‹ Greuze, sa vie et son œuvreChapitre 18 sur 45 · LA MORT DE GREUZE · texte numérisé non relu

LA MORT DE GREUZE

« Le tableau que je fais pour le gouvernement est à moitié fini. La « situation dans laquelle je me trouve me force de vous prier de donner « des ordres pour que je touche encore un à-compte, pour que je puisse « le terminer. J’ai eu l’honneur de vous faire part de tous mes mal- « heurs.

« J’ai tout perdu, or le talent et le courage. J’ai soixante-quinze ans, a pas un seul ouvrage de commande ! De ma vie, je n'ai eu un moment « aussi pénible à passer. Vous avez le cœur bon, je me flatte que vous « aurez égard à mes peines le plutôt possible, car il y a urgence.

« Salut et respect.

« GREUZE

C’est triste, mais c’est fier. Greuze sent qu’il lui reste a le talent et le courage. »

Quoiqu’il portât dans son âme le deuil de sa vie, il s’habillait toujours avec éclat. « Il avait gardé l’amour de la parure et des vêtements voyants ; il semblait défier la Révolution, par son habit écarlate et son épée. »

Il conservait encore sa gaîté mélancolique; la tristesse lui venait seulement aux heures où il songeait à sa fille sans fortune et sans protection. Sentant la mort s’approcher, il ressaisit son pinceau, il eut un dernier éclair de génie, a Non, non, disait-il, je ne veux pas mourir sans laisser quelque chose à ma pauvre Anna. » Il passa ses derniers jours à faire son portrait et le portrait de sa fille. Son portrait fut le meilleur du Salon de i8o5. On s’étonna de la vigueur d’un peintre de quatre-vingts ans; cela est franc et vrai comme une tête de Van Dick; c’est moins fier et moins beau, mais il s’y trouve ce sentiment attendri qui anime toutes les têtes de Greuze. Or, savez-vous ce que fit Anna de ce portrait, le seul héritage de son père ? «Tu vendras cela cent louis,» avait-il dit. Anna garda le portrait de son père et vendit le sien. Ce beau trait n’a rien qui surprenne; mais il doit consoler les pères qui n’ont rien qu’un nom à léguer à leur fille.

Cependant Greuze gardait le lit depuis quelques jours; c’en était fait de lui, il n’avait plus la force de lutter. Berthélemy seul alla lui dire adieu. « Eh bien, Greuze?

— Eh bien, mon ami, j’apprends la mort. Si jamais tu t’avises de peindre la mort, figure-toi une mauvaise mère qui endort ses enfants pour se délivrer d’eux. Je commence à ne plus savoir ce que je dis ; mais patience, je ne dirai bientôt plus rien du tout.

— Allons, allons, mon ami, du courage; on ne meurt pas le premier jour du printemps.

— Eh ! mon Dieu ! depuis les sans-culottides, je n’entends plus rien

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