisième sans-culot-

* Inventaire de la collection Fillon, n® 2383, lettre de Lévrier à PaJIoy, du 16 prairial an II.

' La Décade philosophique, littéraire et poUlique, par une société de républicains, du 10 messidor au II, 1. 1 de la coltecliou, p. 421.

3 Journal de Paris national du 21 prairial an 11 (9 juin 1794), n«523.

^ Journal de Paris national du 9 fructidor an 11 (26 août 1794), n« 603.

s La Décade philosophique du 10 fructidor an II, t. H de la collection, p. 233.

^ Journal de Paris, comme ci-dessus.

tide an II (19 septembre 1794), parut sur le théâtre de l'Opéra- Comique Callias ou Amotir et patrie, comédie héroïque en un acte, paroles d'Hoffmann, musique de Grétry. Cette pièce, dont l'action se passait dans la Grèce antique, mettait en scène un père sacrifiant son fils à la patrie : c'était évidemment un sujet plus digne de la musique que les carmagnoles du Congrès des rois et de la Fête de la Raison ; malgré les applaudissements et les éloges qui lui furent accordés lors de son apparition, Callias n'était pas destiné à vivre plus longtemps que ses aînés.

C'est à la même époque que l'on voit Sedaine ajouter à sa pièce de Guillaume Tell ce curieux avertissement, dans lequel il propose d'introduire « les braves sans-culottes de la nation i> française » et l'air des Marseillais dans le dénouement de l'opéra ; il ajoute en même temps au titre de Guillaume Tell ces mots caractéristiques : « ou les sans-culottes suisses ^ ». De tous les anciens opéras de Grétry, c'était à peu près le seul qui fût encore au répertoire ; il figurait sur la liste des spectacles gratuits ofierts au peuple conformément aux décrets de la Convention â, et dont les a passages civiques » étaient toujours soulignés par de vifs applaudissements 3.

Après avoir cité V Hymne pour la plantation de V arbre de la liberté, composé sur des vers de Mahérault, nous en aurons fini avec les ouvrages de circonstance fournis par Grétry aux spectacles de la Révolution ^.

Il est difficile de concilier les grossières parodies de la Fête de la Raison avec ce que l'artiste écrivait en 1789 dans le premier volume de ses mémoires : « J'ai toujours été curieux des » cérémonies d'église lorsqu'elles sont observées avec toute la » décence et la dignité qu'elles exigent ^ ». Dans les écrits qu'il publia en 1797 et en 1801, Grétry ne dit pas un mot de ses

< Livret de Guillaume Tell, imprimé à Paris, chez Maradan, an II.

* Welschikger, Le théâtre de la Révolution, p. 31. 5 Idem, p. 1 74.

* Grétry composa encore un opéra en un acte, Diogène et Alexandre, sur dos paroles de Silvain Maréchal; cet ouvrage ne fut jamais représenté.

8 Grétry, Essais, t. I, p. 348.

pièces révolutionnaires, sauf de Callias dont le sujet était incomparablement plus élevé que ceux de Denys le Tyran ou du Congrès des rois.

Est-ce par conviction, est-ce par crainte que l'auteur de Richard Cœur de Lion avait ainsi associé son talent aux détestables pièces de Silvain Maréchal? Il a probablement été poussé à la fois par ces deux sentiments, et la seule excuse de sa fai* blesse, c'est qu'en ce temps d'abaissement général, Héhul, Cherubini, Kreutzer, Dalayrac, Berton, Devienne, Solié, Jadin, Trial fils, Blasius et Deshayésont collaboré avec lui à la musique du Congrès des rois.

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