MÉMOIRE DE GREUZE CONTRE SA FEMME
Le nôtre n’est point écrit de la main de Greuze, mais évidemment sous sa dictée; c’est pour cette raison que, tout en conservant les singularités de langage qui appartiennent à Greuze, nous n’avons pas cru devoir conserver les singularités de l’orthographe, pour laquelle Greuze n’aurait pas d’ailleurs été plus respectueux. Il s’arrête dans l’original sur un point et virgule, qui donnerait à penser qu’il a été interrompu dans ses dernières phrases. — Pour qui ce mémoire a-t-il été écrit? Nous le croyons rédigé à l’adresse de quelque procureur, dans le but d’atteindre quelque séparation juridique : on remarquera en effet quel rôle important y jouent les intérêts pécuniaires. — Sa date, enfin; elle nous est indiquée par l’allusion qu’il fait d’une part à un émigré, sorti de France, sans doute, comme le plus grand nombre, en 1790 ou 91, et d’autre part aux églises qui ne sont pas encore fermées et qui le furent en 92. Ce serait donc en 1791 ou vers le commencement de 1792 que cette étrange pièce aurait été composée ; à ce moment, en effet, Greuze demeurait bien à la dernière adresse qu’il indique, porte Saint-Denis, ainsi que le témoignent les Tablettes de renommée ou de vrai mérite de 1791. Le grand peintre avait alors soixante-trois ans. On sait qu'il mourut le 21 mars i8o5, dans un logement qui lui avait été accordé sous la galerie du Louvre. Nous avons dit, pages 202-3 du Ier volume des Archives , qu’en 1775 Greuze occupait déjà sous cette galerie, avec les autres peintres du roi, un logement qui lui avait été accordé par brevet du 6 mars 1769.
« Citoyen, je vais vous révéler, malgré moi, des choses sur lesquelles j’avais jeté un voile funèbre; vous verrez que l’on a entassé outrages sur outrages ; mon honneur, ma vie, ma fortune et celle de mes enfants, engloutis par une femme dénaturée.
« Peu de jours après être arrivé de Rome ’, je ne sais par quelle fata-
* La courte note que l’on trouve sur Greuze, dans Y Abecedario de P.-J. Mariette, éclaircit mieux que quoi que ce soit les premières lignes de notre récit, et lui sert à merveille d’introduction. « Jean-Baptiste Greuze, né à Tournus, en 1728, travaille à Paris et s’y distingue par un excellent goût de couleur. 11 a choisi pour son genre celui des bambochades et tâche d’y mettre de l’intérest, ce qui fait que ses tableaux sont fort goûtés. Les connoisseurs trouvent leur compte dans la façon dont ils sont peints. La multitude est touchée du choix du sujet qui se rapproche de nos mœurs et qui lui sert d’entretien. 11 a fait le voyage d’Italie en 1756, voyage qui, en vérité, lui étoit assez inutile, et où la vanité dut avoir la principale part » Autre citation qui complète celle-là; elle est extraite du Nécrologe de 1768, p. io5 : « ...Avant son retour en France, et dans le temps même qu’il était encore en Italie,
MEMOIRE DE GREUZE
lité, Je passai dans la rue Saint-Jacques (à Paris), j’aperçus M"p Babuty dans son comptoir*; elle était la fille d’un libraire; je fus frappé d’admiration, car elle avait une très belle figure**; je demandai à acheter des
M. l’abbé Gougenot fut élu membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture, en qualité d’honoraire associé libre. L’Académie voulut principalement par là lui marquer en quelque sorte sa reconnaissance de ce qu'il s’était chargé de conduire avec lui en Italie M. Greuze, dont les talents si connus aujourd’hui, ne faisaient alors que d’éclore, et venaient de lui mériter le titre d’agréé. » — L’Académie avait admis Greuze comme agréé, le 28 juin 1755. L’abbé Louis Gougenot, conseiller au grand conseil, abbé de Chezal- Benoît et prieur de Maintenay, fut reçu associé libre de l’Académie, le 10 janvier 1756 ; il est donc à penser que l’abbé et Greuze étaient partis dans les tout derniers mois de 1755 (le premier bruit autour de Greuze ne remontant pas au delà de l’exposition de cette année-là, qui fut sa première, et qui, sans doute, comme à l’ordinaire, s’ouvrit le jour de la Saint- Louis). — Et l’on peut présumer que le voyage ne dura guère qu’un an, puisque l’exposition de Greuze, au Salon de 1757, ne se compose que de sujets italiens. Dupuis a gravé un portait de l’abbé Gougenot d’après Greuze.
* Elle s’appelait Anne-Gabrielle Babuty. L. Cars lui a dédié sous ce nom une gravure de J. -J. Flipart, représentant une jeune fille qui pelotonne de la laine, d’après un des nombreux tableaux de Greuze qui appartenaient à M.de La Live de Jully, introducteur des ambassadeurs. — « Je l’ai bien aimée, moi aussi, quand j’étais jeune et quelle s’appelait mademoiselle Babuty. Elle occupait une petite boutique de libraire sur le quai des Augustins ; poupine, blanche et droite comme le lis, vermeille comme la rose, j’entrais avec cet air vif, ardent et fou que j’avais autrefois, et je lui disais : k Mademoiselle, les Contes de La Fontaine , un Pétrone, s’il vous plaît. — Monsieur, les voilà! Ne vous faut-il point d’autres livres? — Pardonnez-moi, mademoiselle, mais... — Dites toujours. — La Religieuse en chemise. — Fi donc ! monsieur, est-ce qu’on lit de ces vilenies-là ? — Ah ! ah ! ce sont des vilenies, mademoiselle ! moi, je n’en savais rien... » Et puis un autre jour, quand je repassais, elle souriait et moi aussi. » M. Ch. Blanc, qui cite ces folles lignes de Diderot, dans son étude sur J. -B. Greuze, Revue de Paris, volume de janvier i852, ne connaissait point encore notre Mémoire, quand après avoir répété l’autre mot de Diderot : « Ce peintre est certainement amoureux de sa femme , » il ajoute : « Femme précieuse, qui a donné la célébrité au peintre et le bonheur au mari... Les tableaux de Greuze devaient purifier la jeune fille des lectures de Diderot. » — Il paraîtrait, hélas ! qu’aprôs les sept premières années de mariage, les lectures de Diderot avaient effacé de nouveau l’impression purifiante des tableaux de Greuze.
** Il s’en souvient encore au plus fort de ses regrets, au plus amer de sa haine, et à défaut de son aveu, tous ses tableaux s’en souviendraient pour lui,
CONTRE SA FEMME
livres peur avoir le temps de l’examiner; sa physionomie était sans caractère et même moutonnière; je lui fis des compliments tant qu’elle en voulut; elle me connaissait; ma réputation était déjà commencée,
Oui, « elle avait une très belle figure » la Babuty , comme l’appelle la note écrite au crayon sous l’eau forte de la Philosophie endormie; elle avait une très belle taille aussi, et une très belle main, et il fallut sept ans au pauvre Greuze pour s’apercevoir qu’elle était ce que Diderot appelle « la femme la plus violente. » — Que de portraits Greuze n’avait-il pas peints et dessinés de sa femme, sans parler de tous les tableaux où le masque charmant de la belle Anne-Gabrielle se colle si bien à tous les visages que Diderot appelle portraits de madame Greuze, 'la tête d’étude pour la Mère bien-aimée : « Vous voyez bien cette belle poissarde, avec son gros embonpoint, qui a la tête renversée en arrière, dont la couleur blême, le linge de tête étalé en désordre, l’expression mêlée de peine et de plaisir montrent un paroxysme plus doux à éprouver qu’honnête à peindre. . . » Leurs années de bonne intelligence en mariage se comptent par les portraits de la femme que le mari expose au Salon : en 1761, « portrait de madame Greuze en vestale ; » en i/63, « portrait de madame Greuze (ovale) ; »> en 1765, encore un portrait de madame Greuze; » et peut-être en 1767, si Greuze eût exposé, madame Greuze eûtelle reparu encore, mais pour la dernière fois. Voulez-vous savoir ce que cet impudent Diderot en dit à Grimm de tous ces portraits? 1761 : « le portrait de madame Greuze en vestale. Cela, une vestale ! Greuze, mon cher, vous vous moquez de nous ; avec ses mains croisées sur sa poitrine, ce visage long, cet âge, ces grands yeux tristement tournés vers le ciel, cette draperie ramenée à grands plis sur la tête; c’est une mère de douleur, mais d’un petit caractère et un peu grimaçante. Ce morceau ferait honneur à Coypel, mais il ne vous en fait pas. » Salon de 1765 : » Il y avaitau Salon dernier (celui de 1763) un portrait de madame Greuze, enceinte ; l’intérêt de son état arrêtait ; la belle couleur et la vérité des détails vous faisaient ensuite tomber les bras. Celui-ci n’est pas aussi beau : cependant l’ensemble en est gracieux ; il est bien posé; l’attitude en est de volupté : ses deux mains montrent des finesses de ton qui enchantent... Le chien que la belle main caresse est un épagneul à longs poils noirs, le museau et les pattes tachetés de feu ; il a les yeux pleins de vie... La blonde qui coiffe la tête est faite à demander l’ouvrier...; les passages du front sont trop jaunes : on sait bien qu’il reste aux femmes qui ont eu des enfants de ces taches-là.. ; ses lèvres sont plates. Cet air pincé de la bouche lui donne un petit air sucré. Cela est tout à fait maniéré. Si ce maniéré est dans la personne, tant pis pour la personne, le peintre et le tableau... Le cou soutient la tête à merveille, il est beau de dessin et de couleur, et va, comme il doit, s’attacher aux épaules; mais, pour cette gorge, je ne saurais la regarder ; et si, même à cinquante ans, je ne hais pas les gorges. Le peintre a penché sa figure en devant, et par cette attitude il semble dire au spectateur
MÉMOIRE DE GREUZE
j’étais reçu de l’Académie \ Elle avait déjà près de trente et quelques années, par conséquent menacée de faire la Sainte-Catherine toute sa
Voyez la gorge de ma femme. Je la vois, M. Greuze. Eh bien 1 votre femme a la gorge molle et jaune. Si elle ressemble, tant pis encore pour vous, pour elle et pour le tableau. Un jour, M. de la Martellière rencontra sur l’escalier un grand garçon qui montait à l’appartement de madame... Madame Greuze a la tête aussi fort belle; et rien n’empêchera M. Greuze de dire aussi quelque jour entre ses dents : « Oui, oui, mais je l’attends à la gorge. Cela n’arrivera pas ; car sa femme est sage. La couleur jaune et la mollesse de cette gorge sont de madame; mais le défaut de transparence et le mat sont de monsieur. » (Œuvres de Denis Diderot, édit, de Brière. Paris, 1821 ; t. VIII, p. 256-258.) — Parlons à notre tour du quatrième portrait de madame Greuze auquel nous avons fait allusion, et qui figure dans l’œuvre gravée de Greuze, d’abord à l’état d’eau forte anonyme, très brillante, très libre et très délicate à la fois, et que l’on retrouve ailleurs à l’état de gravure terminée, plus lourde, plus arrondie, moins attrayante, avec cette lettre : « La Philosophie endormie; dédiée * madame Greuze par son serviteur et ami Aliamet. — Aliamet direxit. » — Le dessin de Greuze devait être charmant, et fut sans doute exécuté dans les premiers temps du mariage, car le modèle à coup sûr ne porte pas encore ses trente ans. Comme arrangement cela rappelle beaucoup le portrait de 1765. La Babuty est assise dans un fauteuil, le dos soutenu par un oreiller, elle est coiffée d’une cornette de nuit et sommeille, comme ferait une convalescente. Sur ses genoux est son carlin qui veille, et auprès d’elle est une table chargée de livres de philosophie ; la lecture de ce fonds de magasin de son père a endormi la jeune femme, car sa main droite repose sur l’un de ces grands livres ouverts. Elle ne montre point sa gorge cette fois ; sa taille, son cou, la pose de sa tête, rien de plus élégant, rien de plus provoquant. Cette eau forte explique à merveille toutes les folies de Diderot) et celles plus grandes de Greuze, et pourtant il y a dans cette bouche trop fine, dans ce nez un peu pointu et relevé quelque chose qui explique aussi la suite déplorable des sept tranquilles premières années. Les belles joues, les formes arrondies des figures de Greuze, ses nez un peu courts, la grâce insouciante de ses coiffures, tout est là ; c’est la vision de son propre idéal, qui arrêta Greuze dans ce malheureux jour de la rue Saint-Jacques. Quant à lui-même, un portrait de profil, gravé en médaillon, d’après l’un de ses dessins, « par son ami J.-J. Flipart, en iy63, » nous montre Greuze, peintre du roi, vers le temps de son mariage, plus sec et moins avenant de figure qu’il ne nous apparaît plus tard dans l’autre portrait que nous connaissons tous de lui.
*Creuze se trompe de mot; il n'étaitpas reçu , mais agréé à l’Académie quand il se maria. Il dit lui-même, plus loin, que sa femme eut part, comme complice de M. d’Azincourt, aux ennuis qui lui furent suscités par l’Académie, lors de sa réception, laquelle eut lieu le 23 août 1769. Nous avons dit qu’il
CONTRE SA FEMME
vie ; elle employa toutes les cajoleries possibles pour m’engager de l’aller revoir, et que je n’avais que faire de prétextes, que l’on me verrait toujours avec plaisir. Je continuai à faire des visites pendant, à peu près, l’espace d’un mois. Une après-midi, je la trouvai plus animée qu’ù son ordinaire; elle tenait une de mes mains et me regardant d’un air très passionné, elle me dit : « Monsieur Greuze, m’épouseriez-vous si « j’y consentais?» Je vous avouerai que je fus confondu de pareille question; je lui dis : « Mademoiselle, n’est-on pas trop heureux de « passer sa vie avec une femme aussi aimable que vous? » Je crois que cette manière de répondre était tout à fait insignifiante ; cela n'empêcha pas que sur-le-champ elle prit son parti, et dès le lendemain matin elle .s’en fut avec sa mère sur le quai des Orfèvres ; elle fit faire, chez M. Strass, des boucles d’oreilles de diamants faux, et dès le lendemain elle n’eut rien de plus pressé que de les mettre à ses oreilles. Comme elle demeurait dans une boutique, toutes les voisines ne manquèrent pas de lui en faire compliment, et de lui demander qui est-ce qui lui avait donné ; et à demi-voix, les yeux baissés, elle disait: « C’est M. Greuze qui m’en a « fait présent. » — « Vous êtes donc mariée ?» — « Ha, non ! » (comme on dit oui, en secret, à tout le monde). Mes amis ne tardèrent pas à m’en faire compliment ; je les assurai qu’il n’y avait rien de plus faux et que je n’étais pas dans un état de fortune à me marier. Outré d’une pareille effronterie, je n’y retournai plus. Je demeurais alors dans le faubourg Saint-Germain, rue du Petit-Lion, dans un hôtel garni que l’on appelait hôtel des Vignes. Il s’était passé trois jours, sans que j’eusse entendu parler de rien ; je l’avais même déjà oubliée, lorsqu’un beau matin elle vint frapper à ma porte, accompagnée d’une petite cuisinière qu’elle avait; je ne répondis point; elle savait que j’y étais, elle redouble des pieds, des mains, comme une vraie furie. Alors, voyant qu’elle pouvait se perdre de réputation, j’ouvris ma porte; elle se préeipite dans mon appartement tout en larmes ; alors elle me dit : « J’ai tort, mon- « sieur Greuze, mais c’est l’amour qui m’a égarée ; c’est l’attachement « que j’ai pour vous qui m’a fait servir d’un pareil stratagème; ma vie « est dans vos mains. » — Alors elle se précipite à mes genoux, elle me dit qu’elle ne se relèvera pas que je ne lui aie promis de l’épouser ; elle tenait mes deux mains qu’elle baignait de ses larmes ; j’en eus pitié, et je lui promis tout ce qu’elle voulut. Cependant, nous ne fûmes mariés que deux ans après ", dans la paroisse de Saint-Médard, qui n’était pas
était agréé à l’Académie depuis le 28 juin 1755, le même jour que son ami Jean -Jacques Flipart.
* La date précise, il la faudrait demander aux registres de la paroisse
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la sienne, de crainte des plaisanteries que l’on aurait pu lui faire, attendu qu’elle avait dit qu’elle était mariée. J’entrai en ménage avec trente-six livres, le lendemain de mes noces.
« Les sept premières années de notre mariage ne furent point accompagnées d’événement extraordinaire ; nous avions eu trois enfants, il nous en restait deux *, à qui il fallait veiller, les instruire de leur religion, et conduire à la messe au moins une fois le dimanche ; mais comme elle n’a aucune espèce de religion, et que pendant vingt-sept ans que nous avons été ensemble, elle n’a pas été une seule fois à la messe, cette tâche était trop forte pour elle, elle les mit au couvent, où elles ont resté, l’une onze ans et l’autre douze. Là elles furent abandonnées ou visitées rarement; ma fille aînée me disait un jour que je l’allai voir : « Il y a un an et sept jours que maman ne nous a pas vues. » Elle en était pénétrée de douleur.
« J’avais donné à graver mon Paralytique à M. Philipart **; il devait le mettre au jour dans le courant de l’année. Mme Greuze crut apercevoir une lueur de fortune, me dit : « Monsieur, il me faut un domestique. » Je lui répondis : « Vous savez que nous n’avons pas de rentes, et que « par conséquent ce n’est pas une chose que nous puissions faire, dans « ce moment ici surtout, mais si vous voulez attendre après Pâques, je « ferai en sorte de vous satisfaire. » Pour toute réponse, elle m’appliqua un soufflet à tour de bras ; je vous avouerai que je fus tout transporté de colère et que je le lui rendis.
« Revenons à mon commerce d'estampes qui compose le corps de mes
Saint-Médard. Les livrets d’expositions de l’ancienne Académie nous la donneront peut-être à quelques mois près. Greuze, revenu d’Italie, en 1757, donne en 1759 « le portrait de M. Babuti, libraire. » Il est déjà de la famille, mais n’est pas encore marié. Au salon de 1761, ce ne sont que portraits de famille : nouveau « portrait de M. Babuti, portrait de M. Greuze, peint par lai-même, portrait de madame Greuze en vestale. » — Évidemment, dans ce portrait de vestale, il y a de la lune de miel et de la plus nouvelle. Mettons que le mariage de Greuze se célébra en 1760.
* Les deux filles de Greuze lui ont longtemps survécu, conservant la religion du nom de leur père, et s’exerçant assez habilement dans l’art qui en avait fait la gloire.
** Le tableau du Paralytique , servi par ses enfants , avait, suivant Joullain (Réflexions sur la peinture et la gravure , 1786,), été peint comme pendant de notre Accordée de village du Louvre; mais ce fut l’impératrice de Russie qui l’acquit. — Tous les deux furent gravés, de même en pendant, par Flipart; la date de gravure du Paralytique est de 1767.
CONTRE SA FEMME
ouvrages, que j’ai fait graver par quatre graveurs différents : M. Massard, M. Gaillard, M. Levasseur et M. Philippart, qui ont été mes associés *.
« Mme Greuze avait écarté ses enfants, qui pouvaient devenir ses juges; il fallait jeter du froid entre mes associés et moi, elle le fit fort habilement ; de ce moment, je n’eus aucune part au commerce, tout se faisait sans ma participation; j’étais d’ailleurs très peu propre aux affaires; l’amour que j’ai toujours eu pour mon art, m’a fait oublier mes intérêts et la fortune de mes enfants. Quelques fois je me suis avisé de calculer et de dire : « Vos comptes ne me paraissent pas clairs. » Elle me répondait : « Monsieur, vous n’y entendez rien, et croyez que je « régis vos affaires mieux que vous ne feriez vous-même. » Je rentrais dans mon atelier, mes pinceaux à la main, j’oubliais toute la nature ; une pensée nouvelle, le plaisir de la tracer m’empêchait de voir l’abîme qui était sous mes pas. Toujours avec sa même habileté, elle calcula que je pourrais bien un jour lui demander des comptes, et comme elle avait déjà distrait des sommes considérables de mon commerce et que je pourrais lui en demander compte, elle me dit : « J’ai bien du malheur, j’ai « mis sans votre aveu, je m’en repens, trente ou trente-six mille livres « sur un vaisseau, croyant faire votre fortune; les Anglais viennent de « le prendre à la sortie du port. » Mais je lui dis : « Comment avez-vous « pu faire pareille chose sans le faire assurer et comment s’appelait le « capitaine? » Jamais elle ne put m’en dire le nom. Comme le temps de notre séparation s’approchait, qu’il fallait rendre ses comptes et mettre
* « Les estampes, — dit Mariette dans une note, — qui ont été gravées d’après Greuze, ont fait la fortune des graveurs et la sienne. » Les quatre graveurs nommés ici ont exécuté les planches les plus considérables de l’œuvre de Greuze : Massard, la Mère bien-aimée , la Dame bienfaisante , la Mélancolie , la Vertu chancelante et la Cruche cassée ; Gaillard, la Malédiction paternelle , 1 c Fils puni y Diane et Calysto et la Voluptueuse ; Levasseur, la Veuve et son curé, le Testament déchiré, la Belle-Mère , la Jeune Studieuse, le Petit Polisson, la Laitière et Tha'is, ou la Belle pénitente ; Flipart, le Paralytique et /’ Accordée, le Gâteau des rois, la Dévideuse , la Pleureuse ou la Perte du serin; mais, sans sortir du catalogue'de Paignon- Dijonval, combien d’autres graveurs ont traduit pour le public ces douces compositions, ces délicieuses figures, qui avaient charmé à la fois le goût bourgeois et le goût des amateurs, suivant l’observation de Mariette : Aliamet, Le Bas, Beauvarlet, Beljambe, Binet, M.-L.-A. Boisot, Bonnet, de Brea, L. Cars et Jardinier, Charpentier, Danzel, Delaunay le jeune, Dennel, Dévissé, Dupuis, Guttemberg, Henriquez et Moles, Hubert, Janinet, Ingouf, Laurent, Mme Lingée, De la Live, Macret, Malœuvre, Marais, Marin, Martenasie, Moitte, Moreau le jeune, Porporati, Le Tellier, Voyez, Wattelet.
MEMOIRE DE GREUZE
de l’ordre dans nos affaires, elle prit son parti en grand maître et déchira tous les registres; enfin je ne pus jamais savoir les sommes qu’elle avait reçues. Les comptes furent toujours très exacts avec mes associés et tout fut réglé comme il convenait. « Mais, madame, pourquoi avez- « vous déchiré les registres ? » — « Parce que cela m’a plu, et que je n’ai « point de comptes à vous rendre. » Le commerce avait rapporté trois cent mille livres, et il en a manqué cent vingt mille dans la maison, non compris les estampes que je lui avais données à son profit pour la récompense des peines qu’elle se donnait pour le commerce ; elle ne devait faire tirer que cent cinquante épreuves pour elle et notre associé; au contraire, c’est qu’elle en faisait tirer cinq cents, quelle vendait, à son profit, trois à quatre louis pièce. Il y a eu neuf planches de gravées pendant que nous avons vécu ensemble, dont elle a fait son profit. »
FIN DE l’article DU COMMERCE