SES COMPATRIOTES
La statue, en très beau marbre blanc, donné par le ministère des Beaux-Arts, se profile dans l’air avec majesté. Le peintre tient sa palette d’une main, son pinceau de l’autre, tout en écoutant l’inspiration. C'est Greuze à quarante ans; il est dans tout l'éclat de la vie et de la renommée. Il est habillé sans emphase mais avec une certaine recherche, comme le voulait l’histoire. Le sculpteur a largement rendu le pli et
LA STATUE DE GREUZE
le jeu des draperies; on peut regarder la statue aux quatre coins cardinaux sans qu’elle cesse d’être la statue de Greuze. Aussi, après avoir vu ce beau marbre, tout le monde souriait d’un regard sympathique à Bénédict Rougelet, que M. Arsène Houssaye avait appelé près de lui.
L’inspecteur général des Beaux-Arts, après avoir salué le marbre, donna, en sa qualité de président, la parole au maire de Tournus, qui parla très bien et qui fut fort applaudi.
Voici d’ailleurs son discours :
« Une voix plus éloquente et plus autorisée que la mienne vous retracera la vie de Greuze ; je me bornerai simplement à vous dire ce qui pour moi fait la gloire de notre peintre.
« C’est que Greuze eut l’instinct de son génie, et que rien, pas même la misère, ni même l’autorité paternelle, ne put le faire dévier de la voie qu’il s'était tracée et du but qu’il voulait atteindre;
« C’est parce qu’il a participé au grand mouvement qui emportait les hommes de son temps vers des idées nouvelles ;
« Et alors que de grands philosophes, de profonds penseurs, dans des écrits immortels, faisaient luire des principes qui étonnaient le monde et des pensées qui le remuaient profondément et le soulevaient ;
« Alors que des hommes ardents, exaltés, dévoués, se lançaient dans l’application de ces idées neuves, sacrifiaient leur existence, et par leur mort donnaient la vie à cette société nouvelle qui est la nôtre ;
« Lui, Greuze, marchait sur leurs traces, laissait de côté en peinture le vieux genre et relevait un genre nouveau pris sur la nature.
« Il eut des émules, il eut des rivaux, il n’a pas trouvé de supérieurs.
« Tournus donc doit êtrefière de son enfant, et aujourd’hui cette mère affirme par ma bouche et son orgueil et son affection maternelle.
« Voyez quelle ovation elle a préparé à cet enfant prodigue qui lui revient de si loin dans cette robe de marbre blanc, emblème de son génie et due au ciseau d’un autre de ses enfants.
« Rougelet était digne de sculpter Greuze, et dans l’œuvre si belle que nous avons sous les yeux, saluons l’ouvrier, mais donnons un regret à cet autre enfant, si jeune et qui déjà n’est plus, à Deschamps, qui, lui aussi, voulait scuplter Greuze, et qui, mort à l’âge où l’on étudie encore, a pourtant laissé de son talent une marque impérissable, le Discobole.
« Ce travail, grâce à la générosité de M. le ministre des Beaux-Arts, grâce à l’inépuisable bienveillance de M. le comte de Nieuwerkerke pour la ville de Tournus, fait aujourd’hui l’ornement de notre musée.
« Associons aujourd’hui ces trois noms :
LA STATUE DE GREUZE
« Greuze, Rougelet, Deschamps, et proclamons bien haut que, tous trois, ils sont à nous. Une mention honorable à un autre Tournusien, l’ouvrier Gallier, qui a fait le socle dont le modèle lui avait été donné par MM. Questel et Leclerc.
« Mais si Tournus revendique Greuze comme son enfant légitime, la France entière le revendique comme son enfant adoptif, et le salue du titre de grand maître.
« Paris s’enorgueillit de l’avoir retenu dans sa vie d’artiste tout un demi-siècle. Il était donc juste que de Paris sortît une voix qui proclamât bien haut le talent de Greuze.
« C’est celle de l’homme qui, après avoir peint Greuze avec les couleurs de Greuze, a le plus contribué à lui créer cette immortalité de marbre, et qui, pour pouvoir plus utilement coopérer à cette œuvre essentiellement tournusienne, s’est fait citoyen de Tournus.
« Saluons un frère, merci à Arsène Houssaye!
« Notre souscription était à peine ouverte, à peine annoncée par le journal L'Artiste , que Sa Majesté l’Empereur, le ministre des Beaux- Arts, l’Académie de Mâcon, le Conseil général, le préfet du département, et après lui son successeur, le receveur général, les députés de Saône-et-Loire, MM. Schneider, de Chiseuil, Chagot, Boutelier, s’empressaient de souscrire ;
« Que M. Emile de Girardin, qui doit au pinceau de Greuze les magnifiques portraits de sa mère et de sa grand’mère, nous accordait, avec son obole, la publicité du journal la Presse ;
« Que les feuilles du département nous ouvraient gracieusement leurs colonnes; que la commission désignée par le conseil municipal de Tou rnus, qui eut l'honneur de compter parmi ses membres MM. de Morny, de la Guéronnière, de Chapuys-Montlaville, père et fils, plusieurs Tournusiens, amis de Greuze, qui aujourd'hui ne sont plus, et dont font encore partie actuellement MM. le comte de Nieuwerkerke, Arsène Houssaye, Marlière, préfet de Faône-et-Loire, Rouher, receveur général, Pellorce, secrétaire de l’Académie de Mâcon, Fonville, rédacteur du Constitutionnel , vit accourir à elle des adhésions flatteuses.
« A Tournus, il n’est pas jusqu’au plus pauvre qui ne voulût apporter son obole.
« A eux tous, au nom de la ville de Tournus, dont aujourd’hui je suis fier d’être le représentant, merci ; tous leurs noms, que je ne puis ici
LA STATUE DE GREUZE
reproduire, sont inscrits sur un parchemin qui repose sous le piédestal de la statue.
« Mais, Messieurs, cette fête, la présence de tant d’hommes illustres, la députation de la presse parisienne et locale, l’empressement des délégués des Académies, cette foule émue et amie, toutes ces sociétés chorales qui ont quitté leur pays pour accourir aux pieds de cette statue et l'entourer de leurs bannières ;
« Toute cette ovation enfin qui s’adresse à un peintre, et à ce peintre mort dans la misère, dont le convoi solitaire n’a été suivi que par un ami le « chien du pauvre ; »
« Tout ici doit nous servir d’enseignement.
« Il en ressort pour nous cette double et éclatante vérité : c’est qu’icibas l’homme ne doit jamais dévier de la voie que lui a tracée sa nature; c’est que le travail grandit le pauvre, et lui donne ce que jamais la richesse n’a su donner : l’immortalité. »
Voici maintenant le discours de M. Arsène Houssave :
C'est aujourd'hui la fête de l’art français. C’est aujourd’hui l’apothéose de l’esprit, du sentiment et de la couleur.
Pour parler devant ce beau marbre, devant cette figure tant aimée, devant ce monument à la mémoire, je veux dire à l’immortalité de Greuze, il faudrait l’éloquence toute française de son ami Diderot, qui s’écriait : « Greuze est mon peintre ! »
A cette fête tant attendue, combien, hélas ! manquent aujourd’hui qui ont apporté la première pierre au monument : MM. de Chapuys- Montlaville, le sénateur et le député, deux cœurs que la mort n’a pu séparer; M. de la Guéronnière, votre ancien préfet; MM. Bessart , qui avaient la religion de Greuze ; enfin ce jeune homme de génie, Jean- Baptiste Deschamps, mort à Naples devant les chefs-d’œuvre, lui qui déjà trouvait la beauté et la vie dans le marbre. M. le comte de Nieuwerkerke, retenu à Laon au Conseil général, m’a dit d’exprimer ici aux concitoyens de Deschamps ses vifs regrets devant cette mort cruelle, comme aussi ses vifs regrets de ne pouvoir présider cette solennité.
MaisTournus avait deux sculpteurs. Il nous est resté Bénédict Rougelet. C’est lui qui a sculpté cette belle ligure de Greuze. Déjà il avait révélé son talent à Paris, à Lyon et à Grenoble. Singulier rapprochement : il venait au monde dans la maison même de Greuze, cent ans après Greuze.
LA STATUE DE GREUZE
Cette maison porte aujourd’hui cette inscription :