CHAPITRE TREIZIEME
Dernières années de Grétry.
Pourtant ces jours de sang et de terreur eurent une fin, et les honnêtes gens purent jouir des précieuses libertés si chèrement achetées. La Révolution n'avait pas fait perdre à Grétry seulement ses emplois et la plupart de ses revenus : elle avait transformé le répertoire des théâtres et relégué dans une sorte d'oubli les ouvrages de ce maître ; lors même qu'on ne jouait plus de pièces jacobines, les opéras de Grétry ne reparurent point. Le public s'était accoutumé à un genre nouveau de musique; Méhul, Cherubini et leurs émules avaient offert des partitions plus mâles, plus nourries d'harmonie et d'instrumentation, des chants d'un soufQe plus puissant et plus entraînant. Surpris de ces effets nouveaux, Grétry les blâmait en
disant : a II semble que depuis la prise de la Bastille on ne » doive plus faire de la musique en France qu'à coups de » canon ^ »; dans ses dernières partitions, Pierre le Grand, Guillaume Tell, il avait cependant tâché de se les approprier en partie ; mais il sentait combien il en était éloigné par la nature de son talent et il sembla se résigner à laisser passer le torrent.
Ses ouvrages littéraires l'occupaient de plus en plus et Téloignaicnt de la composition ; il écrivait: « Je le dis franchement^ » soit parce que j'avance en âge, ou que les républiques ne » sont pas le pays des illusions, aujourd'hui la musique m'in-
» téresse moins qu'autrefois Le langage musical a pour
» moi trop de vague ; arrivé presque à la vieillesse, il me faut » quelque chose de plus positif. L'homme de tous les âges est » charmé par l'attrait des beaux-arts, mais leur profession, en » ce qui a rapport au génie, ne convient qu'à l'âge où l'imagi- » nation et ses doux prestiges sont dans toutes leurs forces. Il » est temps de préparer ma retraite, et la philosophie, la » raison, qui sont une même chose, deviennent mon par- » tage 2. »
Il écrivait donc, abordant un peu tous les sujets, l'art d'abord, la philosophie, même la métaphysique, les questions de gouvernement, l'économie politique; le premier volume de ses Mémoires ou Essais sur la musique avait paru en 1789 ; il était consacré à ses souvenirs personnels. En l'an III, il avait terminé les deux suivants, qui furent imprimés aux frais de l'Etat, en l'an V (1797) : on comprit dans cette édition le premier volume, qui fut réimprimé en même temps. Aussitôt Grétry se remit au travail, et commença un ouvrage en trois volumes : De la Vérité, ce que nous fûmes, ce que nou^ sommes, ce que nous devrions être, qui parut en l'an IX (1801) chez Pougens. C'est là qu'il expose ses vues politiques, s'efForçant de prouver qu'il est un républicain de vieille date : « C'est sans doute aux
* Grétry, Essais, t. II, p. 57.
* Grétry, La véiité, 1. 1, pp. x, xv. . '
» sentiments de républicanisme que j'ai sucés dès mon enfance^ » que je dois Tamour de la liberté et l'horreur de l'esclavage» M L'accueil que j'ai reçu de l'ancienne cour, mon goût naturel » pour les manières nobles et aisées, rien n'a pu ployer mon » esprit à d'autres assujétissements que ceux de la Raison ^ »•
Grétry ne se rappelle plus qu'il était directeur de la musique de la reine et que la reine était marraine de sa troisième fille; il oublie égalemei^t les dédicaces qu'il adressait au comte d'Artois, à la duchesse de Polignac, à M™® du Barry, au duc de Choiseul, à tous ces nobles dont il ne put « jamais tolérer » la suffisance orgueilleuse fondée sur de faux préjugés 2 ». Ajoutons bien vite qu'il réprouve la Terreur et qu'il parle avec dégoût des spectacles de cette époque 3, sans toutefois rappeler qu'il y collaborait. Il vante la modération ^, la tolérance ^, il croit à l'union des peuples 6, il consacre un chapitre aux a vertus principales du républicain ^ », et dans tout son ouvrage présente la vérité comme la première des vertus et la base de toute bonne morale et de toute bonne politique.
On le voit, dans sa correspondance, préoccupé du succès et de la vente de ses écrits; en l'an V, il s'agit des Essais; la vente va bien, vu l'état du commerce, mais les artistes pour lesquels il a composé ce livre ne l'achètent pas 8. Il écrit à Ginguené pour le remercier des démarches qu'il a bien voulu faire auprès du ministre de l'intérieur relativement à l'impression de ces mêmes Essais ^. Il témoigne à Pougens sa satisfaction de l'accueil favorable que l'Institut a fait à son
* Gr^trt, La vérité, t. [, p. 155.
* Idem, 1. 1, p. 157.
* Idem, 1. 1, p.cxij.
^ Idem, t. lU, chapitre XIX.
^ /dem, t. III, chapitre XVI.
* Idem, 1. 1, avertissement, dernières pages. 7 Idem, 1. 11, chapitre XI.
* Vamateur d* autographes, 6< aonée, p. 237. Grétry à M..., Paris, 7 fioréal an V.
9 Idem, Grétry à Ginguené, Paris, 15 prairial an V.
livre he la Vérité ^. Il se plaint des « diables de journalistes » auxquels il faut mâcher la besogne ^ ». Lorsqu'il publie en l*an XII (1802) sa Méthode pour apprendre à préluder^ il demande au ministre de Fintérieur de lui prendre des exemplaires pour une somme de 1,200 francs, et lui représente cette souscription comme « une bonne action 3 ».
D'ailleurs, il prépare d'autres volumes, et son occupation fiivorite, jusque dans ses dernières années, est la littérature ; tu moment de sa mort, ses héritiers trouvent chez lui huit volumes manuscrits sous le titre de Réflexions d'un solitaire 4. Déposés chez le notaire de la succession, M^' Lahure, où ils étaient encore en 1820 s, ces volumes n'ont pas été publiés. Le tome V, à peu près complet, a été acquis en 1864 par la Bibliothèque nationale; les vingt-cinq chapitres qu'il contient n'ont pas d'autre rapport avec la musique que le nom de leur auteur 6; les autres volumes ont été divisés par chapitres qui se sont éparpillés peu à peu ; on les voit passer fréquemment dans les ventes d'autographes, et leurs titres donnent une idée de la variété des sujets traités. Très peu de fragments sont relatifs à la musique ; nous avons eu la bonne fortune de pouvoir lire l'un des plus importants, le chapitre XIII du septième volume, intitulé Convention entre la prosodie et le rythme, dont le manuscrit autographe forme un cahier de 29 pages in-4**. L'artiste y répète plusieurs choses déjà dites dans ses Essais; il oompare entre elles les langues française et italienne, parle des accents provinciaux, du grec, qu'il regrette de ne point savoir; il insiste sur la nécessité de joindre à la déclamation une mélodie bien rythmée : « La grande rectitude dans la pro- » sodie tue le rythme et le rythme impérieux tue la prosodie.
* Vamateur W autographes y 6* année, p. 237. Grétry à Pougens, de rErmilage, 28 thermidor an IX.
' Idem, Grétry à M. Blaze, Paris, 28 brumaire an X.
* Idem, Grétry au ministre de l'intérieur, 3 fructidor an XII.
^ Flamand-Grétry, V Ermitage de J.-J, Rousseau et de Grétry, p. 193, 5 Idem, même page. '^
* Bibliothèque nationale, Ms, fonds français, nouv. acq , n^ 1740.
» Il faut donc les faire accorder; il faut qu'ils se fassent des » sacrifices mutuels...; » il revient à sa théorie de l'influence des climats sur la musique et à ses critiques sur les partitions « toutes noires » de notes de ses contemporains qu'il juge trop savants et trop bruyants. A côté de ces fragments, qui sont intéressants sans offrir pourtant rien de bien nouveau, les Réflexions (Tun solitaire comprennent des chapitres complètement étrangers à l'art. Ce sont tantôt des Études sur les mœurs parisiennes ^ ou des Comparaisons entre la vie de Paris et celle de la province '^; tantôt des théories philosophiques sur l'amour et les passions, comme ce chapitre AimeA-on la vie?, daté du 14 février 1807, qui n'a pas moins de cinquante pages 3, (m celui-ci : Le malheur de l'homme est de n'avoir que des demies (sic) passions ^, tantôt des questions scientifiques, comme le fragment de 70 pages sur la lumière et le son s ; quelques-uns enfin ont des titres très singuliers, comme : Quand un noble extravague, pourquoi est-il plus extravagant qu'un roturier 6 ?
Doit-on réellement regi^etter la perte d'un grand nombre de ces fragments et l'oubli dans lequel sont tombés les autres? Nous ne le pensons pas ; comme l'a dit récemment M. J.-B. Rongé, « Grétry philosophe nous gâte un peu Grétry musi- » cien », et trop de longueurs, trop de théories faibles, tranchons le mot, trop de naïvetés, nous déparent ses écrits, pour que nous regrettions de n'en pas connaître davantage. Ce qu'il y a d'utile, d'intéressant et de vraiment remarquable dans son œuvre littéraire, ce sont les fragments sur la musique; occupant presque en entier ses premiers écrits, ces aperçus, ces théories artistiques deviennent de plus en plus rares dans ses derniers volumes, où ils cèdent le pas aux matières les plus
* Catalogue d'autographes, Laverdel, 1832, n» 805.
* Catalogue cT autographes, collection Trémont; Laverdet, 1853, n» 629.
* Catalogue ^autographes, collection La Bédoyère, 1862, n" 268.
* Catalogue d'autographes, collection du vicomte de Fer...; Charavay, «866, n« 333.
» Uamateur d* autographes, 6« année, p. 238.
^ Catalogue dautographcsr collection Valette, 1864, n» 1269.
diverses. Grétry, le vrai Grétry, artiste, musicien plein de finesse, d'esprit et de délicatesse, ne s'y montre plus que par instants.
Est-ce à dire que, comme Fétis l'a assuré, ces volumes aient été rédigés par une plume étrangère? Non certes, l'on y reconnaît assez la main et la tète de Grétry; d'ailleurs l'assertion de Fétis a été nettement démentie par M. Regnard, fils d'un intime ami du compositeur. Grétry, seul, a écrit les Essais, la Vérité et les Réflexions inédites ; s'il s'est égaré dans des sujets trop vastes et trop divers, si parfois l'afiectation de son temps imprime sur son style une trop forte empreinte, il suffit de revenir à ses partitions et aux commentaires qu'il y ajoute pour le retrouver tout entier, et tel qu'on aime à le voir.
D'ailleurs, après la Révolution, Grétry n'abandonna pas entièrement la composition, et il ajouta plusieurs ouvrages à la liste déjà si longue de ses opéras. Une pièce de Beaumarchais , la Mère coupablCy l'avait tenté ; dans une lettre non datée publiée par M. de Loménie, on le voit offrir à l'auteur du Mariage de Figaro sa collaboration :
« Je ne rêve qu'à votre Mère coupable. J'ai remarqué que la » musique n'est jamais si bien placée et ne fait jamais plus » d'effet que lorsqu'elle est rare. Voulez-vous que je choisisse » douze places où vous rimerez votre prose, et voilà tout? Je » vous réponds qu'on parlera un jour, si vous consentez à ma » demande, de la colère d'Almaviva autant qu'on a parlé de la » colère d'Achille. Si vous donnez cette pièce aux Italiens, D elle peut avoir cinquante représentations de suite ; si vous » y ajoutez douze ou quinze morceaux de musique, tous capi- » taux et de genres différents, elle doit en avoir cent, et j'aurai » fait de la musique sur un chef-d'œuvre digne du vieux
» Grétry ^. »
* De Loméme, Beaumarchais et son temps, 4* édit., t II, p. 456. Paris, LéTy. — La Mère coupable, jouée d*abord en 1792 sur un petit théâtre du Marais, parut à la Comédie-Française en 1797.
Ce projet n'eut point de suite, et loin de s'allier à l'un des plus célèbres écrivains de son temps, Grétry dut se contenter de travailler sur les livrets de deux poètes obscurs : Favières lui donna Lisbeth, et Guy, Anacréon chez Polycrate. - Le premier de ces ouvrages, représenté le 10 janvier 1797 (21 nivôse an V) à l'Opéra-Comique, obtint un plein succès. Le poème, tiré d'une nouvelle de Florian, Claudine, et dans lequel l'auteur avait introduit le personnage de Gessner; la mise en scène très soignée et qui reproduisait au second acte les groupes du tableau de Greuze, lePèr^ de famille; les acteurs, Chenard, Solié, Michu, M"« Saint-Aubin et Carline, tout fut approuvé, et la musique de Grétry fut appréciée très favorablement par le public et par plusieurs recueils périodiques, le Magasin encyclopédique ^, le Courrier des spectacles 2, le Censeur dramatique, qui écrit :
« On serait tenté de croire que les deux auteurs ont pris à » tâche de n'y travailler que dans quelques journées de prin- )> temps, sous un ciel pur, loin du tracas et des passions des » villes, en admirant les beautés de la nature 3... )>
Dans une lettre à ^on librettiste Favières, Grétry appelait Lisbeth « les derniers chants du cygne ^ ». Cependant, au même moment il donnait à l'Opéra, qu'on nommait depuis la Révolution le théâtre des Arts, un ouvrage en trois actes, Anacréon chez Polycrate, joué pour la première fois le 17 janvier 1797 (28 nivôse an V). « Jamais afifluence de monde ne fut plus con- » sidérable, » dit le Courrier des spectacles s, et tous les journaux du temps constatent le succès du nouvel opéra.
c< La musique est gracieuse et douce, dit le Magasin erwyclo-" » pédique;on lui reproche avec raison quelques réminiscences; » mais ce sont des réminiscences aimables, et l'auteur peut bien
* Magasin encyclopédique, 2« année, 5* volume, pp. 263-267.
' * Le Courrier dee spectacles, n» 5, da 22 nivôse aD II (20 janvier 1707).
> Le Censeur dramatique, n" 22, du 10 germinal an VI, t II! de la colléelion, p. 209.
* Catalogue d'autographes, coUectioo Boilly, 1874, no697.
* Le Courrier des spectacles, n» 12, du 29 niv6se an Y.
n se retêowretât de œ qu'il a Eût lui-inéiiie, quand tout le 9 monde se le rappelle a^ec tant de plaisir t. » Llmpression da rédacteor de la Décade phikmopkiqMe est analogae : « Ijm. n musique du oélëbre Grëtiry est bien oe qu'elle doit être, à n quelques réminiscences prés, fraîche et mélodieuse ; le musi- » den s'est encore plus identifié avec Anacréon que le poète » même : mais on accuse avec quelque raison ses airs de ballet » d'un peu de monotonie ^ ».
Lais chantait a avec la dernière perfection b le rôle d'Anacréon, Adrien celui de Polycrate, M"« Henri celui d'Anaîs.
Le succès d'Anacréon chez Polycraie fut vif et de longue durée : cet ouvrage ne disparut de la scène qu'en 1821, après une série de cent trente^ix représentations •^; peu de temps après son apparition il eut deux parodies, VAne^'Créan, joué le 13 mars 1797 (S3 ventôse an V) sur le théâtre d'Émulation, et Anacréon à Suremes, joué le même jour à l'Ambigu- Comique 4.
Un autre opéra de Grétry représenté quelques mois plus tard fut loin d'obtenir le même succès ; le Barbier du village, ou le ReveiiQ/ntf, un acte dont les paroles étaient d'André Gré^, neveu du compositeur, fut donné au théâtre Feydeau le 6 mai 1797 (17 floréal an V). Le public se montra indulgent, appela les auteurs ; le librettiste parut seul ^ ; sa pièce eut une courte existence, et les Annales dramatiques la jugent en peu de mots : a La musique de l'oncle a fait passer les paroles du neveu ^ »;
Après deux ans de repos, Grétry revint au théâtre et donna, le 1«' janvier 1799 (11 nivôse an VII), à l'Opéra-Comique, Élisca ou l'Amour maternel^ comédie en trois actes, paroles de Favières. Le poète fut assez sévèrement traité par la critique : « Lorsqu'un » auteur n'a pas d'idées neuves, il place sa scène dans un pays
* Magasin encyclopédique, 2« année, 5« volume, p. 375.
* La Décade philosophique du 10 pluviôse an V, t. XII de la collection, p. 35».
> Th. de Lajarte, Catalogue de la bibliothèque de VOpéra, t. U, p. H. ' Le Courrier des spectacles, n« 60, du 33 ventôse an V. B Idem, n» 191, du 18 Ûoréal an V.
* Annales dramatiqueSt 1 1» p. 473.
» dont les mœurs sont différentes des nôtres, et la nouveauté » du spectacle tient lieu de situations 'i ». Le public se montra moins exigeant; quant à la musique, elle fut applaudie, et Grétry, appelé par les spectateurs, fut couronné sur la scène.
Le 7 novembre 1801, le nom du célèbre artiste parut encore une fois sur les affiches de l'Opéra ; on représenta ce jour-là un petit opéra en un acte, écrit à l'occasion de la paix d'Amiens; les paroles étaient de Guillard, et l'ouvrage avait pour titre le Casqtie et les colombes; le lendemain de la première représentation, on donna le nouvel ouvrage en spectacle gratis; la troisième audition annoncée dans les journaux n'eut pas lieu 2.
Delphis et Mopsa, dernier et faible opéra de Grétry, était une comédie lyrique en deux actes dont les paroles lui avaient été fournies par le poète Guy ; représenté pour la première fois le IS février 1803, cet opéra disparut de la scène après une courte série de cinq auditions. La chute fut si évidente, le jour de la première représentation, que les auteurs ne furent pas même nommés 3. Les journaux gardèrent la même réserve : « La » musique, quoique d'un homme connu et estimé, n'est pa$ » beaucoup meilleure que le poème, » dit le Magasin encyclopédique, qui ne prononce point le nom de Grétry *.
Privé par la Révolution des pensions et des emplois dont il jouissait sous l'ancien régime, Grétry se trouva fort gêné pendant la Terreur. Un livre de dépenses entièrement autographe, embrassant une période de dix ans, de 1793 à l'an XII, nous offre à ce sujet quelques renseignements curieux ^. En 1793,
* Magasin encyclopédique, 4« année, 5« volume, p. 2S3.
* Th. de Lajarte, Catalogue de la bibliothèque de V Opéra, l. II, p. 24.
3 Correspondance des amateurs musiciens, rédigée par le citoyen Cocairix n^ 13, du 30 pluviôse an XI.
* Magasin encyclopédique, 8* année, 5« volume, p. 26i3.
s Registre des recettes et dépenses de Grétry; Bibliothèque nationale, Ms, fonds français, Houv. acq., n^ 1739.
les dépenses du maître s'élevaient à la somme de 14,956 1. et ses recettes à 14,982 1. Dans ces recettes figuraient encore en cette année la pension des Italiens et quelques arriérés des pensions de l'Opéra et de la liste civile; cependant Grétry avait déjà dû vendre des jetons pour 156 1., des boîtes d'or pour 656 1. et un piano pour 600 1. Dans les années suivantes, quoique les dépenses soient inscrites irrégulièrement, on s'aperçoit clairement de la gène du compositeur. Au mois de germinal an II, il est obligé de vendre « différents bijoux pour )) vivre et payer quelques dettes. » 11 nous apprend ailleurs que sa femme dut mettre à profit ses talents de peintre au pastel ^. Cet état de choses ne dura pas longtemps et le gou» vernement républicain accorda à l'artiste une pension de 2,400 livres 2. Bientôt après, sa grande réputation le désigna pour occuper des emplois nouveaux ; lors de la création du Conservatoire de musique, Grétry fut nommé inspecteur des études dans cet établissement; Gossec, Méhul, Lesueur et Che^ rubini, nommés en même temps, exerçaient les mêmes fonctions ; Grétry figure pendant deux ans seulement (an IV, an V) sur la liste des inspecteurs ; dans une pièce datée du 30 prairial an X (9 juin 1802), il déclare « qu'il n'avait accepté cette » place que pour le temps nécessaire- à l'installation de cet )> établissement indispensable à l'art musical, et que, vu les D hémorrhagies fréquentes auxquelles il était sujet, il était » obligé de donner sa démission (après une année d'exer- » cice) 3 ».
De même, lors de la réorganisation des anciennes Académies sous le titre d'Institut de France, en 1795, Grétry fut nommé avec Méhul et Gossec pour représenter la musique dans la classe des beaux-arts. Son nom figura également sur les premières listes des membres de la Légion d'honneur ; la
* Grétry, La vérité, 1. 1, p. 163.
* Grétry, Essais, t. Il, p. ^i 15.
' Lassabathie, Histoire du Conservatoire de musique, îu-12, p. 4M. Paris, Lévy, 1860.
loi du 29 floréal an X (19 mai 1802), qui institua cet ordre, attribuait un traitement de 250 francs par an à chaque légionnaire militaire ou civil.
Grétry recevait en même temps des hommages d'un autre genre auxquels il n'était pas moins sensible ; invité au diner du Vaudeville, en février 1797, il s'y voyait fêté et acclamé; un auteur dramatique, Radet, chantait au dessert des couplets à sa louange :
D'Anacréon et de Lisbeita, Amis, chantons le peintre aimable, Et chantons le bonheur complet De l'entourer à cette table. ' Le Yaudeville chevrottant Chanter Grétry, c'est téméraire; Non, mes amis, c'est un enfant Qui donne un bouquet à son père *.
Déjà le public piarisien commençait à plaisanter des opéras bruyants qu'il avait admirés exclusivement pendant quelques années ; dans une pièce de théâtre improvisée au moment de l'arrivée à Paris de la célèbre statue Apollon du Belvédère, con» quise par les armées françaises, on voyait un personnage appelé Tromboner qui interrogeait le Dieu des arts :
Dis-moi quel est celui Qui par sa mélodie Obtient de Polymnie La couronne aujourd'hui?
La voix d'Apollon répond : Grétry. Et Tromboner s'écrie : « Grétry! Voilà un jugement qui m'étonne! Je fais cent fois » plus de bruit que lui 2. » Les trois auteurs de cette pauvre pièce dédièrent leur ouvrage à Grétry et l'invitèrent à la pre» mière représentation, donnée sur le théâtre des Troubadours,
* Le Courrier des spectacles, n» 49, du 6 ventôse an V.
* V Apollon du Belvéder, ou rOracle, folie-vaudeville impromptu en un acte, par les citoyens Etienne, Moras et Gaugiran-Nanteuil , p. 23. A Paris, chez Roux, an IX, 1800.
rue de Louvois ; ils reçurent du grand artiste la réponse suivante :
c( J'ai assisté hier aux Troubadours, citoyens : c'était fête
» complète pour moi et pour ma famille qui m'accompagnait.
» L'Apollon du Belveder (sic) auquel j'ai fait la cour pendant
» dix ans, a bien voulu me reconnaître à Paris, et c'est à Fes-
)> time llatteuse que vous avez de mes faibles talents que je dois
» cette reconnaissance qui m'honore. Continuez toujours de
» même, citoyens; j'ai fini ma tache, mais j'aime les succès
» de mes survivanciers , et une moisson entière vous reste
» encore à cueillir.
» Grétry^. »
En 1799, on reprit la Caravane; en 1803, le Jugement de Midas; en 1805, la Rosièi^e de Saleticy, les Événements imprévus; puis vinrent Richard Cœur de Lion, l'Amant jaloux^ Colinette à la cour, Raoul Barbe-Bleue, et bien d'autres partitions charmantes auxquelles les talents supérieurs d'Elleviou, de Martin, de Gavaudan, de M"® S*-Aubin, semblèrent donner un nouvel éclat. L'empereur Napoléon voulut voir Zémire et Azor à Fontainebleau, et fit placer près de lui, pendant la représen* tation, l'auteur de la musique 2; il eut pour Grétry d'autres attentions et lui fit rendre une partie des pensions dont il jouissait sous l'ancien régime.
Le républicanisme de Grétry ne semble pas s'être trop mal accommodé de l'établissement de l'empire ; il eut peu de rapports personnels avec le nouveau souverain, mais se montra quelquefois à la cour, à l'occasion des représentations de ses ouvrages, ou dans les rangs des membres de l'Institut, lors des députations ofiicielles. Il eut des relations plus fréquentes et pour ainsi dire plus intimes avec d'autres membres de la famille impériale. Nous le voyons écrire à Lucien Bonaparte : « Vos moments les plus agréables sont ceux où vous recevez
* V Apollon du Belveder, etc., page S da titre.
* Boi'iLLT, Mes récapitulations, t. III^ p. 105.
» les remerciements des gens sensibles que vous venez d'obliger » avec la justice qui tient à vos opinions morales et la grâce » qui n'appartient qu'à l'amabilité de votre âge ^ ». Nous ignorons à quel fait se rapportent ces expressions de gratitude, et nous souhaitons que le propriétaire actuel de cette lettre autographe ait la bonne pensée de la publier en entier. Dans un billet adressé en 1808 à M. Desprez, Grétry exprime des sentiments analogues envers la reine Hortense : « S. H. la reine de » Hollande m'a toujours témoigné de la bonté et je ne suis pas » ingrat. Je l'ai aimée toute ma vie ^ ». Il la complimentait sur ses essais de composition ; la princesse se montrait pour lui pleine de grâce et de déférence ; elle poussa la bienveillance jusqu'à se rendre à l'Ermitage, et n'y ayant point trouvé Grétry, elle lui adressa ce billet, daté du 20 mai 1813 :
a M. Grétry, en visitant votre ermitage, je me flattais de » vous y trouver, et j'aurais eu beaucoup de satisfaction à vous » parler du plaisir que m'ont donné vos charmants ouvrages » et qu'ils me donneront toujours. Je suis sensible à ce que » vous voulez bien me dire d'obligeant au sujet de mes faibles » romances, et je me laisse aller à la vanité d'être louée par » celui dont les chants ne périront jamais.
» Recevez, Monsieur, l'assurance de ma sincère estime.
» Hortense 3. »
Le frère aîné du compositeur, Joseph Grétry, était venu se fixer à Paris avant la Révolution ; il mourut le 3 floréal an IV ^^ laissant une veuve et sept enfants, trois fils et quatre filles; l'aînée d'entre elles était mariée depuis quelques mois à Louis* Victor Flamand, tapissier de son état, qui avait le tort de se croire poète, mais, qui dans le fatras de ses œuvres plus ou
^ Vamatmr d* autographes, 6« année, p. â38. Gréiry à Lucien Bonaparte, avril 1800.
* Idem, Grétry à H. Desprez, 13 décembre 1808. s Flamand-Grétrt, UErmilage, p. 225.
* Idem, p. ne.
moins littéraires nous a transmis quelques détails sur les der-^ nières années de Grétry. Ce Flamand prit à sa charge avec sa belle-mère, trois de ses beaux-frères et belles-sœurs ; son oncle, le compositeur, recueillit les trois autres, un garçon, Alexis, et deux filles, Joséphine et Jenny ^.
De ce moment Grétry eut de nouveaux devoirs à remplir : il servit de père à ces trois orphelins ; lorsqu'il eut perdu sa mère le 24 germinal an VU! ^, puis sa femme, qui mourut le 17 mars 1807 3, ses nev^ix et ses nièces, qui constituaient toute sa famille, le préservèrent de Tisolement. Il maria Joséphine à un nommé Garnier; Caroline, à un architecte, Renié, élève de Percter et Fontaine; dans sa correspondance, on le voit sans cessée occupa du sort de cette nombreuse famille, et faisant pour ses neveux le métier de solliciteur. Ici, il s'adresse au comte de Montalivet et lui recommande Garnier : « C'est une espèce de dot, Monseiy> gneur, que je supplie Votre Excellence d'accorder à ma nièce 4 » ; ]à, c'est ce une place de page ou un grade militaire en » France ou en Hollande s », qu'il désire pour son neveu Honoré- Gabriel ; l'aîné de ses enfants d'adoption, André, a plus que tout autre besoin de protection, car il çst aveugle depuis sa jeunesse : Grétry le recommande à son tour et, faisant valoir son talent de poète, il assure « que feu Lebrun l'affectionnait particu- » lièrement, et qu'il le nommait son successeur 6 ». L'artiste eut la satisfaction de voir entrer Alexis à l'École polytechnique en 1800 et Honoré-Gabriel à l'école de S^-Cyr en 1807. Rassuré «ur l'avenir de ses neveux et nièces, Grétry put jouir en paix des hommages qui lui parvinrent dans ses dernières années.
En 1805, il vit sa statue se dresser sous le péristyle du théâtre de rOpéra-Comique ; le sculpteur Stouf l'avait exécutée aux
*■ Flamand-Grétry, Itinéraire de la vallée d'Enghien Montmorency, 1. 1, i).99.
' Registre des recettes et dépenses de Grétry. s Flamand-Grétrt, L'Ermitage, p. 194.
* L'amateur d' autographes , 6« année, p. 238.
* Idem, « Idem.
frais d'un amateur, le comte de Livry, qui professait pour les ouvrages de Grétry une admiration sans bornes ^.
En 1809, la « Société académique des Enfants d'ÂpoIlon n l'inscrivit parmi ses membres et lui offrit une fête musicale pour sa réception solennelle ; le 5 mars, le vieux maître, en entrant ^ans la salle des séances, vit son buste placé devant une glace sur laquelle on avait peint le soleil avec des rayonsi portant les noms de tous ses opéras; il entendit le président Guichard prononcer cette allocution fortement empreinte de l'affectation de ce temps :
i< Monsieur,
« Accoutumé depuis longtemps à faire les délices de l'âme » sensible et délicate, vous n'êtes point étonné sans doute de » l'accueil délirant que vous deviez attendre des Enfants » (T Apollon, à votre entrée dans cette enceinte. Le feu du génie » qui vous inspire sans cesse devait être en rapport avec le fais- » ceau des enfants du Dieu des arts. Venez donc, fils chéri du » Dieu de l'harmonie, venez recevoir l'accolade que je dois )) vous donner au nom de l'assemblée que j'ai l'honneur de » présider. »
Il y eut ensuite un discours de Bouilly, un concert entièrement composé de morceaux de Grétry, un banquet à la fin duquel on chanta plusieurs couplets de circonstance, entre autres un canon à trois voix, dont Berton avait écrit les paroles çt la musique 2.
*■ L'enthousiasme da même amateur se traduisit aussi par la publication d*un volume intitulé : Recueil xie lettres écrites à Grétry ou à son sujet, par Htpolite (sic) de Livry, in-8<>; Paris, Ogier, s. d. (1806); ouvrage incohérent et grotesque, qui fut suivi d'une autre brochure : Recueil de mes réponses aux journalistes et de mes rebuts de journaux, in-8<>. Paris, Ogier, s. d. (1807).
* Hommage rendu à M, Grétry par la Société académique des Enfants d'Apollon, io-4'>; Paris, imp. Plassan, 1809; — voyez aussi : Decourcelle, La Société académique des Enfants d'Apollon, 1744-1880, iu-S»; Paris, Durand, et Schœnewerk, 1881; — et Bouillt, Mes récapitulations, t. III, pp. â37-265.
Dans l'été de la même année 1809, Grétry fit un petit voyage à Orléans, pour assister au mariage de son neveu Alexis, qui était ingénieur au corps des ponts et chaussées, en résidence dans cette ville. Le 2S juillet, les amateurs de musique d'Orléans ofirirent au célèbre artiste un petit concert formé dé fragments de ses œuvres, et dans lequel on récita des vers à sa louange; la même scène se renouvela quelques jours après chez un professeur Orléanais, dont la fille offrit à Grétry une pensée et une immortelle, avec ces vers :
De ces moments si courts et pour nous si flatteurs
Puisses-tu garder la mémoire!
Pour te les rappeler daigne accepter ces fleurs.
L'une est l'image de nos cœurs,
L'autre est l'emblème de ta gloire <.
Le 3 juin 1811, la ville de Liège fit l'inauguration solennelle de la place Grétry ; on chanta une cantate de Dumont sur des vers de Henkart, le quatuor de Lucile avec une poésie de circonstance rimée par Rouveroy et des couplets parodiés par Bassenge sur le vaudeville de la Fausse magie 2.
L'auteur de Richard Cœur de Lion dut être particulièrement touché de cet hommage; sa ville natale lui avait déjà donné, en 1804, une marque flatteuse de souvenir : dans l'assemblée de canton du chef-lieu du département de l'Ourthe, chargée de désigner les candidats au sénat conservateur, vingt voix se portèrent sur le nom du célèbre compositeur 3, Depuis 1782, Grétry n'était pas allé à Liège; arrivé presque à la vieillesse, il espérait encore y retourner ; le lo novembre 1807, il écrivait à Henkart : « C'est bien avec raison que mon cœur est resté » parmi mes compatriotes, dont je suis séparé depuis si long- » temps; j'ose encore espérer de revoir une fois ma bonne » ville de Liège ; c'est l'unique vœu qu'il me reste à exécuter,
* Flamakd-Grétrt, V Ermitage, pp. 195 à 198.
' Ces trois pièces de vers ont été réunies dans une brochare de huit pages iii-8«, imprimée à Liège, chez Lalour, 481 1 . ' La Décade philosophique du 30 floréal an XIII.
)> si mes forces me le permettent ^ ». L'état précaire de sa santé lai fit remettre ce projet, auquel il dut bientôt renoncer définitivement; le 29 décembre 1810, il répondit à Dumont qui l'engageait à venir assister à l'inauguration de U place portant son nom : « Ah ! mon ami, je puis vous dire que je ne supporte- » rais ni le voyage, ni la cérémonie qui me touche de trop » près. Chaque fois que je m'expose au froid, je crache Je » sang; voilà où cinquante-cinq opéras sortis de ma pauvre » tête m'ont réduit. Non, dans ma bonne ville, au milieu de » vous, j'étoufferais de joie, et vous ne voulez pas que je meure » encore 2 ».
Depuis plusieurs années, Grétry habitait l'Eimitage qui avait appartenu à Jean-Jacques Rousseau, dans la vallée de Montmorency ; l'auteur de la Caravane en avait fait l'acquisition ie troisième jour complémentaire an VI, en l'étude de M* Paulmier, notaire à Paris 3. C'est là qu'il passa ses dernières années, là qu'il reçut les visites empressées des amis de sa vieillesse; ceux de son âge mûr avaient presque tous disparu : Vernet, Marmontel, Sedaine, Favart, l'abbé Arnaud, l'abbé Rozîer, d'Alembert, Greuze, l'abbé Lemonnier étaient morts. Grétry s'était lié avec d'autres personnages qu'attiraient sa grande réputation, son esprit agréable et son accueil bienveillant ^ : pendant l'époque révolutionnaire, il avait connu Rouget de Lisle et le peintre David ; il attirait les jeunes compositeurs et les conseillait volontiers. Berton lui dut le poème de Montano et Stéphanie, que le librettiste Dejaure avait d'abord présenté à Grétry S. Dalayrac le visitait souvent et profitait de ses exemples et de ses conversations 6 ; Boieldieu habita quelque temps
• Van Hclst, Grétry, p.C4.
• Idem, p. 67.
s Flamand-Grétry, VErmitage, p. 171.
• Voyez dans le volume de Hédouin, Mosaïque, le chapitre intitulé u Ma première visite à Grétry ».
^ Pail Smith, Histoire cTun chef-dT oeuvre, Montano et Stéphanie, dans la Revue et Gazette musicale de Paris du 31 octobre 1841. fi Grétry, £ssa4s, t. III, p. 263.
un chalet voisin de l'Ermitage ^, et se montra reconnaissant des conseils et de Tamitié de Grétry en lui dédiant sa partition de Jean de Paris ^. Le vieux maître voyait souvent BouîUy, auquel il aimait à parler du passé et de sa fille Antoinette; il s'était lié avec le juge de paix de la commune de Montmorency, Regnard, qu'il choisit pour dépositaire de son testament, en 1809; avec Pougens, son libraire, et l'avocat Legrand ; il entretenait des relations amicales avec plusieurs de ses confrères de l'Institut.
Grétry ne composait plus, et depuis la mort de sa femme (17 mars 1807), il ne retourna presque plus au spectacle 3; quelques morceaux qu'il ajouta, en 1812, à la partition d'Élisca furent les dernières notes sorties de sa plume féconde; ces fragments donnèrent un surcroît d'intérêt à la reprise de cet ouvrage, qui parut le 5 mai 1812 à l'Opéra-Comique sous le titre un peu modifié d'Élisca ou rhabitante de Madagascar; Grétry neveu, le poète aveugle, s'était chargé de remanier le livret de Favières.
Le 30 août 1811, un meunier nommé Duhamel, dont le moulin était tout proche de l'ermitage de Grétry, fut assassiné par des malfaiteurs inconnus ; cet événement produisit une très vive impression sur l'imagination du compositeur, qui voulut quitter sa maison de campagne et revenir à Paris. A peine y était-il installé qu'il tomba malade, et dès lors ses neveux et ses amis sentirent que la fin approchait; soutenu pendant quelques mois par les soins de sa famille et les secours de la médecine, l'artiste comprit qu'il n'avait plus que peu de temps à vivre et désira retourner à l'Ermitage pour y mourir. Une violente hémorrhagie acheva de l'abattre ; le 12 septembre 1813, il adressa cette lettre d'adieu à Le Breton, secrétaire perpétuel de la Classe des beaux-arts de l'Institut :
* Flamand-Grétrt, VErmitage, p. 272.
* A. PouGiN, Boieldieu, 9a vie, ses œuvres, ia-i8, p. 140. Paris, Charpenlier, 1873.
' Flamai«d-Grétry, V Ermitage, p. 195.
« Mon cher confrère,
» Il m'est impossible de me rendre à Tlnstitut pour le juge-
» ment du prix de musique. En arrivant à l'Ermitage, encore
» convalescent, une hémorrhagie qui a duré trois jours et pen-
» dant laquelle j'ai rendu huit palettes de sang, m'a jeté dans
» une faiblesse extrême. Â présent, enflé jusqu'au diaphragme,
» j'attends le résultat de mes longues soufirances. Je suis
» résigné; mais je sens qu'en quittant cette vie, un de mes plus
» vifs regrets serait de ne plus me réunir avec mes chers con-
» firères que j'aime autant que je les honore. Faites-leur, je
» vous prie, part de ma lettre. Adieu, mon cher confrère, je
» vous embrasse de tout mon cœur.
» Grétry ^. »
Dès le lendemain, Le Breton accourut à l'Ermitage, accompagné du peintre Gérard ; tous deux furent frappés du changement opéré dans les traits du malade, qui n'avait plus que quelques jours à vivre. Les soins de plusieurs médecins, Halle, Nysten, Lejoyand 2, furent impuissants à le soutenir davantage, et le 24 septembre 1813, l'auteur de Richard Cœur de Lion expirait dans les bras de ses neveux, après avoir reçu du curé de Montmorency les suprêmes secours de la religion 3. Il était âgé de soixante-douze ans etj&«rtnois.
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Le 26 septembre, le corps du célèbre artiste fut transporté de l'Ermitage à son domicile de Paris. Les funérailles se firent avec une très grande solennité; le cercueil était couvert de fleurs apportées de toutes parts depuis deux jours. Aux députations oflicielles de l'Institut et du Conservatoire s'était jointe une foule compacte, émue, respectueuse. Les coins du drap
* Le Breton, Notice historique sur la vie et les ouvrages de Grétry, p. 29.
* Flamand-Grétrt, L^ Ermitage, p. 228.
' BoDiLLT, Mes récapitulations^ t. III, p. 122.
mortuaire étaient portés par MéhuI, Marsollier, Bertoa et Bouilly; les élèves du Conser\'atoire formaient la haie. Un corps de cent musiciens dirigés par Persuis occupait k tête du convoi ; plus loin venait une seconde troupe aussi nombreuse que conduisait Kreutzer. On s'arrêta devant le théâtre Feydeau, où les artistes, tous vêtus de deuil, attendaient pour rendre honneur à Grétry ; Gavaudan prononça quelques mots d'une voix émue, un orchestre caché fit entendre le trio de Zémire et Azov : « Ah ! laissez-moi, laissez-moi la pleurer! » Le cortège se remit en marche et s'arrêta devant l'Opéra, où l'on avait préparé un hommage semblable ; ce fut Aignan qui parla au nom des artistes de l'Académie de musique.
A 2 heures, on arrivait à l'église Saint- Roch, où s'était rassemblée une foule plus nombreuse encore ; pendant la cérémonie religieuse, l'orchestre et les chœurs exécutèrent, selon les uns la messe des morts de Gossec, selon d'autres celle de Cherubini. Le cortège n'entra qu'à b heures dans l'enceinte du cimetière de l'Est (Père Lachaise); à ce moment, plusieurs milliers de personnes accompagnaient le corps ; des chœurs de jeunes filles jetaient des fleurs en chantant le trio de Zémire et Azor, avec des paroles adaptées par Marsollier. Méhul et Bouilly prononcèrent des discours.
« Ce qu'il y eut surtout de remarquable dans cette triste » et glorieuse cérémonie, c'est que nul ne demandait à son » voisin : A qui rend-on de si grands honneurs? Depuis le » prince de l'Empire jusqu'au plus pauvre artisan, tous con- » naissaient Grétry, tous savaient par cœur quelques-uns des » airs qu'il avait composés, en un mot tous lui avaient dû des » jouissances ^. »
1 M">< DE Bawr, Notice sur Grétry ; — pour plas de détails sar les funérailles de Gréiry, Toyez le Moniteur universel da 29 septembre 1813, n*27t, pp. 1073, 1074; les discoars de Méhul el de Bouilly sonl publiés eu eatier; — Bouilly, Mes récapitulations, 1. 111, p. 122-133; — Flamako-Grétry, L'Er^ mitage, pp. 231-243; les deux discours sool reproduits.-- On trouvera encore le discours de Méhul dans le Magasin encyclopédique, année 1813, 3* Yolome, et celui de Bouilly dans Touvrage de Grétry keveu, Grétry en famille, pp vij-xxlj.
Pendant plusieurs jours, les théâtres lyriques de Paris ne représentèrent que des opéras de Grétry; l'Opéra donna la Caravane, avec un divertissement adapté sur différents morceaux du maître ^. L'Opéra-Gomique prépara un spectacle composé de r Amant jaloux et de Zémire et Azor; entre ces deux ouvrages, l'orchestre exécuta l'ouverture d'Élisca, et la toile en se levant découvrit le buste de Grétry entouré de tous les sociétaires en costume de deuil ; trois d'entre eux, M"« Regnault, M*"^ Boulanger et Chenard, chantèrent le trio de Zémire et Azor; Gavaudan lut une pièce de vers et tous les artistes défilèrent en déposant des branches de laurier au pied de l'image de Grétry. Le public applaudit cette scène avec une ardente émotion, et remarqua avec plaisir que l'on avait tracé sur la toile du théâtre le nom du compositeur, entouré d'une allégorie renfermant les titres de ses principaux chefsd'œuvre 2.
Les artistes ^t les parents qui préparèrent la cérémonie funèbre de Grétry avaient cru retrouver dans ses papiers le Deprofundis auquel il travaillait de temps en temps et dont il parlait dans ses Essais 3 ; malgré leurs recherches, ses neveux ne purent découvrir que des fragments sans aucune suite. Il est probable que plusieurs des partitions d'opéras que, selon quelques auteurs, Grétry laissa inédites, étaient aussi incomplètes; Fétis en porte le nombre à six : Alcindor et Zaïde — Zimeo — Zelmar ou l'asile — Electre — Diogèfie et Alexandre — Les Maures d'Espagne *, Grétry neveu n'en mentionne que deux : Séraphine ou absente et présente, sujet espagnol en trois actes, et Zelmar ou Fasile, grand-opéra en deux actes, dont les paroles étaient de ce même neveu s. Nous avons parlé à leur date de trois-de ces ouvrages 6 et Fétis ne nous donne sur les
* Magasin encyclopédique, aunée 1813, Sl« volume, p. 426.
* Moniteur universel du 30 septembre 1813, p. 1080.
* Grétry, Essais, 1. 1, p. 79.
* Fétis, Biographie des musiciens,
^ Grétry neveu, Grétry en famille, p. 28.
« Voyez ci-dessus, pp. 133, 178 et 224.
autres aucun renseignement; il est probable que les partitions, si toutefois elles étaient terminées , ont été détruites comme l'acte d'OEdipe à Colone *, ou qu'elles ont été éparpillées comme les Réfiexiom d'un solitaire,
A peine Grétry avait-il fermé les yeux que de misérables discussions d'intérêt s'élevaient entre les sept neveux et nièces qu'il avait institués ses légataires universels par un testament du 9 juin 1809 2. Flamand, qui les a racontées minutieusement , aurait mieux fait de les taire. On fit une vente du mobilier de Grétry, et l'empressement des acquéreurs, les prix élevés atteints par les moindres objets donnèrent une nouvelle preuve de la popularité du maître. Nicolo acheta he piano, Berton la canne avec laquelle l'auteur de Silvain battait la mesure aux répétitions de ses ouvrages ; Boieldieu eut la cartelle, petit morceau de peau d'âne réglé qui servait à noter au passage les inspirations musicales 3.
S'il est pénible de voir les héritiers d'un grand homme se diviser sur de mesquines questions d'intérêt, il n'est pas moins triste de penser que la possession d'un lambeau de sa dépouille mortelle donna lieu à de longs débats entre son neveu et sa ville natale ; il semble que cette relique soit profanée par les procès auxquels elle sert d'enjeu , et que nous rappellerons le plus brièvement possible.
Peu de temps après la mort de Grétr>% son neveu Flamand, en son nom et en celui de quatre autres héritiers, sollicita et obtint du préfet de police l'autorisation de faire procéder à l'exhumation de son oncle et à l'extraction du cœur, dont il voulait faire hommage à la ville de Liège. C'était l'accomplis* sèment d'un désir bien connu du compositeur, qui en avait parlé quelquefois, sans en faire mention dans son testament, Le 23 novembre, on procéda dans les formes légales à l'exhumation, et quelques jours après. Flamand écrivit au maire de
* Voyez ci-dessus, pp. 120, 121.
* Ce testament a été reproduit en fac-similé dans Touvrag^e de Flamand: Itinéraire, elc.
* Flamand-Grétrt, V Ermitage, p. 245.
Liège pour lui offrir le cœur de Grétry. La réponse, qui se fit longtemps attendre, n'était pas telle qu'on se croyait en droit de l'espérer ; elle se terminait par ces mots : a Je vous prie de. » nn'adresser la boite renfermant la précieuse dépouille par le » premier courrier en prenant les précautions nécessaires et » en faisant les recommandations convenables ». Ce mode de transport n'offrait pas les garanties et le caractère de respect exigés par l'objet dont il s'agissait. Flamand se dispensa d'envoyer le cœur de son oncle et bientôt, ayant acheté l'Ermitage, il se promit d'y conserver cette relique. Il laissa donc sans réponse la réclamation tardive que lui envoyèrent, en 1816, les magistrats liégeois; le 15 juillet de cette même année, il inaugura par une fête semi-religieuse et semi-profane un petit monument construit dans son jardin de l'Ermitage, et dans lequel il plaça le cœur de Grétry. Plusieurs années se passèrent encore, pendant lesquelles le public admis à l'Ermitage vint examiner l'habitation du grand artiste et son mausolée. En 1821, la ville de Liège fit une nouvelle réclamation, appuyée cette fois par plusieurs des héritiers de Grétry, mais à laquelle Flamand refusa d'acquiescer.
Ce fut le commencement des procès. Les juges du tribunal de Pontoise donnèrent gain de cause à Flamand en disant « qu'en matière de disposition de la dépouille mortelle d'un » défunt, il n'y a que le défunt lui-même qui puisse dicter des »- volontés, et seulement d'une manière authentique ». La ville de Liège en appela, et sa cause fut défendue à la cour royale de Paris par le célèbre avocat Hennequin ; voici le texte de l'arrêt rendu le 1 7 mai 1823 :
« La cour, considérant que l'extraction du cœur de Grétry » n'ayant été demandée au nom de la famille et accordée par » l'autorité publique que pour en faire hommage à Liège, sa » ville natale, qui l'a accepté, et a fait préparer un monument » pour le recevoir, ordonne que le cœur de Grétry sera retiré » du jardin de l'Ermitage, en présence du maire de Montmo- » rency - Enghien et des commissaires de la ville de Liège, » pour être remis à ceux-ci, sur décharge qui sera insérée » au procès-verbal. »
' Flamand, qui depuis 1818 avait obtenu l'autorisation de joindre à son nom celui de son oncle, était poète, et si ses vers ne lui attiraient pas de succès littéraires, ils avaient du moins l'avantage de lui procura les faveurs de la duchesso^ de Berri, à laquelle il dédiait quelques-unes de ses élucubrations; en 18S3, il eut l'idée fort habile de placer, d'inaugurer et de couronner un buste de la princesse dans le jardin de l'Ermitage et d'écrire à cette occasion un nouveau poème. Ses peines ne furent pas perdues, et il dut à la protection de la duchesse de Berri un arrêté du préfet de Seine-et-Oise qui interdit l'enlèvement du cœur de Grétry ; le ministre de l'intérieur confirma cet arrêté le 22 juin 1824. Ce furent de nouveaux, obstacles pour la ville de Liège et les héritiers qui prenaient son parti; la question fut portée en 1827 devant le conseil d'Etat, et en 1828 seulement, quinze ans après la mort de Grétry, le cœur fut remis aux commissaires liégeois, MM. Ansiaux.et Rigault de Rochefort^. Le 30 août 1828, ils apportèrent à la ville de Liège la précieuse boîte de plomb; ce fut l'occasion d'une fête solennelle; plusieurs discours furent prononcés et l'on déposa le cœur de Grétry dans le piédestal de son buste, sculpté par Ruxthiel pour l'hôtel de ville de Liège. En 1842, une statue en bronze, œuvre de M. Guillaume Geefs, fut élevée au célèbre compositeur par sa ville natale.
* Pour les détails de ce procès célèbre, voyez les ouvrages suivants : H£N- RCQUiN, Plaidoyer pour la ville de Liège; dans les Annales du barreau fran^ çaiSf barreau moderne, in-8«», t. VI, pp. 299 à 333. Paris, Warée, 1824. — Flamand-Grétry, Cause célèbre relative à la consécration du cœur de Grétry, ou précis historique des faits énoncés dans le procès intenté à son neveu par la ville de Liège, etc., in-8<». Paris, Tauteur, 1825. — Flamand- Guitry, Itinéraire de la vallée d^Enghien-Montmorency, 1. 1, pp. 313-464. — FiiAMANo-GRéTRY, A Messtcurs les conseillers d'État, io-4o, 8 pages. Paris, mp. de Bélbune, 1826. — Rochelle, avocat au conseil d'ÉiSii, Requête pour plusieurs des héritiers Grétry contre les bourgmestres de la ville de Liège, in-S», 14 pages. Imp. de Bétbune, 1827. — - Pour le détail des poésies offertes par Flamand à la famille royale, voyez Qoérard, La France littéraire, t. V, p.126.