CHAPITRE CINQUIÈME
L'Ami de la maison. — Sedaine et le Magnifique. — La Rosière de Salency. — Mort de Louis XV, avènement de Louis XVI et Marie- Antoinette. — La Fausse magie.
En même temps que la réputation de Grétry s'étend et s'affermit, sa position de fortune s'améliore et d'heureux résultats financiers affirment ses succès; en commençant l'année 1772, il n'est plus le pauvre artiste obligé d'emprunter quelques louis au comte de Creutz et de copier ses parties d'orchestre luimême, par économie; le roi lui a fait don d'une pension de douze cents livres ^, et depuis le l®' octobre 1771 il touche une somme égale à la Comédie-Italienne , sans préjudice de ses droits d'auteur et à titre d'appointements. Les artistes de ce spectacle, reconnaissants des succès du Huron, de Lucile, de Silvain, du Tableau parlant, avaient voulu s'attacher le jeune compositeur d'une manière plus étroite, en lui donnant la charge de veiller, dans leur théâtre, à tout ce qui concernait la musique, le chant et l'orchestre 2.
L'aisance arrivait à point, car en même temps s'accroissait la famille de Grétry : le 15 juillet 1772, une seconde petite fille venait au monde dans le modeste logis de la rue Traversière
* Voyez ci-dessus p. 73.
' Archives nationales, 0*847, cartons de la Comédie-Ilalienne : c 1771, » 18 septembre; délibération des comédiens approuvée par M. le duc de Duras » pour accorder 1,200 livres d'appointements à commencer du l^' octobre au » sieur Grétry pour reconnaître ses services journaliers et qu'il ne travaillera » que pour leur spectacle et veillera à tout ce qui concerne ce genre de » musique, le chant et Torchestre. »
S'-Honoré; on la baptisait le lendemain à la paroisse S*-Roch, sous les noms de « Angélique-Dorothée-Louise » ; les noms aristocratiques de ses parrain et marraine montrent la place que Grétry s'était faite dans la société française : ce sont le marquis Louis-Paul de Brancas, lieutenant-général des armées du roi, chevalier des ordres, et dame Angélique-Dorothée Babaud, épouse de Jean-Dominique de Cassini, maréchal des camps et des armées ^.
Grétry n'était pas homme k s'endormir dans les délices de la célébrité, de l'aisance, ni même de la famille ; à peine le succès de Zémire et Azor était-il établi à la Comédie-Italienne que poète et musicien se mettaient à retoucher leur opéra de rAtni de la maison, représenté à • Fontainebleau le 26 octobre 1771, presque en même temps que Zémire^ mais avec un résultat bien différent, un succès c< au moins équivoque, » selon les propres paroles de Grétry. Si l'on consulte Marmontel 2, l'interprétation aurait causé cette chute; le poète en écrivant sa pièce destinait le rôle de Cliton, l'ami de la maison, à Caillot; l'excellent acteur refusa avec opiniâtreté de s'en charger et donna pour expliquer sa résistance des raisons à la fois originales et délicates : « cette situation, disait-il, ressemble trop » à celle où nous nous trouvons quelquefois, et ce caractère » est aussi trop semblable à celui qu'on nous attribue » ; et il ajoutait que le rôle lui ferait dans la société d'autant plus de tort qu'il l'aurait mieux joué. En même temps, il semblait désigner Laruette comme l'acteur le plus capable de le remplacer ; les deux auteurs avaient à M™« Laruette de grandes obligations ; ils saisirent cette occasion de lui être agréable en confiant à son mari le rôle en question. Ils n'eurent qu'à s'en repentir, en voyant Laruette jouer et chanter tout au rebours de leurs intentions ; le vieil acteur, qui s'était fait une spécialité des emplois de père et de tuteur, se sentait mal à son aise dans un rôle trop jeune, et sa contrainte exerçait une fâcheuse
• Jal, Dictionnaire critique, p. 658.
* Marmontel, Mémoires^ t. III^ pp. 133 et suiv.
influence sur le talent de M"® Laruette, qui chantait Agathe sans oser s'abandonner à l'espièglerie exigée par la pièce et par la musique ; Marmontel et Grétry, présents à la représentation à la cour, eurent beau s'agiter, exciter les artistes ^, ils ne réussirent point à éveiller leur ardeur ni l'enthousiasme du public. Tout en jouant, Laruette sentit parfaitement qu'il n'était pas à sa place dans l'habit de Cliton et, de lui-même, il rendit le rôle aux auteurs dont il avait, sans le prévoir, si mal servi les intérêts. Marmontel et Grétry rencontrèrent alors dans la troupe un artiste obscur, du nom de Julien, auquel ils enseignèrent patiemment leurs scènes et leur musique, et la représentation eut lieu à Paris, à la Comédie -Italienne, le jeudi 14 mai 1772 â, avec la distribution suivante :
Célicour Clairval.
Cliton Julien.
Oronte Nainville.
Agathe M°>e Laruette.
Orphise M"»« Trial '.
Grétry et Marmontel eurent tout lieu de se féliciter de leur choix : Julien se montra acteur intelligent, chanteur de mérite; M™® Laruette retrouva son aplomb, son enjouement. L'opéra avait été remanié et le compositeur n'avait pas hésité à faire le sacrifice de plusieurs morceaux de musique qui retardaient
' Mémoires secrets, l. VI, pp. 26. 27 : f Le sieur Marmontel, de TAcadémie » française, auteur des paroles, était présent, Tépaule haute, le sourcil élevé, » la bouche béante. 11 semblait prêt à dévorer l'acteur qui eut bronché dans » son rôle On a été surpris de la prétention qu'annonçait sur une pareille » misère ce poète devenu philosophe et se livrant actuellement à l'instruction » la plus sublime du genre humain. L'activité du sieur Grétry, auteur de la » musique, se di^^tinguait par des attitudes plus vives et plus variées. Il battoit » la mesure et tout le désordre de sa personne caractérisoit Tintérél qu'il » prenoit à la chose. Sou amour-propre a paru mieux fondé, d'autant que le » succès de ces jolis riens est dû, presque toujours, uniquement au musicien. '>
* Grétry, Essais, 1. 1, p. 252, dit le 14 mars; c'est une faute d'impression.
^Mercure de France, juin 1772, p. 165.
l'action ^ ; sa partition péchait par excès de richesse et, après ces coupures utiles, il restait des beautés musicales au delà de ce qui était nécessaire pour assurer à l'Ami de la maison un succès durable. Nous rappellerons seulement les premiers morceaux de cet opéra, l'air d'Agathe : « Je suis de vous très mécontente », et son duo avec Célicour : « Vous avec deviné cela », tous deux remplis de grâce et de finesse. « Voilà, » s'écriait le Mercure, le véritable modèle des scènes musi- » cales. Jusqu'ici on n'avait pas risqué de mettre en musique » le comique pur et noble sans aucun mélange de grotesque » ou de bouffonnerie. On croyait que l'expression musicale » ne pouvait se passer ou du pathétique ou de l'exagération » bouffonne. C'est un pas de plus que l'art de M. Grétry a fait » sur le théâtre lyrique 2. »
De tous les personnages de l'Ami de la maison, c'est celui d'Agathe dont la physionomie musicale est le plus finement saisie. Le type de Cliton, intrigant, hypocrite et lâche, ressemblant de près à Tartuffe, était peut-être plus difficile à traduire musicalement, et l'on doit approuver le parti qu'en a tiré Grétry; le public applaudissait aussi volontiers le morceau chanté par Oronte au premier aqte : « Rien ne plaît tant aux yeux des belles », qui fut longtemps tenu pour un des plus beaux airs militaires du répertoire 3. Grétry dédia la partition de l'Ami de la maison au duc de Duras, qui la lui avait commandée, ainsi que celle de Zémire et Azor, pour les spectacles de la cour *.
c< A mesure, dit Grétry, que j'acquérais les connaissances
* Grétry, Essais, 1. 1, p. 232.
* Mercure de France, juin i 772, pp. t65 et suiv.
5 Martine , De la musique dramatique en France, p. 1 68.
* Dédicace à Mgr le duc de Duras, pair de France, etc. : « Monseigneur, la » proleclion dont vous honorez les arls réunit tout ce qui peut Ûatter et encou- » rager les artistes^ elle annonce un goût éclairé qui sait apprécier leurs » travaux el montre une âme sensible qui jouit elle-même de leurs succès et » de leurs récompenses. C'est ainsi, Monseigneur, que vous avez daigné favo- )> riser mes efforts; recevez avec la même bonté Thommage de ma reconnais- » sancè et du profond respect avec lequel je suis, Monseigneur, votre très » humble et très obéissant serviteur, Gréiry. »
» propres au théâtre, je désirais de mettre en musique un » poème de Sedaine, qui me semblait l'homme par excellence, » soit pour l'invention des caractères, soit pour le mérite si » rare d'amener les situations d'une manière à produire des » effets neufs, et cependant toujours dans la nature ^. »
Le talent de Sedaine était tout différent de celui de Marmontel ; on pourrait presque dire que les qualités de ces deux écrivains étaient absolument contraires et que ce qui manquait à l'un brillait chez l'autre. Marmontel entendait fort bien tous les procédés d'un bon style et personne ne rythmait et ne disposait mieux les paroles d'une ariette, mais on l'accusait de manquer d'invention et de gaieté 2. Sedaine excellait à trouver des situations neuves et des types intéressants; avant 1772, il avait donné de nombreuses preuves d'un réel génie dramatique dans ses opéras Rose et Colas, On ne s'avise jamais de tout, Aline reine de Golconde, écrits pour Monsigny, et dans sa célèbre comédie le Philosophe sans le savoir, mais on lui reprochait de ne point savoir écrire. Son talent et celui de Grétry avaient de telles affinités que l'on pourrait presque appliquer à l'un les jugements portés sur l'autre, et que Dessales-Régis, en les comparant, les appelle des « esprits jumeaux 3 ». H nous suffira, pour rendre ce rapprochement plus frappant, de citer quelques lignes consacrées à Sedaine et à Grétry par deux critiques modernes :
« Sedaine, dit M. Victor Fournel, était original, novateur » même à sa manière: il devait tout à l'instinct de son génie, » rien à l'imitation ; il ne lui a peut-être manqué, à cause des » lacunes de sa première éducation, que l'étude de la gram- » maire, le soin et le sentiment du style, pour s'élever aux » premiers rangs ^. » — Fétis écrit à propos de Grétry :
* Grétry, Essais^ 1. 1, p. 247.
* La Harpb, Cours de littérature, l. XIV, p. 271.
5 Dessales-Rkgis, Poète et musicien (Sedaine et Grétry); Revue de Paris du 13 août 1845.
* Victor Fournel, article Sedaine, dans la Nouvelle biographie générale Dîdot, t. XLUI, p. 678.
« Ce musicien, le plus singulier de tous ceux que mentionne » l'histoire de la musique, quoiqu'il fût né avec l'inspiration » des beaux chants et avec le sentiment le plus vrai qu'on » puisse citer, ne posséda pas la faculté d'apprendre le méca- » nisme de son art, même en Italie, où il passa sept ans dans
» l'école de savants musiciens C'était dans toute l'accep-
» tion du mot le musicien de la nature *. »
Ce fut M"»® d'Epinay qui s'entremit pour présenter à Grétry le livret du Magnifique, opéra-comique en trois actes, que Sedaine avait tiré d'un conte de La Fontaine. Ce sujet avait déjà été mis au théâtre par Boudard de La Motte et représenté à la Comédie-Française en 1731 ; dans l'avertissement placé en tête de son livret, Sedaine se défend d'avoir voulu lutter avec son prédécesseur, dont il ne connaissait même pas la pièce. « Ce conte, dit-il, m'a paru propre au genre de l'opéra-co- » mique, il promettait des situations sur lesquelles la musique » pût s'arrêter, et j'ai cherché à en profiter 2. » Grétry fut séduit par une de ces situations, la fameuse scène de la rose, et tout en comprenant la difficulté de mettre en musique un épisode aussi long, il n'hésita point à accepter la pièce proposée; avec sa finesse habituelle, il s'attacha à diversifier son style et à l'assortir au genre de ce poème, genre un peu différent de ceux qu'il avait traités auparavant.
La première représentation eut lieu à Paris, le jeudi 4 mars 1773, et quelques jours^ après les comédiens italiens se rendirent à Versailles, pour jouer le Magnifique devant Louis XV et sa cour 3. La collaboration de Sedaine avec Grétry excita quelque bruit dans le monde des lettres et des théâtres, et le
* Fétis, Curiosités historiques de la musique, in-S*», pp. 112, 115. Paris et Bruxelles, 1830.
' Le Magnifique, comédie en trois actes, en prose et en vers, mis en musique, terminé par un divertissement. Représenté devant Sa Majesté à Versailles, le 19 mars 1773 Imprimé à Paris chez Ballard, par exprès commandement du roi, in-8<»; avertissement, p. v.
s Le 26 mars, suivant la partition; le 19, suivant le livret. La partition est dédiée au duc d'Albe.
succès du Magnifique faillit être compromis par les clameurs de deux petites cabales, qui allaient disant « les dernières horreurs » de la pièce et de la musique; c'étaient les Monsignistes, fâchés de voir Sedaine travailler pour Grétry, et les Marmontélistes, qui s'indignaient de voir Grétry s'associer à Sedaine ^. En faisant abstraction de la valeur littéraire de Marmontel et de Sedaine, il restait un point sur lequel le musicien n'avait qu'à se louer de son nouveau collaborateur : l'auteur du Philosophe sans le savoir était d'une modestie beaucoup plus grande que Marmontel et, au lieu d'afficher des airs de suffisance et de s'attribuer le succès, il écrivait dans la courte préface de son livret : « Si cet ouvrage réussit, je dois encore » être bien modeste : le musicien enlève et mérite toujours )) la plus grande partie des éloges. Il faut quelque réflexion » pour s'apercevoir du soin avec lequel l'auteur du drame » écarte les moyens de paraître aux dépens de son associé, » comme il se replie, comme il s'efface, combien enfin il a » fait de sacrifices pour n'être que le piédestal de statue qu'il » lui élève. Il est besoin, il est vrai, que le piédestal soit » solide, et je n'ose m'en flatter... ^ »
Sans être éclatant, le succès du Magnifique fut évident e durable; il était dû presque entièrement à la scène de la rose, admirablement traitée par Grétry; plus d'un amateur affectait d'aller au théâtre uniquement pour l'entendre. Voici le canevas de cet épisode célèbre :
Le Magnifique a obtenu d'Âldobrandin, le tuteur de Clé-
* Correspondance titléraire de Grimm^ Did^roty etc., i. X, pp. 208, 209.
• Livret du Magnifique, averlissenicnl pp. vj, vij. — La Harpe, qui s'est plu à critiquer dans son Cours de littérature le poème du Magnifique, fait une longue Dde pour se moquer de la phrase que nous venons de reproduire, et pour démontrer que Sedaine a Tait une faute de grammaire en omettant Particle et eu disant le piédestal de statue au lieu du piédestal de la statue. La phrase de Sedaine est peut-éire obscure et mal construite, mais la correction de La Harpe en changerait le sens: évidemment Sedaine ne veut pas élever au musicien une statue, mais seulement lui offrir un piédestal solide pour soutenir rœuvre d'art, la statue qu'il n'appartient qu'au compositeur de créer. Voy. La Harpe, Cours de littérature, t. XIV, p. 138.
mentine, la permission de voir la jeune fille et de lui parler sans être entendu pendant l'espace d'un quart d'heure ; Aldobrandin et Fabio, son valet, assisteront de loin à l'entrevue. Le vieux tuteur a consenti à cet arrangement, mais il se promet bien de déjouer les projets du Magnifique, et s'il permet à Clémentine de l'écouter, il lui défend de répondre un seul mot. Les personnages se placent selon ce qui a été convenu et la scène commence : le Magnifique s'adresse à la jeune fille et chante : « Pardonnez, ô belle Clémentine », mais il s'aperçoit bientôt que le silence a été imposé à son interlocutrice et tandis qu'indigné il s'écrie : « Seigneur Âldobrandin, cette contrainte est détestable », le tuteur et le valet, restés au fond du théâtre, s'applaudissent de leur ruse. Le Magnifique va les jouer à son tour : il a vu une rose dans la main de Clémentine, cette fleur parlera pour la jeune fille et il la supplie de la laisser tomber en signe d'aveu. Clémentine laisse échapper la rose et le Magnifique reprend avec l'accent de l'ironie et du triomphe sa phrase : « Cette contrainte est détestable », pendant laquelle Âldobrandin et Fabio répètent l'expression de leur satisfaction; l'heure s'avance, le temps fixé est près d'être écoulé : le Magnifique ramasse la précieuse fleur et un nouveau trio termine la scène.
Il est difficile de rendre compte des effets spirituels et délicats répandus par Grétry dans cette scène; Martine en a donné en quelques lignes une assez juste appréciation : « Ce mor- » ceau, le plus long qui ait été entendu à ce théâtre, occupe » sans cesse l'attention quand il est bien exécuté. Les accom- » pagnements en sont si pittoresques, ils coupent si heureuse- » ment le chant; les solos du Magnifique, les trios entre lui, » Âldobrandin et Fabio, sont si bien distribués, que la scène » ne languit point. C'est le seul endroit de la pièce qui ait de » l'intérêt; mais le compositeur avait à vaincre de grandes » difficultés : c'est un tour de force dont le génie seul se pou- » vait tirer ^. »
' Martine, De la musique dramatique en France, p. 170.
Clairval était acteur charmant et chanteur exquis dans ce rôle du Magnifique; il avait en M*»® Laruette une digne partenaire, et dans cette scène muette si diflScile à jouer, l'excellente actrice se montrait pleine de talent et de grâces ; quelques jours après la représentation elle reçut ces vers, signés Guérin de Frémicourt, qui furent publiés dans le Mercure :
Que ton jeu toujours vrai sait rendre intéressant Le moment où tes doigts laissent tomber la rose !
Ouif tu triomphes en cédant.
En vain sur ton silence un tuteur se repose : Que Laruette parle, ou qu'elle ait bouche close, Le sentiment par elle est sûr d'être vainqueur;
Elle le peint d'après son cœur *.
Dans l'automne de 1773, deux ouvrages nouveaux de Grétry furent représentés à la cour : un opéra-comique, la Rosière de Saiency, donné pendant le voyage annuel du roi à Fontainebleau, le samedi 23 octobre 1773, et Céphale et Procris, premier essai de Grétry dans le genre du grand-opéra, joué à Versailles le 30 décembre, pour la clôture des fêtes célébrées à la cour en l'honneur du mariage du comte d'Artois, le dernier des petits-fils de Louis XV. Nous nous proposons de consacrer un chapitre spécial à l'opéra de Céphale et Procris, et d'accorder auparavant toute notre attention à la Rosière, son aînée.
Depuis longtemps Grétry désirait écrire une pastorale, et il s'entretenait dans cette idée par la lecture des idylles de Gessner, qui étaient tout à fait à la mode, à cette époque, dans la société française ; un colonel, qui prenait le titre de marquis de Pezay, tout en s'appelant de son vrai nom Masson 2, lui proposa, en 1773, la Rosière de Saiency, pastorale en quatre actes. Le dramaturge amateur ne s'était pas mis en grands frais d'invention, car le titre de sa pièce et la légende de l'in-
* Mercure (te France, avril 1773, 1. 1, p. 45.
* Correspondance liuéraire de Gn'mm, Diderot, etc., t. X, p 400.
stitution d'une rosière dans le village de Salency avaient déjà servi quatre ou cinq fois pour des romans ou des pièces de théâtre ^ ; la dernière de ces pièces avait été un opéra-comique de Favart, joué à la cour et à Paris en 1769, avec quelque succès, mais dont la partition, commencée par Biaise, reprise par Philidor, achevée par « plusieurs amateurs de la première distinction ^ », était faite de pièces et de morceaux ; les plus médiocres avaient effacé l'impression des meilleurs et, au bout de quinze ans, l'ouvrage était assez suranné pour que le mar- (|uis de Pezay et Grétry pussent s'en approprier le titre sans ôtonner personne. La première représentation de leur ouvrage, donnée à la cour, à Fontainebleau, le 23 octobre 1773, n'obtint pas un grand succès ; il en fut à peu près de même à Paris où la Rosière de Salency parut le lundi 28 février 1774, chantée par Clairval, Nainville, Laruette, Narbonne, Trial, M"* Trial, jolies Beaupré et Linguet 3. La Dauphine Marie-Antoinette assistait à cette représentation ^, dont le résultat fut assez douteux pour obliger les auteurs à des^ remaniements. Grétry nous dit lui-même qu'il fallut « mille changements » pour fixer la Rosière au répertoire *>. Cinq mois environ après sa première apparition, la pièce subit un dernier et considérable changement : elle fut réduite en trois actes et jouée sous cette forme le 18 juin 1774 6 ; le public approuva cette importante modification, et le succès de la Rosière de Salency s'établit enfin d'une manière certaine.
Les jugements portés sur la nouvelle partition de Grétry par ses contemporains sont moins unanimes que pour d'autres
> • M"« Cosson de la Cressonnière, l'abbé Coyer, Pabbé de Malespine et » AI. de Saavigny ont composé des choses charmantes à l'occasion de la rosière k de Salency » Mercure de France j janvier 1770, pp. 153 et suiv.
* Mercure de France, idem.
* Mercure de France^ avril 1774, p. 171.
* Mémoires secrets, I. VII, p. 155.
5 Grétry, Essais, 1. 1, pp. 256, 257.
c D'Orignt, Annales du Théâtre^ltalien, depuis son origine jusqu'à ce jour, l.ll, p. 90. Paris, Dachesne, 1788. Le lendemain, 19 Juin, M»* DugazOn débuta à ce théâtre dans le rôle de Pauline, de Popéra de Silvain,
ouvrages; tandis que le Mercure redouble de louanges en disant : « La musique de cette comédie est agréable, pleine » de goût et d'élégance, il y a des chants neufs, variés, d'une » fraîcheur délicieuse et d'un effet très piquant ^ », Grimm déclare que la musique est c< plus faible » que tout ce qu'il a vu de Grétry, qu'il y a « trois ou quatre morceaux saillants » et que le reste « ressemble à tout 2. » VAlmanach mmical estime que cette partition est trop savante, il « regrette de n'y ' » trouver que de grands tableaux qu'on ne peut admirer qu'au » théâtre », tandis quB Ludle, Zémire et Azor « sont remplis » d'airs charmants, qu'on chante partout, et qui sont devenus » un plaisir de tous les états, une jouissance de tous les » instants 3. »
C'est à nous de prononcer, la partition en main, entre ces juges si peu d'accord. Dès les premières pages, nous dirions volontiers dès les premières notes, on s'aperçoit du soin avec lequel Grétry s'est attaché à donner à ses morceaux un caractère pastoral et rustique, un coloris frais et naïf; les deux hautbois^ instruments par excellence de la musique champêtre, dessinent dans l'ouverture quelques thèmes simples de forme et d'allure. Le premier air de Cécile : « Quel beau jour », son duo avec Colin : « La plus douce espérance », ont des chants gracieux de courtes dimensions et dont un accompagnement réduit souligne la* simplicité; le duo des deux jeunes filles jalouses de Cécile, et comme elle prétendantes à la rose, est un des fragments les plus intéressants de l'opéra, et l'on y admire les qualités de finesse et de naturel qui sont si saillantes chez Grétry. L'air de Cécile « Quand le rossignol du bocage », avec ses vocalises auxquelles répondent de petits solos imitatifs de fiûte et de hautbois, détonne au milieu de ce tableau rustique si vrai et d'une simplicité si heureuse. C'était sans doute une concession faite par l'auteur à la
* Mercure de Francf*, avril 1774» pp. 171 el suiv.
* Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., I. X, p. 400. > Almancu^h musical pour 1773, in-24, p. 41. Paris, Ruault.
virtuosité de M"« Trial. Le duo de Cécile avec Colin : « Colin, quel est mon crime? » qui ouvre le second acte, est d'un tout autre genre que nous préférons de beaucoup ; Grétry nous dit qu'il ne produisait point d'effet au théâtre : la lecture de ce morceau n'explique pas cet insuccès. Est-il besoin de rappeler encore l'air si célèbre de Jean Gaud au troisième acte : « Ma barque légère », resté longtemps populaire et qui a servi de thème à Dussek pour un de ses meilleurs morceaux de piano? Les rôles d'Herpin et du bailli ne sont pas moins heureusement rendus ; le divertissement final a bien le caractère voulu de gaieté franche et rustique i. Au total, réformant les jugements de Grimm et de YAlmanach musicaij nous conclurons avec La Fage, en disant que ce la Rosière de Salency » se distingue par son caractère champêtre et par quelques » morceaux pleins de grâce et de finesse 2 », ou avec Fétis, en disant que dans cet opéra « tout est frais, élégant, dramatique 3 ». Grétry nous donne un exemple de l'affectation sentimentale de ce temps, en assurant que le public aimait à voir le rôle de la Rosière tenu par une actrice vertueuse ^.
Peu de temps après la première représentation de la Rosière de Salency y les théâtres furent fermés par ordre du gouvernement, à cause de la maladie et de la mort de Louis XV : « Le 30 avril 1774, sur les sept heures du soir, tandis qu'on » jouait le premier acte de VAmi de la maison^ M. Laurent, » secrétaire de la Police, s'est transporté à la Comédie-Ita- » tienne et a fait cesser sur-le-champ le spectacle, à cause des » prières de quarante heures, qui venaient d'être ordonnées » pour le roi, dont la petite vérole menaçait les jours ^ ».
' Parmi les morceaux qui le composent se trouve une gigue qui, selon une note de la partition, « n*est point de M. Grétry ». ' La Page, Grétry^ dans la Biographie Michaud,
* Fétis, Biographie des musiciens, l. IV, p. \0À.
* Grétry, Essais, t. I, p. 257. La partition de la Rosière de Salency est dédiée à la comtesse de Stroganoff.
^ D'Orignt, Annales du Théâlre- lia lien, 1. 11, p. 89. Après la mort du roi, les théâtres furent fermés pendant un mois et quatre jours.
Le 10 mai, Louis XV expirait à Versailles, abandonné de presque tous ses familiers, qui avaient fui la contagion d'une terrible maladie. A cette époque, les relations des artistes avec la cour étaient fréquentes, et un changement de règne pouvait exercer une influence décisive sur leur carrière. Grétry avait dû à son talent et à sa réputation d'être appelé plusieurs fois en peu d'années à collaborer aux séries de spectacles de la cour et il avait eu aussitôt sa part des gratifications et des pensions que le trésor royal distribuait en ces occasions; cependant il avait conservé un souvenir désagréable de sa présentation à Louis XV : le vieux roi, fatigué, indifférent, n'accordait guère d'attention aux artistes, qu'il regardait à peu près comme des outils nécessaires au luxe de sa cour. Son petit-fils, le Dauphin, qui lui succédait sous le nom de Louis XVI, n'avait jamais eu de goût pour les arts; il ne s'enthousiasmait vraiment que pour la chasse i, et chacun connaissait son « aversion décidée pour la musique 2 », La jeune archiduchesse avait apporté de la cour de Vienne un goût tout opposé; elle chantait volontiers, avec « une voix très agréable et fort juste », nous assure l'ambassadeur Mercy 3; cependant, M"® Vigée- Lebrun dit que sa voix n'était pas d'une grande justesse 4; sans jouer avec un vrai talent d'aucun instrument, Marie-Antoinette était parvenue au bout de peu de leçons à déchiffrer à livre ouvert s ; elle avait pour la harpe une grande préférence 6; mais la jeune reine apportait dans ses études et ses distractions musicales le même esprit léger et inconstant qui lui faisait adopter et abandonner tour à tour des plaisirs très divers; pendant un temps (1774), elle se livre à la musique avec tant d'ardeur que le comte de Mercy se voit obligé de lui
* Taime, IJanchn régime, passim.
* D'Arnetu et Geffroy, Marie^ Antoinette, corres|K)ndance secrète eiilre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argentean, 1. 1, p 66.
* Idem, l. m, p. 478.
* M"»* Vigée-Lebrun, Souvenirs, 1. 1, p. 67.
* M"»« Campan, Mémoires, U I, p. 40.
^ D'Arketh et Gsffroy, ouvrage cité, 1. 1, p. 455, et t H, p, 236.
adresser des remontrances approuvées par Marie-Thérèse i; deux ou trois ans après, le même ambassadeur déplore que le goût pour la musique ait « presque totalement disparu » pour faire place à des conversations sans fin, et « certainement très oiseuses », avec la comtesse de Polignac 2. Au bout de quelque temps, la reine se remet tout à coup à prendre des leçons de harpe 3. Passant ainsi sans cesse d'un extrême à l'autre, Marie-Antoinette eut cependant toujours pour la musique une prédilection marquée aux dépens des autres arts ^.
On sait combien elle protégea Gluck; Grétry ne pouvait rester inaperçu pour elle, et les morceaux du charmant musicien étaient de ceux qu'elle chantait le plus volontiers, jj^me Vigée-Lebrun nous l'atteste ; elle faisait le portrait de la reine : « Dès que Sa Majesté eut entendu dire que j'avais une » jolie voix, elle me donnait peu de séances sans me faire » chanter avec elle plusieurs duos de Grétrj^^ ». Nous avons dit avec quelle chaleur Marie- Antoinette, encore Dauphine, avait félicité Grétry sur la musique de Zémire et Azor ; nous avons vu qu'elle vint à Paris pour la première représentation de la Rosière de Salency. La reine ne tarda point à donner à Grétry des marques plus sensibles de sa bienveillance. Dans les premiers temps de son règne, elle daigna servir de marraine à la troisième fille du musicien ; le parrain fut le second frère du roi, M«' le comte d'Artois, et l'enfant reçut le nom d'Antoinette. Jal, qui a découvert et publié, dans son dictionnaire critique, les actes de baptême des deux premières filles de
• D*ÂRNETH ET Geffroy, ouvrage cité, t. II, p. 267; leUre de Marie-Thérèse à Mercy, de Vienne le 1" décembre 1774 : t Vous avez 1res bien faii de faire » seuUr à ma fille que la musique peut Tamuser sans Toccuper cependant au » point de la détourner des objets plus essentiels et plus conformes à son rang ».
« Idem, t. III, p. 120; lettre de Mercy, 17 octobre 1777.
* Idem, t. III, p. 352; lettre de Mercy, septembre 1779. ^ M*»» Campan, Mémoires, 1. 1, pp. 151, 153.
5 M"»« Vigée-Lebron, Souvenirs, 1. 1, p. 67; M«« Vigée-Lebrun fit deux fois le portrait de la reine, en 1779 et en 1786.
Grétry, n'a rien dit d'Antoinette. On ignore la date précise de la naissance de cette enfant, qu'on peut, selon quelques indices, placer dans l'année 1774 ; il n'y a du moins aucun doute quant aux noms de ses illustres parrain et marraine, qui nous sont certifiés par les témoignages d'amis et de parents de Grétry ^.
La fastidieuse besogne des remaniements, qui n'avait pas été ménagée à Grétry à propos de la Rosière de Saienqf, l'attendait encore après la Fausse magie ; cette pièce, dont le livret était de Marmontel, fut jouée à la Comédie-Italienne le mercredi !«' mars 1775; le public auquel on l'annonçait depuis près de deux ans était impatient de la connaître 2. Marmontel ne craignait pas d'en affirmer le succès à l'avance; il « avouait » franchement qu'aucun de ses ouvrages ne lui avait coûté » plus de peines et de soins»; il n'avait qu'une crainte, c'était « qu'on ne trouvât la pièce trop gaie, et qu'elle ne » fît mourir de rire la moitié des spectateurs. » 11 ne fut que trop bien rassuré ; le public qui attendait des merveilles ne trouva rien que de fort ordinaire ; il s'impatienta, se montra irritable, mécontent, et finit par huer cette pièce si estimée de son auteur 3. Sans la musique, la chute eût été plus brusque encore. Marmontel se doutait d'autant moins de ce résultat que la veille la répétition avait été très brillante ; tous les gens de lettres et les gens à la mode étaient venus lui faire compliment, comme à l'un des « coryphées de la secte encyclopédiste ^ ».
De son côté, Grétry était satisfait de sa musique : « Le
* L.-V. Plamand-Grétry, V Ermitage de J.-J. Rousseau et de Grétry, in-8«, p. 173. Paris, 1820. — J.-N. Bouilly, Mes récapitulations, 1. 1, p. 153. Paris, Janet, s. d.
■ Correspondance littéraire de Grimm, Diderot, etc., t. XI, p. 26.
* Mémoires secrets, etc., l. VII, p. 301,
» premier acte, nous dit-il, est peut-être ce qu'il y a de plus » estimable dans mes ouvrages ^ ». Ce fut l'avis général : <c Grétry n'a guère fait de meilleure musique que trois ou » quatre morceaux de cette pièce », dit La Harpe 2; « M. Gré- » try semble s'être surpassé lui-même », s'écrie le Mercure 3. On trouve sur la même œuvre un joli fragment, plein d'effusion et d'enthousiasme, dans les lettres de M"« de Lespinasse : « J'ai eu du plaisir, oui, beaucoup de plaisir, à cette répétition, » et je défie tous les connaisseurs de me prouver que j'ai eu » tort. J'ai admiré le talent de Grétry; j'ai dit vingt fois avec » transport : jamais on n'a eu plus d'esprit, jamais on n'a mis » tant de délicatesse, de finesse et de goût dans la musique. » J'ai toujours été animée, toujours soutenue par le plaisir ; » l'orchestre me semblait parler, et je m'écriais sans cesse : » oh! que cela est ravissant! Oui, je le répète, il est ravissant » de passer deux heures de suite avec des sensations douces, » vraies et toujours variées ! Le poème m'a paru charmant, il » me semble que le poète n'a été occupé d'un bout à l'autre » qu'à faire valoir le musicien : les airs sont distribués avec » beaucoup d'intelligence et de goût ; il a trouvé le moyen » de rendre ses vieillards aussi comiques, aussi piquants que » ceux de Molière ; Grétry a fait de cette scène un duo qui en » rend le comique et la gaieté d'une manière aussi animée
' Grétry, Essais, 1. 1, p. 260.
• La Harpe, Correspondance littéraire adressée à S. A. 1. Mgr le grandduc de Russie, 1. 1, p. 27. Paris, Migneret, an IX.
• Mercure de France, mars 1775, pp. 163 et suiv. — Uoe brochure de 48 pages in-lS, qui parut à la même époque, contient une appréciation plus sévère de la pièce et de la partition; c^est la Lettre de Madame Le Hoc à Monsieur Le Hic, au sujet de la Fausse magie, opéra-comique de MM. Marmontel et Grétry, représenté pour la première fois par les comédiens italiens le \" février 1775; après avoir reproduit quelques fragments de journaux, Tauteur anonyme écrit p. 40 : « Tout considéré, on doit regarder » la Fausse magie comme un opéra-comique qui pèche par le sujet, la marche,
» le dénouement et même par le titre, attendu qu'il n'y a point de magie
» La musique est charmante, pleine de finesse et de gaieté. 11 n'y a cependant M pas à crier au miracle, comme a fait l'auteur du Mercure »,
)) qu'originale; enfin, que vous dirai-je, j'ai été ravie, charmée, » et je ne sais que louer et aimer, et point critiquer ce qui m'a » fait autant de plaisir ^ ».
Malgré ces beautés musicales, la Fausse magie dut être remise sur le chantier par les auteurs et reparut en un acte; encore n'obtint-elle que huit représentations, après lesquelles elle fut retirée pour être de nouveau arrangée en deux actes. Parmi les plaisanteries qui circulaient à son sujet, le public répétait volontiers ce jeu de mots, que le dénouement était à la glace, parce qu'il se faisait avec un miroir 2. Le succès s'établit peu à peu, et Marmontel constate volontiers dans ses mémoires que « depuis plus de vingt ans qu'on la revoit fré- » quemment remiseau théâtre, le public ne s'en lasse points».
La partition de la Fausse magie contient en effet plusieurs morceaux exquis et qui sont restés célébrés; le plus fameux, qu'il faut citer au premier rang, est le duo des vieillards : « Quoi, c'est vous qu'elle préfère »; il obtenait à chaque représentation un succès extraordinaire , et l'usage s'établit à la Comédie-Italienne de le redemander; c'était, paraît-il, un honneur bien rare ^; les temps ont donc bien changé! aujourd'hui c'est d'après le nombre des morceaux bissés que beaucoup de gens mesurent le succès et le mérite d'un ouvrage. Ce duo de la Fausse magie produisait à la scène un effet irrésistible; il est en chant syllabique, d'un rythme vif et symétrique, et Grétry remarque que « cette sorte de musique a un empire prodigieux sur tous les spectateurs s ». Dans un tout autre genre, le duo dé Linval et Lucette : « Il vous souvient de cette fête », ne mérite pas moins d'éloges; ce ne sont plus deux vieillards dont l'un se fâche et l'autre se moque, et qui excitent bientôt le rire des spectateurs ; ce sont deux amoureux qui se
> Lettres de Af"« de Lespinasse, in-12, p. 147; leure du 31 janvier 1775. Paris, Amyot, s. d. (1847).
* La Harpe, Correspondance littéraire, 1. 1, p. 84. ° Marmontel, Mémoires, t. III, pp. 156 et suiv.
* Martine, De la musique dramatique en France , p. 177. s Grétrt, Essais, t. I, p. 264
rappellent avec émotion une fête où ils dansèrent ensemble; autant le chant des vieillards est animé, carré d'allure, comique et franc de rythme, autant celui des jeunes gens est gracieux, doux et caressant dans sa mélodie, dans sa tonalité, dans ses ensembles où dominent le mouvement semblable et les intervalles harmonieux de tierces et de sixtes. Grétry aimait particulièrement le trio « Vous auriez affaire à moi », qui dans l'origine était un air du rôle de M^^ S'-Clair; l'artiste, en le composant, fut si content de sa basse qu'il pria Marmontel de disposer cette scène en trio, par l'adjonction des rôles de Linval et Dorimon ^ ; la voix de basse et celle de ténor soutiennent le soprano par un dessin gracieux et très simple que Grétry avait d'abord placé dans l'orchestre ; en le transportant dans les parties vocales, il comptait le faire mieux distinguer, et c'est un exemple entre cent de la prépondérance qu'il attribuait aux voix. Le morceau est joli, et l'on s'étonne de lire dans les Essais de Grétry qu'il obtenait peu de succès au théâtre. Il faut encore citer le duo de Dalin et Lucette, dans lequel la jeune fille et son tuteur commentent le rêve prophétique du vieillard : « Quoi, ce vieux coq »; le morceau est très spirituel, et de curieuses ritournelles instrumentales, en imitant les chants de la poule et du coq, accentuent d'une façon très comique le récit du songe.
C'est pendant une représentation de la Fausse Magie que Grétry rencontra J.-J. Rousseau ; depuis longtemps il brûlait du désir de le connaître, et la première entrevue de ces deux hommes d'élite fut une scène touchante par ses effusions de sympathie mutuelle. Ils sortirent ensemble du théâtre ; dans la rue, pour franchir un tas de pierres, Grétry prit Rousseau par le bras ; cette attention suffit pour réveiller l'ombrageuse susceptibilité du philosophe : « Laissez-moi me servir de mes propres forces », dit-il avec l'accent d'un homme froissé : et les relations furent rompues 2.
< Grétry, Essais, 1. 1, pp. 262, 263.
** fdem, r. I, pp. 270 et suiv.