‹ Grétry, sa vie et ses œuvresChapitre 4 sur 40 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

AiTivée à Paris. — Le Huron.

En approchant de la grande ville où il venait chercher la gloire et la fortune, Grétry sentait croître son émotion, et le cœur lui battait bien fort lorsqu'il franchit les barrières de Paris. Sans doute il avait le sentiment de sa force, la conscience de son talent, l'ardeur du jeune soldat qui ne demande qu'à £aire ses preuves. Mais il savait que le pas était décisif, et il interrogeait l'avenir, se demandant si ses rêves se réaliseraient ou s'ils s'évanouiraient en fumée, si les chefs-d'œuvre qui hantaient son cerveau comme des fantômes charmants verraient le jour, et quel sort les attendait : seraient-ils acclamés par un public ravi, ou siffles par une foule cruelle et railleuse? Débuter dans une ville étrangère, inconnue, ne pouvoir compter que sur soi-même, jouer en une soirée sa réputation, tout son avenir, quelle émotion, quelle angoisse ! Et comment produire ce premier ouvrage? Grétry allait apprendre qu'en France il n'est point facile de se faire connaître et, en attendant l'occasion favorable, il eut tout le temps d'observer et d'étudier le milieu nouveau dans lequel il se trouvait transporté*

Il était venu à Paris pour prendre rang parmi les compo^ siteurs dramatiques ; les spectacles furent donc, tout naturellement, le but de ses premières investigations, et il est assez facile de compléter le récit qu'il nous fait de ses impressions, en jetant un coup d'œil rapide sur la situation de la musique française à cette époque.

Le premier théâtre de Paris était l'Académie royale de musique, où se perpétuait un ensemble d'oeuvres et de traditions absolument différent de ce que Grétry avait vu jusque-là.

La tragédie lyrique de Lully et de Rameau n'était pas sortie sans blessures de la querelle des bouffons, engagée une quinzaine d'années auparavant, et qui, après avoir échauffé beaucoup de têtes, s'était résumée en chansons, en bons mots, en brochures échangées sans grand profit pour l'art ni pour l'instruction du public. Nul maître ne s'était présenté qui fût capable de continuer Rameau, et comme le public se lassait visiblement de la monotonie du répertoire, l'administration croyait réveiller sa curiosité en lui servant le vieux fonds par débris, en fragments coupés par tranches et agrémentés de ballets. L'interprétation était à peu près telle qu'au commenœment du siècle, et les éclats de voix, les ornements surannés, qui constituaient le « goût du chant, » la « propreté du chant français, » n'avaient guère changé en cinquante ans chez la nation la plus capricieuse et pourtant la plus routinière du monde. 11 était toujours de bon ton , dans la haute société, d'assister à certains jours aux représentations de TOpéra; elles se terminaient à huit heures et demie, et dans la belle saison le monde élégant sortait avant la fin du spectacle pour se promener dans les jardins du Palais-Royal ^, qui avoisinaient la salle de l'Académie de musique.

Pour Grétry, la tragédie lyrique française fut une déception ; il n'éprouva qu'un sentiment d'étonnement en présence d'habitudes musicales si différentes de celles auxquelles il s'était accoutumé en Italie, et les défauts choquants de l'exécution

* M»« ViGéE'LEBRUN, Souvenirs, 1. 1, p. 25. Paris, Fournier, 1855.

vocale Tempêchèrent de distinguer les mérites d'un genre où les formules et la routine n'entravaient cependant pas toujours la: beauté de la pensée et la sincérité de l'accent tragique. Grétry ne comprit que longtemps après, et peut-être encore incomplètement, la valeur de Rameau ^ ; ce furent probablement les chefsd'œuvre de Gluck qui lui firent apprécier ceux de l'ancienne école française, dont ils étaient la suite et le couronnement.

Pour se délasser des pompeuses représentations de l'Académie royale de musique, les Parisiens n'avaient eu longtemps que les théâtres de la foire, où l'on jouait, sous le nom de parodies et d'opéras-comiques, des pièces fortement assaisonnées de sel gaulois, dont les couplets se chantaient sur des refrains populaires appelés vaudevilles. Entre ces deux genres extrêmes, le solennel porté jusqu'à l'emphase, l'amusant poussé jusqu'à l'indécence, s'était enfin placée la comédie à ariettes, fille de l'opéra-bouffe italien, et qui, en 1767, vivait depuis plusieurs années en bonne intelligence avec le vieil opéra-comique, sur le théâtre de la Comédie-Italienne. Grâce au tempérament naïf et délicat de Monsigny, au talent mâle et réfiéchi de Philidor, à l'inspiration bourgeoise de Duni, la vogue de la comédie à ariettes s'établit en peu de temps sur des bases solides. Ces trois maîtres eurent bientôt pour escorte un certain nombre de musiciens moins bien doués, mais qui trouvaient encore le moyen de se tailler de jolis succès dans les restes de la bienveillance du public; tels étaient Friedzeri, Biaise, Laruette, etc.

Grétry, qui ne s'était rendu qu'une ou deux fois à l'Opéra, ne fréquenta guère plus la Comédie-Italienne; il avait entendu à Genève les principales pièces du répertoire, et il mettait un certain amour-propre à sauvegarder son originalité en n'écoutant que fort peu de musique : « Je ne voulais faire la musique » de personne ; aussi me gardai-je bien d'étudier aucun des » compositeurs ^. » Ce qu'il tenait uniquement à voir à ce

* Grétrt, Essais, 1. 1, p. 145.

« /rfam,p.146.

théâtre, c'étaient les acteurs : il voulait passer la revue du régiment, avant d'engager la bataille, et trois ou quatre soirées lui suffirent. Sous beaucoup de rapports, il dut être content des ressources que la Comédie-Italienne mettait alors à la disposition des auteurs. En tête de la troupe se plaçait M"»* Favart, « type aimable, enchanteur et séduisant, artiste sans seconde i> et sans héritière, qui était simultanément danseuse, comé- )) dienne , chanteuse, virtuose, auteur et compositeur, et qui )) excellait dans toutes les choses auxquelles il lui plaisait de » toucher^. » — Auprès d'elle, on voyait M"« Laruette, qui « jouait avec un charme, une finesse, chantait avec un goût » et une expression indicibles 2 ; » M"« Trial, encore jeune fille, et qui venait de débuter sous le nom de M"« Mandeville, avec une voix souple, légère et faite pour le chant brillant; Caillot, célèbre baryton, soigneux de toutes les parties de ses rôles, et qui fut l'un des premiers à tenter une réforme du costume; Clairval , doué à la fois d'une voix expressive et d'une figure charmante , jouant « avec un égal talent le drame, la comédie » et l'opéra -comique, » et que l'on surnomma « le Mo!é » de la Comédie-Italienne 3 »; Nainville, qui avait débuté le 3 mai 1767, et dont la voix de basse-taille, franche, sonore et d'un timbre agréable, avait été immédiatement apprédée; pour les rôles comiques, Laruette, qui excellait à jouer les tuteurs, si abondants dans le répertoire de ce temps, et Trial, bon musicien, meilleur acteur, qui savait dissimuler les défauts de son organe et qui créa, « aux applaudissements du public, » l'emploi de chanteurs sans voix auquel il a donné son » nom 4-. »

La vue de cette troupe remarquable fut sans doute pour le musicien liégeois un nouvel aiguillon et dut exciter son désir

* A. PouGiN, Duni et les commencements de l' opéra-comique; dans le Ménestrel, t. XLVl, p. 148, année 1879-1880.

* M"»« ViGéE-LEBRuif, Souvenirs, 1. 1, p. 137.

' Ad. Jullien, Airs variés, pp. 249-i51 , in-18, au chapitre il des Portraits d'artistes au XVII I^ siècle. Paris. 1877.

* Fétis, Biographie des musiciens, l. VIII, p. 355.

«récrire pour ce théâtre ; mais avant de trouver des interprète , i) fallait à Grétry un poète, et c'était chose difficile à rencontrer, dans ce Paris où pourtant les gens de lettres fourmil* laient. Se présentant jeune, pauvre, inconnu, il recevait probablement cette réponse désolante : « Monsieur, quand » vous aurez débuté, quand vous vous serez fait connaître, on » verra ce qu'il y a pour votre service. » Quelque rimailleur lui avait-il promis un livret, vite il le lui retirait si dans l'in* tervalle un musicien moins obscur avait bien voulu s'en charger. Grétry attendait et voyait avec angoisse le temps s'enfiiir et sa bourse se vider. S'entr'aider n'est pas aussi rare chez les artistes que le monde l'imagine; Philidor s'entremit pour faire obtenir à son jeune confrère un poème; Pleinchesne, en lui remettant celui du Jardinier de Sidon, posa cette condition que la musique serait de Grétry et Philidor : le nom de l'auteur de Tom Jones pouvant seul attirer l'attention du public et ses applaudissements. Fort de son propre mérite , l'artiste liégeois n'accepta point !cet arrangement : si l'opéra réussit, dit-il à Philidor, on vous en attribuera le succès; s'il tombe, on m'en rejettera la faute ^. C'était un raisonnement fort juste, mais qui condamnait Grétry à de nouveaux délais. Il avait fini par obtenir une promesse formelle d'un certain Légier, homme du monde, joueur, désœuvré, poète à ses heures 2; il le poursuivait avec opiniâtreté, et finit par lui arracher, entre deux nuits de jeu et de plaisir, le livret des Mariages samnites^ arrangé à la hâte d'après un conte de Marmontel.

Grétry n'eut pas autant de peine à composer sa partition qu'il avait eu d'ennui , d'impatience et d'anxiété dans sa chasse au poème. A mesure qu'il en écrivait les morceaux, il les faisait entendre à deux littérateurs bien capables de les juger, et qui

* Grétry, Essais, t I , p. 148. Le Jardinier de Sidon, mis en musique par Philidor seul, fut représenté à la Comédie-Italienne le 18 juillet 1768.

* €e Légier est probablement le même qui fournit à Duni le livret du Rendez-vous, comédie à ariettes en un acte, représentée le 32 novembre 1765. (Voyez A. Pougin, Duni, dans le Ménestrel, t. XLVI, p. 220, et le Dictionnaire des opéras, p. 57 1 , de Clément.)

dès les premiers jours avaient deviné en lui quelque chose dm plus qu'un musicien ordinaire : c'étaient Suard et l'abbé Arnaud, dont le goût prononcé pour la musique était connu, et qui allaient bientôt se distinguer au premier rang des Gluckistes dans la fameuse querelle. De ces deux écrivains, l'abbé Arnaud était le plus impressionnable, le plus ardent ; « c'était, nous w dit M"»« Vigée- Lebrun, un homme plein d'imagination, » passionné de la haute littérature et des arts, dont la conver- » sation m'enrichissait d'idées, si l'on peut s'exprimer ainsi« » Il parlait peinture et musique avec le plus vif enthou- » siasme^. »

Il ne suffisait pas d'encourager Grétry et d'approuver ses essais, il fallait l'aider à les produire. C'est ici que l'artiste put apprécier le zèle et la puissance de ses amis ; les gens de lettres et surtout ceux qu'on appelait les philosophes, avaient acquis depuis le milieu du siècle, dans la société française, une grand* influence ; reçus et fêtés dans les salons aristocratiques, chacun d'eux avait en quelque sorte une maison attitrée, où il faisait autorité. c< En beaucoup d'occasions, les titres littéraires avaient » la préférence sur les titres de noblesse. Les courtisans, ser* » viteurs de la mode, venaient faire la cour à Marmontel, à » d'Alembert, àRaynal. On voyait fréquemment dans le monde » des hommes de lettres du deuxième et troisième rang être » accueillis et traités avec des égards que n'obtenaient pas les » nobles de province 2. » On devine de quel secours pouvaient être pour Grétry deux littérateurs bien posés, comme Suard et l'abbé Arnaud ; un de leurs premiers soins fut de présenter le jeune compositeur au comte de Creutz, ambassadeur de Suède, amateur passionné de musique, et qui joignait à un cœur bienfaisant une vive intelligence. Il s'empressa d'inviter à dîner l'artiste, et lui fit exécuter au clavecin sa partition des Mariages samniteSy devant un auditoire restreint, mais éclairé et sym-

1 y[tae VlCÉE-LEBRU^, Souveuirs, 1. 1, p. 17.

^ Mémoires de Ségur, cités par Taine, Les origines de la France conlem^ poraine, Vancien régime, 3* éd., p. 590. Pari>, Hachelte, 1876.

pathique, et dont Suard^ l'abbë Arnaud, le peintre Joseph yernet étaient les membres les plus marquants. Vernet parlait de la musique avec goût et enthousiasme; il ne pouvait se rappeler sans émotion la vive amitié qui l'avait uni jadis à Pergolèse ^, et il crut distinguer dans les traits de Grétry une vague ressemblance avec le grand maître italien; du moins il fut heureux de trouver dans sa conversation et dans sa partition les preuves d'une sincère admiration pour Pergolèse, et de ce jour il fut l'ami du jeune musicien.

On convint de présenter l'opéra aux comédiens italiens; mais ils trouvèrent la pièce d'un genre « trop noble » pour leur spectacle, et il fallut la modifier pour l'offrir à l'Académie royale de musique. Ce fut un travail d'un mois, après lequel Grétry, dont les ressources pécunaires étaient excessivement modestes, se mit à copier lui-même les parties, en vue d'une exécution préalable que ses amis s'efforçaient d'organiser avant toute répétition au théâtre. Ils gagnèrent enfin à sa cause un des plus hauts seigneurs du temps, le prince de Conti, « le » seul des princes du sang qui eût le goût des sciences et de » la littérature 2 »^ et une audition des Mariages samnites fut préparée chez lui , sous la direction de Trial , chef de sa musique. La mauvaise volonté des musiciens fit des répétitions une suite d'angoisses pour Grétry; son émotion redoubla, le jour de l'exécution, en voyant une nombreuse et imposante assemblée réunie pour le juger. De tous les interprètes, un seul montra du feu et du cœur, ce fut le vieux Jéliotte, célèbre chanteur de l'Opéra, retiré du théâtre depuis une dizaine d'années; tout le reste fut terne et froid, et, « depuis l'ouver- » ture jusqu'à la fin de l'opéra, rien ne produisit le moindre » effet », dit Grétry, qui ajoute : « L'ennui fut si universel, que » je voulus fuir après le premier acte ; un ami me retint ; l'abbé » Arnaud me serra la main, il avait l'air furieux 3. » Le prince

* L. Lagrange, Joseph Vernet, p. 40.

- s M"*« DE Genlis, Mémoires, p. 443, édition Didot. 3 Grétry, Essais, 1. 1, pp. 156, 157.

de Conti, qui excellait à dire des« choses obligeantes » ^, fit au compositeur une sorte de compliment de condoléance, et lui exprima ses regrets de n'avoir pas vu applaudir une marche qui lui avait plu ^.

Au sortir de cette pénible séance, le jeune musicien reçut à la fois deux lettres, l'une anonyme et contenant les plus méprisables attaques contre son talent, l'autre signée de l'amateur anglais pour lequel il avait écrit à Rome des morceaux de flûte; ce seigneur lui annonçait la suppression de sa modeste pension. Grétry, voyant ses espérances s'écrouler et ses revenus diminuer en même temps, tomba dans un profond découragement. Ses amis, l'abbé Arnaud, le comte de Creutz, ne savaient comment lui venir en aide; enfin, l'ambassadeur de Suède eut une inspiration, et courut chez Marmontel, pour le supplier, au nom de l'amitié qui les unissait, « de tendre la main à un » jeune homme qui était au désespoir et sur le point de se » noyer, » et auquel il ne manquait qu'un joli poème d'opéracomique pour faire fortune. L'auteur de Bélisaire, qui avait écrit pour le théâtre quelques tragédies et quelques opéras, représentés jadis avec assez peu de succès, fut sur le point de répondre comme La Harpe qu'il ne se croyait point ce genre de talent. Mais, nous dit-il, « pour plaire au comte de Creutz, » j'aurais entrepris l'impossible. J'avais sur ma table, dans ce » moment, un conte de Voltaire (l'Ingénu); je pensai qu'il » jpouvait me fournir le canevas d'un petit opéra-comique. » Je vais, dis-je au comte de Creutz, voir si je puis le mettre » en scène et en tirer des sentiments et des peintures qui

< « Personne ne sut dire dt-s choses obligeâmes avec plus de finesse el de grâce. » M»« de Genlis, Mémoires, p. 444.

• Gréiry iniroduisilcette marclje dans le Hvron et une partie de Pouvertore dans celle de Silvain, Grétry, Essais, i. I, pp. 156, 158.

» soient favorables au chant. Revenez dans huit jours, et » amenez-moi ce jeune homme ^. »

On devine la joie de Grétry ; elle se traduisit par Fardeur qu'il apporta au travail, et la partition fut achevée presque aussi tôt que le livret. Le comte de Creutz invita pour l'entendre l'acteur le plus influent de la Comédie-Italienne, Caillot, qui ne vint pas sans méfiance; selon le désir de Marmontel, le poème du Huron ne portait pas de nom d'auteur, et celui du compositeur n'était guère connu à Paris que par l'échec des Mariages samnites. Cependant, après le dîner. Caillot, en écoutant Grétry, se laissa charmer par les airs qui lui étaient destinés, et se déclarant satisfait, annonça qu'il se chargeait de l'affaire. Plus tard, il aimait à raconter comment il avait décidé ses camarades de la Comédie-Italienne à recevoir et à représenter le Huron ; ce fut aussi après dîner qu'il leur chanta, à l'improviste et sans nommer l'auteur, le fameux air : ce Dans quel canton est l'Huronie ? » Etonnés, les acteurs s'informent de qui est ce morceau charmant, et Caillot, leur présentant Grétry, s'écrie : ce Voilà l'homme que vous repoussez depuis deux ans ! » Il ajoutait, en contant cette anecdote : « La pièce fut reçue, » montée sur-le-champ, et obtint un immense succès 2. »

Il y a ici une observation à faire : Grétry n'attendit pas deux années, mais une au plus, avant d'avoir un ouvrage représenté à la Comédie-Italienne. Parti de Rome le \^ janvier 1767, arrivé à Genève après un voyage assez long sans doute, il était resté plusieurs mois dans cette ville, et n'avait pu se trouver à Paris avant le printemps, ou plus vraisemblablement l'été de cette même année 1767. Le Huron fut joué le 20 août 1768, Quelque pénible qu'ait été pour lui cette attente, elle n'est rien si on la compare aux mœurs actuelles. Aujourd'hui, quel jeune musicien, français ou étranger, arrivant à Paris sans être

I Marmontel, Mémoires d'un père pour servir à f instruction de ses enfants, t. III, pp. 103, 104. Paris, an XIII.

^ Biographie universelle Michaud, â«éd.. t. VI, p. 360, art. Caillot; noie signée Villeoave.

précédé d'une grande réputation, ne s'estimerait heureux de n'attendre qu'un an à la porte de notre deuxième scène lyrique, et d'y débuter après ce laps de temps par un ouvrage en deux actçs, dont le livret serait d'un membre de l'Académie française et qui aurait pour interprètes les premiers artistes de la troupe?

La première représentation du Huron fut donnée, nous l'avons dit, le 20 août 1768. Les rôles étaient distribués de la manière suivante :

Le Huron. . .

M. de Kerkabon M. (ie S»-Yves .

Le bailli . . .

Giilotin . .

Un ofScirr . .

M"« de S«-Yves.

M'><' de Kerkabon

Caillot.

Nain VILLE.

Deshayrs.

Chamvillr.

Laruette.

Clairval.

M»*' Laruette.

M"« Drsglands.

Tous les artistes avaient pris à cœur leur tâche, et les craintes de Grétry au sujet de l'exécution furent dissipées lorsqu'il vit l'ardeur du chef d'orchestre Le Bel. Le Huron obtint un plein succès, dont le bruit fut bien doux aux oreilles du jeune compositeur, la veille encore si anxieux et si profondément découragé. On reconnaît avec plaisir son cœur affectueux dans les regrets qu'il exprime en pensant à son père, mort depuis peu et pour qui la réussite du Huron eût été une vive joie ^.

Les suffrages du public furent unanimement favorables à cette jolie musique, où Grétry révélait déjà en grande partie les qualités originales de son génie; la foule se porta avec empressement à la Comédie-Italienne, et comme en ce temps-là les succès de théâtre se traduisaient de plus d'une manière, une boutique de tabac prit pour enseigne : Au grand Huron; un

* Grétry, Eàsaf's, 1. 1, p 103

ami l'ayant fait remarquer bien vite au musicien, celui-ci tint à se montrer bon parrain et, entrant dans le magasin, fit l'emplette d'une grosse provision de tabac.

Il est très intéressant de relire les jugements portés sur le Huron par les spectateurs de la première soirée. Le premier ouvrage d'un artiste dramatique est un pas décisif : s'il obtient le succès, la route est ouverte et le maître peut compter sur l'avenir; s'il tombe, sa chute entraîne celle de l'auteur, qui se trouve replacé plus loin peut-être qu'avant son début, car le souvenir de son échec nuit longtemps à sa carrière. En présence du Huron, il n'y avait point de doute possible : de toute évidence, l'auteur de cette musique gracieuse, naturelle, sincère, était un artiste de race, dont on pouvait attendre des chefs-d'œuvre. Les contemporains ne s'y trompèrent point, et si à leurs éloges ils mêlèrent quelques critiques, elles ne s'adressaient qu'au livret, qui était environné d'une sorte de mystère. Marmontel, en le confiant à Grétry, avait désiré conserver l'anonyme ; ses amis lui tinrent fidèlement parole et, pour plus de précaution, firent présenter aux comédiens ce poème par un inconnu. Une partie du public le devina cependant, et prétendit reconnaître son style, et « son cachet à chaque ligne ^ » ; d'autres amateurs, qui se donnaient pour bien informés, attribuèrent le Huiwi à Voltaire, dont on connaissait les récentes relations avec Grétry : « C'est un hochet de sa vieillesse », disait irrévérencieusement Bachaumont2. Ceux qui se divisaient pour nommer l'auteur, se réunissaient pour le critiquer; d'après les Mémoires secrets, sa pièce n'était qu' « une faible copie » de la comédie célèbre de Delisle, Arlequin sauvage 3, et elle se réduisait « à une

* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, Baynal, Meister, elc, t. VI II, pp. 163ei suivantes, 1 '*' septembre 1768; éditioD revue par M. Maurice Tourneux. Paris, Garnier, 1877-1881.

* Mémoires secrets pour servir à V histoire de la république des lettres^ elc. , l. IV, pp. 95, Ç6, 20 août 1768. Londres, Adamson 1777-1789.

3 Delisle de la Brevetière, Arlequin sauvage, comédie en prose en trois actes; imprimée pour la première fois en 1722.

» intrigue de mariage plate et triviale, relevée par des acces- » soires bizarres et des incidents brusques et invraisem- » blables »; d'après Grimm, tout le succès du Huron était dû à la musique, et le génie de Grétry avait « soutenu le poète sur » le bord du précipice où sa maussaderie et sa maladresse » l'eussent infailliblement jeté » ; le Mercure lui-même se hasardait à dire : « On désirerait un peu plus d'intérêt et un » dénouement un peu moins brusqué ^. »

Nous allons reproduire les jugements portés sur la musique du Huron par la Correspondance littéraire de Grimm et par le Mercure de France ; nous ne craignons pas d'insister sur l'intérêt de ces deux fragments. On y voit à quelle place élevée un seul ouvrage avait porté Grétry et combien on attendait de lui.

ce Ce M. Grétry, dit Grimm, est un jeune homme qui fait ici » son coup d'essai ; mais ce coup d'essai esV le chef-d'œuvre » d'un maître qui élève l'auteur sans contradiction au premier » rang. Il n'y a dans toute la France que Philidor qui puisse » se mesurer avec celui-là, et espérer de conserver sa réputa- » tion et sa place. Le style de Grétry est purement italien. » Philidor a le style un peu allemand, et en tout moins » châtié ; il entraîne souvent de force, par son nerf et sa » vigueur. Grétry entraîne d'une manière plus douce, plus » séduisante , plus voluptueuse ; sans manquer de force » lorsqu'il le faut, il vous ôte, par le charme de son style, » la volonté de lui résister; du côté du métier, il est savant » et profond, mais jamais aux dépens du goût. La pureté de » son style enchanta : le plus grand agrément est toujours à » côté du plus grand savoir ; H sait surtout finir ses airs » et leur donner la juste étendue, secret très peu connu de » nos compositeurs . . . Depuis le grand tragique jusqu'au » comique, depuis le gracieux jusqu'aux finesses d'une décla- » mation tranquille et sans passion, on trouve dans son opéra » des modèles de tous les caractères ... Le Huron tel qu'il est

* Mercure de France, octobre 1768, p. 162.

» peut se placer hardiment à côté de Tom Joties^ le plus bel » ouvrage qui soit au théâtre , et bien hardi celui qui osera se » mettre au milieu ^ ».

Le Mercure : « M. Grétry, élevé dans les écoles de Rome, » paraît y avoir puisé les grands principes des Pergolèse, » des Rinaldo, des Vinci , sans se laisser aller au genre en » quelque sorte épigrammatique et plus saillant que solide » de la nouvelle musique italienne. Sa composition est facile » et riche. Son harmonie n'est jamais trop chargée. Il n'étouffe » point la partie principale ni la voix par un allongement » tyrannique et bruyant. Son expression est juste et fidèle du » sens des paroles, et ses motifs sont toujours distincts pour » l'oreille et pour l'âme. Sa musique offre des contrastes sans » confusion. Elle paraît se plier à tous les caractères; mais » elle semble faite surtout pour le pathétique. Le récitatif du » second acte où M"« de Saint-Yves tremble pour son amant est » admirable : « Ah ! quel tourment, peut-être il est blessé ! » » La voix touchante de M™« Laruette et son chant plein d'âme » ont encore ajouté à l'effet de ce morceau. L'ariette : « Dans » quel canton est l'Huronie? » est pleine de vivacité et d'une » vérité pittoresque. Le récit du combat est encore au-dessus » et l'art du grand acteur qui l'a chanté [Caillot] s'est exercé » sans doute avec plaisir sur des morceaux aussi bien faits ^. »

Si, après avoir lu ces fragments, où se traduisent avec tant d'entraînement et de sincérité l'étonnement et l'enthousiasme du premier jour, on se reporte à la partition qui les fit naître, on comprendra combien l'admiration put être à la fois subite, ardente et légitime. Le Huron, s'il ne prend point rang dans la série des chefs-d'œuvre de son auteur, contient en germe les qualités qui les ont classés si haut. Il y a un grand charme mélodique dans la plupart des ariettes, par exemple, dans celles de M"® de Saint- Yves « Si jamais je prends un époux »

* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, R ynal, Mcister, etc., t VIII, pp. 463 et suiv Édit Tourneux.

* Mercure de France, octobre 1768, pp. 162, 163. L'analyse du Huron, pièce et musique, va des pages 152 à 163.

et du Huron « Les joncs ne sont pas plus droits ». Le fameux morceau « Dans quel canton est FHuronie » est d'une allure si naturelle, l'alliance du chant et de la parole y est si étroite, qu'aux répétitions les musiciens de l'orchestre s'arrêtèrent, croyant que Caillot parlait ; l'air de l'officier « Vaillants Français, courez aux armes, les Anglais menacent vos ports », en faisant vibrer la corde patriotique et guerrière, devait plaire au public français. Avec l'air où le Huron fait le récit de la bataille, Grétry s'essaya dans le genre descriptif; on doit préférer le « récitatif obligé » de M"« de Saint-Yves, fort admiré en 1768 et qui méritait de l'être; la première partie : « Ah! quel tourment! peut-être est-il blessé! » est d'un accent sincère et touchant ; le presto a de la chaleur. Tout en composant ses airs à l'italienne, Grétry faisait quelques concessions aux habitudes du chant français ; nous n'en voulons pour preuves que les vocalises placées sur le mot gloire dans le joli morceau : « Toi que j'aime », de M"® de Saint- Yves ^, et celles que le Huron chante sur le mot orage dans son air : « Qu'on mette à prix le cœur d'Hortense 2 ».

Le nombre des parties d'orchestre du Huron était déterminé à l'avance par les ressources du théâtre, qui possédait à cette époque cinq premiers violons, y compris le chef d'orchestre Le Bel, cinq seconds violons, deux altos, trois violoncelles, deux contrebasses, deux cors, deux bassons, timbales, et deux artistes chargés à la fois des parties de hautbois et de flûtes, ce qui obligeait les compositeurs à n'employer jamais ensemble ces deux groupes d'instruments ou, s'ils voulaient en associer les timbres, à se contenter d'une seule flûte et d'un seul hautbois 3. Ce tableau de l'orchestre de la Comédie- Italienne en 1768 nous est fourni par un registre des Archives nationales et par l'Almanach des spectacles 4; la partition du Huron

* Page 112 de la parti lion d'orchestre.

* Pages 50 et 51,

' Grétry fit ainsi dans le duo du Huron (t de M'^*' de S*-Yves « Ah! que ti| m'attendris *; acte 11 , scène IV.

^ * Archives nationales; 0*854. — Les spectacles de Paris, calendrier pour Tannée 1769.

feit présumer que pour l'ouvrage de Grétry le théâtre employa, par extraordinaire, deux clarinettes ^. Le jeune musicien s'applique, dans cette première partition, à tirer tout le parti possible des ressources placées à sa disposition, et à nuancer son instrumentation selon le caractère du personnage et de la situation. Nous ferons cependant nos réserves sur le savoir profond que Grimm, plus pédant qu'instruit, attribue à Grétry dans les pages que nous venons de reproduire; la partition du Uuron, remarquable à bien des égards, ne porte pas l'empreinte d'une science harmonique qui ne fut jamais l'apanage du génie de Grétry. Nous nous expliquerons sur ce sujet d'une manière plus complète dans la partie de notre travail qui sera spécialement consacrée à l'étude des procédés et du style du maître.

Grétry dédia la partition du Huron à l'ami dévoué qui l'avait soutenu dans ses heures de découragement et qui, en le présentant à Marmontel, avait préparé son succès :

« A son excellence M. le comte de Creutz, mmistre plénipo- » tentiaire du roy de Suède auprès de Sa Majesté très » Chrétienne,

)) Monsieur,

» Vous êtes digne de protéger les arts parce que vous les » aimés, et votre goût est éclairé autant que votre âme est sen- » sible; vous avés encouragé mes faibles talents; recevez, » Monsieur, l'hommage de mon premier essai dans un genre » que les Français ont créé, et qu'ils ont déjà enrichi de plu-

^ La marche qui termine le premier acte du Huron et qui est tirée des Mariages samnites, comprend deux parties de clarinettes. L'air du Huron c Vous me charmez », acte I, scène IV, est accompagné de quatuor, deux cors en ré, deux flûtes, deux clarinettes, deux bassons; Tauteur a soin d'ajouter en note que si l'on n*a pas de clarinettes, les hautbois peuvent jouer leurs parties un ton plus haut.

» sieurs chefs-d'œuvre. Si mon ouvrage n'est pas tout-à-fait » indigne de la bonté avec laquelle le public a daigné l'accueil- » lir, je le dois sans doute aux efforts que j'ai faits pour méri- » ter vos suffrages.

» Je suis avec un profond respect, Monsieur, de votre Excel- » lence, le très humble et très obéissant serviteur,

» Grétry. »

En intitulant le Huron « Œuvre premier ^ », en le présentant au comte de Creutz comme « un premier essai », le musicien semblait vouloir dater toute sa carrière de son début à Paris, et ne pas accorder à ses compositions précédentes plus d'importance que n'en méritent des études et des devoirs d'écolier; ainsi, il paraissait oublier, ou même renier, l'opéracomique français Isabelle et Gertrude, qu'il avait écrit et fait jouer à Genève; il lui était impossible, il est vrai, de le faire représenter à Paris, puisque la partition de Biaise sur le même poème figurait encore au répertoire de la Comédie-Italienne 2. La même raison n'existait pas à l'égard des œuvres de musique instrumentale écrites ou publiées par Grétry depuis son arrivée à Paris, et qui consistaient en deux quatuors pour clavecin, flûte, violon et basse. Si l'auteur du Huron attacha peu d'importance à ces morceaux, s'il ne leur donna pas rang parmi ses œuvres numérotées, cela dépend de deux causes faciles à définir : la première tient à l'état de l'art en France à cette époque

* Voici le liire enlier de la partition d'orchestre : « Œuvre premier. Le 9 Huron, comédie en deux actes et en vers, dédiée à Son Excellence M. le » comte de Creutz, ministce plénipotentiaire du roy de Suède auprès de S. M. » très chrétienne; mise en musique par André Grétry de rAcadémie des Phil- » harmoniques de Bologne; représentée pour la première fois par les comé- » diens italiens, le 20 août 1768; prix, 18 livres. A Paris, chez m^ Beraux, » m^e de musique rue et à côté de la Comédie-Française. Et chez M. Houhart, » près la Comédie- ftalienne. Et aux adresses ordinaires. Avec privilège du » roi. Imprimé par Montulay. »

* On l'y exécutait encore en 1778, ainsi qu'on peut s'en assurer en parcourant les annonces des spectacles du Journal de Paris,

et à la situation eiiacée qui était faite à la musique de chambre ; la seconde est inhérente à la nature du talent de Grétry. Pour qui le connaît tant soit peu, il est évident que la composition instrumentale n'était ni dans ses goûts ni dans ses aptitudes, et que, comme Gluck, il était essentiellement un compositeur de théâtre, ne comprenant et n'aimant dans son art que la partie dramatique, humaine, l'étude des passions et des caractères, plutôt que le côté abstrait, scientifique de la musique sans paroles ; aussi, après que le succès du Huron lui eut mis le pied dans l'étrier, le voyons-nous s'élancer plein d'ardeur dans les régions de l'opéra-comique et de l'opéra, sans tourner la tête en arrière, vers ses essais oublic^s de musique religieuse et instrumentale.

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