‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 12 sur 45 · ICI EST NÉ · texte numérisé non relu

ICI EST NÉ

JEAN-BAPTISTE GREVZE

LE XII AOUT MDf.CXXV

Plus tard, sur cette même façade, les deux noms seront associés, et l’auréole du peintre rejaillira sur le statuaire.

La ville de Tournus sera citée dans le livre d’or de l’art français à

cause de la naissance de Greuze, et dans le livre sacré du patriotisme à cause de la statue de Greuze. Plus d’une de nos grandes villes n’auraient pas apporté autant d'amour, ni autant de respect, ni autant d’argent, à cette belle statue d’un de ses enfants par un de ses enfants.

Qui le croirait ! Il se trouve des amateurs d’art qui donnent cent mille francs pour posséder une figure de Greuze, mais ces enthousiastes refusent un louis pour sa statue, sans doute parce qu’ils ne la verront pas. Toutefois, ,:(je me hâte de dire que quelques noms pourtant ont voulu témoigner leur sympathie. L’Empereur des Français, le ministre des beaux-arts, le comte de Nieuwerkerke, M. de la Guéronnière, M. de Girardin, M. Schneider, M. Boutelier, M. Rouher, M. Delahante, M. Charmont : il serait trop long de citer les compatriotes de Greuze, car ceux-là sont accourus généreusement au premier appel. La ville de Tournus s’est imposé avec joie de vrais sacrifices pour cette hospitalité à Greuze et aux amis de Greuze.

On a déjà élevé une statue à La Tour, un contemporain de Greuze, un rude et fier dessinateur sous les roses et le brouillard du pastel. C’est bien. Mais cette statue est en bronze, ce qui est un anachronisme. C’est au marbre qui illumine et non au bronze qui éteint qu’il faut demander la transfiguration des peintres et des poètes, ces chercheurs de nuées qui vivent de rayons.

11 fallait Greuze pour que Tournus prît son rang dans l’histoire. César, Strabon, Ptolémée n’avaient pas même nommé la vieille cité des Eduins. Cependant cette petite ville a, pendant de longs siècles, été un tumultueux théâtre où se sont rencontrés bien des fureurs et bien des héroïsmes, depuis l’année 177, où Valérien paya de sa vi e la bonne nouvelle qu’il était venu annoncer aux habitants de Turnusium , le grenier des Romains conquérants.

Bénie soit-elle la petite maison, d’où est sorti le peintre de YAccor-

LA STATUE DE GREUZE

dcc de village. C’était bien sous ce ciel fécondant, au milieu de cette nature luxuriante, dans ces rues lumineuses et intimes que devait naître Jean-Baptiste Greuze, ce peintre de tant de charmantes paysanneries qui n'eussent pas fait dire à Louis XIV : « Otez-moi ces magots de devant les yeux ! »

La maison de Greuze me rappelle ce temps où il se révéla peintre devant les gravures de Rembrandt, comme Corrége devant les tableaux de Raphaël. Son père, qui était architecte, lui ht dessiner des fenêtres, des temples , des colonnes ; mais Greuze mettait toujours quelqu’un à la fenêtre, sa mère, sa sœur, sa cousine. Il peuplait le temple ; au lieu de faire des colonnes, il dessinait des cariatides. Le père finit par lui interdire toute espèce de figure. L’enfant mit de la colère dans sa rébellion, cette vaillante colère qui est déjà la fièvre du génie. Il se vengea de son père ; le jour de sa fête, il lui apporta son portrait sous la figure de saint Jacques.

Toute sa jeunesse fut une lutte : il lutta contre son père, il lutta contre son maître, il lutta contre son temps; il osa peindre des Français en niant la mythologie. Et on était en 1750! Ce fut une révolution dans les ateliers.

Il ne voulut être d’aucune école; il ne reconnut aucun maître, il peignait seul en toute liberté. Les peintres à la mode se moquèrent d’abord de cet orgueilleux de vingt ans qui ne savait rien et qui ne voulait pas de leur science; mais bientôt le monde des connaisseurs fut d’un autre avis sur la manière de Greuze. Il se trouva des gens d’esprit, fatigués du style rococo, qui ne craignirent pas de sourire aux ravissantes figures toutes trouvées du jeune chercheur.

Il ne faut pas nier le charme capricieux des mascarades de l’art au dix-huitième siècle, mais celui qui imite Homère ne fait pas l’Illiade. On a beaucoup contrefait Watteau, mais il n’y a qu’un Watteau. Le dévergondage de l’art français durait depuis trop longtemps quand Greuze apparut. Enfin Grenue survint , dirait Boileau. Prudhon est allé plus loin, mais Greuze le mit sur le chemin. Il fut un peintre original, parce qu’il regarda la nature en face au lieu d’imiter ses contemporains qui ne voyaient plus la nature qu’à l’Opéra, parce qu’au lieu de peindre une Vénus d’occasion il peignit une paysanne choisie dans tout le charme pénétrant de la nature.

Greuze est le peintre du musée de la famille. Ses jolies figures ont droit de cité dans toutes les maisons, même les plus sérieuses. Elles y viennent sourire à côté des madones. Toutefois, elles vous donnent trop le désir de leur demander leur cœur et leur main. Greuze était un moraliste,

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mais je me défie un peu de sa morale : le peintre de la Cruch 2 cassée a peint la vertu sous les couleurs de la volupté. En effet, Greuze, même dans ses ligures les plus condides, comme Y Accordée de village , et les plus saintes, comme la Madeleine an désert , réveille en nous un sentiment plus profane qu’austère. C’est bien le sentiment de ce dix-huitième siècle qui ne voulait aller en paradis qu’en passant par le paradis de Mahomet.

Comme Watteau, comme Boucher, comme Vanloo, Greuze a trop souvent répété le même air de tête, soit qu’il peignît une paysanne ou une femme du monde, une sainte ou une pécheresse. Mais les peintres créateurs tombent toujours dans cette faute ; ils ont une idée du beau qui les égare et qui les sauve en même temps ; ils poursuivent leur mirage jusqu’à l’éblouissement, mais ils sont dans la lumière,

Greuze, Chardin et Prudhon, trois contemporains, ont à peu près en même temps envahi toute une région de la peinture. Prudhon a vu sous un ciel idéal la nature en poète; au lieu de peindre en prose, il a peint en vers, comme Greuze le lui a dit. Chardin peint la nature telle qu’elle est, sans souci de la scène ni du sentiment; c’est un peintre pur et simple, un naturaliste. Greuze ne peut s’empêcher de faire du drame et de la philosophie; il voit bien la nature, mais n'y trouvant pas tout à son gré, il y cherche la mise en scène; aussi les personnages de Greuze sont quelquefois des acteurs; iis ont beau prendre des airs naturels, ils posent toujours un peu ; chaque scène de ce peintre charmant pourrait être transportée au théâtre.

On a comparé Greuze à Watteau. Si les paysans de Watteau sont des pavsans de comédie romanesque et de grand opéra, les paysans de Greuze ne sont-ils pas des paysans de comédie intime et d’opéracomique? Watteau éblouit sur son théâtre, Greuze touche sur le sien. Malgré quelques grimaces, comme Greuze a de la chaleur et de la sensibilité, il entraîne les spectateurs, qui voient plutôt, dans la scène qu’ils ont sous les yeux, l’effet que la vérité. Dans les figures et l’air de volupté de Greuze, c’est l’air de fête de Watteau. Greuze aimait les femmes avec passion. Watteau aimait les comédiennes avec folie : voilà le secret. Watteau .séduit les yeux et parle à l’imagination : Greuze séduit les yeux et parle au sentiment.

On a dit de Greuze que c’était un Flamand de Paris. Pourquoi ? Greuze n’est peintre que pour exprimer sa pensée; les Flamands ne sont peintres que pour montrer leur palette. Greuze sacrifie tout au sentiment; voilà pourquoi il dédaigne le fini, les accessoires, les trompe-l’œil.

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Les Flamands sacrifient tout aux details ; voilà pourquoi chez eux la figure ne fait jamais le tableau.

Greuze fut prodigue toute sa vie des richesses de son cœur. Son ami Grétry tenait ce cœur à deux mains. Greuze aimait le premier venu, et quelquefois la première venue, se consolant d’une amitié trompeuse dans un amour plus trompeur. Les jours passaient vite pour un tel homme; il les voyait passer avec sa précieuse insouciance, s’imaginant que le soleil serait toujours rayonnant. Il avait la naïveté charmante des enfants, aussi l'a-t-on comparé à La Fontaine. Il marchait droit devant soi, dédaignant les détours. En homme de bonne foi, il parlait de luimême avec enthousiasme. « N’y trouvez pas à redire, écrivait d’Alembert, car si Greuze s'écrie : « Quelle belle chose je vais faire! soyez sur que c’est le génie qui parle ; le génie tient parole. » Diderot disait de sa vanité: « C’est l’ivresse de l'inspiration ; ôtez-lui cette naïveté qui lui fait dire de sa Belle Pleureuse ou de son Accordée de village : « Voyez-moi cela ! c’est cela qui est beau ! » vous lui ôterez sa verve, vous éteindrez le feu ; le génie s’éclipsera. »

La fausse modestie est la pire des vertus dans les arts : c’est la femme galante qui met un voile pour attirer les regards. Greuze était de bonne foi avec les autres comme avec lui-même ; il défendit toujours les belles choses de ses amis et de ses ennemis. Ainsi, quand fut exposé le Déluge , de Girodet : « C’est tout au plus, disait un journaliste, le tour de force d’un écolier. » « Dites donc d’un maître, » s’écria Greuze avec colère. 11 fut le premier à prédire le génie de Prudhon : « Celui-ci ira plus loin que moi, disait-il souvent ; il enfourchera ces deux siècles avec des bottes ce sept lieues. »

Il jouait l’ignorance avec coquetterie, car il savait beaucoup; un esprit d’élite fait toujours du chemin; il peut ignorer ce que tout le monde sait mal, mais soyez sùr que cet esprit a gagné en philosophie humaine ce qu’il a perdu en science stérile. Greuze savait son art. Greuze a donné plus d’une idée aux encyclopédistes. Il a imaginé presque toutes les fables qu’a mises en vers le duc de Nivernais; il a même écrit un roman philosophique demeuré inédit : Basile et Thibaud. On a dit dans le monde, après lecture faite par Greuze, que c’était le dernier chapitre de l 'Emile ; mais ce n’est, je crois, qu’un jugement de ce beau monde, qui condamnait Paul et Virginie.

Par sa bonne foi, par sa noble fierté, Greuze perdit bien des faveurs. En 1765, non seulement son pays n’avait rien fait pour lui, mais l’Académie de peinture n’avait pas encore songé qu’il existât. Au Salon de 1765, il exposa la Jeune fille pleurant son oiseau et la Petite fille qui

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tient un Capucin de bois. Vernet se promenait dans la galerie avec le marquis de Marigny, qui était un critique redouté, quoique marquis. Les deux promeneurs trouvèrent un homme en admiration devant la Belle Pleureuse , de Greuze ; cet homme, devinez qui ? c’était Greuzc lui-même. Jusque-là, le marquis avait beaucoup critiqué et dédaigné; ce tableau le surprit : « Cela est beau ! » dit-il avec entraînement. Greuze se retourna: « Je le sais bien, monsieur le marquis ; mais je suis tout seul à le croire. — Mon ami Greuze, lui dit Vernet, c’est que vous avez une nuée d’ennemis ; et, parmi ces ennemis, il en est un qui paraît vous aimer à la folie et qui vous perdra. — Qui donc? — C’est vous. Vous vous imaginez qu’il ne s’agit que d’avoir du génie, une âme hère et sensible pour faire fortune, tandis qu’il faut des jarrets souples pour se faire pardonner son génie; avec ces jarrets-là, vous auriez un logement au Louvre comme les princes de la peinture, des pensions à divers titres, et peut-être le cordon de Saint-Michel. Croyez-moi, cessez d’être un grand peintre.

— Que voulez-vous ? dit Greuze en tendant la main à Vernet; il m’est si naturel d’avoir du talent et si difficile de ployer le jarret ! Je suis un homme d’autrefois ; je ne m’incline que devant les femmes. — Alors, priez donc les femmes défaire votre fortune.» Diderot survint. Avant de saluer les deux peintres et le marquis, il salua le tableau de Greuze. « La jolie élégie! le charmant poème! la belle idylle ! Je vous salue, jeune fille pleine de grâce. » Et, se retournant: «Je vous salue, messieurs ; de quoi est-il question ? — Greuze se plaint de la fortune, dit Vernet. — Greuze, reprit Diderot, ne sera jamais qu’un gueux comme moi ; mais qu’importe! ses tableaux ne font-ils pas fortune? »

Quatre ans après, Greuze fut admis à l’Académie; il voulut siéger parmi les peintres d’histoire; il fit dans ce dessein un tableau qu’on peut étudier au Louvre : Sévère reprochant à Caracalla d’avoir voulu l’assassiner. Greuze manquait de style pour un tel sujet; il échoua ou à peu près. Et pourtant il y a déjà du David dans cette composition. Les académiciens qui n’avaient pas plus que lui le style de l’histoire, puisqu’ils s’appelaient Vanloo, Nattoire, Boucher

— je ne parle que des maîtres — le reléguèrent parmi les peintres de genre. Greuze se retira de l’Académie ; il fit contre elle des épigrammes à la façon de celle de Piron, contre l’autre Académie, moins la rime. Il ne voulut plus exposer au Louvre, il lit salon chez lui :

« Il n’y a que des enluminures à leur exposition ; c’est dans mon atelier qu’on trouve des tableaux. » En France, on n’est jamais du parti de l’Académie; on s'amusa des malices de Greuze, tout le monde vint à lui. Princes, gens de lettres, grandes dames, c’était à qui le ven-

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gérait de l’Académie jusqu’au jour où il fut nommé peintre du Roi.

Et pourtant Greuze n’était pas un peintre d’histoire. Il n’avait pas soulevé le suaire de la divine antiquité; il n’avait pas ouvert sa fenêtre sur les ruines éloquentes du Parthénon ni sur les peintures de Pompéia; il ne comprenait ni les dieux ni les héros ; il n’avait ni le grand style, ni le fier coloris, ni les épiques accessoires. Mais il savait trouver merveilleusement l’expression des passions intimes. Le drame de Diderot et la comédie de Sedaine, voilà son domaine; c’est là qu’il est tout à son aise un peintre charmant. Son Accordée de village est à part; c'est presque une page de la Bible par la gravité religieuse et la beauté du sentiment.

Combien de peintres d’histoire, combien de peintres de fresques qui, s’imaginant volontiers qu’un peintre de genre ne va pas à leur taille, seraient fiers pourtant, non pas seulement d’avoir leur statue en marbre, comme Greuze, mais les applaudissements de tant de populations enthousiastes. C’est qu’en France l’admiration passe par le cœur. Ce n’est pas assez de prendre l’esprit par de grandes tentatives. Ce n’est pas assez d’aspirer au style de l’histoire si on n’a pas le génie qui répand la vie et la couleur. Mais on est un historien sur un chevalet comme devant une grande toile. Ingres est-il moins grand quand il peint la Source — cette grande cruche cassée — que quand il peignait l’Apothéose d’Homère? Quel historien contemporain oserait faire ombre au romancier Balzac. Greuze aussi a été un romancier. Et lui aussi a signé sa Comédie Humaine. Quelle variété de figures et de passions 1 depuis la fillette de la Cruche cassée , jusqu’à la duchesse qu’il a peinte en Madeleine. On s’est trop habitué à étudier Greuze dans ses têtes d’expression qui sont charmantes, mais qui ne sont pas tout son œuvre. Combien de scènes curieuses prises sur le vif, dans toutes ses paysanneries tour à tour souriantes, sentimentales et dramatiques. On pourrait décrire jusqu’à cent tableaux de cette Comédie Humaine qui est aujourd’hui une des pages vivantes de notre histoire. Les ennemis de Greuze ont dit qu’il était romanesque, mais Diderot, la vérité faite homme, ne s’écriait-il pas : « Voilà le peintre de mœurs, » comme il s’écriait devant Boucher : « Voilà le peintre des mauvaises mœurs. »

Mais écoutons d’abord Diderot, qui a dit du peintre que nous célébrons : « Il a de l’esprit et de la sensibilité ; il est enthousiaste de son art , et il fait des études sans fin ; il n’épargne ni soins , ni dépenses, pour avoir les modèles. Rencontre-t-il une tête qui le frappe ? il se mettrait volontiers aux genoux du porteur de cette figure pour

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l'attirer dans son atelier. Il est sans cesse observateur, dans les rues, dans les églises, dans les marchés, dans les spectacles, dans les promenades, dans les assemblées publiques. Médite-t-il un sujet, il en est possédé, poursuivi partout; son caractère même s en ressent, ilest brusque, doux, insinuant, caustique, galant, triste, gai, froid, chaud, sérieux ou fou, selon la chose qu’il projette. Il a le génie et l’esprit de son art. »

C’est que Greuze était dominé par la nature.

Quand l’homme a fait Dieu à son image, l’Art a été créé, l’Art, l’idée de Dieu retrouvée dans l’âme de l’homme.

L’art égyptien est l’art de l’Idée; il l’exprime sur tous ses monument, et sur toutes ses figures. Sa Bible c’est son histoire.

Si l’art égyptien représente l’Idée, la Grèce représente la Beauté.

L’art de la Grèce a mille figures parce qu’elle a mille dieux ; aussi, par le miracle de l’art, la beauté est représentée dans ses formes les plus variées, depuis la sublimité jusqu’à la caricature. Sous la main d’un Grec, tout devient or et rayon.

La Grèce a eu ses trois époques : l’art hiératique, l’art théâtral, l’art naturaliste. Dieu, l’Homme, la Nature.

Un troisième Art est venu qui a condamné cet éblouissement, l’Art du Moyen Age, l’Art chrétien, l’Art ascétique.

Les Zeus et les Vénus tombent des temples et se brisent sur les dalles, au bruit de l’Evangile, au chant du Dies iræ. La vie immortelle est trouvée, la terre n’est plus qu’un chemin de douleurs qui conduit au ciel, un pèlerinage sur les pas du Christ et de la Vierge, des Apôtres et des Saints. Notre royaume n’est plus de ce monde, que nous font ces beautés périssables, peintes ou sculptées par les Grecs? Le corps n’est qu’une dépouille mortelle, l’âme est une figure immortelle. C’est lame que nous voulons voir à travers la forme, comme le ciel à travers le nuage.

Vient la Renaissance. Ce n’est pas seulement la Renaissance qui a renouvelé l’Art chrétien, c’est la Nature, la nature dont l’expression trouva enfin son peintre dans Léonard de Vinci.

Ce fut le mariage d’amour de l’Art et de la Nature, amour profond, mystérieux, infini.

La Renaissance, qui fut l’alliance intime mais adultère de l’Art chrétien et de l’Art antique, créa l’Art théâtral et l’Art d’apparat, qu’il soit sacré, qu’il soit profane, qu’il représente Y École d’Athènes ou les Noces de Cana. Ce fut l’Art par excellence des Italiens.

Ce fut aussi' l’Art par excellence des Français depuis les Batailles d'Alexandre jusqu’à Y Enlèvement des Salines.

L’Egypte fut l’Idée.

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La Grèce fut la Beauté.

Le Moyen Age fut l’Ame.

La Renaissance fut le Théâtre.

L’Art moderne est la Nature.

Ce fut l’art de Greuze. Greuze — qui nia vaillamment les écoles surannées, jouant de la Mythologie sans religion pour les dieux de l’Olympe —

fut un des initiateurs à l’Ecole de la Nature, quoiqu’il appartienne encore à l’Art théâtral dans ses compositions sentimentales ou dramatiques ; mais c’est l’Art théâtral pris dans la Nature.

Pour ceux qui préfèrent Plutarque à Thucydide, nous dirons que Greuze est un des meilleurs historiens de son siècle. Les vrais histc riens du dix-huitième siècle, ce sont les peintres. Les érudits ne trouveront pas d’annales plus certaines que les toiles de Watteau, de Largillière, de Vanloo,de Greuze, de La Tour, de Boucher, de Prudhon et de David. Ils ont donné la vraie comédie de leur temps. Watteau l’a peinte avant Marivaux et Beaumarchais. Greuze avant Sedaine et Diderot. Tous les peintres écrivaient, sans le savoir, l’histoire de France. L’historien des fctes de la Régence, c’est Watteau; l’historien des figures, c’est Largillière; l’historien de la vie familière, sous Louis XV et sous Louis XVI, des scènes d’intérieur, des fillettes qui vont à la fontaine, c’est Greuze ; l’historien des femmes de cour, des courtisans, des courtisanes, des philosophes, c’est La Tour. Et Chardin, le génie familier de l’intimité bourgeoise! Qui donc a mieux dit que lui l’épopée domestique des braves gens, moitié artistes, moitié ouvriers, qui commençaient à prendre leur place au soleil avant 89. Et si nous voulions parler des grandes journées de 89, n'aurions-nous pas pour les représenter le citoyen Louis David, tour à tour peintre du Roi, peintre de la République et peintre de l’Empereur?

Et puisque j’ai nommé David, ce grand peintre d’une époque grandiose, ce républicain qui consacra le despotisme dans l’art, je lui ferai ce grave reproche, à lui qui, sous Robespierre et sous Napoléon, régnait sur les artistes, d’avoir oublié Greuze qui mourait en i8o5, pauvre et seul, après quinze années d’abandon. David se disait sans doute qu’il y avait dans cette épopée de la Révolution des pages pour Greuze: pourquoi le peintre de la Malédiction paternelle ne peignait-il plus quelque scène émouvante de la grande famille nouvelle? N’y avait-il donc plus d’inspiration pour lui dans ces dévouements plébéiens qui sauvaient la France et qui faisaient le monde nouveau cà son image? Puisque Greuze avait été peintre familial sous les derniers rois, pourquoi n’était-il pas peintre civique sous la République? C'est qu’avant d’être citoyen dans

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son atelier, avec les inspirations de la place publique, on est artiste, c’est-à-dire tout à sa fantaisie; on ne domine pas toujours son talent, et quand on est Français, comme Greuze, on ne se fait pas Romain, comme David.

Et d’ailleurs, il y avait déjà tout un demi-siècle que Greuze tenait sa palette. M. Ingres a peint sa Cruche cassée à quatre-vingts ans ; mais M. Ingres n’a pas eu la jeunesse de Greuze. Et puis, combien peu d’artistes et de poètes qui font leur été de la Saint-Martin ! Greuze, dépaysé par la République, ne savait plus où faucher son regain ; il s’obstinait à chercher le passé qui ne devait pas renaître. Le Directoire fut pour lui unc'aurore nouvelle ; mais, comme le pauvre Prudhon, il ne s’enrichit pas. Il avait encore une hile ; ne pouvant lui faire une dot, il lui dit, à ses derniers jours, qu’il voulait lui laisser son portrait. Et, à quatrevingts ans, à la veille de sa mort, il peignit ce beau portrait un peu rembranesque, si franc, si vrai, si lumineux, qui fut le meilleur du Salon de i8o5. Ce fut le seul héritage que recueillit la fille de Greuze. « Tu vendras cela cent louis, » lui avait-il dit. Elle garda le portrait de son père et vendit le sien. Je ne rappelle ceci que pour consoler ceux qui n’ont qu’un nom à léguer à leur fille.

Or, ce fut en i8o5 que Greuze mourut, par un beau soleil ; ce qui lui fit dire : « J’aurai du^beau temps pour mon voyage. » Il avait près de lui sa fille et un ami, Berthelemy. « Berthelemy, lui dit-il en lui serrant la main, tu seras le chien du pauvre à mon enterrement, car tu seras seul. » En effet, Berthelemy fut seul au convoi de ce peintre, qui avait vu s’asseoir sur un escabeau de son atelier la grande-duchesse de Russie, le roi de Suède, l’empereur d’Allemagne, Louis XVI et Bonaparte.

Quand on dit à Napoléon que Greuze était mort très pauvre et très délaissé : « Que ne parlait-il ! dit l’Empereur, je lui eusse donné une cruche de Sèvres toute pleine d’or pour payer toutes ses cruches cassées.» Une belle parole qui vint trop tard. David éclata en regrets ; ce qui n’empêcha pas David d’oublier la fille de Greuze. La fille de Greuze n’oublia pas son père, dont la tombe fut longtemps couverte de roses. Aujourd’hui la tombe est abandonnée, parce que la fille de Greuze est morte : mais voici la statue, le tombeau parlant.

Et maintenant que Greuze, tout habillé de cette étoffe immortelle qui s'appelle le marbre, est revenu en triomphe parmi ses concitoyens qui l’accueillent les mains pleines de fleurs et les mains pleines d’or, car ce sont eux surtout qui ont payé la statue, pensons à son compatriote et son ami, Prudhon, le plus grand peintre du dix-huitième siècle, je pourrais presque dire du dix-neuvième siècle, Pierre-Paul Prudhon,

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baptisé comme Rubens, est né près de Tournus, à Cluny. J’espère un jour venir saluer sa statue, comme je salue celle de Greuze, au milieu de ses concitoyens, — je me trompe, — de mes concitoyens *.

La grande voix de bronze de Bossuet perpétuait le souvenir des morts jusqu’aux confins de l’immortalité. Mais aujourd’hui qui donc parlerait assez haut pour être écouté si longtemps ? L'oraison funèbre, quelque éloquente qu’elle soit, est emportée dans le bruit universel. A tout immortel il faut une statue ; c’est la leçon du passé à l’avenir, c’est par le marbre que la patrie récompense, c’est par le marbre qu’elle dit au nouveau venu : a Et toi aussi, tu pourras un jour te réveiller sur un piédestal. »

Après plusieurs salves d’applaudissements, au moment où une couronne descendait sur la tête de Greuze, les compatriotes du sculpteur lui apportèrent à lui aussi une couronne d’or. L’un d’eux parla très bien devant le peintre et devant le sculpteur. Je regrette de n’avoir pas ce discours à vous reproduire ,

Le préfet, dans la personne de M. Bouillet, le fils du savant, exprima très éloquemment son admiration pour le peintre et ses éloges poulie sculpteur. Un jeune poète vint à son tour dire des vers devant la statue.

Chaque discours était salué par la musique.

Tout le monde était content ; il semblait pour tous ces braves Tournusiens que Greuze fût revenu dans sa ville natale, et qu’il allait peindre encore des Accordées de village.

A six heures, un dîner de cinq cents couverts fut servi devant les arbres centenaires d’une des promenades publiques , à la Grenette. C’était un spectacle à la Paul Véronèse; on servit le plus beau poisson de la Saône, les plus belles écrevisses des ruisseaux familiers à Greuze et les plus fiers vins de Bourgogne. Combien de bœufs! combien de moutons ! combien de poulets ! combien de perdreaux à ce festin homérique !

A la nuit tombante, car il était impossible de suspendre des lampes au ciel, il fallut brusquer le dessert. C’était bien dommage, car les jardins de Tournus étaient tous sur la table, avec leurs fleurs et leurs fruits. C’était le moment des toasts.

* Dans un banquet donné il y a quatre ans par la ville de Tournus à M. Arsène Houssaye, les membres du Conseil municipal l’ont reconnu citoyen de Tournus, ce dont il se glorifie à juste litre.

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M. Arsène Houssaye en porta un à la ville de Tournus. Le voici, ou à peu près :

« A la ville de Tournus, qui marque glorieusement dans le passé et qui tient l’avenir dans ses mains vaillantes, laborieuses et fécondes; à Tournus, qui a plus d’une belle page dans l’histoire de France, celle, entre autres, où Napoléon Ier décréta, après l’héroïque défense de 1814, que les aigles de la Légion d’honneur figureraient dans les armes de la ville.

a Mais une page non moins aimée, c’est celle qu'a signée Greuze. Tournus est le pays des arts. On ne compte déjà plus ici ses artistes : Deschamps , Rougelet , Simian , et tant d’autres. Les braves tailleurs de pierre de Tournus ont tous le sentiment de l’art; ceux-ci architectes, ceux-là sculpteurs, pareils à ces merveilleux ouvriers du moyen âge, qui bâtissaient leurs monuments sans y laisser leur nom, n’ayant que la religion de leur œuvre et leur foi pour récompense. Saluons les talents anonymes *.

« Mais il faudrait saluer tout le monde, les doigts de fée et les mains viriles, car l’industrie est représentée àTournus dans toutes ses créations.

« Je bois à la représentation municipale ! Je bois à M. Charmont, qui comprend si bien la plus belle magistrature, celle qu’on tient à la fois de ses concitoyens et de l’Empereur. Je bois — aux vignerons de Tournus

— ce vin généreux de leurs vignes, qui donne du cœur et de la gaieté !»

M. Douillet a porté un toast à l’Empereur, faisant avec beaucoup d’éloquence et d’à-propos l’historique de tout ce que Napoléon III a déjà fait pour les beaux-arts.

Le maire de Tournus a porté ensuite un toast à la presse parisienne*41. J’ai déjà dit que M. Charmont parlait bien ; M. Alfred d’Aunay, qui était venu pour le Figaro, pour le Petit- Journal et pour la Chro nique illustrée , a très heureusement et très spirituellemeut répondu par un toast au maire de Tournus. Et, comme on voulait que tous ceux qui avaient contribué à cette fête fussent salués, on porta un toast au ministre des Beaux-Arts, au comte de Niewerkerke et à M. Arsène Houssaye.

Et comme dernier mot de ce festin, Troy, qui se trouvait là, s’est levé

* Il y a à Tournus plus de deux mille tailleurs de pierres, qui préparent presque tous les monuments du Midi. C’est le chantier universel. Pays bien choisi, car on y trouve tous les tons et toutes les qualités delà pierre, presque jusqu’au marbre.

*’ 11 y avait là MM. Henri de Lacretelle, — Alfred d’Aunay, — X. de Villarceaux,

— Henry Houssaye, — Edouard Fournier, — Ernest d’Hervilly, — Hector de Callias,

— René de la Ferté,— H. Bouy, — Bourdon, — le comte de Faltans, etc.

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sur la prière de M. Arsène Houssaye et, une coupe à la main, a chanté ses airs les plus vaillants : c'était le bouquet du feu d’artifice.

Mais il y eut un vrai feu d’artifice qui fut tiré le soir sur la Saône, et qui illumina toute la ville.

Après le feu d’artifice, le bal commença. Dans ce bal il y avait de tous les mondes, des dames et des paysannes : les paysannes avec de plus riches costumes peut-être que les dames, car elles ont gardé là-bas leur goût pour la dentelle. Il fallut bien que les hommes les plus sérieux dansassent un quadrille avec les cousines de Greuze.

Les jeunes filles qui jusque-là n’avaient pas prononcé de discours, voulurent parler à leur tour. Elles apportèrent deux immenses bouquets à MM. Arsène Houssaye et Bénédict Rougelet, et firent des compliments fort gentiment tournés avec accompagnement de violons, car les violons sont de toutes les fêtes.

Ainsi se termina cette solennité. On a fait justice à Greuze comme à Poussin, à Watteau, à La Tour. Mais Le Sueur, Claude Lorrain, Prudhon attendent!

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