‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 13 sur 45 · X. DE VILLARGEAUX · texte numérisé non relu

X. DE VILLARGEAUX

LA JEUNESSE DE GREUZE

armi les peintres et les musiciens, j’ai découvert plus de francs poètes que parmi les poètes qui font des vers. Greuze est un poète, moins la rime et le fracas, le poète de la grâce mondaine, de la candeur chiffonnée et du sentiment intime. C’est le poète du coin du feu, le jour des fêtes de famille. Quand il vint au monde, quand il s’arma du pinceau, il y avait bien assez de Vierges et d’Amours, de saintes et de profanes ; la Madeleine avait trop pleuré, Vénus avait trop souri. Loin du Ciel, loin de l’Olympe, Greuze chercha quelques figures charmantes à mettre en scène. 11 n’eut qu’à jeter les yeux autour de lui : pourquoi ne pas peindre cette jolie blonde au blanc corset, les cheveux au vent, qui arrose des marjolaines sur sa fenêtre, ou cette jolie brune qui joue avec son oiseau bleu ? Nicolle qui effeuille une marguerite à l’ombre du sentier mystérieux ? Agnès qui s’en va à la fontaine, toute rêveuse et tout allanguie, comme si c’était la fontaine d’amour? Pourquoi chercher bien loin la poésie familière qui chante à nos pieds? Greuze, le premier, fit des romans sur la toile. Il ne perdit pas des heures précieuses à étudier les Romains sur des médailles, les Chasseresses ou les Néréides d’après Boucher ou d’après l’antique ; il étudia la première scène venue, en peintre et en romancier.

Greuze a vécu quatre-vingts ans, comme son ami Diderot et quelques hommes célèbres de son siècle. Les âmes fortes tiennent bon ; loin de tuer le corps, elles le raniment sans cesse. Greuze a traversé les passions, la misère, le chagrin, sans y succomber; il s’était résigné de bonne heure à toutes les infortunes humaines; il a vécu sans fatigue et sans plainte, se reposant à tout rayon de soleil, à tout sourire d’amour, à tout rêve d’artiste. Le travail a été le secret de sa bonne volonté.

* Ces pages d’une date déjà ancienne — i S38 — ont paru dans l’ancienne Revue de Paris, à une époque où les maîtres du dix-huitième siècle étaient méconnus. — C. C .

LA JEUNESSE DE GREUZE

La famille de Greuze était originaire de Bussy, sur les bords de la Saône ; on trouve parmi ses ancêtres, dans les nuages, un seigneur de la Guiche, près Icilly, procureur de la prévôté royale. Son père était maçon , tailleur de pierre , couvreur , architecte à Tournus. Dès que Greuze sut tenir une plume, ce fut pour faire le portrait de son maître d’école ; à sept ans, ayant découvert des gravures de Rembrandt, il noircit tous les murs de sa chambrette de figures mystérieuses et fantasques. Le père, qui ne rêvait que l’art des festons et des astragales, augura bien d’abord pour l’architecture des préliminaires de son fils ; il lui fit dessiner des maisons et des temples; mais Greuze mettait toujours quelqu’un à la fenêtre ou sous le portique.

L’architecte, qui ne comprenait rien de bon à Rembrandt, finit par interdire à son fils toute espèce de figure. Greuze avait huit ans ; il fit semblant d’obéir, mais il n’en dessina pas moins dès qu’il se trouvait seul. Le père irrité y veilla de près ; à chaque surprise, le pauvre Jean- Baptiste était un peu rudoyé ; il mit de la colère dans sa rébellion. L’idée lui vint de se venger de son père. Il veilla la plus belle moitié des nuits, sans en rien dire même à sa mère. On s’étonna de sa pâleur et de son abattement ; on consulta un médecin, qui ne manqua pas d’ordonner une médecine ; Greuze demanda trois jours de répit. Arrive la Saint-Jacques, la fête de son père; au point du jour, Greuze descend, moitié triste, moitié joyeux, portant d’une main un bouquet cueilli la veille, de l’autre une image de saint Jacques; c’était le portrait de l’architecte. Le père embrasse son fils, respire le bouquet, regarde le saint Jacques. « D'où te vient cette gravure ? — Mon père, c’est encore moi qui en suis coupable. — Allons donc ! c’est une gravure. » En regardant bien, le père découvrit çà et là le trait de plume. Il ne put s'empêcher d’admirer la grâce et la délicatesse de ce petit chef-d’œuvre, mais il en revint bientôt à ses idées : « Je te pardonne encore celle-là, mais que ce soit la dernière. — Je n’en ferai pas d’autres, » dit Greuze révolté. Il retourna à sa chambre et il se remit à l’œuvre.

Durant quelques années, ce fut un combat incessant entre le peintre et l’architecte ; heureusement que la mère était toujours entre les combattanrs, apaisant l’un et consolant l’autre. Greuze avait pris goût à la vie rustique ; il aimait les verts paysages, les promenades agrestes, le silence harmonieux des bois, les paysanneries de la vallée. Il allait rêver et dessiner sur les rives de la Saône, en vue des moissonneurs et des mariniers; il se mêlait aux fêtes des villages voisins, il dansait sans façon à la noce des vignerons. Ainsi il amassait de précieux souvenirs qui ont répandu une fraîcheur matinale sur toutes ses œuvres.

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Il avait treize ans; la guerre durait toujours. Un soir, un mauvais peintre, Gromdon, un peintre de Lyon, le père de Mmc Grétry, passant par Tournus, s’arrêta au logis de l'architecte avec une pacotille de tableaux. « Voulez-vous des tableaux, monsieur Greuze? J’en ai de tous les prix, de tous les genres et de toutes les religions. — Des tableaux ! s’écrie l’architecte; voulez-vous un peintre? je vous le donne pour rien. »

Quoique peintre, Gromdon ne fut pas trop mal venu chez l’architecte. Après souper, il y fut témoin d’une scène fort pittoresque entre le père et le fils. Greuze ayant quitté la table avant les autres, s’était avisé de tracer au charbon, sur la dalle, les deux figures un peu animées par le vin de son père et de Gromdon. Le père s’étant reconnu voulut tirer les oreilles du fils ; Gromdon l’apaisa en déclarant qu’il emmenait à sa fabrique l’enfant rebelle.

Gromdon avait à Lyon une vraie fabrique de tableaux, de portraits et d enseignes ; c’était le peintre du château et du cabaret, de l’église et du mauvais lieu. Il avait sous ses ordres une demi-douzaine de petits barbouilleurs qui fabriquaient un tableau par semaine ; Greuze en fabriqua bientôt un par jour, pour braver ses condisciples. Ce labeur surhumain eût épuisé un talent précaire ; mais Greuze fabriquait, comme il le disait lui-même, par dessous la jambe. Ce n’était qu’un jeu pour sa main prodigue. Il préparait dans son imagination des œuvres plus sérieuses ; bientôt l’ouvrier devait s’effacer devant l’artiste.

Mais avant cette transformation il passa par l’amour. Vous croyez peut-être qu’il se laissa séduire de face ou de profil par quelque jolie adolescente, de celles qu'il peignait si bien? Point du tout, il s’éprit follement de la femme de son maître ; elle était belle : pardonnez-lui, pardonnez à tous les deux. Greuze lui-même vous racontera tout à l’heure les enchantements de ce premier amour.

A vingt ans il fit un vrai tableau ; il revenait souvent à Tournus ; il avait assisté, dans ses promenades, à une lecture de la Bible par un vieux fermier de vénérable figure, entouré de sa famille ; cette scène toute patriarcale l’avait séduit ; il peignit de souvenir, au hasard, sans modèle et sans guide. Son maître fut étonné de ce tableau. «Va-t'en, dit-il à Greuze ; tu es un grand peintre, tu n’as plus rien à faire ici. » il faut dire qu’alors Gromdon était jaloux.

Greuze partit pour Paris sans un sou vaillant, mais dans le lumineux cortège des espérances ; il fit des portraits pour vivre durant le chemin. Ce fut le voyage aventureux que nous avons tous fait à vingt ans, le seul charmant voyage de la vie : on part, on va droit devant soi. Arri-

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vera-t-on? Qu’importe? on a le pied si léger et le cœur si chantant! Greuze arrive à Paris; Paris, vu de loin, c’est le paradis dans l’enfer. A cette heure ce n'est plus pour Greuze qu’une bruyante solitude. Où aller? le désert est partout. Il prit pied dans un hôtel de la butte des Moulins, ne sachant trop comment il paierait son gîte. Dès le lendemain, il alla à l’Académie de peinture, où il ne vit que M. de Cupidon et son attirail. C'était au beau temps de l’école de Boucher; la mythologie était pour beaucoup dans la science de la peinture. Greuze n'y comprit rien.

Il ne voulut être d’aucune école, il ne reconnut aucun maître; il peignait seul en toute liberté. De là son originalité. Les peintres à la mode se moquèrent d’abord de cet orgueilleux de vingt ans qui ne savait rien et qui ne voulait pas de leur science ; mais bientôt le monde fut d’un autre avis sur le compte de Greuze ; il se trouva des gens d’esprit, fatigués du style rococo, qui ne craignirent pas de sourire aux ravissantes figures du jeune orgueilleux. C’était, disait Diderot, un peintre original qui venait donner un coup de pied dans le cul à tous les Amours de Boucher.

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