CHAPITRE TROISIEME
Lncile et ie Tableau parlant.
A peine le succès du Huron était-il établi, que les poètes affluaient chez Grétry pour lui offrir des livrets; ceux qui, la veille, lui refusaient leur collaboration furent peut-être des plus empressés à se mettre à son service. Les uns s'adressaient à lui directement, les autres d'une manière détournée, comme ce Guichard, qui publiait dans le Mercure des vers très médiocres, mais pleins de bonnes intentions, et se terminant ainsi :
Vois, de lauriers tout prêts, une moisson entière : Trop heureux si je puis t'aider à les cueillir *.
Malgré tout le mal qu'on avait dit de son poème du Hurm,
* On peut supposer que ce Guichard était Jean-François Guichard le fabuliste, auteur de VAthant statue, opéra-comique qui avait réussi en 1759 avec la musique de M. de Lusse.
Marmontel était tout disposé à écrire pour Grétry de nouvelles comédies, et le jeune musicien ne songeait pas encore à chercher d'autres collaborateurs. Il se fît un malin plaisir de congédier tous les gens de lettres que son succès séduisait, comme la lumière, dans une nuit d'été, attire les mouches et les papillons.
Cependant, parmi les offres qui lui étaient faites il y en eut une à laquelle il ne s'attendait guère et qui lui procura un grand plaisir, car elle venait de Voltaire lui-même et lui prouvait que le vieux poète était loin de l'avoir oublié. Le bruit des applaudissements du Huron était allé jusqu'à Ferney, et en écrivant à Chabanon, trois semaines après la représentation de cet opéra, l'auteur de Mérope s'informait s'il était vrai que la musique en fût charmante ^. Vers la fin de septembre, il envoyait à Grétry deux projets d'opéras-comiques, l'un déjà développé, ayant pour titre le Baron d'Otrante, et qu'il avait tiré d'un de ses contes, l'Éducatioii d^unptince; l'autre, intitulé les Deux Tonneaux, à l'état de simple esquisse. Hais il recommandait à son jeune ami une grande discrétion, lui demandant de ne point le nommer aux comédiens italiens et de leur présenter ces pièces comme les œuvres d'un jeune homme de province 2. Lui-même mentait effrontément en écrivant à M*"® de Saint-Julien : « Madame Denis m'a mandé qu'un jeune )> homme a tourné en opéra-comique un certain conte intitulé » rÉducation d^un prince. Je n'ai point vu cette facétie, mais » elle prétend qu'elle prête beaucoup à la musique 3. » Grétry s'acquitta scrupuleusement de sa mission, mais la réponse des comédiens ne fut pas tout à fait celle qu'attendait probablement Voltaire : ils demandèrent des changements et engagèrent l'auteur à quitter la province pour venir à Paris suivre une
* Voltaire à M. de Chabanon, 9 septembre 1768. Œuvres complétée de Voltaire, l. LXVI, p. 298; édit. Dupont.
' Grétrt, Essais, 1. 1, pp. 165,. 166.
' Voltaire à M»« de S'-Julien, 30 septembre 1768. Œuvres complètes, vol. cité, p. 316.
carrière pour laquelle il montrait des dispositions. On dit que cette décision fit beaucoup rire le vieux philosophe; le rire était mêlé d'un léger grain de dépit, dont on retrouve la trace dans une lettre du 3 mars 1769 : « L'opéra-comique n'est » autre chose que la foire renforcée, écrit Voltaire. Je sais que » ce spectacle est aujourd'hui le favori de la nation; mais je » sais aussi à quel point la nation s'est dégradée. Le siècle » présent n'est presque composé que des excréments du grand » siècle de Louis XIV. Cette turpitude est notre lot dans » presque tous les genres. » Et il appelle les acteurs de ce théâtre « les bateleurs de l'opéra-comique i. »
L'affaire en resta là. Les deux projets d'opéras, imprimés dans les diverses éditions des œuvres complètes, n'offraient rien de remarquable, et La Harpe n'a point péché par excès de^ sévérité en disant : « Du grand opéra Voltaire voulut passer à » l'opéra-comique, et fit voir seulement qu'il n'entendait pas » mieux l'un que l'autre 2. » Le Baron (ïOtrante fut pourtant repris dans la suite par trois auteurs dramatiques, qui en tirèrent un vaudeville, un drame et un opéra-comique également oubliés aujourd'hui 3.
Les amis de Grétry et le public tout entier attendaient avec impatience son second ouvrage, qui ne se fit pas trop long-
» VoUaire à M^^ de S'-Julieo, 3 mars 1769. Volume cilé, pp. 453, 454.
2 La Harpe, Lycée ou Cours de lUtératurey t. Xill, p. 356.
^ u Mercier de CompiègDe (qu'il ne faut pas confondre avec Tauteur du « Tableau de Pans) mit en vaudeville vers 1793 Topera de Voltaire et l'a fait r> imprimer dans un petit volume intitulé les Nuits de la Concùrgerie (an IIU 9 1795, in-t8). Tout en conservant le titre delà pièce, il a changé le nom du r> principal personnage, qu'il nomme le baron de la Bàtardière. Le travail de » Mercier n'a paru sur aucun théâtre. — Les comédiens italiens donnèrtnt» » en 1784, le Duc deBénévent, drame héroïque en trois actes, par Renquil- » Lieutaud. -- Le Prince de Calane, opéra en trois actes, paroles de CasieU » musique de Nicolo Isouard, fut joué le 4 mars 1813 sur le théâtre de TOpéra- » Comique. Ces deux pièces, dont le sujet est le même que le Baron d'Otrantey j» sont imprimées. » (Barthélehy, VoUaire librettiste; dans la Chronique liUSiCALE, t. VI, p. 317.) On peut consulter aussi : Vakder St^ketes, VoUaire mubicien, in-8«. Paris, Baur, 1878.
temps désirer; cinq mois après le Huron parut Lucile, comédie en un acte, mêlée d'ariettes, dont la première représentation eut lieu à la Comédie- Italienne, le 5 janvier 1769. Le poème de Marmontel était anonyme comme celui du Huron ; mais les spectateurs n'hésitaient plus à nommer l'auteur et accordaient à son nouvel ouvrage plus d'éloges qu'au précédent. Nulle pièce n'eût mieux répondu aux dispositions du moment, à ce singulier sentiment de la société française qui affectait « l'enthousiasme de la vertu, » sans chercher à la pratiquer. L'avènement de la sensibilité datait de quelques années; excitée par les écrits de Rousseau, de Diderot, par les tableaux de Greuze, elle était devenue le « trait final » du dix-huitième siècle : « La mode autorise une affectation nouvelle, des effu- » sions, des rêveries, des attendrissements qu'on n'avait point » encore connus. Il s'agit de revenir à la nature, d'admirer la » campagne, d'aimer la simplicité des mœurs rustiques, de » s'intéresser aux villageois, d'être humain, d'avoir un cœur, » de goûter les douceurs et les tendresses des affections natu- » relies, d'être époux et père, bien plus d'avoir; une âme, des » vertus, des émotions religieuses, de croire *à la Providence » et à l'immortalité, d'être capable d'enthousiasme. On veut » être ainsi, ou du moins on a la velléité d'être ainsi. En tous » cas, si on le veut, c'est à la condition sous-entendue qu'on » ne sera pas trop dérangé de son train ordinaire et que les » sensations de cette nouvelle vie n'ôteront rien aux jouis- » sances de l'ancienne. Aussi Texaltation qui commence ne » sera guère qu'une ébullition de la cervelle. . . ^ » Marmontel prend part à son tour à cette ébullition, et il jette dans Lucile tout ce qu'il peut d'émotions honnêtes, de sensibilité, de vertu ; pour Grétry, à peine arrivé à Paris et qui ne connaît pas encore à fond comme son collaborateur la frivolité et l'égoïsme des mœurs, ni le scepticisme des philosophes, il ne s'agit pas d'une effervescence superficielle, c'est bel et bien avec
* Taine, Les origines de la France contemporaine, Lanckn régime, pp. 208, 209.
son cœur qu'il chante et qu'il émeut les spectateurs. Pour la première fois peut-être à la Comédie-Italienne, tout l'auditoire fond en larmes, et chacun sort pleurant, mais enchanté ^. La musique est la cause principale de cette émotion, car Tintrigue est peu de chose : Lucile, fiancée de Dorval, fait venir pour assister à son mariage le vieux paysan Biaise, son père nourricier ; il arrive chargé d'un secret que sa femme lui a révélé en mourant et qu'à son tour il apprend à Lucile : Lucile n'est point la fille du riche Timante, mais celle du pauvre paysan ; une substitution a été commise par la nourrice à l'insu de son mari. La pauvre enfant renonce à son bonheur et se prépare à partir avec Biaise ; mais Dorval l'aime trop pour songer à s'en séparer, et Dorval père, instruit de tout, ne se fait point prier pour consentir au mariage.
Il faut voir les écrits du temps pour se rendre compte de effet produit par le livret et la musique de Lucile sur un public si bien préparé aux émotions pathétiques : « Il règne d'un bout de la pièce à l'autre, dit le Mercure, une sorte d'enthousiasme de bonté et de vertu qui se communique au spectateur, et qui lui fait éprouver le sentiment le plus doux pour les âmes honnêtes, celui de voir exprimer ce qu'elles ressentent; mais il faut absolument la voir représenter pour connaître tout ce qui résulte de l'accord heureux de la musique et des paroles, et du jeu des acteurs tels que MM. Caillot et Laruette. . . 2 »; et un peu plus tard : « On a continué les représentations de Lucile, ce drame honnête et intéressant, embelli encore et animé par la musique éloquente, pleine d'expression, de vérité et de cette simplicité sublime qui parle au cœur et peint à l'imagination 3^ » Pour suppléer au petit nombre des journaux, les auteurs de ce temps faisaient paraître fréquemment des brochures, le plus
* Mémo'ris secrets pour servir à VLisloire de la république des lettres, I . IV, p. 204.
* Mercure de France, féviier 1769, pp. 195, 193. ' Idem, mars 1769, p. 153.
souvent anonymes, sur les sujets d'actualité. L'apparition de Lucile donna lieu à la publication d'un ouvrage de ce genre, dont l'auteur était le comte de la Touraille, gentilhomme du prince de Condé, et qui avait pour titre : Lettre à M. de Voltaire sur les opéras philosophi-comiques i. Entièrement consacrée à un examen sévère du livret de Lucile, cette brochure ne parlait du musicien qu'incidemment, dans deux courtes notes, mais en lui rendant pleine justice ; à propos du quatuor: ce Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? » le comte écrivait : « On ne saurait accuser le musicien de la même sté- )) rilité. La délicatesse, le jeu et la variété qu'il a mis dans ce » quatuor, prouvent plus que jamais combien la musique est » indépendante des paroles » ; un peu plus loin, parlant du monologue de Biaise : « Ah ! ma femme, qu'avez-vous fait? » l'auteur ajoute : « Ici, nouveau triomphe pour le musicien et » même pour l'acteur 2. »
Ces deux morceaux sont, en effet, les pages les plus saillantes de la partition de Lucile; le quatuor est, selon La Fage, « l'expression la plus vraie du bonheur domestique 3 ». Rarement morceau de musique eut une fortune plus universelle et plus longue; après avoir été applaudi avec frénésie par les spectateurs de la Comédie-Italienne, il devint populaire, proverbial même, il se grava dans toutes les mémoires et reçut les applications les plus diverses. Pendant les guerres de la Révolution, on vit des émigrés et des officiers du corps de Pichegru, rapprochés un moment par un échange de prisonniers, s'asseoir à la même table et heurter fraternellement les verres en chantant le quatuor de Grétry 4; le 8 ventôse an III (26 février 179S),
* Lettre à M. de Voltaire sur tes opéras pkUosophi-comiques , où Ton lioiive la critique de Lucile, comédie en un acte, en vers, mêlée d'arietles, in-12^ 68 pages Amsterdam, et se trouve à Paris, chez Desnos, 1769.
' Notes des pages 23 et 30 de cette brochure.
> La Fage, article Grétry de la Biographie Mfichaud, 2« édit., t. Wli, pp. 500-506
* Comte d'Hausson VILLE, Souvenirs et mélanges, Ui-18, pp. 27, 28, au chapitre hititulé ta Vie de mon père. Paris, Lévy, 1879.
tandis que Charette, le fameux Vendéen, entrait à Nantes avec les représentants du peuple après le traité de pacification, la foule criait : Vive la paix ! vive l'union ! et les musiques militaires jouaient l'air : « Où peut-on être mieux, etc. ^ ». Dans un des jours les plus sombres de notre histoire, le même chant prit par une application nouvelle un caractère héroïque : ce fut pendant la retraite de Russie, alors queala grande armée sortait de Smolensk, en novembre 1812, poursuivie par les Russes et les Cosaques : « L'ennemi, voyant cette tête de colonne )) marcher en bon ordre, n'osa l'attaquer que par ses boulets : » ils furent méprisés, et bientôt on les laissa derrière soi. » Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à passer au » travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon, » comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. » Leur musique exprima cet orgueil. Au plus fort du danger )) elle fit entendre cet air dont les paroles sont si connues : » Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? 2 ». L'empereur, se méprenant peut-être sur le sens prêté en cet instant par ses soldats à cet air, les arrêta en s'écriant : « Dites plutôt : Veillons au salut de l'empire ! » Napoléon tombé, les Bourbons s'emparèrent à leur tour du quatuor de Lucile ; on le jouait, avec l'air de Vive Henri IV, dans les lieux où la famille royale se montrait en public, et il était devenu en quelque sorte un chant officiels. H avait pénétré dans l'église, et en 1825, appliqué à d'autres paroles, il servait à exprimer le bonheur des élus , après un sermon sur le Jugement dernier 4-. Grétrj^ n'avait point rêvé pour son œuvre une fortune si diverse et si éclatante, mais il se plaît à nous rapporter d'autres effets de cotte mélodie calme et sereine, dont l'audition, en provoquant
* Revue des documents historiques, dirigée par Cbaravay; septième année, p. 45.
* Comte DE Ségur, Histoire de Napoléon et de la grande armée en 4812, i !• édit., I. Il, p. 225. Paris. 1838.
3 Clément, Dictionnaire des opéras, p. 412.
* De Vai'labelle, Histoire des deux restaurations, o« édil., t. VII, p. 159, Paris, Perrotin, 1857.
(il )
de douces émotions, suffit pour réconcilier des parents ou des amis brouillés ^.
Lticile eut à peu de chose près les mêmes interprètes que le Huron : Caillot, Laruette, Nainville, M"»«Laruette, M"« Desglands. Caillot attachait une grande importance à l'exactitude du costume ; dans cette pièce, on le vit paraître la tête chauve, vêtu d'une blouse de paysan ; c'était une hardiesse, mais qui faisait honneur à son intelligence d'artiste. 11 fut inimitable, selon le témoignage de Grétr}% comme acteur et comme chanteur, dans le monologue de Biaise ; le comte de la Touraille se montre plus sévère lorsqu'il écrit : « C'est le seul morceau ^où il » peigne la nature, et paraisse sentir le personnage qu'il » joue 2. »
Reconnaissants des belles recettes que leur procuraient les succès du Huron et de Ludley les comédiens italiens offrirent à Grétry, en avril 1769, une gratification de 1200 livres 3.
Après le Huron et Ludle, tout le public était resté persuadé que Grétry était le chantre par excellence des émotions pathétiques, de la sensibilité, des douces affections, des sentiments tendres et délicats. En voyant déborder dans le Tableau parlant la gaieté la plus franche, la plus communicative, chacun fut surpris et émerveillé. C'était une transformation complète et tout à fait imprévue. Le nom de Pergolèse fut prononcé par toutes les bouches, et l'on fut si frappé des beautés de ce nouvel ouvrage qu'on le cita bientôt comme le .chef-d'œuvi*e de son auteur. Bien des années après, La Harpe disait encore : « Le Tableau parlant est, je crois, ce que nous avons de plus » voisin de Pergolèse, non pas tout à fait pour la richesse,
4 Grétry, Essais, 1. 1, pp. 170 à iSO.
' Lettre à M, de Voltaire, etc., p; 30, noie.
' Archives nationales, 0'854.
» mais pour Tesprit et les grâces du chant. C'est le véritable » pendant de ce chef-d'œuvre fameux, la Serva padrona^ et » peut-être encore celui de notre Pergolèse français, qui compte » tant d'autres ouvrages d'un mérite supérieur ^. »
Marmontei aurait cru déroger à sa dignité de philosophe et d'académicien en écrivant une bouffonnerie; le livret du Tableau parlant, qui portait le titre de comédie-parade en un acte, n'était donc pas de lui, mais d'Anseaume, ancien sous-directeur d'un des théâtres de la foire, souffleur de l'Opém-Comique, et poète attitré de la Comédie-Italienne pour les compliments de clôture. Grétry en avait composé la musique pendant le printemps et l'été de 1769, et en grande partie à la campagne, au château de Croix-Fontaine. Le sujet l'entraînait et il s'étonne lui-même de sa fécondité : en un jour, chez le comte de Creutz, il composa quatre des principaux morceaux de l'ouvrage ^. La première représentation eut lieu le 20 septembre 1769 et, chose curieuse, ne sembla point promettre le succès considérable qui s'établit bientôt; la cause de cette hésitation étant sans doute dans l'étonnement du public, et dans la timidité des acteurs, qui n'osèrent pas s'abandonner dès le premier jour à la gaieté de leurs rôles 3. En peu de temps, Clairval, M"« Laruette, M"* Trial et le public s'accoutumèrent à cette nouvelle pièce, si différente de Lucile et du Huron, et qui montrait Grétry maître de la comédie bouffonne, tandis qu'on le croyait fait exclusivement pour le drame sentimental. Ce furent alors des applaudissements sans fin et des éloges pleins de chaleur : « C'est une musique absolument neuve et dont il » n'y avait point de modèle en France ; c'est un modèle de » musique comique et bouffonne, cela est à tourner la tête 4.»
1 La Harpe, Cours de littérature, t. XIII, p. 397.
• L'air « Pour tromper ud pauvre vieillard •; Tair « Vous étiez ce que vous D'éles plus »; la tempête de Pierrot et le duo « Je brûlerai d^uue ardeur éternelle. » Grétry, Essais, 1. 1, p. i82.
» Idem.i. I, p. 188.
* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., éd.Tourncux, t. VIII, p. 347.
» — Que de gaieté, de grâces et de variété dans les airs 1 » M. Grétry semble créer un genre nouveau pour chaque nou- » velle production ; ne s'écartant jamais du sens des paroles, » il trouve le moyen d'ajouter encore à leur expression ; son » génie abondant et facile se prête à tout sans effort... ^. »Le8 amateurs de l'ancien opéra-comique, qui regrettaient le rire gaulois des pièces de la foire, approuvèrent hautement le Tableau parlant» Ils comparaient le théâtre de la Comédie-Italienne à <c une femme piquante et faite pour la gaillardise, qui » emprunte la langueur et les grands airs d'une beauté sublime » pour intéresser davantage et devient ridicule 2. » En ce temps-là, on était quelquefois plus difficile qu'aujourd'hui sur le mérite littéraire et la vraisemblance dramatique des livrets d'opéras; depuis les loges jusqu'au parterre, maint bel esprit s'évertuait à faire preuve d'un goût raffiné en critiquant l'ensemble ou les détails. La farce amusante et sans prétention du Tableau parlant n'échappa point à cet examen. Le duc de Nivernais, qui était à Croix-Fontaine lorsque Grétry termina sa partition, avait fait au livret de légers changements, approuvés ensuite par Anseaume; il n'en fallut pas davantage pour que le public lui attribuât tout l'ouvrage.
Une brochure parut, anonyme comme la plupart de celles qui pullulaient au XVIII® siècle, et dans laquelle on critiquait avec une certaine aigreur le Tableau parlant et d'autres pièces du même genre ; les lecteurs qui cherchaient à en deviner l'auteur eurent bientôt remarqué que Favart seul était épargné, et ils en tirèrent cette conclusion que la brochure devait être l'ouvrage de son ami l'abbé de Voisenon 3.
La pièce d' Anseaume ne méritait pas tant de reproches et, grâce à la musique de Grétry, elle eut une longue fortune, qui pourrait certainement être renouvelée de -nos jours. En lisant cette partition charmante, on comprend l'étonnement, l'admi-
* Mercure de France, octobre 1769, p. 179.
■ Mémoires secrets, t IV, p. 352.
5 Mémoires secrets, l. IV, pp. 363 364; 2S octobre 1769.
ration, rentraînement qu'elle fit éprouver au public de 1769. La France ne possédait encore en ce genre rien d'aussi élégant, d'aussi vif; et Grétry lui montrait pour la première fois que la musique pouvait allier la grâce et la délicatesse à la gaieté la plus folle, au comique le plus franc.
La musique ne peut à elle seule provoquer le rire et décrire ttne situation comique, son rôle est de souligner les intentions du texte et de les commenter; mais elle leur donne un tel relief, elle en augmente tellement les effets qu'elle se les approprie entièrement et que le spectateur, entraîné, ne distingue plus la source de ses émotions ; il faut qu'il raisonne et qu'il réfléchisse pour discerner la part du texte et celle de la musique. Grétry est un des maîtres qui ont le plus étroitement resserré cette union de la parole et du chant, et qui en ont tiré les plus heureux résultats. Dans le Tableau parlant, on le voit ftianier avec une grande dextérité les difficultés de la langue française, et particulièrement les rimes féminines, qui l'embarrassaient si fort à Genève, deux ans auparavant ; il compose le premier air : a Je suis jeune, je suis fille », où les terminaisons muettes dominent, de manière à émerveiller les grammairiens 1 ; l'esprit déborde dans sa musique; il saisit toutes les nuances du dialogue et se sert de l'orchestre pour les accentuer par des imitations pittoresques, des moqueries spirituelles : dans le second air d'Isabelle, la jeune fille contrefait la voix cassée de son tuteur Cassandre; puis la basse, par son rythme boiteux, décrit le pas incertain du vieillard. Lorsque Colombîne, à son tour, se moque de Cassandre, et qu'elle lui chante : « Ils sont passés, ces jours de fête », les deux cors et les deux flûtes font entendre ironiquement le chant du coucou -5 ; si le tuteur ridicule veut parler d'amour à Isabelle, le musicien le fait soupirer sur un air à la fois langoureux et suranné , réservant des chants plus tendres et plus juvéniles pour le duo de Pierrot et Colombine : «Je brûlerai d'une ardeur éternelle»,
* La Harpe, Cours de littérature y t. XIII, p. 399, noie.
• Page 61 de la parlilion d'orchestre.
et pour celui de Léandre et Isabelle. Sans doute la technique musicale n'est pas aussi habilement maniée; on regrette avec Fétis ^ qu'une modulation n'amène pas plus de variété dans ce même duo de Pierrot et Colombine ; on remarque que l'ensemble de la scène XII, annoncé comme un quintette, n'est, à peu de chose près, qu'un trio : mais ces défauts de science sont rachetés par de telles qualités d'inspiration et d'esprit que l'on n'a pas le courage de s'y attacher longtemps, et que l'on peut sans crainte citer l'ouvrage comme un modèle de comédie musicale.
Le succès obtenu par le Tableau parlant mit le comble à la réputation de Grétry, que trois ouvrages ont suffi à rendre célèbre. Burney, qui passe à Paris en 1770, le déclare le compositeur le plus à la mode, « the most fashionable », de l'opéracomique 2 et cette qualification est justifiée par d'autres témoignages. Grétry est devenu l'idole du public, il est fêté à la fois par les grands et par les petits, applaudi au théâtre, choyé dans les salons; ses partitions sont sur tous les clavecins, il n'est point de soirée musical^ où l'on ne chante un de ses airs ; les théâtres de société, qui foisonnent autour de Paris, dans les maisons princières, s'emparent de ses opéras. La duchesse de Mazarin veut-elle recevoir magni fiquement les filles de Louis XV, « Mesdames », au beau château de M. d'Effiat, à Chilly, près de Lonjumeau, elle leur offre un spectacle composé de la Partie de chasse de Henri IV, pièce de Collé dont la représentation avait été interdite à Paris, de Lucile, « qui plut beaucoup », et d'un ballet 3. — Pendant l'été, Grétry est l'hôte des châteaux des environs de Paris : il est reçu à Montigny, chez Madame Trudaine ; à Croix-Fontaine, habitation somptueuse du fameux fermier général Bouret, célèbre par son immense fortune, sa générosité, son luxe; il fait entendre, avant la représentation, des fragments du Tableau parlant chez la duchesse de la Roche-
* Fétis, Biographie des musiciens, 2« éd., t. IV, p. 103.
« Burney, The présent st-ale ofmusic in France and Italy, p. 46.
s C'était le i3 septembre 1709. Mémoires secrets, t. IV, pp. 548, 349.
foucauld, à Forges ^ ; le duc de Nivernais retouche son livret, le duc de Choiseul protège sa partition contre des critiques trop vives et en reçoit la dédicace ^. — Pendant l'hiver, Grétry fréquente les salons, les soupers à la mode. Il dîne chez le sculpteur Le Moine, avec l'avocat Gerbier, le peintre Latour, et M"« Vigée-Lebrun, qui nous a laissé le récit de ces soirées agréables : « On riait, on s'amusait. L'usage à cette époque » était de chanter au dessert. M"® de Bonneuil, qui avait une » voix charmante, chantait avec son mari des duos de Grétry... » Le dîner finissait gaiement, on se quittait toujours à regret 3.» 11 fait de la musique chez l'abbé Morellet, le premier dimanche de chaque mois ^, avec Philidor, Caillot, le claveciniste Hulmandel, en présence de Delille, de l'abbé Arnaud, du chevalier de Chastelux, de la Harpe, de d'Alembert; parmi ces hommes célèbres, plusieurs sont ses amis, d'autres le deviendront : nous le verrons se lier avec Delille. Mais il trouvera peu d'amis plus dévoués, plus affectueux que le comte de Creutz. L'ambassadeur de Suède avait pour lui une passion, une sorte de « culte religieux », où se mêlaient l'affection la plus vive, l'admiration d'un homme de goût, la satisfaction d'un protecteur fier de son protégé et heureux de ses succès ; comme ce personnage d'un roman de Dickens, il passait de longues heures, silencieux, à le voir écrire, et suivait avec amour la plunie traçant
* Grétrt, La vérité, ou ce que nous fûmes, ce que nous sommes, ce qtie nous devrions être, 1. 1, introcluctiou, p. Ixix. Paris, Pougens, au X.
* Dédicace du Tableau parlant au duc de Choiseul : « Monseigueur, en me » permettaul de placer voire illustre doiu à la tête de cel ouvrage, vous » honorez un arl que vous avez toujours chéri et dont les ebarmes sont bien » dignes de contribuer à vos délassements. La bonté avec laquelle vous avez
* daigné, Monseigneur, accueillir mon dernier ouvrage, est pour moi un nou- » veau motif d'émulation et de zèle. Je croirai être sûr de mériter le suffrage » de la nation aimable à qui j'ai consacré mes veilles, si j'ai le bonheur d'(^ 1 tenir le vôtre et si vous agréez les témoignages du profond respect avee » lequel je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur*
• Grétry. »
* M™« Vigée-Lebruw, Souvenirs, 1. 1, p. 41 .
* Garât, Mémoires sur le XV II h siècle, 1. 1, pp. 357, 358. Paris, 1829.
les mélodies sur le papier réglé ^. Après chaque opéra, il recueillait les témoignages d'approbation, il les écoutait avec émotion, il les provoquait au besoin. N'y a-t-il pas quelque chose de touchant dans cette amitié si tendre ?
Si le talent du jeune musicien était la cause déterminante de ses succès dans le monde, l'agrément de son intelligence lui attirait aussi des sympathies. De l'aveu général, il avait beaucoup d'esprit, de finesse; bien que son origine fût très modeste, il ne se trouvait pas déplacé dans les salons les plus brillants. D'après Burney, il avait un physique et des manières agréables; Kme Vigée-Lebrun l'appelle constamment : « cet aimable Grétry. » Il parlait de son art avec une grande finesse, mais il en parlait rarement 2. Dès son arrivée à Paris, il s'était familiarisé avec la littérature française : ses amis les Encyclopédistes lui avaient fait connaître les philosophes, et nous le voyons dans ses écrits citer Montaigne et Condillac; le Théâtre français, que dans les premiers mois il fréquentait assidûment, lui avait révélé les chefs-d'œuvre de Molière, de Corneille et de Racine ; c'est en les écoutant qu'il avait acquis la connaissance parfaite de notre langue, et qu'il s'était préparé à en traduire musicalement les inflexions variées 3.
Au moment de la représentation du Tableau parlant, Grétry avait vingt-huit ans; sa physionomie était « douce et fine 4 », mais sa pâleur, son apparence frôle, sa santé délicate inquiétaient ses amis. Sa poitrine était toujours faible et souvent il crachait le sang. « Qu'il tâche de vivre, s'il est possible! », s'écriait Grimm au lendemain du Hiiron s ; et après Silvaiti, le même auteur écrivait : « En nous charmant par ses ouvrages, » ou, s'il faut parler comme l'abbé Arnaud, en doublant notre
* Grétry, Essais, t. f, p. 192.— Dickens, Les grandes espérances. ^ Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, eic. l. IX, pp 435-443.
* La Harpr, Cours de littérature, t. XIII, p. 490. ' Grétry, Essais, 1. 1, pp- 143, 146.
* CorrespondanKe littéraire de Grimm, Diderot, etc., t. IX, p. 445 ^ Ibidem^ t. VIII, pp. IfiS el suiv.
» existence, M. Grétry nous a fait craindre pour la sienne * »>. Par bonheur, ces craintes si naturelles ne furent point confirméesj et Grëtry, avec la santé la plus frêle, parvint à Fâge de soixante-douze ans, et fut l'un des compositeurs les plus actifi et les plus féconds de l'école française.
Il est temps de revenir à ses ouvrages et d'étudier SUvaim^ qui suivit de fort près le Tableau parlant.