MADAME GREUZE
Comme on voit, Greuze était arrêté en plein amour à mi-chemin de la volupté.
Je ne parle pas ici de toutes ces aventures de hasard qui ne comptent pas dans l’histoire du cœur.
Pour son malheur, Greuze se maria : un mariage qui semblait promettre des jours paisibles, des joies sereines, enfin le bonheur du coin du feu. Ce bonheur dura bien six semaines. Mmc Greuze n’était pas si bourgeoise qu’elle en avait l’air ; elle aimait fort la comédie, le menuet et les festins. Elle commença par ruiner Greuze. Elle avait des caprices de grande dame, elle jetait l’argent par la fenêtre pour se donner les airs d'une petite marquise. Enfin Greuze devint tout simplement le jouet de cette femme.
Greuze raconte lui-même comment il rencontra celle qui devint M inc Greuze, Mllc Anne Gabrielle Babuty, la fille d’un libraire de la rue Saint-Jacques :
« Peu de jours après être arrivé de Rome, je ne sais par quelle fatalité je passai dans la rue Saint-Jacques; j’aperçus Mllu Babuty dans son comptoir, je lus frappé d’admiration, car elle avait une fort belle figure. Je demandai des livres pour avoir le temps de l’examiner ; je lui fis des
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compliments tant qu’elle en voulut. » Et sans doute Mlle Babuty fit des compliments à Greuze, car elle le connaissait sinon par la figure, du moins par ses œuvres. Elle avait passé trente ans, « par conséquent, elle était menacée de faire la sainte Catherine toute sa vie. » Elle employa toutes les « cajoleries possibles » pour séduire Greuze. Il retourna la voir, il y prit quelque plaisir, sans devenir pourtant amoureux; il aimait la beauté pour la beauté. Mais voilà qu’un jour, à bout portant, elle lui dit, jouant la passion : « Monsieur Greuze, m’épouseriez-vous si j’y consentais? Greuze répondit avec galanterie, mais ne signa pas de contrat. Mlle Babuty crut pouvoir se dispenser de sa signature pour courir chez Strass acheter des diamants — de Strass. — Grand émoi dans son quartier. — Des diamants ? — Oui, c’est Greuze qui me les a donnés. On lui fit compliment et on fit compliment à Greuze. Greuze, furieux, ne remit plus les pieds dans la boutique. Mais voilà qu’un matin elle arrive chez lui comme la foudre, le violente en héroïne abandonnée. Ce n’était pas l’accordée de village, mais enfin il se résigna à « sauter le pas. » Elle avait la science des larmes. «. Je lui promis tout ce qu’elle voulut ; cependant nous ne fûmes mariés que deux ans après. » Et que fîtes-vous pendant ces deux ans, maître Greuze ? ô peintre sentimental et vertueux !
Il y eut sept années de vaches grasses et trois fois sept années de vaches maigres. Greuze fut deux fois ruiné : une fois par sa femme et une fois par la Révolution.
Donc les sept premières années furent bonnes. Mme Greuze donna à son mari deux filles charmantes ; elle fut le modèle de l’atelier, sinon le modèle des épouses. Greuze avait trouvé son idéal vivant : elle posait pour toutes ses figures de jeunes mères et de belles amoureuses. Par malheur, c'était la femme des tempêtes et des passions; ce ne fut bientôt plus assez d’un mari, il lui fallut un amant. Elle commença par Blondel d’Azaincourt, cet associé libre de l’Académie de peinture, qui se connaissait en beaux tableaux et en belles femmes.
Il faudrait tout un volume pour peindre Mme Greuze dans ses débordements : c’était le génie de l’adultère. Elle jouait du poignard comme elle jouait de l’éventail; elle lisait la Religieuse et le Sofa; elle avait toujours un amant caché dans une armoire, dans le paravent replié, jusque sous la table. Tout lui était bon, les hommes d’épée et les hommes de robe. Greuze ne pouvait pas prendre un élève sans qu’elle lui tournât la tête. Le peintre s’indignait, battait sa femme et la jetait à la porte; mais elle était maîtresse chez lui, parce qu’il l’aimait tout en croyant la haïr.
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fi tenta de la ramener dans le bon chemin ; il fit pour cela deux dessins, qu’il appela les Barques du Bonheur et du Malheur. Voici l’allé— g ".rie : Dans la première barque, qui glisse légèrement, au gré d’une brise amoureuse, sur un lac pur et calme, on voit deux futurs époux allègres et souriants; ils rament tour à tour pour atteindre une île semée de roses et de myrtes, où on entrevoit le temple du Bonheur. Au milieu de la barque, deux enfants passent sous les yeux ravis des époux, que ce spectacle repose. Pour atteindre l’île fortunée, il faut éviter un précipice. La traversée est périlleuse ; mais, grâce à l’accord des deux rameurs, le danger est bientôt vaincu. Une fois hors de péril, l’Amour apparaît audessous de la proue, anime les époux et sourit à leur bonheur. Dans la seconde barque, c’est une autre histoire ; n’y cherchez pas l’image du bonheur, car le bonheur est bien loin de là. Au lieu d’un ciel pur et d’un lac paisible, c’est une tempête sur la mer, c’est le même lac et le même ciel, pourtant. Le vent siffle, les flots sont soulevés, l’éclair brille et la foudre éclate sur le temple du Bonheur, dont on ne voit plus que les ruines. Les vagues en furie poussent la malheureuse barque vers le précipice ; le pauvre époux seul s’épuise en vains efforts pour éviter l’abîme; ses mains affaiblies soulèvent à peine les rames; le gouvernail est brisé, il n’y a plus de salut pour lui. L’épouse est assise nonchalamment sur un banc opposé; elle penche la tête et sourit à quelque souvenir coupable qui lui cache le danger, ou plutôt qui la console du danger. Sous ses yeux, ses deux enfants en guenilles se disputent un morceau de pain noir ; elle ne les voitpas : son cœur est ailleurs, ou plutôt elle n’a pas de cœur. L’Amour, dont le flambeau est éteint, s’envole tristement loin de cette barque qui va s’engloutir.
Mme Greuze ne fut pas édifiée par ces deux dessins. « Tu es bien innocent dans ton allégorie, dit-elle au peintre. Ton temple du Bonheur est mal placé ; s’il se trouvait au beau milieu d’une fête de Mme du Barry, à la bonne heure; mais là, dans cette île déserte, ce n’est qu’un château en Espagne. Qu’entends-tu par le précipice? — J’entends que tu ne t’aviseras pas d’y jeter mon honneur. » Mme Greuze éclata de rire. — « En vérité, tu es un homme de l’âge d’or! Au reste, monsieur, soyez paisible, ramez sans inquiétude ; le gouvernail n’ira pas de travers. »
Diderot, ce franc ami de Greuze, était par contre-coup trop ami de madame Greuze. Je ne veux pas dire par là qu’il ait poussé l’amitié trop loin ; d’autres l’ont écrit, pourtant. Écoutez Diderot lui-même, qui dit sans façon quelque part : « Greuze est amoureux de sa femme ; il a raison ; je l’ai bien aimée, moi qui vous parle, quand j’étais jeune
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et qu’elle s’appelait mademoiselle Babet, dans sa petite boutique de librairie du quai des Augustins. Poupine, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose. J’entrais avec cet air vif, ardent et fou que j’avais alors : « Mademoiselle , les Contes de La Fontaine , un Pétrone, s’il vous plaît. — Monsieur, les voilà. Est-ce tout ce qu’il vous faut ? » Quand je retournais sur le quai, elle souriait et moi aussi. Quel joli sourire! Greuze est donc amoureux de sa femme; en la peignant tous les ans, il a l’air de dire non-seulement : Voye^ comme elle est belle ! mais encore : Voye% ses appas! Je les vois, monsieur Greuze. » Quand il écrivait ceci, Diderot était brouillé avec Greuze; aussi il disait « Monsieur Greuze, » ou « feu mon ami Greuze. »
Greuze lisait Molière pour se consoler ; il finit par prendre son parti en brave ; il se vengea, à tort et à travers, des erreurs de sa femme : il devint un homme à bonnes fortunes. Il alla dans le beau monde avec tout l’attirail d’un petit-maître ; les plus fines dentelles vinrent orner sa jabotière et ses manchettes ; des pierres précieuses brillèrent à ses doigts ; il porta cavalièrement une épée à fine ciselure ; il eut de l’esprit à tout propos. Aussi fut- il recherché partout ; c’était à qui verrait cette figure à la fois noble et naïve où se combattaient l’esprit et le sentiment. La duchesse de Bourbon l’appela à ses fêtes : «Je ne prétends pas vous protéger, lui dit-elle ; vous êtes un duc à votre façon, venez donc ici comme un prince de la peinture. »
Greuze n’oubliait pas pour cela d’aller étudier les passions du peuple. Parfois, au lieu d’aller faire le joli homme dans quelque hôtel célèbre où on disait déjà : « M. de Greuze, » il courait les petits théâtres, les boulevards et les guinguettes ; il poussait de temps en temps son pèlerinage d’artiste jusque dans les campagnes, avec Lemierre ou tout autre. Lemierre se gardait bien de voir autre chose que ses scènes de tragédie ou ses tableaux de poème ; pendant qu’il cherchait la rime, Greuze trouvait le sentiment. Greuze allait partout, jusque dans l’étable, quand la paysanne pressait le pis de la vache. Dans ses tableaux villageois, comme tout rappelle bien la chaumière ! Il y a du pain sur une planche dans Accordée de village; ce pain doré, qui vient d’être cuit, vous donne tout de suite un appétit agreste. Dans une partie de campagne, Lemierre lui dit un jour : « Je viens de trouver un vers. Quel vers !
Le tri'lent de Neptune est le sceptre du monde.
N est-ce pas là un vers sublime? C’est le vers du siècle. — Cela n’cst
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pas trop mal rima, dit Greuze en souriant ; mais ce vers sublime t’a cm* pêché de voir sur le seuil de cette maison cette jolie ménagère, gorgette au vent, qui barbouille de lait les lèvres roses de son enfant qui n’a plus soif ; cela rime encore mieux cà mes yeux ! »
Greuze avait la nature inquiète et variable des poètes; son cœur s’enflammait à tous les vents, son âme s’envolait à toutes les rêveies. Il eut des amours et des amitiés sans nombre, donnant aux uns et aux autres tout ce qu’il pouvait donner. Il fut prodigue toute sa vie des richesses de son cœur. Grétry se retenait à deux mains; Greuze atmait le premier venu, et quelquefois la première venue, se consolant d’une amitié trompeuse dans un amour infidèle. Les jours passaient vite pour un tel homme ; il les voyait passer avec sa précieuse insouciance, s’imaginant que le soleil serait toujours rayonnant, même quand il voyait des nuages.
Avec les hommes, Greuze était un peu silencieux, soit qu’il dédaignât les paradoxes, soit qu’il fût mal armé pour la réplique, mais avec les femmes, il parlait beaucoup, enjolivant son babil de toutes les fleurs de la galanterie et du madrigal. Le madrigal avait dans sa bouche une grâce nouvelle, une originalité curieuse. La duchesse de Bourbon écrivait : « Une femme est un être sacré pour Greuze; sa galanterie délicate et poétique nous rappelle le beau siècle de François Ier. Par malheur, il est un peu trop amateur de la beauté; il la cherche partout, du haut en bas. Il a dû se rencontrer quelquefois avec Duclos; mais c’est la faute de nos belles dames, qui ne posent guère que pour la figure. » Selon la critique anonyme du Journal de l'Empire, Greuze avait beaucoup d’esprit naturel. « Sa conversation avec les femmes était pleine de politesse et de galanterie, et paraissait naître d’une admiration profonde et du sentiment vif qu’il avait de leur excellence. C’était chez lui une espèce de culte, et les louanges qu'il leur prodiguait avaient dans sa bouche une grâce, une originalité extraordinaires. Sa conversation avec les hommes était piquante et animée, surtout quand il parlait de son art, qu’il connaissait à fond et pour lequel il avait un véritable enthousiasme. Son âme était naturellement élevée, même un peu fière, et cette fierté se manifestait promptement quand il n’obtenait pas la justice qu’il croyait due à ses rares talents, ou quand elle était provoquée par une censure amère et peu éclairée. Quoiqu'il ait obtenu tard toute l’estime qu’il méritait, s’il n’en a jamais joui sans contradiction, cependant il a reçu des témoignages nombreux et flatteurs de l’admiration publique. Il vêtait fort sensible, se les rappelait souvent, et en parlait au besoin avec une ingénuité qui lui servait d’excuse et tempérait l’air de vanitéqu’on nepeutmanquerd’avoiren parlantdesoi avec complaisance.»
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Quoique mal marié, Greuze criait contre les célibataires comme La Tour : «Ce sont, disait-il, des braconnier sur le mariage. » Ses filles le consolaient de sa femme, mais il avait si peu le temps de chercher des consolations! Quand l’impératrice de Russie l’appela à sa cour, il aurait pu se délivrer de Mme Greuze et faire sa fortune, qui resta toujours à faire, parce que sa femme — l’envers de Pénélope — défaisait la nuit ce que Greuze faisait le jour. Mais il prit en pitié l’indigne épouse : il voulut la protéger jusqu’à la fin, malgré ses égarements. C’est toujours l’histoire de Molière. Si toutes les femmes sont la même, c’est dans la région des Célimènes.
ARSÈNE HOUSSAYE