‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 15 sur 45 · LA PANTOUFLE VIOLETTE · texte numérisé non relu

LA PANTOUFLE VIOLETTE

J’ai dit cette histoire d’après Greuze lui-même, qui l’a écrite avec une rhétorique à perte de vue. C’est la prose poétique de Marmontel. Voici maintenant l’histoire de son premier amour. Il ne l’a confié qu’à Grétry et à Florian. La confidence faite au poète a plus de charme et d’à-propos : je vais donc la reproduire sur les indications de Florian.

Greuze était allé joindre le jeune capitaine de dragons au château d’Anet, pour un portrait de Diane de Poitiers. Un soir qu'ils venaient tous deux de s’arrêter dans un des bosquets de la fontaine de Diane : « Reposons-nous là, dit Greuze; je viens de retrouver, par hasard, un des plus charmants souvenirs de ma jeunesse : c’est un coup qui m’a frappé au cœur; me voilà tout chancelant. Ah 1 la jeunesse ! »

Greuze venait de s’asseoir sur un banc de gazon. « Je puis bien vous

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confier cela, tout capitaine de dragons que vous êtes, vous vous entendez un peu aux saintes amours. J’avais vingt ans, j’étais dans toute la floraison de ma vie ; je m’épanouissais au soleil, je peignais avec délices et j’aimais avec folie. Hélas! qui aimais- je ainsi? La femme de mon maître.

« C’était une belle créature qu'il avait épousée près de la fontaine de Vaucluse, dans le pays de l’amour et de la beauté. La première fois que je la vis venir dans l’atelier, le pinceau me tomba des mains, la seconde fois, mon cœur bondit violemment; enfin, cet amour fatal me surprit tout d’un coup. Je n’étais guère alors qu’un peintre d’enseignes; par elle, la grâce et l’harmonie me furent révélées comme par enchantement. Quelques semaines se passèrent sans que mon cœur osât parler même dans mes regards ; sans une pantoufle violette, peut-être n’aurais-je jamais rien dit. Or donc, un matin, je peignais un petit tableau pour le cabinet d’un marquis de Larousière, lorsqu’elle vint à l'atelier dans le plus simple et le plus aimable déshabillé blanc que j’aie jamais vu; sa magnifique chevelure s’échappait du peigne en touffes rebelles ; sa robe dessinait mollement l'épaule, le sein et la hanche. Elle traînait d’un pied paresseux de jolies pantoufles violettes trois fois trop grandes. Tout en peignant mon tableau, je la regardais du coin de l’œil, mais de toute mon âme. Elle vint se pencher au-dessus de moi : « Le joli tableau ! » dit-elle après avoir jeté un coup d’œil distrait. J’étais dans le feu, mais non pas dans le feu des damnés. Son épaule touchait mon épaule, son souffle agitait mes cheveux. J’allais perdre la tête, quand la voix de mon maître se fit entendre. Eléonore s’envola comme un oiseau, mais sa pantoufle resta en chemin. Je me jetai comme un fou sur cette pantoufle, et je la baisai avec ardeur d’une lèvre agitée; j’étais si aveuglé par la passion, que je ne vis pas venir à moi la petite Jeannette, la fille d’ Eléonore, cette même Jeannette qui est à cette heure la femme de Grétry. L’enfant, surprise de me voir baiser avec tant de feu la pantoufle de sa mère, s'enfuit à toutes jambes pour aller conter cela à son père; ainsi elle apprit mon amour à Eléonore. « Greuze est un enfant, dit-elle tout effrayé:. — Il n’y a plus d'enfants, » dit Gromdon en souriant pour cacher sa jalousie.

« Le déjeuner fut silencieux. Dans l’après-midi, la petite Jeannette, sur la prière de sa mère, vint me demander la pantoufle violette ; je répondis que je n’avais pas vu de pantoufle.

« Le lendemain, craignant une visite domiciliaire, je pris la pantoufle en allant porter mon petit tableau à la galerie du marquis de Larousière. J’allai au fond du parc, où j’avais le privilège de rêver tout à mon aise;

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je cachai ma chère pantoufle sous un platane gigantesque (celui où nous sommes me l’a rappelé tout à l’heure). Pendant plus d’un mois, je retournai tous les soirs sous le platane. Le marquis était aux eaux de Spa ; je n’étais distrait dans mes promenades amoureuses et solitaires que par un vieux bonhomme de jardinier qui voulait me prouver un peu trop souvent que les roses qu’il cultivait valaient bien celles que je peignais. Bienheureux temps ! les jours passaient comme des heures, les heures passaient comme des songes d’or! Bienheureux amour! mon cœur ne battait que sur une pantoufle violette. Qu’en dites-vous, mon cher poète

de bergères? Némorin est un petit Fronsac auprès du Greize d'autre-

fois. Cependant la pantoufle perdue inquiétait Eléonore; une fois à l’atelier, pendant que Gromdon reconduisait un visiteur à la porte, elle me dit d’un ton presque sévère : « Mais ma pantoufle, Greuze, où esteile donc ? — Dans le jardin du marquis, dis-je en tremblant; venez la chercher là. — Vous êtes fou, Greuze. »

« Quelques jours après, Gromdon partit pour le Puy, où il devait restaurer des tableaux d’église. Il songea à m’emmener avec lui ; mais le voyage coûtait quelque douzaine d’écus, plus que tu ?ie vaux , m’avait-il dit. La jalousie lui coûtait un peu moins, tout compte fait. Il partit donc seul : moi, je me promenai de plus belle dans mon paradis terrestre ; Ève manquait toujours, mais j’avais déjà sa pantoufle. Eléonore descendait de notre première mère en ligne droite ; elle était curieuse comme toutes les femmes ; elle vint aussi à son tour vers l’arbre défendu. Un soir, un beau soir comme aujourd'hui, à peine un nuage par-ci par-là, un doux soleil couchant, des oiseaux qui chantaient, des abeilles qui s’enivraient dans le calice des muguets : je soupirais de joie et d’amour dans mon cher bosquet, quand j’entendis tout à coup la voix perçante de la petite Jeannette. Je regardai par un œil du feuillage, je vis dans l’allée des grenadiers Mme Gromdon et sa fille; la fille bondissant comme un faon, la mère triste et pensive comme une femme qui se recueille dans son cœur. Ah ! qu’elle était belle dans cette lumière pâlie du soir! Que de grâce dans sa nonchalance! que de douceur angélique dans sa figure rêveuse! Elle venait de mon côté, mais comme une femme qui ne sait où elle va. Où allait-elle?

« Le jardinier, en passant près d’elle, lui dit que j'étais dans le bosquet, croyant sans doute qu’elle me cherchait. Elle avança toujours sans trop lui répondre. Le bonhomme s’était arrêté avec Jeannette; il lui cueillit quelques grenades d’un air paternel. Jeannette, ravie, laissa aller sa mère et suivit le vieux jardinier. Moi, j’étais toujours caché dans le bosquet comme le serpent; chaque pas d’Éléonore me frappait

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au cœur. Elle venait sans détours, elle allait arriver ; je saisis la pantoufle et la baisai avec une nouvelle ardeur. ïl y avait peut-être un peu de charlatanisme dans ce mouvement, car Éléonore pouvait déjà me voir : l’amour le plus noble n’est-il pas toujours un peu charlatan?

« Mnic Gromdon me surprit les lèvres sur sa pantoufle ; elle voulut rire, mais touchée au cœur de ce culte silencieux et romanesque, elle sourit tristement. « Madame, dis-je en me jetant à ses pieds, voilà votre pantoufle. » Elle soupira. « Allons, mon pauvre enfant, murmura-t-elle, relevez-vous et n’en parlons plus. » Et, tout en parlant ainsi, elle ne put s’empêcher de glisser ses jolis doigts dans’ les blondes touffes de ma chevelure : j’avais à vingt ans la plus belle chevelure du monde. Je me relevai tout en lui baisant la main; elle sentit des larmes brûlantes y tomber avec le baiser. Vous le dirai-je? Entraînée par mon amour, elle pencha sa belle tête sur mon épaule. « Greuze, dit-elle d’une voix étouffée, ne m’aimez plus, de grâce, car tout serait perdu. Je ne vous aime pas, non, non, je ne vous aime pas ; le cœur est rebelle. — Hélas ! oui, madame, le cœur est rebelle, je n'y puis rien. Mais pourquoi chercher à éteindre mon amour? C’est mon seul bien, cela ne fait de mal à personne, pas même à vous, madame. »

« Eléonore secoua la tête en soupirant. Nous gardâmes le silence durant quelques secondes. Nous écoutâmes le vent dans le feuillage, le bourdonnement de l’abeille, la note attendrie de la verdière, mais surtout les battements de notre cœur. Je donnerais bien des jours encore pour des secondes de ce moment béni du ciel. Eléonore était toute palpitante; je la dominais par mon amour, mais j’osais à peine toucher ses cheveux de mes lèvres égarées. Elle releva enfin la tête, elle me regarda avec sa douceur ineffable, elle voulut me parler, mais ma bouche étouffa sa parole. C’était trop et trop peu ; ce fut tout. Elle voulut se détacher de mes bras, je la retins. « Pourquoi ne pas vous aimer? » lui dis-je avec passion.

« A cet instant sa fille, qui venait à nous, jeta son petit cri perçant. Sa mère se tourna vers elle. « Pourquoi ne pas m’aimer? dit-elle, pourquoi? Voilà une réponse que Dieu m’envoie. » Et elle indiqua

Jeannette du doigt.

« Elle sortit du bosquet pour aller vers sa fille. A peine dehors, le soleil, qui allait disparaître dans les nuages de l’horizon, lui jeta sur le front un rayon magique dont je fus ébloui, une sainte auréole qui me rappela certainement les vierges de Raphaël. Le ciel était venu à notre secours, l’amour maternel triomphait. Jusque-là j’avais aimé avec des espérances coupables, j’avais senti que la bouche cherche encore sur la

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terre quand l’âme est déjà dans le ciel; mais, depuis ce charmant tableau, ma bouche se ferma sans murmurer, mon âme s'éleva jusqu’à l’adoration. Eléonore ne fut plus une femme pour moi : ce fut l’image espérée que Dieu laisse entrevoir au poète, le divin modèle que le grand peintre de là-haut montre quelquefois au pauvre peintre d’icibas. J’ai souvent tenté de reproduire ce tableau, qui est encore tout animé dans mon âme, mais j’ai toujours échoué; ma main tremblait, mon cœur troublait ma vue, je ne faisais rien qui vaille. Il n’y a qu’un poète qui parvienne à saisir dans son cœur toute la poésie de l’amour.

« O divine pantoufle violette, vous avez été mon talisman ; mais la Vertu me l’a prise pour la mettre à son pied! »

Ainsi parla Greuze. L’amour maternel avait sauve Eléonore, comme l’amour lilial avait sauvé Laetitia.

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