TABLEAUX DE GREUZE
omment résister au charme de ces jeunes filles pleurant sur leur Cruche cassée , leur Miroir brisé ou leur Oiseau mort? Quel suave mélange de virginité et de volupté! A demi femmes, à demi enfants! plutôt anglaises que françaises. L’incertitude de leurs formes trahit le trouble délicieux de la puberté, discrimen obscurum. C’est l’insensible transition de l’adolescence à la jeunesse; c’est commi si, au lieu d’un parfum, une pensée naissait dans une rose. — Elles ne pensent pas encore, mais elles songent, elles se recueillent dans les rêves obscurs et tièdes des passions naissantes. Le désir nage dans leurs yeux limpides ou mouillés de larmes; leur sein se gonfle sous le fichu enfantin; leurs joues rougissent, leur tête élégiaque languit sur un bras ployé; de leur bouche entr’ouverte s’exhale le premier soupir de l’amour.
Il faut donc l’aimer malgré sa larme à l’œil et sa peinture en action, ce peintre moral, conjugal, filial, sentimental. On ferait de ses vertus toute une litanie. Je sais ce qu’il y a de faux dans sa manière, de rond dans son dessin, de mélodramatique dans la composition de ses scènes. Il est tel tableau de lui qu’on a envie de siffler comme une mauvaise pièce. On dirait parfois qu’il trempe son pinceau dans l’écritoire dont Diderot se sert pour écrire le Père de famille et le Fils naturel. Même bouffissure, même sensiblerie, même relâchement des fibres lacrymales. Ce que c’est que le style, Greuze ne s’en doute pas. Son défaut de goût équivaut à la privation d’un sens. Sa facture, martelée et pénible, peut souvent se comparer à une page écrite chargée de ratures; il exagère la vie comme le sentiment. Ai-je tout dit ? Non, sans doute ; mais je n’ai regardé que le mauvais côté de son talent. Passons à l’autre, et la louange égalera le blâme. — Autant Greuse est détestablement littéraire dans le remue-ménage de ses drames bourgeois, autant sa peinture est charmante quand elle raconte les simples histoires de la vie privée. Je renvoie à l’ Ambigu Y Ivrogne dans sa famille et la Malédiction paternelle , mais je place parmi les chefs-d’œuvre de l’art familier Y Accordée
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de Village, la Prière du matin, la Lecture de la Bible et le Retour de nourrice. 11 apporte dans les idylles domestiques une tendresse, une expansion, une bonté sensuelle qui ravissent à la fois le cœur et les yeux. Ses intérieurs abondants d’enfants ont la chaleur des nids remplis de couvées; ses mères rayonnent de beauté féconde. On dirait que ses ménages prolifiques célèbrent la fête de la Bonne Déesse.
La Pelotonneuse est peut-être la plus chaste des jeunes filles de Greuze. Imaginez un Greuze avant la lettre , avant Diderot! Elle est assise et dévide, une corbeille sur ses genoux, blonde comme les blés, une Belle aux cheveux d'or! Elle vous regarde d’un air fin et doux. C’est la tête de Y Accordée de village , trois ans avant ses fiançailles. Un petit chat, couché sur la table de travail, allonge sa patte sur le fil qui pend du panier, comme s’il l’invitait à jouer avec lui. Mais un rêve léger passe sur ses yeux clairs ; il effleure de l’aile son paisible esprit. Ce qui me plaît dans ce tableau virginal, c’est justement la timidité de l’exécution. Greuze déflorera plus tard ses jeunes filles à force de pétrir leurs fraîches carnations. Ici son pinceau n’a pas encore acquis la maturité luxuriante qu’il aura plus tard. Il modèle avec retenue; sa touche caresse sans froisser. Il y a de la pudeur dans l’expression délicate de ces chairs blanches comme le lait et blondes comme le miel.
Comparez le fin sentiment de cette jolie toile à la sensibilité grimacière du tableau voisin : la Veuve inconsolable tient tout ce que son titre promet. Figurez-vous une grande femme ébouriffée, pâmée, bouffie, le sein nu, qui se penche du bord d’un fauteuil; elle tient une lettre ouverte à la main, et elle atteste d’un geste pathétique le buste piteux de son mari défunt, posé sur un cippe. Elle est longue à n’en plus finir; sa robe s’agite en plis dévergondés. On sait le mauvais goût que met Greuze à habiller ses figures : il a inventé en quelque sorte le galimatias des draperies. — Aux pieds de la veuve, gît une cassette ouverte d’où pleuvent les missives. C’est la boîte aux lettres de son amour conjugal. Du même à la même. De la même au même. Je crois lire un vieux roman épistolaire, traduit de l'anglais. — Quel pathos! quel point d’exclamation d’épitaphe ! Mais ce pathos est historique; il marque l’heure du dix-huitième siècle, où la France, prise d’un accès d’attendrissement maladif, se mit à pleurer à verse, sans savoir pourquoi. — Et puis, si la scène est ridicule, les accessoires sont charmants. Il y a lû un fauteuil qui ne déparerait pas un salon de Metzu, et sur un coussin bleu un petit chien du plus fin pinceau.
L’ Ivrogne dans sa famille offre encore un curieux modèle de trivia-
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lité larmoyante. Il est de son métier peintre en bâtiment, s’il faut en croire le pot au noir posé dans un coin. — Le voici qui rentre du cabaret, les vêtements en désordre et la perruque sur les yeux ; sa femme pousse vers lui deux petits enfants en guenilles qui tendent les bras et qui crient famine. Le chien ferme la marche et se conforme à ces tristes pensées; il adresse à son maître des aboiements moraux; il a l’air de lui reprocher sa maigreur. — Gardez-vous de vous laisser attendrir ! Le tableau joue la comédie, et il la joue mal. L’ivrogne est un acteur grimé et défrisé devant le miroir : il n’a bu que de l’orgeat dans un gobelet de carton verni. La mère sort d'une coulisse cachée par le cadre. Le garçon et la fille sont deux enfants de troupe qui joueront demain, l’un le Joas d'Athalie , l’autre la petite Louison du Malade imaginaire.
Quittons bien vite le théâtre de Greuze pour son pensionnat. — La plus jolie du couvent est cette Petite Paresseuse qui s’appuie sur un ivre ouvert. Son bras est cassé, mais la cassure est gentille; sa tête a treize ans; sa gorge demi-nue en a bien dix-huit. — C’est là une faute trop habituelle à Greuze pour n’être pas volontaire. Il termine des corps de femmes par des têtes d’enfants ; il donne à l’Innocence les formes de la Volupté. — Que les yeux de cette petite sont vagues et brillants ! une étincelle de malice luit dans leur prunelle humide. — On dit que Reynolds, pendant son séjour en France, demanda à Greuze, comme une grâce, de peindre des yeux devant lui. — Ses cheveux se mêlent et se démêlent avec une négligence adorable. La bouche aussi est charmante, pleine de souffle, faite pour le baiser. Greuze excelle à épanouir et à replier les bouches féminines. Comme Euphorion, le peintre grec, il mériterait d’être surnommé « le peintre des lèvres. »
J'aime moins la Jeune Fille brune; elle se rengorge dans ses épaules, comme une colombe dans ses plumes, et lève vers le ciel des yeux trop noyés. J’admire encore la suavité des lèvres et la finesse des cheveux ; mais les pasticheurs de Greuze, — il en est qui déroutent les plus fins experts, — pourraient contrefaire à s’y méprendre son émail lisseet fondu.
En revanche, je défie les plagiaires de reproduire la Jeune fille en blanc. Cette texture copieuse où les méplats se heurtent, ou les tons se rapprochent de manière à former une mosaïque vivante et mouvante, ne peut se calquer. Cela sent un peu Y écorché, mais les traits remuent et le sang circule. Je crois avoir retrouvé ce curieux tableau dans un des salons de Diderot (1765). Une tète de fille. — « Oui, de fille, placée au « coin de la rue, le nez en l’air, lisant l’affiche... Elle est de profil ; c’est cc ce qu’on peut appeler un morceau de la plus grande vigueur. On la v< croirait modelée, tant les plans en sont bien annoncés. Elle tue c in-
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« quante tableaux autour d’elle. Voilà une petite fille bien me'chante. « Voyez comme M. l’introducteur des ambassadeurs, qui est à côté « d’elle, en est devenu blême, froid, aplati et blafard ; le coup qu’elle « porte de loin à Roslin et à toute sa triste famille ! Je n’ai jamais vu un « pareil dégât. » Si ce n’est celle de l’exposition, c’est donc sa sœur, car la chaude notice de Diderot s’applique à elle comme un signalement.
Qui passerait subitement de cette tête sanguine au portrait lymphatique et blême de la Marquise de Champ cenet ne croirait pas les deux tableaux du même maître. Le portrait est pourtant authentique, il a sa généalogie et ses parchemins. — Greuze débuta, comme bien des maîtres, par une manière monotone dont sa belle composition de la Lecture de la Bible , — c’est M. Delessert, je crois, qui la possède aujourd'hui, — montre encore des traces. D’ailleurs, si la peinture est faible, la tête est charmante. Ce qu’elle n’a pas en éclat de chair, elle le regagne en expression. Sous cette fine pâleur d’ivoire, la physionomie paraît plus touchante. On lit bien des choses dans ses yeux moqueurs et son imperceptible sourire : une douce indifférence, une âme indolente et bonne, peut-être encore une vague lassitude. — Cette fleur d’aristocratie semble atteinte d’une invisible piqûre.
Qui reconnaîtrait Fabre d’Eglantine dans le portrait qui porte son nom ? Il a le teint frais et candide d’une jeune fille. Greuze aurait trouvé moyen d’amollir la face de Danton. — La tête de Gensonné est peinte comme une figure de troisième plan : défaut çà et là commun aux portraits du maître; il étend quelquefois entre ses figures et le spectateur trois voiles d’atmosphère.
Avant de quitter Greuze, arrêtons-nous un instant devant le portrait de A/111' Olivier, actrice du théâtre de la Nation. — Ce n’est qu’une ébauche un peu molle, l’envers d’une tapisserie inachevée. Mais cette mollesse d’exécution s’accorde avec la physionomie du modèle, et, dans ce portrait, la physionomie est ce qui m’attire. — Que d’ennui et que de tristesse ! Elle incline sur sa main sa tête accablée. L’atonie du regard, l’affaissement de l’attitude, la meurtrissure des chairs, tout trahit en elle une satiété incurable. Ses sens s’éteignent, son cœur se vide; elle achève négligemment de vivre, sans intérêt d’aucune sorte, résignée à elle même et à son ennui... C’est l’automne de la courtisane, son dernier jour de beauté ! Je voudrais voir gravée au bas de ce portrait la mélancolique devise d’une princesse du quatorzième siècle : Plus ne m’est rien , rien ne m’est plus.
L’art de Greuze s’adresse avant tout aux sens. C'est la fécondité plutôt que la maternité qui l’émeut et qui l’enthousiasme, dans ses ménages
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prolifiques. La naïveté de ses jeunes filles est équivoque et lascive. La Cruche cassée , X Oiseau mort et le Miroir brisé qu’elles font semblant de pleurer, autant de charades grivoises qui égarent l’imagination. Souvent encore, il termine des têtes de femmes par des têtes d’enfants; la gorge a dix-huit ans, tandis que le visage en a quinze à peine ; il profane l’innocence en lui donnant les formes de la volupté. L’exécution même chez Greuze manque dechasteté; il a des coups de pinceau qui dépravent, des touches qui corrompent; il déflore à force de les pétrir les carnations de ses vierges.
Quel contraste tranche souvent entre l’existence des peintres et leur œuvre ! Qui ne se figurerait, d’après les tableaux de Watteau, un homme de luxe et de joie idéalisant, dans ses Fêtes galantes , les amours et les plaisirs de sa vie ? Cherchez dans les documents obscurs, d’oü MM. de Goncourt l'ont tiré, l’auteur de ces féeries voluptueuses, vous trouverez un hvpocondre fiévreux et phthisique, qui vécut pauvre, isolé, auquel on ne connut jamais de maîtresse et dont le rêve d’avenir était un lit d’hôpital. — Ce pimpant et léger Pater, qui semble badiner avec son pinceau, est tourmenté jusqu’à la folie du souci de la pauvreté. Il travaille comme un manœuvre, ne connaît ni amusement, ni loisir; ébauche le soir les tableaux qu’il finit le jour, et meurt à la peine à quarante-trois ans ! — De même les idylles domestiques oü se complaît Greuze feraient supposer, à première vue, le plus heureux des époux. On se figure volontiers le peintre sous les traits d’un de ces maris qu’il a représentés quelquefois, entrant les bras étendus dans la chambre oü l’attend une mère pure et fraîche, aimante et souriante, avec une grappe d’enfants pendue à son cou... Passez derrière la toile et entrez dans la vie de Greuze, vous descendez dans un enfer conjugal, oü travaille à la journée un pauvre diable d’artiste, exploité et déshonoré par une mégère avide et lubrique. MM. de Goncourt dévoilent dans leur étude les misères de son intérieur. Jusqu’ici on ne voyait que la lune de miel du mariage de Greuze, et les portraits jeunes, coquets, riants, amoureux, qu’il a semés de sa femme dans tant de tableaux.
Greuze a raconté lui-même son martyrologe dans un mémoire qui serait lamentable, s’il n’était grotesque, et qu’on dirait écrit à la lueur de la chandelle de Georges Dandin.