LÆTITIA
Greuze, quoique plébéien, avait une tête de gentilhomme. Le génie l’avait illuminé et lui avait donné je ne sais quel air de dignité et d’inspiration qui font dire à ceux qui voient bien : « Il y a quelque chose là.» Quand on est beau on est amoureux, on est même amoureux quand on n’est pas beau; Greuze fit des passions sur son chemin. Je raconterai l’histoire de ses deux amours les plus profonds; de ceux-là qui eurent une influence sur son talent. La vie explique l’œuvre.
Dès qu’il fut agréé à l’Académie de peinture, Greuze eut le tort de s’imaginer qu’il allait devenir un peintre d’histoire, un peintre de fresques, un peintre académique. Voilà pourquoi en 1756 il partit pour Rome en compagnie de l'abbé Gougenot, qui était passionné pour l’art italien. Quoique l’abbé fût un compagnon sérieux, ce fut un peu le voyage pittoresque de Grétry ; on voyagea à petites journées, vivant de
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peu, ne fuyant pas les aventures, ne dédaignant pas de souper avec les bohémiens.
A Rome, Greuze se croisa les bras devant les chefs-d’œuvre. Il comprit qu’il Savait pas l’envergure de ces dieux de la peinture qui ont peint le Jugement dernier , le Cénacle et YEcole d’Athènes . Son petit chevalet se dressait devant lui, il s’avouait vaincu et ne se reconnaissait plus que peintre de portraits. Toutefois, il se promit d’être plus accentué et de mettre plus de force dans sa couleur.
Il ne s’inspira donc guère des chefs-d’œuvre des grands maîtres; il ne prit pas le temps d’étudier le génie de Raphaël; il admirait les Vierges adorables du roi des peintres, mais il admirait bien plus une belle Romaine qui était un chef-d’œuvre de la création divine. Il avait emporté en Italie des lettres de recommandation ; une de ces lettres, adressée au duc delOrr-, lui fut bonne à quelque chose; si ce ne fut pas pour la renommée, ce fut pour l’amour. Après les fêtes que Fragonard et ses autres amis lui firent à son arrivée, il s’en alla droit au palais du duc del Orr- qui l’accueillit de bonne grâce, en grand seigneur qui pressent un homme de talent. Greuze arrivait à propos : le duc avait une fille adorable qui jusque-là ne rêvait qu’à Raphaël. Greuze fut choisi pour lui donner des leçons de dessin. En voyant pour la première fois Laetitia, Greuze se demanda si cette leçon ne serait pas pour lui-même. La leçon fut bonne pour tous les deux. Le lendemain, nouvelle leçon. « Le génie vient du cœur, » se dit Greuze. 11 n’aimait pas seul : les deux âmes du maître et de l’écolière s’étaient épanouies en même temps au premier rayon matinal.
Ce bonheur passa vite, comme tous les bonheurs ; ce ne fut qu’un regard, un sourire, une larme, rien de plus ; mais tout cela, n’est-ce pas le bonheur ? Greuze pressentit que cet amour ne devait être qu’une illusion d’un instant; il venait de naître sans raison : comme tous les amours, il allait mourir sous le coup de la raison; et, en effet, en ce temps où les grands seigneurs n’avaient pas encore perdu la magie de leurs titres, un pauvre diable de peintre, fût-il un grand seigneur par le génie, devait perdre son temps à adorer une princesse romaine. Heureusement que l’amour ne perd jamais son temps.
Les rois n’épousant plus de bergères, Greuze pensa qu’il n’avait qu’un sage parti à prendre, celui de s’en aller du palais del Orr-, dérobant ainsi à Lætitia son amour, ses regrets et ses larmes. Il confia tout à Fragonard, qui le surnomma le beau Léandre. Fragonard avait été à d’autres écoles; il avait peint le nez retroussé de mademoiselle Guimard, l’œil en coulisse de mademoiselle Sylvia, la bouche en cœur de mademoiselle La
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Prairie. Les sentiments de Fragonard ne s’élevaient pas au delà de l’alcôve : vous devinez toutes les épigrammes que Greuze eut à subir d'un pareil compagnon d’aventures. Il voulut fuir l’image adorable de Laetitia : mais cette image était partout souriante sous ses regards, comme la charmeresseque fuit le chevalier nocturne. Prenait-il sa palette ou ses pinceaux, au premier trait Laetitia se dessinait comme par magie sur la toile ; se promenait-il dans le silence, le souvenir la ramenait près de lui. Souvent même, comme il errait aux alentours du palais, il voyait apparaître à quelque fenêtre lointaine la pensive figure de cette amante espérée.
Un jour qu’il prenait dans une église le croquis d’une tête de Vierge, peut-être pour s’aveugler sur la charmante figure de Laetitia, le duc del Orr- vint à lui : « Comment, Greuze, vous ne revenez plus au palais ? Ma galerie est déserte, ma fille a mis ses pinceaux de côté en perdant son maître. Revenez donc. » Greuze retourna au palais, tremblant à la seule idée de revoir Laetitia ; mais, ce jour-là, il ne la revit pas. Depuis la veille, elle était malade, malade de ne plus revoir Greuze. Le lendemain, la suivante de Laetitia vint à lui d’un air mystérieux. « Suivezmoi, » lui dit-elle. Greuze regarda cette fille avec surprise, comme s’il n’eût pas entendu. « Suivez-moi, » lui dit-elle encore. Greuze obéit comme un enfant.
Il arriva dans une chambre un peu assombrie par de grands rideaux de soie des Indes; du premier regard, il vit Laetitia dans l’ombre : elle était languissamment couchée sur un canapé. Quoique pâle comme une morte, elle rougit soudainement à l’arrivée de Greuze; elle lui tendit sa main en silence, il tomba agenouillé pour baiser cette blanche main. La jeune fille rayonna de joie amoureuse ; elle souleva la tête et répandit sur Greuze le plus doux regard tombé des plus beaux yeux. « Monsieur Greuze, je vous aime. N’allez pas me condamner comme une extravagante; je vous aime! Mais vous? » Greuze gardait toujours le silence, perdu qu’il était dans l'ineffable ravissement. Laetitia retira sa main et se mit à pleurer en détournant la tête.
Greuze sortit enfin du songe. « Si je vous aime! s’écria-t-il en pleurant aussi. Ah ! Laetitia ! Mais voyez, je suis fou depuis que je vous ai vue. — « Vous m'aimez ! » dit-elle avec un éclat de joie. Elle tomba dans ses bras tout éperdue; durant quelques secondes, il n’y eut plus là qu’un seul cœur, un seul soupir, une seule âme. Greuze le premier chassa l’enchantement. « Hélas ! dit-il, nous ne sommes que des enfants ; songez-y bien, Laetitia. Vous m'aimez ? mais vous êtes la fille du duc del Orr-. Je vous adore, moi ; mais je ne suis qu’un pauvre diable.
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L’amour se joue cruellement de moi. — Vous ne savez pas ce que vous dites, murmura Lætitia, qui était toujours sous le charme ; je vous aime et je vous épouse, c’est tout simple, » Greuze se laissa entraîner aux séductions de l’amour; il oublia les titres de noblesse, il bâtit avec Lætitia les plus beaux châteaux en Espagne; mais se reprenant bientôt: « Hélas ! dit-il, pourquoi ne suis-je pas un grand-duc ? — Quel enfant vous faites ! dit Lætitia ; à quoi bon tous ces titres bruyants ? En voulezvous, des titres ? » Et, disant cela, la belle Italienne se pencha comme une gracieuse fée vers son amant, lui prit sa blonde chevelure dans ses petites mains, et lui mit sur le front un baiser si doux qu’il eût éveillé Alain Chartier. « Eh bien ! lui dit-elle avec un charmant sourire, est-ce que ce titre-là n’en vaut pas un autre ? » Le baiser de Lætitia fut le plus doux que ressentit Greuze. Il s’en alla ravi, promettant de revenir le lendemain. « Demain, dit Lætitia, demain, tu ne partiras pas seul. » Hors du palais, le peintre sentit qu’il sortait de son Eden. Il n'osa s’abandonner à toute la poésie de son aventure. « Non, dit-il, non, je n’irai pas jeter la désolation chez ce noble et digne duc del Orr~. Lætitia est aveugle ; mon devoir est de lui montrer l’abîme. » Il repoussa au loin ses illusions et ses espérances ; son amour seul lui resta. Le lendemain, quand il revit Lætitia, il était pâle et désolé : la victoire qu’il avait remportée sur son cœur lui avait coûté bien des larmes. « Quoi ! triste 1 lui dit Lætitia en se jetant à son cou. Est-ce pour me faire peur ? — Oui, triste, Lætitia, parce que je vous aime trop ; parce que je renonce à vous, qui seriez ma joie la plus sainte et ma gloire la plus pure. — Voyons ! est-ce que vous avez perdu la tête ? C’est bien mal de vous jouer ainsi de ma tendresse. Revenez donc à la raison : hier vous étiez charmant. — Hier j’étais fou, hier je n’écoutais que mon cœur; aujourd’hui.... — — Est-ce que vous parlez sérieusement ? s’écria Lætitia presque en colère. Vous ne m'aimez donc pas ? Si vous avez feint de m’aimer, c’était donc pour me déchirer le cœur ? Allez, allez, poursuivit-elle en tombant dans un fauteuil. Vous m’avez frappée mortellement. »
Et, d’une main agitée, elle indiqua la porte à Greuze. Comme la veille, Greuze n’eut pas la force de résister à tant d’amour. Il se jeta aux pieds de Lætitia, il essuya de ses lèvres les beaux yeux de l’Italienne il lui jura mille fois d’obéir en esclave. « Eh bien ! dit-elle avec résolution, partons donc à l'instant. Lucia nous accompagne ; mon père est à la villa du comte Palleri ; quand il reviendra, nous serons bien loin : descendons par le jardin, nous trouverons à la porte le carrosse qui nous attend : car j’ai pensé à tout, moi, je n’ai pas eu peur comme vous. »
Elle avait entraîné Greuze jusqu’à la porte. « Je n’oublie rien?»
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poursuivit-elle en se retournant. Elle pâlit soudain. Greuze la vit chancelier. « Lætitia, qu’avez- vous? dit- il en lui prenant les mains. — Voyez, répondit-elle plus pâle encore, voyez ! » Elle regardait d’un œil égaré le portrait de son père. Ce portrait était de Greuze ; comme dans toutes les têtes de Greuze, il y avait dans celle-ci une si grande douceur, qu’on se sentait attendri à la première vue. Il y avait en outre dans cette noble figure je ne sais quoi de mélancolique qui prenait le cœur. Le duc semblait doucement reprocher à Lætitia de l’abandonner ainsi. Ce regard qu’il donnait à sa fille à chaque heure du jour, ce regard qu’elle demandait à son réveil comme avant de s’endormir, avait pris tout d’un coup une expression douloureuse qu’elle n’avait pas vue jusque-là. « Mon père ! » dit-elle. Et dans son cœur, qui battait avec violence, son père lutta avec son amant. Greuze n’osait plus rien dire. « Je n’ai plus la force d’avancer, lui dit-elle; soutenez-moi et emmenez-moi. — Je n’ai pas de force non plus; arrêtons-nous là, Lætitia, murmura Greuze. Ayons le courage de nous aimer assez pour ne plus nous aimer. »
Lætitia se mit à pleurer ; elle tendit ses mains à Greuze et lui dit : «Je vous remercie, vous êtes un brave homme. » Elle se jeta dans ses bras en pleurant et s’enfuit comme une folle. Greuze partit, bien décidé à ne plus revenir au palais. La femme de chambre, qui le conduisait, lui dit sur le perron : « An revoir, monsieur Greuze. Vous êtes un triste amoureux! — Après tout, cette fille, a peut-être raison, » se dit Greuze en s’éloignant.
Cinq semaines après, Greuze vit entrer le duc del Orr- dans son atelier. « Mon cher Greuze, ma fille veut à toute force son portrait peint par vous. Pouvez-vous venir demain? — J’irai, » dit Greuze.
Le lendemain, le peintre trouva au palais del Orr- le comte Palleri nonchalamment étendu à côté de Lætitia. A la vue de Greuze, elle rougit et soupira. « Ma fille est mariée; ai-je oublié de vous l’apprendre? » dit le duc qui conduisait Greuze. Le peintre s’inclina sans mot dire.
Pendant que Greuze fit le portrait, Lætitia se trouva deux fois seule avec lui : la première fois il obtint une boucle de cheveux, la seconde il demanda un baiser, mais on ne lui accorda qu’une larme.
Le portrait fini, Greuze l’emporta à son atelier pour donner, disait-il, un dernier coup aux draperies et aux accessoires ; mais le lendemain il quitta Rome, emportant avec lui ce chef-d’œuvre d’art et d’amour. En arrivant en France, il se hâta de faire un pendant à ce portrait. La première femme qu’il avait aimée, la noble femme de Gromdon, cette belle Eléonore dont il va vous dire l’histoire, était toujours devant ses yeux. Il peignit donc Éléonore de souvenir; ce portrait fut aussi fidèle que
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l'autre. Plus tard, comme il montrait ces deux charmantes têtes au grand-duc et à la grande-duchesse de Russie, les illustres voyageurs lui en offrirent vingt mille livres. « Vous me donneriez toutes les richesses de votre empire de Russie sans payer ces deux tableaux, » dit-il en pâlissant.
Greuze ne put s’empêcher de reproduire souvent l’image de Laetitia. Dans V Embarras d’une couronne , la jeune fille, c’est Laetitia; elle est appuyée sur un autel consacré à l’Amour, où des colombes se becquètent sur un lit de fleurs ; elle tient dans ses mains une couronne de roses et de myrtes, qu’elle semble désirer et craindre de donner.
Huit ans après son retour en France, Greuze reçut une lettre de Laetitia, dont madame de Valori a imprimé un fragment. « Oui, mon « cher Greuze, votre ancienne élève est maintenant une bonne mère de « famille; j’ai cinq enfants charmants que j’adore. Ma première fille « serait digne d’offrir un modèle à vos heureux crayons : elle est belle « comme un ange; demandez le au prince d’Est. Mon mari me ferait « presque croire que je suis toujours jeune et jolie, tant il continue de « m’aimer ! Comme je vous l’ai dit, ce bonheur c’est votre ouvrage, et je « vous aime de m’avoir empêchée de vous aimer. »